UNE VIEILLE EUROPE SI DÉSIRABLE

L’Hebdo
– 19. juillet 2012
Page: 3
ÉDITORIAL
CHANTAL TAUXE
UNE VIEILLE EUROPE SI DÉSIRABLE
Pas moins de 8000 emplois. PSA Peugeot Citroën veut effacer un huitième des effectifs du groupe en France. Une saignée pour espérer survivre. Comment expliquer pareille catastrophe industrielle? Les erreurs stratégiques du management? La cécité des politiques? La morosité conjoncturelle qui fabrique des chômeurs non consommateurs, les jeunes en particulier, depuis trop longtemps (lire l’article de Kevin Gertsch en page 10)? Le choc d’Aulnay-sous-Bois en annonce d’autres. Le fabricant français n’est pas le seul en difficulté. En Italie, Fiat voit les immatriculations de véhicules fondre à leur niveau de 1979. Et quel sera l’avenir pour les sous-traitants, les concessionnaires, les revendeurs, les garagistes? PSA apparaît comme l’emblème d’une vieille Europe qui perd, incapable de renouer avec une croissance forte et durable.
Changeons de focale. Cette Europe si embourbée dans la crise de la zone euro a de beaux restes. Elle suscite même la convoitise, comme en témoigne la frénésie d’achats de l’émir du Qatar. Certes, les fonds d’investissement, en main du clan Al-Thani, lui ont permis de réaliser des emplettes dans le monde entier (voir la carte de notre dossier en page 34). Mais pour le prestige, il n’y a rien de mieux que le Vieux Continent.
C’est un paradoxe de la mondialisation sur lequel on s’interroge peu. De nouvelles puissances en Asie et en Amérique du Sud supplantent les anciennes dans les classements économiques, effet de balancier sans doute, après des siècles de colonisation et de pillage. Mais l’étalon de référence en matière de niveau de vie reste l’Europe. Les labels de qualité les plus désirés demeurent, à quelques exceptions près, les marques occidentales. Quand un Chinois devient riche, il veut une montre suisse, un yacht de facture italienne.
Autre ironie à méditer, la quête du prestige – et son parfum de revanche sur l’histoire – n’est pas le seul moteur des Qataris. Investir dans l’immobilier et l’hôtellerie à Londres, à Paris ou en Suisse représente des placements très sûrs à long terme, s’enthousiasment les acheteurs venus du désert. Quelle meilleure garantie de stabilité, en effet, que ces bonnes vieilles démocraties européennes qui, au surplus, protègent dans leurs constitutions les droits des propriétaires comme une valeur fondamentale?
Hamad ben Khalifa al-Thani passe pour un «despote éclairé». L’expression revient avec une si troublante régularité qu’on pourrait soupçonner le génie d’une agence de com plutôt qu’une référence philosophique commune. On ne détesterait pas que le puissant émir chérisse avec la même chaleur les autres libertés qui font des démocraties ces créatrices de richesses si désirables. Il pourrait par exemple abolir l’apartheid dans lequel les immigrés asiatiques travaillant dans l’émirat sont confinés.
Faut-il se méfier de ces nouveaux conquérants? Certains experts mettent en garde contre le djihad économique. La question est délicate, alors que l’on sort à peine d’une décennie de manichéisme bushien axé sur le choc des civilisations. Malgré leurs récentes déconvenues, la principale vertu des démocraties européennes industrieuses reste de se savoir assez solides pour considérer la critique comme une chance et de ne craindre aucune remise en question.
CHANTAL TAUXE RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE
alain.jeannet@hebdo.ch Idées de sujets, critiques ou suggestions… cette adresse vous met en lien direct avec le rédacteur en chef de L’Hebdo.
CERTAINS EXPERTS METTENT EN GARDE CONTRE LE DJIHAD ÉCONOMIQUE.

Le respect de la « Willensnation » se perd

La Suisse est une nation de volonté. Nous ne sommes pas unis par une seule langue, une seule religion ou une géographie
particulière, mais par l’envie et l’intérêt de vivre avec des Confédérés différents de nous-mêmes.
S’agglomérer tout en se respectant est une belle idée. D’autres que nous, les 27 membres de l’Union européenne, ont décidé de la pratiquer à l’échelle continentale. Les Suisses devraient être fiers de leur savoir-faire, de ce vivre ensemble sans tensions trop exacerbées. Mais, hélas, la déférence portée à ce trésor national se perd. Voyez les CFF, au service de la mobilité des habitants, et maintes fois soutenus par les citoyens-contribuables. Ils se sont crus autorisés à faire payer l’usage des gares par les partis politiques qui voudraient y faire campagne. Scandale. Protestations. Depuis, les CFF ont fait marche arrière. Ils n’exigeront qu’un montant forfaitaire. Mais ce mépris bureaucratique pour le jeu démocratique est inquiétant.
Autre signal d’alarme, il n’y a aucun officier romand parmi la dernière promotion de l’Académie militaire de l’Ecole polytechnique de Zurich. «L’armée suisse se transforme en armée suisse allemande», titre 24heures. Le principe selon lequel le soldat doit pouvoir faire son service dans sa langue est désormais remis en cause, prévient Denis Froidevaux, président de la Société suisse des officiers. La langue de commandement est l’allemand, le plurilinguisme coûte trop cher.
Une molle résignation s’installe. L’alémanisation outrancière du Département de la sécurité d’Ueli Maurer, maintes fois dénoncée dans nos colonnes, ne fait guère débat. Le conseiller fédéral, issu du parti qui se veut le protecteur de la «maison suisse», se fiche complètement de l’exclusion des Romands des sphères de décision. Combien de parlementaires romands le sanctionneront-ils pour ce dédain le 5 décembre prochain, lors de l’élection à la présidence de la Confédération?
Croire que le génie de la Suisse se réduit à Zurich et sa périphérie est une insulte à l’histoire nationale. Swiss vient de s’en apercevoir, plus de seize ans après la fâcheuse décision de Swissair de se retirer de l’aéroport de Cointrin. L’arrogance a été mauvaise conseillère. La Suisse romande a retiré de cet épisode douloureux (et de quelques autres déboires) une énergie à se reconstruire qui l’a vaccinée contre tout sentiment de supériorité. Le marché romand est redevenu terriblement attractif.
Consentir à des efforts, voire à quelques gaspillages, par respect des minorités, à long terme, l’attitude n’est pas seulement
noble, elle s’avère gagnante. Puissent les dirigeants de notre armée le comprendre avant qu’il ne soit trop tard.

Conseil d’Etat: le tournis neuchâtelois

Les Neuchâtelois repensent-ils parfois avec nostalgie à Pierre Dubois? Le socialiste est resté dix-sept ans conseiller d’Etat, de
1980 à 1997. A droite, le libéral Pierre Hirschy a pu afficher 13 ans au compteur. Tempi passati! Depuis une décennie, le ministre neuchâtelois qui tient deux législatures peut s’estimer fortuné. Le carrousel coupe-têtes a commencé en 1993 avec l’indépendant Michel von Wyss, quatre petites années avant d’être remercié par les électeurs.
A la législature suivante, le radical Maurice Jacot s’empêtre dans une affaire, il ne se représente pas en 1997. Dès sa deuxième
législature, la libérale Sylvie Perrinjaquet est priée par son propre camp d’aller se faire voir ailleurs, elle se dirige vers Berne, mais n’y sera pas réélue en 2011. Comme c’est une femme, personne ne s’indigne qu’on gaspille ainsi le personnel politique.
La machine à jeter continue à tourner: en 2009, c’est le Vert Fernand Cuche que les électeurs contraignent à une retraite anticipée.
Le radical Roland Debély déclare aussi forfait. Le parti libéralradical n’en a cure, il aligne trois caïds dont Frédéric Hainard. Le
shérif est vite contraint à la démission, Claude Nicati est mobbé par les siens avec une âpreté inouïe, Philippe Gnaegi apparaissant désormais comme un rescapé. On peut pour chaque épisode argumenter sur des difficultés personnelles de chacun. Il n’empêche que la responsabilité du PLR neuchâtelois, qui accumule les problèmes de casting, est engagée.
Le conseiller national Alain Ribaux est désormais candidat à la candidature pour les élections générales du printemps prochain.
On espère que le soutien de sa formation lui sera acquis de manière plus durable que pour ses prédécesseurs.
A gauche, la manoeuvre sera délicate. Les socialistes se réunissent ce samedi pour arrêter leur stratégie. Les candidats seront choisis en janvier. Le défi pour les roses est d’afficher une liste solide pour reconquérir la majorité au gouvernement. Deux candidats compliquent les calculs: le popiste et maire du Locle Denis de la Reussille et l’UDC Yvan Perrin. Le sentiment que la classe politique cantonale traditionnelle a gravement failli pourrait offrir au conseiller national de la Côte-aux-Fées les portes du château.
Deux remarques. Si personne ne l’érige en enjeu, le gouvernement 2013-2017 pourrait ne compter aucune femme. Enfin, si Neuchâtel est une vraie machine à produire des conseillers fédéraux, celle à fabriquer des ministres cantonaux est en revanche bien en panne sur la durée. La faute à des partis étourdis ou aux électeurs capricieux?

La nouvelle gaffe de Schneider-Ammann

Une journée noire pour la Suisse et la jeunesse de notre pays. Le 29 juin 2011 vient d’entrer dans la liste des décisions funestes. Ce mercredi-là, sous la présidence de Micheline Calmy-Rey, le Conseil fédéral, après moult tergiversations, procéda à une petite réforme des départements. Foin d’un Ministère de l’intelligence un temps évoqué, le gouvernement se contenta de jouer au Lego, distraitement. Il fut ainsi établi que le Secrétariat d’Etat à la formation, la recherche et l’innovation (SEFRI) serait coiffé dès le 1er janvier 2013 par le Département de l’économie. On commence à peine à mesurer l’ampleur des dégâts.

Marri de perdre un secteur qu’il choyait, Didier Burkhalter a fui le Département fédéral de l’intérieur pour les Affaires étrangères à la première occasion. Pire, depuis des mois, les gaffes à répétition de Johann Schneider-Ammann, futur ministre de tutelle du nouveau SEFRI, le révèlent inadéquat pour le rôle. Il y eut sa tentative de nommer un proche, désavouée, fait rarissime, par ses collègues.

Le radical bernois aurait pu se racheter en nommant une personnalité forte pour le seconder. Il a bricolé un arbitrage maison. Avec la même coupable légèreté, il a, dimanche dernier dans la NZZ, critiqué la propension trop élevée des jeunes, selon lui, à choisir la voie des études gymnasiales plutôt que la filière de l’apprentissage. Dans le meilleur des cas, il a voulu donner des gages aux fonctionnaires déstabilisés de l’Office fédéral de la formation professionnelle et de la technologie, un souci paternaliste gentillet, bien dans le genre de l’ex-entrepreneur, mais qui n’excuse pas de dire de grosses bêtises.

Le lien entre chômage et maturités académiques est dans nos contrées un mythe, aucune étude ne l’atteste, et encore moins l’expérience des bureaux de chômage. Tout au contraire: la Suisse manque cruellement de cerveaux. Elle est contrainte d’en importer. Notamment d’origine allemande, non sans créer le malaise que l’on sait en Suisse alémanique.

Parmi les conseillers d’Etat en charge de la formation, l’inquiétude le dispute désormais à la consternation. Le chef du DFE affiche une maîtrise très faible du dossier. Il ignore manifestement la subtilité du système et notamment le poids pris depuis une dizaine d’années par les maturités techniques délivrées par les hautes écoles spécialisées, inventées justement pour pallier le manque chronique d’universitaires.

Il est sain de questionner le niveau atteint par les détenteurs de maturité, on pourrait certes mieux les préparer aux cursus universitaires. De Johann Schneider-Ammann, on est en droit d’attendre mieux que des préjugés éculés. Les autres membres du collège feraient bien d’y veiller. La formation est un domaine trop crucial pour être pilotée par un ministre naïf et gaffeur.

Volontaires contre la mafia

L’Hebdo
– 29. septembre 2011
Page: 144
Volontaires contre la mafia
CHANTAL TAUXE CORLEONE
Chaque été en Italie, toujours plus de jeunes bénévoles travaillent dans les champs confisqués aux parrains. Contre le pouvoir séculaire des clans, mouvements citoyens et coopératives inventent un nouveau modèle économique.
A quelques kilomètres au sud de Palerme. Les collines de San Giuseppe Jato, non loin de Corleone, ce fief de la mafia mondialement connu grâce à la saga du Parrain de Coppola. Le soleil frappe si fort qu’il anéantit toute volonté. Il faut être fou pour travailler dans ces conditions, à plus de 40 degrés. Fou ou extrêmement motivé. Sous la conduite experte de Pippo, une dizaine de garçons et filles manient les sécateurs au milieu des plants de vigne. Des ouvriers agricoles qui n’ont pas le choix? Non, des volontaires. Au lieu d’être à la plage en cette période de Ferragosto, ils se sont annoncés pour s’occuper bénévolement des biens confisqués aux mafieux.
Dans sa lutte déjà séculaire contre la mafia, l’Etat italien a mis du temps pour trouver les bonnes armes et n’a pas toujours fait preuve de constance. Nombre de ses plus hauts magistrats, le général Dalla Chiesa, les juges Falcone et Borsellino ont payé de leur sang leur volonté d’endiguer le pouvoir de Cosa Nostra. Les assassinats de ces trois-là, d’une brutalité inouïe, ont marqué les esprits bien au-delà des frontières italiennes. On connaît moins le nom de Pio La Torre, un député, qui finit lui aussi sauvagement massacré, mais qui eut l’idée d’inscrire dans les lois la confiscation des biens des parrains. Une manière de toucher au cœur le système de captation économique, de capitalisme sauvage exacerbé, disent certains experts, qu’est avant tout la mafia.
Un patrimoine colossal. L’Etat italien a ainsi accumulé au fil des années des milliers de m2 de terrain, mais aussi des immeubles, des entreprises de toutes sortes dans toute la Péninsule, les mafieux ne se privant pas de s’offrir, comme n’importe quel homme d’affaires à succès, un joli domaine en Toscane. Un patrimoine constitué au total de 1395 entreprises et 9922 immeubles, selon un décompte de l’Agence nationale des biens séquestrés et confisqués datant d’avril dernier. Compte tenu de ses notoires et anciens problèmes d’endettement public, il aurait pu songer à les vendre. Mais qui, en Sicile, en Calabre, ou en Campanie, oserait se porter acquéreur d’une maison ou du champ d’un boss en prison sans craindre pour sa vie? C’est ainsi que sont nées les coopératives comme celle de San Giuseppe Jato. Le terrain appartient formellement à la commune, la coopérative reçoit mandat de l’exploiter pour trente ans. Trente ans, c’est à la fois long et court pour changer les mentalités et inventer un modèle d’exploitation économique viable.
Francesco Galante veut y croire. A 29 ans, il est président de la coopérative Légalité et développement de la commune de San Giuseppe Jato. Il est aussi responsable de la communication de Libera Terra Mediterraneo, l’entité qui fédère les multiples mouvements d’engagement antimafia. Il a étudié le commerce et l’agriculture. Avec la conviction d’un croisé et l’énergie d’un pionnier, il explique le triple pari éthique, social et économique des coopératives: «Payer les ouvriers correctement, donner du travail à des handicapés (physiques ou mentaux), produire bio pour séduire les consommateurs et respecter les critères du développement durable.» Pour relever tous ces défis, le renfort de bénévoles en été est bienvenu. D’autant que souvent, les terrains ont été laissés plusieurs années à l’abandon avant d’être confiés à une association. Pour reprendre la production, il faut les remettre en état.
Fascination vénéneuse. «Il faut aider, c’est notre terre, lâche Adriano. Si nous ne le faisons pas, qui nous libérera de la mafia?» Ce scout de 18 ans est venu d’Avola dans l’est de l’île pour apporter sa contribution concrète à la lutte antimafia. Depuis deux heures, il taille la vigne du consortium Légalité et développement. A l’entrée de la parcelle, une petite plaque rappelle que ce terrain a bien été confisqué à la mafia, sans toutefois préciser à qui exactement. L’après-midi et le soir, les participants à ces camps de vacances pas comme les autres suivent des cours ou des conférences pour mieux connaître le phénomène mafieux. Les témoignages des anciens, qui ont vécu sous l’emprise des clans, sont sollicités. Une façon d’anéantir la vénéneuse fascination que distillent des films comme Le Parrain de Coppola et tant de séries télévisées.
Adriano et ses amis ne constituent pas un cas isolé «d’engagement citoyen», le nombre de bénévoles croît chaque année. En cet été 2011, ils sont plus de 4000 à s’être portés volontaires dans les différents camps de vacances organisés dans le sud de l’Italie, dans les fiefs historiques des diverses mafias qui gangrènent pas moins de 15% du PIB italien. Au début du mouvement, les bénévoles (qui paient leur voyage et leurs frais de séjour) venaient surtout du nord et du centre de l’Italie. Mais désormais des Siciliens se montrent intéressés, se réjouit Francesco Galante. Un signe que les consciences se réveillent.
Lisa confirme: «C’est une expérience qui fait grandir, qui nous rend plus intelligent.» Adriano veut, lui, inscrire son engagement antimafia dans une perspective plus large en cet été où l’Italie berlusconienne agonise sous les coups de boutoir de la crise financière: «C’est à nous, les jeunes, de rénover la classe politique.»
L’appel ne s’arrête pas aux côtes de l’île ou aux frontières italiennes. Plus ou moins calquées sur la maison mère sicilienne, les mafias ont désormais gangrené nombre de pays où la culture de la légalité est défaillante. Les experts observent toutefois que la législation n’a pas suivi le spectaculaire développement de leurs affaires. Alors que les lois italiennes s’étoffent pour mieux traquer l’argent sale dans des business apparemment propres, au risque de générer une bureaucratie décourageant les meilleures volontés, nombre de pays européens ne connaissent pas le délit d’association mafieuse ni de politique de confiscation et de restitution de leur patrimoine. Utopistes, mais si ardents à la tâche, les coopérateurs et les bénévoles italiens sont des pionniers trop ignorés.
«Je m’appelle Provenzano.» Pendant que Pippo montre à Giadda ou Martina comment tailler correctement la vigne, un paysan s’approche et se mêle à la conversation. Lui aussi produit bio. En Sicile, c’est plus facile qu’ailleurs: grâce au soleil, tout pousse sans grandes difficultés, pas besoin d’engrais. Il dit son admiration pour ces braves citadins idéalistes qui affrontent la canicule avec le sourire. Il détaille les conditions de vie ingrates des agriculteurs italiens: «L’Etat ne fait rien pour nous, je travaille vingt heures par jour et je n’aurai même pas 380 euros de retraite.» Et il se présente: «Je m’appelle Provenzano.» Devant l’inquiétude que son patronyme, identique à celui de Bernardo, capo dei capi arrêté en avril 2006, pas très loin d’ici, après plus de quarante ans de cavale, suscite auprès du visiteur étranger, il précise: «Mais je n’ai rien à faire avec lui.»
«Ils s’appellent tous Provenzano par ici», rigole plus tard Francesco Galante. L’anecdote rappelle que l’ombre de la mafia n’est jamais très loin. Lorsque la coopérative a pris possession de la vigne confisquée, il y a eu pendant deux ans quelques épisodes d’intimidation. Puis cela s’est calmé. Pour créer un peu de sympathie autour des coopératives et des bénévoles, leurs responsables ne manquent pas d’organiser des fêtes, des événements culturels en associant les populations locales. Une visibilité qui cherche également à rendre l’aventure des coopératives crédible. Vingt-huit pour cent des jeunes Siciliens de moins de 35 ans sont au chômage. S’ils n’ont pas de perspectives de travail, ils tomberont dans les bras de la mafia. Un signe inquiète d’ailleurs les experts: longtemps les jeunes criminels arrêtés portaient des noms connus appartenant aux clans qui structurent Cosa Nostra. Récemment, la police a mis sous les verrous des apprentis mafieux aux patronymes non répertoriés. L’Etat italien se donne les moyens de remplir les prisons avec des centaines de mafieux et d’inquiéter toujours plus leurs complices complaisants, mais les perspectives économiques anémiques ramènent vers l’illégalité des générations de laissés-pour-compte qui ne trouvent pas à s’occuper autrement.
Le poids des hypothèques. Pourtant les coopératives se multiplient. En Sicile, mais aussi dans le sud de la Botte. Francesco Galante est souvent appelé comme consultant pour en faire démarrer d’autres. Mais elles ne sont pas encore assez nombreuses pour remettre les jeunes chômeurs dans le cercle vertueux du business propre. Un des freins à leur essor vient de l’Etat lui-même. Les procédures qui remettent les biens confisqués dans la légalité traînent des années, regrette Francesco Galante. Elles se compliquent d’enjeux financiers: souvent les boss ont acheté avec le concours de banques qui ne veulent pas faire une croix sur les hypothèques. Et quand une affaire, naguère gérée par la mafia, essaie de redémarrer, ses repreneurs se heurtent aux fournisseurs qui ne livrent plus aux mêmes conditions sous-évaluées ou aux distributeurs qui ne veulent pas prendre de risques.
La distribution justement. Des produits de la terre aux clients, les coopératives se sont organisées pour maîtriser l’entier de la chaîne. Depuis 2006, un réseau de 11 boutiques s’est développé dans la Péninsule, à l’enseigne de Sapori e saperi della legalità (Saveurs et savoirs de la légalité). S’y écoulent sous l’étiquette Libera Terra (Terre libre) des pâtes, des purées de tomate, de l’huile d’olive, des légumes secs, du vin, toutes sortes de produits certifiés bios et antimafia. La chaîne Coop (qui n’est pas liée avec l’enseigne suisse) diffuse aussi largement cette gamme éthique… et un peu plus chère. Une bouteille de vin blanc vaut environ 10 euros, un prix que la haute qualité naturelle des vins siciliens peut justifier, mais qui reste élevé pour les clients italiens. La production trouve ses principaux débouchés dans les villes du nord du pays, où le pouvoir d’achat est meilleur et où existe une clientèle adepte de produits sains, dans la mouvance slow food.
Emblèmes talismans. Située sur les hauteurs de la ville, la Boutique de la légalité de Corleone a une valeur surtout «symbolique», prévient Francesco Galante. Elle a été inaugurée il y a un an, en août 2010, en présence des ministres de l’Intérieur Maroni et de la Justice Alfano, deux proches de Silvio Berlusconi.
A côté de la porte d’entrée, des plaques avec les emblèmes de l’Union européenne, de divers ministères et associations, semblent faire office de talismans protecteurs. L’échoppe est en effet installée dans les locaux d’un pressing confisqué à la femme de Bernardo Provenzano, laquelle habite encore au bout de l’impasse. «La famille n’entre jamais, mais quand l’un ou l’autre d’entre eux nous aperçoit, il salue d’un signe de tête», raconte Vincenzo Bilello, gérant de ce petit territoire soustrait à la puissance d’un des clans les plus dangereux de Cosa Nostra.
Il n’y a pas eu de menaces, assure cet universitaire qui a étudié à Florence, mais a décidé de revenir bâtir son futur dans son Corleone d’origine. Pas d’hostilité mais pas de normalité non plus, surtout beaucoup d’indifférence. Les habitants ne viennent pas se fournir dans ce magasin, ce sont avant tout les touristes qui le fréquentent, toujours en plus grand nombre, depuis que le maire de Corleone et divers mouvements citoyens ont décidé de propager une autre vision de leur ville, loin du romantisme sanglant et décadent du Parrain.
La Boutique de la légalité abrite ainsi un émouvant musée de la lutte antimafia, illustrée par de monumentales fresques du peintre Gaetano Porcasi. Les touristes y apprennent que le combat contre l’emprise des clans a déjà plus d’un siècle. Entre le deuxième et le troisième étage, figurent sur un mur, en petits caractères, les noms des personnalités les plus en vue qui l’ont mené, depuis le marquis palermitain Emanuele Notarbartolo, qui tenta en vain d’alerter la jeune République de la menace qui couvait. Il n’y a désormais plus de place pour y ajouter de nouvelles victimes.
Ces dernières années, la mafia sicilienne a choisi la discrétion. Sous la direction de Provenzano, avant son arrestation, elle a mis fin aux exécutions spectaculaires des envoyés de l’Etat qui obligeaient celui-ci à riposter de plus belle. Elle a redécouvert le potentiel du pizzo, du racket: le vendeur de rue comme l’entrepreneur doit s’acquitter d’une taxe de 50 à 800 euros par mois. Plusieurs centaines de millions d’euros (170 rien que dans la province de Palerme, selon une étude sur le crime organisé financée par l’Union européenne) viennent ainsi irriguer les autres affaires et les nombreux canaux de recyclage d’argent sale toujours plus sophistiqués que Cosa Nostra développe au nord et dans d’autres pays. Une des fresques du musée antimafia de Corleone rend hommage à Libero Grassi. En 1991, cet entrepreneur du textile refusa de s’acquitter de la taxe avilissante. Il le fit dans une lettre ouverte à son extorqueur publiée en première page du Giornale della Sicilia. Il fut bien sûr assassiné quelques mois plus tard. Son courage a donné naissance au mouvement Addiopizzo, soutenu depuis quelques années seulement par le patronat italien, qui enjoint les chefs d’entreprise à ne pas se laisser intimider.
Une goutte d’eau vertueuse. On célèbre cette année les 20 ans de cet acte citoyen fondateur. La veuve de Libero Grassi a confié le réconfort qu’elle éprouve à fréquenter les jeunes qui s’engagent dans les mouvements antimafia. Elle les considère comme «ses petits-enfants», a-t-elle dit au magazine L’Espresso. Reste que Addiopizzo n’a que 700 affiliés sur 100 000 potentiels dans la province de Palerme, note Francesco Galante. Une goutte d’eau vertueuse dans un océan de lâcheté. Sur une autre paroi, le musée rappelle le cruel destin de Giuseppe Impastato. Fils de mafieux, horrifié par un règlement de comptes qui se déroula sous ses yeux, il décida de s’opposer aux clans. Il devint journaliste et syndicaliste agricole. En 1978, il fut enlevé, torturé puis ligoté, le torse entouré de dynamite, sur la ligne Palerme-Trapani où un train vint le percuter. Cent pas séparaient sa demeure de celle d’un mafieux. «Cento Passi», c’est le nom d’un film qui retrace son engagement, et c’est le nom de la cave qui vinifie les 350 000 bouteilles de la coopérative certifiée antimafia des collines de San Giuseppe Jato.
En énumérant l’itinéraire de quelques- uns de leurs prédécesseurs dans le défi à Cosa Nostra, Francesco Galante et Vincenzo Bilello précisent avec ce mélange impressionnant de dignité et d’humilité qu’ils mettent dans leur engagement: «Il ne faut pas les voir comme des héros. S’ils sont des héros alors le choix qu’ils ont fait ne peut être attendu de tous. Il ne s’agit pas d’héroïsme mais de citoyenneté. Contre les mafias, il faut plus de sens civique.»
COMBAT
Contre Cosa Nostra, l’Etat italien a envoyé les forces de l’ordre, la police, l’armée, les juges. Désormais, la société civile envoie des bénévoles pour remettre dans le circuit économique légal les biens confisqués. A droite, un groupe de 8 volontaires dans les vignes près de Corleone, parmi les 4000 jeunes Italiens engagés en cet été 2011.
MUSÉE
Les toiles de Gaetano Porcasi retracent la lutte antimafia.
SYMBOLES
Corleone, fief mythique de la mafia, abrite depuis un an un petit musée de la lutte antimafia et une boutique de la légalité qui vend le vin produit sur les terres confisquées aux clans de la région.
Notre pari est triple. Payer les ouvriers correctement, donner du travail à des handicapés, produire bio pour séduire les consommateurs et respecter les critères du développement durable.
Francesco Galante, président de la coopérative Légalité et développement de la commune de San Giuseppe Jato
Si Falcone ou Borsellino sont des héros alors le choix qu’ils ont fait ne peut être attendu de tous. Il ne s’agit pas d’héroïsme mais de citoyenneté. Contre les mafias, il faut plus de sens civique.
Vincenzo Bilello, gérant de la Boutique de la légalité à Corleone
CORLEONE
ITALIE
Région Sicile Commune Corleone Population 11 373 hab. Densité 50 hab./km2 Altitude 600 m Superficie 229 km2 Fuseau horaire GMT/UTC + 1
Le testament de Paolo Borsellino
«La lutte contre la mafia ne doit pas seulement être une froide opération de répression, mais un mouvement culturel et moral, religieux également, qui implique chacun: tous ceux qui sont habitués à sentir les beautés du frais parfum de la liberté qui s’oppose à la puanteur de la compromission morale, de l’indifférence, de la proximité et donc de l’indifférence.»

LE VOTE NUNUCHE

L’Hebdo
– 22. septembre 2011
Page: 23
SUISSE
GRÂCE ET DISGRÂCE
LE VOTE NUNUCHE
CHANTAL TAUXE RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE
L’année 2011 restera celle où les Suisses auront pu fredonner avec Aragon et Ferré: «La femme est l’avenir de l’homme». Après l’accident de Fukushima, les quatre femmes majoritaires au Conseil fédéral ont pris la décision historique de sortir du nucléaire. On ignore si dans ce choix courageux un ou plusieurs hommes les ont accompagnées. Qu’importe. En 2012, les féministes qui se sont réjouies vont déchanter. La probabilité qu’on ait encore quatre femmes au gouvernement, après le 1er janvier, est faible. Micheline Calmy-Rey s’en va, Eveline Widmer-Schlumpf est une cible. Dans le pire des cas, il ne nous restera que les deux chouchous des sondages: Doris Leuthard et Simonetta Sommaruga.
Au Parlement, le reflux est annoncé. On adorerait se tromper. Mais les signes avant-coureurs sont là, et ils n’augurent rien de rose sur le chemin de la parité.
Selon un décompte de l’ATS, il y a cet automne moins de candidates qu’il y a quatre ans: 32,3% contre 35% en 2007 et en 2003. Ce chiffre avoisine celui de 1991. En vingt ans, les partis sont toujours aussi nuls pour susciter les vocations féminines. De plus, on sait que la proportion de candidates est souvent très supérieure à celle des élues (27% en moyenne dans les deux Chambres). Le désastre est programmé.
Tendanciellement les Romands élisent moins de femmes que les Alémaniques. C’est bien en Suisse romande que le retour de balancier sera le plus cruel: deux politiciennes très cotées, la Genevoise Martine Brunschwig Graf et la Fribourgeoise Thérèse Meyer ne se représentent pas, et il n’est pas sûr du tout que des femmes les remplacent. D’autres conseillères nationales, d’un calibre moins confirmé, sont menacées par la présence sur leurs listes de personnalités nouvelles ou plus populaires. Les Romands n’envoient à Berne que 17 femmes pour 62 fauteuils, un maigre 27%.
Le vote femmes, volontariste, est, paraît-il, passé de mode. Il fait bâiller les jeunes électrices. Un comportement d’enfants gâtées. Les listes sont loin d’être paritaires, mais la plupart d’entre elles comportent des noms de candidates. On ne trahit pas ses convictions en privilégiant des femmes. Voter pour un parti et cumuler les candidates, ou panacher sa liste avec le nom d’une autre politicienne n’est pas un réflexe de féministe attardée. C’est une manière de s’assurer que certains domaines d’intérêt seront bien représentés et défendus à Berne. Le vote nunuche n’est pas celui que l’on croit.
LE VOTE FEMMES, VOLONTARISTE, FAIT BÂILLER LES JEUNES ÉLECTRICES.

MAZETTE, ILS – ELLES – ONT DÉCIDÉ DE GOUVERNER!

L’Hebdo
– 30. septembre 2010
Page: 26
SUISSE
GRÂCE ET DISGRÂCE
MAZETTE, ILS – ELLES – ONT DÉCIDÉ DE GOUVERNER!
CHANTAL TAUXE RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE
Big-bang au Conseil fédéral. Mazette, ils – elles – ont décidé de gouverner. Il était temps. Les partis du centre, démocratechrétien, libéral-radical et bourgeois-démocratique, ont décidé de prendre le pouvoir, malgré les sarcasmes entendus à l’annonce, il y a quelques mois, de leur alliance. Pas de quoi s’offusquer donc, c’est exactement ce qu’on leur demande depuis le début de la législature.
Evidemment la nouvelle répartition des départements n’advient pas sans quelques dégâts collatéraux, car elle n’a peutêtre pas été, sur le plan formel, de la même élégance que les tenues de Doris Leuthard depuis le début de son année présidentielle. Mais bon, on ne gouverne pas sans déplaire un peu. Il est heureux que le Conseil fédéral l’assume.
La quadruple rocade, pour historique qu’elle soit, n’est donc pas le cataclysme, qu’UDC et PS s’époumonent à dénoncer depuis lundi. L’alliance du centre crèvera peut-être dans un an, piétinée par les électeurs, mais au moins ça n’aura pas été sans combattre, sans essayer quelque chose, sans assumer ses responsabilités.
Son coup de force annonce peut-être bien que la concordance arithmétique, bête et stérile qui nous navre depuis si longtemps, sera bientôt rangée au magasin des antiquités. Le pari est osé. Disposant de 76 voix au Conseil national, le trio est loin des 101 voix nécessaires pour concrétiser son soudain volontarisme. Il devra encore et toujours trouver des majorités à géométrie variable pour faire passer ses propositions, compter sur les renforts de l’UDC, des socialistes ou des Verts (ou sur les plus raisonnables d’entre eux). Aux Etats en revanche, les trois partis sont rois.
Mais il n’est pas interdit de penser que, après quelques éclats de voix, les esprits vont se calmer. Car les changements à la tête des départements ne sont pas aussi insensés que d’aucuns le prétendent. D’abord, au nom de quoi tout fossiliser à une année des élections fédérales? La législature a déjà très bien chahutée, elle peut supporter quelques tensions supplémentaires.
Surtout, le jeu des chaises musicales recèle du potentiel. Doris Leuthard au DETEC? Il était temps que la droite reprenne ses responsabilités par rapport aux défis énergétiques, climatiques ou de mobilité. Et puis l’immense DETEC a trop servi d’arme de dissuasion à Moritz Leuenberger, roi du deal avec ses collègues: «Tu me laisses faire ceci, je te soutiens pour cela.» L’Argovienne remettra sur la table le nucléaire? Tant mieux, on pourra enfin négocier une paix énergétique, la construction d’une dernière centrale pour mieux préparer la sortie définitive du nucléaire. Le PDC devra aussi assumer son étiquette verte, mis sous pression par les Verts libéraux qu’il abrite en son groupe parlementaire. C’est prometteur.
Eveline Widmer-Schlumpf aux Finances? De bon augure également. L’ancienne conseillère d’Etat sera un peu plus soucieuse que son prédécesseur des reports de charges sur les cantons. Qui s’en plaindra?
Johann Schneider-Ammann à l’Economie, préposé donc aux conditions-cadres et à l’ouverture de nouveaux marchés? Son expérience d’entrepreneur le rend directement prêt à l’emploi, on gagnera du temps, de même qu’une visibilité enfin assumée des liens entre milieux économiques et pouvoir politique.
A vrai dire, on aurait bien vu l’exercice de transfert poussé un peu plus loin. Didier Burkhalter au DDPS. Le ministre radical est le seul à avoir les idées claires sur la défense et à pouvoir y remettre de l’ordre. Ce sera pour une prochaine fois. Cette option aurait libéré le département de l’intérieur pour Simonetta Sommaruga. Pour la paix du nouveau collège c’eût été opportun.
Mais l’assignation de la socialiste à Justice et Police, première historique, n’est pas la punition que l’on prétend. C’est même une chance pour son parti de prouver qu’il ose se frotter aux problèmes de migration. Ce département, léger, laissera à la Bernoise du temps mignon pour se mêler, avec l’intelligence qu’on lui connaît, du travail des autres. Simonetta Sommaruga sera aussi conseillère fédérale et pas seulement cheffe de Département, ça changera de Micheline Calmy-Rey.
C’est dire si les lamentations geignardes de Christian Levrat sont ridicules. Son discours sur les préséances et l’ancienneté des fauteuils particulièrement gamin. Si le président du PS voulait absolument éviter que l’une de ses deux divas soit collée au DFJP, il aurait dû faire élire Karin Keller-Sutter, magnifiquement taillée pour le poste.
Enfin, il y a des mots qu’il vaudrait mieux ne pas utiliser sur la scène publique. Un président de parti peut-il vraiment en traiter un autre de «menteur»? On peut dire beaucoup de choses de Fulvio Pelli, mais découvrir qu’il est un redoutable stratège un matin de septembre, c’est de la naïveté. A moins d’un an des élections fédérales, passer pour un type qui n’a pas su manœuvrer n’accroît pas l’aura de Levrat.
Enfin la propension que le socialiste met à se disputer publiquement avec le président du PDC Christophe Darbellay est tragicomique. Ces deux-là s’apprécient par-dessus leurs divergences partisanes. Ils devraient s’interdire ce théâtre potache qui dessert la crédibilité de l’un et de l’autre.
Le choix pour le PS est clair: s’il sombre dans un esprit de revanche, il fait l’affaire de l’UDC. S’il se calme, il convaincra qu’il est à terme un bien meilleur partenaire gouvernemental que l’UDC. Que gagnerait le PS à singer la martyrologie de l’UDC? Certainement pas des électeurs.
LES LAMENTATIONS GEIGNARDES DE CHRISTIAN LEVRAT SONT RIDICULES.

L’HONNEUR PERDU DE VILLIGER

L’Hebdo
– 22. avril 2010
Page: 28
UBS
L’HONNEUR PERDU DE VILLIGER
CHANTAL TAUXE
DESTIN.
De l’affaire Kopp à la débâcle d’UBS en passant par Swissair et les fonds en déshérence, il a traversé toutes les crises. Sans savoir en tirer la moindre leçon.
Un Monsieur Loyal à l’écoute, comme seuls les politiciens d’exécutif savent l’être, pétri de l’infinie patience de ceux qui ont entendu des cohortes de parlementaires argumenter avec véhémence, un président plein de bonne volonté pour dompter la colère des actionnaires d’UBS et essayer d’éviter le pire, le refus de la décharge pour 2007. Dans ce rôle ingrat qu’il fallait bien que quelqu’un joue avec humilité et fermeté, Kaspar Villiger a été ce mercredi 14 avril à Bâle si responsable et admirable.
Mais peut-être est-il temps de relire la trajectoire du radical lucernois, 14 ans et 11 mois au Conseil fédéral, déjà une année à la tête du Conseil d’administration d’UBS, autrement. Un politicien est-il là pour subir, endurer, ou diriger? Depuis son élection en février 1989, il a été au centre de tous les traumatismes qui ont secoué la Suisse. Toujours présent, toujours l’air étonné de subir pareil gros temps, campant sur ses positions, mais ne captant pas les vrais enjeux.
Lorsqu’il est choisi par l’Assemblée fédérale, Kaspar Villiger est le M. Propre, l’entrepreneur intègre qui doit faire oublier à la Suisse l’affaire Kopp, du nom de la première conseillère fédérale contrainte à la démission pour un péché très véniel si l’on considère les avanies que la Suisse a subi depuis. Le nouveau ministre radical commence plutôt bien. Il œuvre à la modernisation du Département militaire avec Armée 95, une réforme qui devait ouvrir à la collaboration avec des armées étrangères. On le considérera aussi comme un bon ministre des Finances, même si sous son règne de 1995 à 2003 la dette s’envole. Mais, ce n’est pas un visionnaire. Il ne soutient pas Jean-Pascal Delamuraz lorsque en 1992 celui-ci ouvre la discussion sur l’adhésion à l’Union européenne (UE) qui devrait suivre le ralliement à l’Espace économique européen.
Excuses historiques.
En 1995, Kaspar Villiger est pour la première fois président de la Confédération. Le 7 mai, devant l’Assemblée fédérale qui commémore les cinquante ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale, il s’excuse pour le tampon «J» apposé dès 1938 sur les passeports des juifs par les autorités suisses. Le patron d’UBS Robert Studer vient de qualifier de «cacahuètes» les avoirs non réclamés dans les banques depuis 1945. L’affaire des fonds juifs en déshérence va secouer la Suisse. A l’exception de Ruth Dreifuss, les conseillers fédéraux en place tardent à en prendre la mesure, incrédules face aux attaques du Congrès juif mondial, et hésitant sur la stratégie à tenir. En 1998, UBS et Credit Suisse payent 1,25 milliard de dollars, un accord global pour faire taire les critiques et leur permettre de développer leurs affaires aux Etats-Unis. Kaspar Villiger inaugure l’habit de pompier d’UBS, maîtrisant l’incendie, mais incapable de prendre les mesures qui éviteraient que le feu reparte à la première occasion.
La crise suivante le plonge dans le même embarras. Dans la foulée du 11 septembre 2001, Swissair connaît son grounding. Fautil aider la compagnie nationale? Villiger le libéral rechigne à agir pour le maintien d’une infrastructure essentielle à l’économie du pays. Son successeur Hans-Rudolf Merz éprouvera le même vertige idéologique quand UBS frôlera la faillite en 2008. Lorsqu’il sollicite finalement l’aide d’UBS pour sauver Swissair, Kaspar Villiger se fait humilier par Marcel Ospel qui ne prend pas son appel urgent. Qui peut jurer que ce n’est pas le souvenir de cette vexation qui l’a conduit à accepter de reprendre la présidence du conseil d’administration d’UBS l’an dernier? De l’orgueil mal placé.
Autre exemple d’évaluation erronée, l’accord sur la fiscalité de l’épargne. Conclu en 2003, au terme d’un bras de fer avec l’UE où il a martelé que le secret bancaire n’est «pas négociable». Il croit avoir mis la Suisse à l’abri des pressions pour longtemps. La digue, fragile, ne tiendra pas une demi-décennie.
Nuisible pour son parti.
Mercredi dernier, une fois encore, le pompier Villiger n’a pas vu l’incendie qui couvait. Saura-t-il tirer la leçon de ce revers? Déjà, il louvoie, veut attendre les conclusions de la commission d’enquête parlementaire (la décision du Parlement est prévue en juin) pour déposer une plainte civile contre Marcel Ospel et les administrateurs qui n’ont pas obtenu la décharge. Il joue la montre alors que Peter Siegenthaler, directeur de l’Administration fédérale des finances, qui a traversé à ses côtés les mêmes crises, recommande une action pour «manquement au devoir de diligence». Les libéraux-radicaux risquent de payer cher dans les urnes le zèle pro-UBS de l’ancien président de la Confédération. Un parti qui met tant en exergue la responsabilité peut-il défendre une conception de la responsabilité à géométrie variable pour les banquiers?
Villiger toujours si dévoué quand cela va mal, jamais lucide ni perspicace.
PRÉSIDENT
Kaspar Villiger lors de l’assemblée générale de la banque, le 14 avril.

LES ROMANDS VOIENT PLUS GRAND

L’Hebdo
– 30. avril 2009
Page: 21
SONDAGE
Notre sondage
LES ROMANDS VOIENT PLUS GRAND
CHANTAL TAUXE
LA SUISSE EN QUESTIONS.
Les décideurs rêvent de fusion de cantons, les citoyens exigent, eux, plus de coordination supracantonale de la part des Conseils d’Etat. Enquête sur ce désir de Suisse romande qui monte.
Quelle effervescence! Sept ans après le vote sur le projet de mariage de Vaud et de Genève, le débat sur la fusion de cantons reprend là où on ne l’attendait pas.
Les deux gouvernements, qui avaient combattu l’union pure et simple, viennent de signer un partenariat aussi historique qu’inédit: un accord de financement d’infrastructures régionales, de part et d’autre de la Ver-soix, notamment la fameuse troisième voie CFF mais aussi l’extension de Palexpo. L’entente cordiale ne fait que commencer, ont juré les conseillers d’Etat. Où s’arrêtera-t-elle? Dans l’arc jurassien, qui avait vu d’un œil inquiet l’émergence d’un axe rhodano-lé manique fort, on parle depuis des semaines de la création d’un supercanton. L’impulsion vient du conseiller d’Etat Jean Studer, à l’étroit dans les frontières cantonales, ou plutôt dans les «compétences cantonales», précise-t-il. Au terme d’une législature, cet ancien parlementaire fédéral constate que «la plupart des problèmes dépassent les frontières institutionnelles actuelles».
Un gros mot.
Institutionnel. Le mot est lâché, presque un gros mot, un mot barrage. Le vocable est réputé ennuyeux, lesté d’un poids technocratique souvent jugé insurmontable. Jusqu’ici, il a coulé tous les débats sur une refondation de la Suisse en grandes régions. Que dit l’opinion? Que pensent les leaders? Réalisée à l’occasion du Forum des 100, organisé par L’Hebdo le 7 mai prochain, l’enquête SOPHIA 2009, conduite par l’institut M.I.S Trend, laisse apparaître un désir de Suisse romande. Une envie, souvent partagée par les Alémaniques, de penser plus large.
Il n’y a pas de plébiscite pour la création de macrorégions par mariage de cantons, l’opinion suisse reste divisée en deux camps presque égaux: 47% d’avis favorables, 48% de défavorables (Question 1). Mais en Suisse romande, les leaders, également consultés par SOPHIA sont 59% à vouloir changer d’échelle. «Ils ont plus conscience que la population de la nécessité de s’adapter, car ce sont eux qui sont confrontés aux difficultés et qui doivent prendre des décisions», relève Jean Studer. 43% des Romands se disent, eux aussi, tentés par des fusions de cantons.
«Ne nous y trompons pas, ces scores sont considérables», se réjouit François Cherix. Deux fois plus que lors du vote de 2002, rappelle ce promoteur de l’union Vaud-Genève. Loin d’être enterrée, l’idée de regrouper les forces progresse.
Elle a été manifestement dopée par les chaudes discussions sur le financement des infrastructures de transports. Une sorte d’effet troisième voie. Lorsqu’on demande aux décideurs les raisons de s’opposer ou d’accepter des fusions de cantons (Question 2), plus d’un sur deux indique la nécessité de mieux planifier et répartir les infrastructures. Mais cet impératif d’efficacité sera freiné par les préoccupations identitaires, répondent dans la même proportion les leaders. L’ambition d’empoigner les problèmes autrement, à un autre niveau, se lit dans les réponses à une des questions les plus provocantes du sondage (Question 4): la création d’un gouvernement supracan-tonal. A l’option fusion qui leur ferait perdre leurs repères de proximité, 57% des Romands préfèrent la création «d’une instance romande supracanto-nale de coordination et de décision».
Directoire supracantonal.
Ce verdict a mis en émoi les conseillers d’Etat interpellés, soucieux de se voir bientôt contraints d’investir un quatrième étage institutionnel, «dans une architecture que beaucoup jugent déjà très complexe», comme le souligne le conseiller d’Etat Pascal Broulis. Se coordonner ne veut pas dire décider ensemble, objecte son homologue genevois François Longchamp.
La ministre fribourgeoise Isabelle Chassot s’interroge: «Une structure supracantonale est-elle nécessaire pour résoudre les problèmes qui se posent à nous? Est-elle la réponse aux nouveaux besoins qui se font jour du côté de la santé, de la formation, des transports, de la sécurité? De quoi parle-t-on précisément? Le destin du Conseil de Suisse occidentale, envisagé il y a quelques années, est appelé à nourrir notre réflexion. Il convient également de clairement différencier le supracantonal de l’inter-cantonal. La création d’un échelon supracantonal – échelon supplémentaire aux structures existantes – poserait notamment le problème de la démocratie directe.» Jean Studer redouterait que les conseillers d’Etat n’aient pas vraiment le temps de s’investir dans ce nouvel échelon décisionnel «tels les conseillers fédéraux qui peinent à faire face à leurs obligations internationales», et qu’in fine, ce soient les administrations qui donnent le ton. Il en résulterait «un défaut de conduite politique», alors que justement la population aspire au contraire.
Un gouvernement supracantonal, un concept mort-né? L’idée répond confusément aux réalités de la vie politique cantonale, qui voient émerger des rois régionaux. Parfaitement officiellement, Pascal Broulis est président du Gouvernement vaudois pour toute la législature, et même s’il n’est pas la seule personnalité forte de l’exécutif cantonal, il en est, ès fonctions, l’ambassadeur le plus visible. A Neuchâtel, indépendamment du tournus protocolaire à la présidence, Jean Studer s’est imposé comme l’homme fort du canton. Le Valais a Jean-Michel Cina, Fribourg Isabelle Chas-sot, et Genève David Hiler et François Longchamp. De là à imaginer un directoire des meilleurs, il y a un pas que les ministres ne sont pas prêts à franchir. Pragmatiques, ils plaident la «géométrie variable», des accords ponctuels «ad hoc», dit Pascal Broulis, lorsqu’ils font sens. Et le chef du Département vaudois des finances et des relations extérieures d’en lister quelques-uns: le futur Hôpital du Cha-blais (site unique pour 2 cantons et la France voisine), la réalisation du Gymnase de la Broyé valdo-fribourgeoise, le schéma de mobilité du Conseil du Léman, etc.
Bâtir solide.
Cette approche pragmatique déterminera le timing. Ce n’est que lorsqu’elle aura été épuisée que des projets plus ambitieux de fusions de cantons pourraient naître. «Si l’on devait constater que les collaborations intercantonales sont encore insuffisantes pour répondre aux exigences nouvelles, il serait alors nécessaire d’envisager avec conviction une véritable réforme ter-ritoriale, avec toutes les difficultés que cette perspective laisse deviner», observe Isabelle Chassot. Du concret donc pour l’heure, car qui sait où mène l’émotion-nel? Dans une nation de volonté, comme la Suisse aime à se définir, il faut garder raison, bâtir sur du dur, du solide. Le temps des grands travaux est venu.
L’ESSENTIEL EN 3 POINTS
ENQUETE SOPHIA 2009
L’Institut M.I.S Trend a analysé l’opinion de 400 leaders suisses et de 1200 personnes représentatives de la population suisse, sur l’identité romande. La méthode mise au point par Marie-Hélène Miauton permet de confronter le point de vue des décideurs et des citoyens.
RÉACTIONS
Quatre conseillers d’Etat commentent les résultats concernant les fusions de cantons et un gouvernement supracantonal.
WEB
Les résultats de l’étude S0PHIA sont publiés au niveau national par L’Hebdo, Der Bund et II Caffé. L’intégralité de l’étude (30 pages) sera disponible sur le site du Forum des 100 à partir du 7 mai (www.forumdes100.com).
1. DES FUSIONS DE CANTONS, OUI MAIS
On parle de fusionner certains cantons pour former des macrorégions. Y êtes-vous favorable ou non?
Le mariage de cantons tente franchement un tiers des leaders, alors qu’un autre tiers pourrait se laisser convaincre. Les Alémaniques s’y sentent plus prêts que les Romands. L’enthousiasme de la population est moindre, mais impressionnant, 47%, si l’on songe que les fusions sont vues comme très technocratiques. Les réticences viennent des moins de 30 ans (57% à s’y opposer) et des campagnes (55% de rejet).
2. LE MATCH EFFICACITÉ ET IDENTITÉ
Raisons de s’opposer ou d’être favorable aux fusions de cantons. Base leaders.
La fusion de cantons permettrait une meilleure planification des infrastructures, mais elle lèserait les sentiments identitaires et l’attachement au pouvoir de proximité. Les réponses des leaders balisent le débat, entre émotion et raison. Les tenants de cette dernière sont surtout les représentants de l’économie, qui pensent aux gains d’efficacité.
3. UN SEUL CANTON, NON MERCI
Seriez-vous plutôt favorable ou plutôt défavorable à la création d’une grande région romande par la fusion de tous les cantons romands?
Une superfusion de tous les cantons romands convainc nettement moins que des regroupements à deux ou trois, même si 40% des leaders romands et 39% de la population pourraient l’envisager. Les Alémaniques s’en effraient moins que les Romands eux-mêmes! Vue d’outre-Sarine, la Suisse romande est déjà un tout. La gauche est plus favorable que la droite à ce mégamariage.
4. COORDONNEZ-VOUS!
Sans fusionner les cantons, seriez-vous favorable ou défavorable à la création d’une instance romande supracantonale de coordination et de décision?
L’avis de la population sonne presque comme un ordre de marche: 57% des Romands – et même 62% des leaders -souhaitent une instance supracantonale de coordination et de décision.
Ce résultat est à comparer avec ceux sur les mariages de cantons ou la fusion à six. Avant d’envisager un regroupement institutionnel lourd, les Romands souhaitent que leurs conseillers d’Etat travaillent beaucoup plus ensemble. Leur coordination actuelle manque de substance ou de visibilité.
5. UNE ENVIE DE MUSÉE
Etes-vous plutôt favorable ou plutôt défavorable à l’idée d’un seul Musée romand des beaux-arts à construire avec des moyens supérieurs dans un lieu à définir, mais pas forcément dans votre canton?
Un ambitieux musée romand? Les opinions sont très partagées, mais la récente votation vaudoise n’est pas restée sans écho. Dans la population, l’approbation croît avec l’âge, 46% des jeunes de moins de 30 ans se montrant réfractaires contre 33% au-delà de 45 ans.
RÉACTIONS
«Les Suisses sont de plus en plus conscients que les cantons perdent, petit à petit, leurs compétences au point de devenir redondants avec les communes, en particulier dans les milieux urbains. Les confettis institutionnels nuisent aujourd’hui à la compétitivité du pays et aux intérêts de ses citoyens. Ceux-ci souhaitent probablement que les cantons subsistent, mais sont prêts à les voir se dessaisir de prérogatives essentielles.»
François Longchamp, conseiller d’Etat (PLR/GE)
«Parmi les raisons de s’opposer ou non aux fusions de cantons, la hiérarchie des motifs qui se dégage est sans surprise. La question de l’identité a été trop souvent négligée, et pourtant, elle demeure envers et contre tout parmi les préoccupations importantes de la population.»
Pascal Broulis, conseiller d’Etat (PLR/VD)
RÉACTIONS
«Il convient de clairement différencier le supracantonal de I’intercantonal. La création d’un échelon supracantonal poserait notamment le problème de la démocratie directe. Au lieu de s’engager dans cette voie complexe, ne convient-il pas d’améliorer et d’intensifier les collaborations intercantonales? Si l’on devait constater que ces dernières sont encore insuffisantes pour répondre aux exigences nouvelles, il serait alors nécessaire d’envisager avec conviction une véritable réforme territoriale, avec toutes les difficultés que cette perspective laisse deviner.»
Isabelle Chassot, conseillère d’Etat (PDC/FR)
«On constate une évolution des mentalités vers un concept métropolitain et vers une meilleure gouvernance.»
Xavier Comtesse, directeur romand d’Avenir Suisse

LE MINISTRE, LES INDIENS, LES NAZIS ET LES SUISSES

L’Hebdo
– 26. mars 2009
Page: 25
SUISSE
GRÂCE ET DISGRÂCE
LE MINISTRE, LES INDIENS, LES NAZIS ET LES SUISSES
CHANTAL TAUXE RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE
Certes, Peer Steinbrück, ministre des Finances de la République fédérale d’Allemagne, ne s’est pas montré très subtil en traitant les Suisses d’Indiens. Le Conseil fédéral a eu raison de protester. Mais la maladresse de Peer Steinbrück ne justifie pas qu’on l’assimile aux nazis ou à la Gestapo. Il est honteux qu’un conseiller national se soit laissé aller à pareille comparaison.
L’appel à la raison doit peut-être venir de Suisse romande, tant une majorité d’Alémaniques cultive un rapport paranoïaque à l’Allemagne: il faut ne pas avoir eu les nazis à domicile pour oser dire qu’un ministre de l’Allemagne actuelle leur ressemble. Les Français, les Polonais, les Yougoslaves, les Grecs qui ont été envahis par la Wehrmacht ne se risquent pas à ce genre d’amalgame nauséabond. Les Russes, les Britanniques, les Américains et tout ceux qui ont combattu pour libérer l’Europe de la peste nazie non plus.
Il n’y a que des Suisses, restés neutres calfeutrés dans leurs frontières, pour énoncer pareille ineptie. Le douloureux travail de mémoire, entrepris il y a dix ans avec l’affaire des fonds en déshérence, n’a manifestement pas été assez débattu pour qu’un parlementaire démocrate-chrétien se permette un tel dérapage, qui est aussi une insulte aux victimes du nazisme.
Les métaphores, les comparaisons, renseignent parfois plus sur ceux qui les agitent que sur les réalités qu’elles devraient éclairer. La propension de certains Alémaniques à voir l’Allemagne et l’Union européenne comme des empires dictatoriaux écrasant de leur joug les libertés en général, et la petite Suisse en particulier, témoigne d’un manque d’estime de soi et d’un manque de culture historique inquiétants.
De 1939 à la fin de la guerre, les Suisses ont redouté d’être envahis par le Reich. Les raisons pour lesquelles cela n’a pas été le cas restent méconnues. Confusément, les Suisses ne croient pas à la mythologie du réduit, l’hypothèse d’une armée suisserésistant mieux à la Wehrmacht que les autres n’étant pas crédible sur le long terme, même si elle flatte l’honneur national. Les travaux des historiens sur ce point ayant été occultés, personne n’assume que notre neutralité a été utile à tous les belligérants, donc à l’Allemagne nazie. La Suisse a été attentiste, prudente et un peu pleutre, ce qui ne fait pas d’elle, pour autant, une complice objective du Reich. Reconnaître enfin ces réalités dérangeantes devrait nous vacciner contre la tentation de croire que nous avons été protégés par la Providence ou parce que nous aurions fait preuve d’un héroïsme singulier.
Cet aggiornamento, toujours différé depuis un demi-siècle, permettra de mieux saisir ce qu’est vraiment la Suisse: non pas un peuple de résistants aux juges et aux empires étrangers (le Saint-Empire au Moyen Age, le Reich hier, l’Union européenne aujourd’hui), mais l’agrégation de petits peuples qui, depuis l’ouverture du Gothard jusqu’à nos jours, n’ont cessé de vivre grâce aux échanges entre le nord et le sud du continent, et de prospérer en faisant commerce de marchandises, de mercenaires ou de services bancaires.
L’Allemagne n’apparaîtra plus alors comme l’éternel empire menaçant l’identité alémanique, mais comme un partenaire naturel, ni plus ni moins important que la France, l’Italie ou la Grande-Bretagne. Quoi que puissent dire ses ministres.
IL FAUT NE PAS AVOIR EU LES NAZIS À DOMICILE POUR DIRE QU’UN MINISTRE DE L’ALLEMAGNE ACTUELLE LEUR RESSEMBLE.