Volontaires contre la mafia

L’Hebdo
– 29. septembre 2011
Page: 144
Volontaires contre la mafia
CHANTAL TAUXE CORLEONE
Chaque été en Italie, toujours plus de jeunes bénévoles travaillent dans les champs confisqués aux parrains. Contre le pouvoir séculaire des clans, mouvements citoyens et coopératives inventent un nouveau modèle économique.
A quelques kilomètres au sud de Palerme. Les collines de San Giuseppe Jato, non loin de Corleone, ce fief de la mafia mondialement connu grâce à la saga du Parrain de Coppola. Le soleil frappe si fort qu’il anéantit toute volonté. Il faut être fou pour travailler dans ces conditions, à plus de 40 degrés. Fou ou extrêmement motivé. Sous la conduite experte de Pippo, une dizaine de garçons et filles manient les sécateurs au milieu des plants de vigne. Des ouvriers agricoles qui n’ont pas le choix? Non, des volontaires. Au lieu d’être à la plage en cette période de Ferragosto, ils se sont annoncés pour s’occuper bénévolement des biens confisqués aux mafieux.
Dans sa lutte déjà séculaire contre la mafia, l’Etat italien a mis du temps pour trouver les bonnes armes et n’a pas toujours fait preuve de constance. Nombre de ses plus hauts magistrats, le général Dalla Chiesa, les juges Falcone et Borsellino ont payé de leur sang leur volonté d’endiguer le pouvoir de Cosa Nostra. Les assassinats de ces trois-là, d’une brutalité inouïe, ont marqué les esprits bien au-delà des frontières italiennes. On connaît moins le nom de Pio La Torre, un député, qui finit lui aussi sauvagement massacré, mais qui eut l’idée d’inscrire dans les lois la confiscation des biens des parrains. Une manière de toucher au cœur le système de captation économique, de capitalisme sauvage exacerbé, disent certains experts, qu’est avant tout la mafia.
Un patrimoine colossal. L’Etat italien a ainsi accumulé au fil des années des milliers de m2 de terrain, mais aussi des immeubles, des entreprises de toutes sortes dans toute la Péninsule, les mafieux ne se privant pas de s’offrir, comme n’importe quel homme d’affaires à succès, un joli domaine en Toscane. Un patrimoine constitué au total de 1395 entreprises et 9922 immeubles, selon un décompte de l’Agence nationale des biens séquestrés et confisqués datant d’avril dernier. Compte tenu de ses notoires et anciens problèmes d’endettement public, il aurait pu songer à les vendre. Mais qui, en Sicile, en Calabre, ou en Campanie, oserait se porter acquéreur d’une maison ou du champ d’un boss en prison sans craindre pour sa vie? C’est ainsi que sont nées les coopératives comme celle de San Giuseppe Jato. Le terrain appartient formellement à la commune, la coopérative reçoit mandat de l’exploiter pour trente ans. Trente ans, c’est à la fois long et court pour changer les mentalités et inventer un modèle d’exploitation économique viable.
Francesco Galante veut y croire. A 29 ans, il est président de la coopérative Légalité et développement de la commune de San Giuseppe Jato. Il est aussi responsable de la communication de Libera Terra Mediterraneo, l’entité qui fédère les multiples mouvements d’engagement antimafia. Il a étudié le commerce et l’agriculture. Avec la conviction d’un croisé et l’énergie d’un pionnier, il explique le triple pari éthique, social et économique des coopératives: «Payer les ouvriers correctement, donner du travail à des handicapés (physiques ou mentaux), produire bio pour séduire les consommateurs et respecter les critères du développement durable.» Pour relever tous ces défis, le renfort de bénévoles en été est bienvenu. D’autant que souvent, les terrains ont été laissés plusieurs années à l’abandon avant d’être confiés à une association. Pour reprendre la production, il faut les remettre en état.
Fascination vénéneuse. «Il faut aider, c’est notre terre, lâche Adriano. Si nous ne le faisons pas, qui nous libérera de la mafia?» Ce scout de 18 ans est venu d’Avola dans l’est de l’île pour apporter sa contribution concrète à la lutte antimafia. Depuis deux heures, il taille la vigne du consortium Légalité et développement. A l’entrée de la parcelle, une petite plaque rappelle que ce terrain a bien été confisqué à la mafia, sans toutefois préciser à qui exactement. L’après-midi et le soir, les participants à ces camps de vacances pas comme les autres suivent des cours ou des conférences pour mieux connaître le phénomène mafieux. Les témoignages des anciens, qui ont vécu sous l’emprise des clans, sont sollicités. Une façon d’anéantir la vénéneuse fascination que distillent des films comme Le Parrain de Coppola et tant de séries télévisées.
Adriano et ses amis ne constituent pas un cas isolé «d’engagement citoyen», le nombre de bénévoles croît chaque année. En cet été 2011, ils sont plus de 4000 à s’être portés volontaires dans les différents camps de vacances organisés dans le sud de l’Italie, dans les fiefs historiques des diverses mafias qui gangrènent pas moins de 15% du PIB italien. Au début du mouvement, les bénévoles (qui paient leur voyage et leurs frais de séjour) venaient surtout du nord et du centre de l’Italie. Mais désormais des Siciliens se montrent intéressés, se réjouit Francesco Galante. Un signe que les consciences se réveillent.
Lisa confirme: «C’est une expérience qui fait grandir, qui nous rend plus intelligent.» Adriano veut, lui, inscrire son engagement antimafia dans une perspective plus large en cet été où l’Italie berlusconienne agonise sous les coups de boutoir de la crise financière: «C’est à nous, les jeunes, de rénover la classe politique.»
L’appel ne s’arrête pas aux côtes de l’île ou aux frontières italiennes. Plus ou moins calquées sur la maison mère sicilienne, les mafias ont désormais gangrené nombre de pays où la culture de la légalité est défaillante. Les experts observent toutefois que la législation n’a pas suivi le spectaculaire développement de leurs affaires. Alors que les lois italiennes s’étoffent pour mieux traquer l’argent sale dans des business apparemment propres, au risque de générer une bureaucratie décourageant les meilleures volontés, nombre de pays européens ne connaissent pas le délit d’association mafieuse ni de politique de confiscation et de restitution de leur patrimoine. Utopistes, mais si ardents à la tâche, les coopérateurs et les bénévoles italiens sont des pionniers trop ignorés.
«Je m’appelle Provenzano.» Pendant que Pippo montre à Giadda ou Martina comment tailler correctement la vigne, un paysan s’approche et se mêle à la conversation. Lui aussi produit bio. En Sicile, c’est plus facile qu’ailleurs: grâce au soleil, tout pousse sans grandes difficultés, pas besoin d’engrais. Il dit son admiration pour ces braves citadins idéalistes qui affrontent la canicule avec le sourire. Il détaille les conditions de vie ingrates des agriculteurs italiens: «L’Etat ne fait rien pour nous, je travaille vingt heures par jour et je n’aurai même pas 380 euros de retraite.» Et il se présente: «Je m’appelle Provenzano.» Devant l’inquiétude que son patronyme, identique à celui de Bernardo, capo dei capi arrêté en avril 2006, pas très loin d’ici, après plus de quarante ans de cavale, suscite auprès du visiteur étranger, il précise: «Mais je n’ai rien à faire avec lui.»
«Ils s’appellent tous Provenzano par ici», rigole plus tard Francesco Galante. L’anecdote rappelle que l’ombre de la mafia n’est jamais très loin. Lorsque la coopérative a pris possession de la vigne confisquée, il y a eu pendant deux ans quelques épisodes d’intimidation. Puis cela s’est calmé. Pour créer un peu de sympathie autour des coopératives et des bénévoles, leurs responsables ne manquent pas d’organiser des fêtes, des événements culturels en associant les populations locales. Une visibilité qui cherche également à rendre l’aventure des coopératives crédible. Vingt-huit pour cent des jeunes Siciliens de moins de 35 ans sont au chômage. S’ils n’ont pas de perspectives de travail, ils tomberont dans les bras de la mafia. Un signe inquiète d’ailleurs les experts: longtemps les jeunes criminels arrêtés portaient des noms connus appartenant aux clans qui structurent Cosa Nostra. Récemment, la police a mis sous les verrous des apprentis mafieux aux patronymes non répertoriés. L’Etat italien se donne les moyens de remplir les prisons avec des centaines de mafieux et d’inquiéter toujours plus leurs complices complaisants, mais les perspectives économiques anémiques ramènent vers l’illégalité des générations de laissés-pour-compte qui ne trouvent pas à s’occuper autrement.
Le poids des hypothèques. Pourtant les coopératives se multiplient. En Sicile, mais aussi dans le sud de la Botte. Francesco Galante est souvent appelé comme consultant pour en faire démarrer d’autres. Mais elles ne sont pas encore assez nombreuses pour remettre les jeunes chômeurs dans le cercle vertueux du business propre. Un des freins à leur essor vient de l’Etat lui-même. Les procédures qui remettent les biens confisqués dans la légalité traînent des années, regrette Francesco Galante. Elles se compliquent d’enjeux financiers: souvent les boss ont acheté avec le concours de banques qui ne veulent pas faire une croix sur les hypothèques. Et quand une affaire, naguère gérée par la mafia, essaie de redémarrer, ses repreneurs se heurtent aux fournisseurs qui ne livrent plus aux mêmes conditions sous-évaluées ou aux distributeurs qui ne veulent pas prendre de risques.
La distribution justement. Des produits de la terre aux clients, les coopératives se sont organisées pour maîtriser l’entier de la chaîne. Depuis 2006, un réseau de 11 boutiques s’est développé dans la Péninsule, à l’enseigne de Sapori e saperi della legalità (Saveurs et savoirs de la légalité). S’y écoulent sous l’étiquette Libera Terra (Terre libre) des pâtes, des purées de tomate, de l’huile d’olive, des légumes secs, du vin, toutes sortes de produits certifiés bios et antimafia. La chaîne Coop (qui n’est pas liée avec l’enseigne suisse) diffuse aussi largement cette gamme éthique… et un peu plus chère. Une bouteille de vin blanc vaut environ 10 euros, un prix que la haute qualité naturelle des vins siciliens peut justifier, mais qui reste élevé pour les clients italiens. La production trouve ses principaux débouchés dans les villes du nord du pays, où le pouvoir d’achat est meilleur et où existe une clientèle adepte de produits sains, dans la mouvance slow food.
Emblèmes talismans. Située sur les hauteurs de la ville, la Boutique de la légalité de Corleone a une valeur surtout «symbolique», prévient Francesco Galante. Elle a été inaugurée il y a un an, en août 2010, en présence des ministres de l’Intérieur Maroni et de la Justice Alfano, deux proches de Silvio Berlusconi.
A côté de la porte d’entrée, des plaques avec les emblèmes de l’Union européenne, de divers ministères et associations, semblent faire office de talismans protecteurs. L’échoppe est en effet installée dans les locaux d’un pressing confisqué à la femme de Bernardo Provenzano, laquelle habite encore au bout de l’impasse. «La famille n’entre jamais, mais quand l’un ou l’autre d’entre eux nous aperçoit, il salue d’un signe de tête», raconte Vincenzo Bilello, gérant de ce petit territoire soustrait à la puissance d’un des clans les plus dangereux de Cosa Nostra.
Il n’y a pas eu de menaces, assure cet universitaire qui a étudié à Florence, mais a décidé de revenir bâtir son futur dans son Corleone d’origine. Pas d’hostilité mais pas de normalité non plus, surtout beaucoup d’indifférence. Les habitants ne viennent pas se fournir dans ce magasin, ce sont avant tout les touristes qui le fréquentent, toujours en plus grand nombre, depuis que le maire de Corleone et divers mouvements citoyens ont décidé de propager une autre vision de leur ville, loin du romantisme sanglant et décadent du Parrain.
La Boutique de la légalité abrite ainsi un émouvant musée de la lutte antimafia, illustrée par de monumentales fresques du peintre Gaetano Porcasi. Les touristes y apprennent que le combat contre l’emprise des clans a déjà plus d’un siècle. Entre le deuxième et le troisième étage, figurent sur un mur, en petits caractères, les noms des personnalités les plus en vue qui l’ont mené, depuis le marquis palermitain Emanuele Notarbartolo, qui tenta en vain d’alerter la jeune République de la menace qui couvait. Il n’y a désormais plus de place pour y ajouter de nouvelles victimes.
Ces dernières années, la mafia sicilienne a choisi la discrétion. Sous la direction de Provenzano, avant son arrestation, elle a mis fin aux exécutions spectaculaires des envoyés de l’Etat qui obligeaient celui-ci à riposter de plus belle. Elle a redécouvert le potentiel du pizzo, du racket: le vendeur de rue comme l’entrepreneur doit s’acquitter d’une taxe de 50 à 800 euros par mois. Plusieurs centaines de millions d’euros (170 rien que dans la province de Palerme, selon une étude sur le crime organisé financée par l’Union européenne) viennent ainsi irriguer les autres affaires et les nombreux canaux de recyclage d’argent sale toujours plus sophistiqués que Cosa Nostra développe au nord et dans d’autres pays. Une des fresques du musée antimafia de Corleone rend hommage à Libero Grassi. En 1991, cet entrepreneur du textile refusa de s’acquitter de la taxe avilissante. Il le fit dans une lettre ouverte à son extorqueur publiée en première page du Giornale della Sicilia. Il fut bien sûr assassiné quelques mois plus tard. Son courage a donné naissance au mouvement Addiopizzo, soutenu depuis quelques années seulement par le patronat italien, qui enjoint les chefs d’entreprise à ne pas se laisser intimider.
Une goutte d’eau vertueuse. On célèbre cette année les 20 ans de cet acte citoyen fondateur. La veuve de Libero Grassi a confié le réconfort qu’elle éprouve à fréquenter les jeunes qui s’engagent dans les mouvements antimafia. Elle les considère comme «ses petits-enfants», a-t-elle dit au magazine L’Espresso. Reste que Addiopizzo n’a que 700 affiliés sur 100 000 potentiels dans la province de Palerme, note Francesco Galante. Une goutte d’eau vertueuse dans un océan de lâcheté. Sur une autre paroi, le musée rappelle le cruel destin de Giuseppe Impastato. Fils de mafieux, horrifié par un règlement de comptes qui se déroula sous ses yeux, il décida de s’opposer aux clans. Il devint journaliste et syndicaliste agricole. En 1978, il fut enlevé, torturé puis ligoté, le torse entouré de dynamite, sur la ligne Palerme-Trapani où un train vint le percuter. Cent pas séparaient sa demeure de celle d’un mafieux. «Cento Passi», c’est le nom d’un film qui retrace son engagement, et c’est le nom de la cave qui vinifie les 350 000 bouteilles de la coopérative certifiée antimafia des collines de San Giuseppe Jato.
En énumérant l’itinéraire de quelques- uns de leurs prédécesseurs dans le défi à Cosa Nostra, Francesco Galante et Vincenzo Bilello précisent avec ce mélange impressionnant de dignité et d’humilité qu’ils mettent dans leur engagement: «Il ne faut pas les voir comme des héros. S’ils sont des héros alors le choix qu’ils ont fait ne peut être attendu de tous. Il ne s’agit pas d’héroïsme mais de citoyenneté. Contre les mafias, il faut plus de sens civique.»
COMBAT
Contre Cosa Nostra, l’Etat italien a envoyé les forces de l’ordre, la police, l’armée, les juges. Désormais, la société civile envoie des bénévoles pour remettre dans le circuit économique légal les biens confisqués. A droite, un groupe de 8 volontaires dans les vignes près de Corleone, parmi les 4000 jeunes Italiens engagés en cet été 2011.
MUSÉE
Les toiles de Gaetano Porcasi retracent la lutte antimafia.
SYMBOLES
Corleone, fief mythique de la mafia, abrite depuis un an un petit musée de la lutte antimafia et une boutique de la légalité qui vend le vin produit sur les terres confisquées aux clans de la région.
Notre pari est triple. Payer les ouvriers correctement, donner du travail à des handicapés, produire bio pour séduire les consommateurs et respecter les critères du développement durable.
Francesco Galante, président de la coopérative Légalité et développement de la commune de San Giuseppe Jato
Si Falcone ou Borsellino sont des héros alors le choix qu’ils ont fait ne peut être attendu de tous. Il ne s’agit pas d’héroïsme mais de citoyenneté. Contre les mafias, il faut plus de sens civique.
Vincenzo Bilello, gérant de la Boutique de la légalité à Corleone
CORLEONE
ITALIE
Région Sicile Commune Corleone Population 11 373 hab. Densité 50 hab./km2 Altitude 600 m Superficie 229 km2 Fuseau horaire GMT/UTC + 1
Le testament de Paolo Borsellino
«La lutte contre la mafia ne doit pas seulement être une froide opération de répression, mais un mouvement culturel et moral, religieux également, qui implique chacun: tous ceux qui sont habitués à sentir les beautés du frais parfum de la liberté qui s’oppose à la puanteur de la compromission morale, de l’indifférence, de la proximité et donc de l’indifférence.»

LE VOTE NUNUCHE

L’Hebdo
– 22. septembre 2011
Page: 23
SUISSE
GRÂCE ET DISGRÂCE
LE VOTE NUNUCHE
CHANTAL TAUXE RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE
L’année 2011 restera celle où les Suisses auront pu fredonner avec Aragon et Ferré: «La femme est l’avenir de l’homme». Après l’accident de Fukushima, les quatre femmes majoritaires au Conseil fédéral ont pris la décision historique de sortir du nucléaire. On ignore si dans ce choix courageux un ou plusieurs hommes les ont accompagnées. Qu’importe. En 2012, les féministes qui se sont réjouies vont déchanter. La probabilité qu’on ait encore quatre femmes au gouvernement, après le 1er janvier, est faible. Micheline Calmy-Rey s’en va, Eveline Widmer-Schlumpf est une cible. Dans le pire des cas, il ne nous restera que les deux chouchous des sondages: Doris Leuthard et Simonetta Sommaruga.
Au Parlement, le reflux est annoncé. On adorerait se tromper. Mais les signes avant-coureurs sont là, et ils n’augurent rien de rose sur le chemin de la parité.
Selon un décompte de l’ATS, il y a cet automne moins de candidates qu’il y a quatre ans: 32,3% contre 35% en 2007 et en 2003. Ce chiffre avoisine celui de 1991. En vingt ans, les partis sont toujours aussi nuls pour susciter les vocations féminines. De plus, on sait que la proportion de candidates est souvent très supérieure à celle des élues (27% en moyenne dans les deux Chambres). Le désastre est programmé.
Tendanciellement les Romands élisent moins de femmes que les Alémaniques. C’est bien en Suisse romande que le retour de balancier sera le plus cruel: deux politiciennes très cotées, la Genevoise Martine Brunschwig Graf et la Fribourgeoise Thérèse Meyer ne se représentent pas, et il n’est pas sûr du tout que des femmes les remplacent. D’autres conseillères nationales, d’un calibre moins confirmé, sont menacées par la présence sur leurs listes de personnalités nouvelles ou plus populaires. Les Romands n’envoient à Berne que 17 femmes pour 62 fauteuils, un maigre 27%.
Le vote femmes, volontariste, est, paraît-il, passé de mode. Il fait bâiller les jeunes électrices. Un comportement d’enfants gâtées. Les listes sont loin d’être paritaires, mais la plupart d’entre elles comportent des noms de candidates. On ne trahit pas ses convictions en privilégiant des femmes. Voter pour un parti et cumuler les candidates, ou panacher sa liste avec le nom d’une autre politicienne n’est pas un réflexe de féministe attardée. C’est une manière de s’assurer que certains domaines d’intérêt seront bien représentés et défendus à Berne. Le vote nunuche n’est pas celui que l’on croit.
LE VOTE FEMMES, VOLONTARISTE, FAIT BÂILLER LES JEUNES ÉLECTRICES.

MAZETTE, ILS – ELLES – ONT DÉCIDÉ DE GOUVERNER!

L’Hebdo
– 30. septembre 2010
Page: 26
SUISSE
GRÂCE ET DISGRÂCE
MAZETTE, ILS – ELLES – ONT DÉCIDÉ DE GOUVERNER!
CHANTAL TAUXE RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE
Big-bang au Conseil fédéral. Mazette, ils – elles – ont décidé de gouverner. Il était temps. Les partis du centre, démocratechrétien, libéral-radical et bourgeois-démocratique, ont décidé de prendre le pouvoir, malgré les sarcasmes entendus à l’annonce, il y a quelques mois, de leur alliance. Pas de quoi s’offusquer donc, c’est exactement ce qu’on leur demande depuis le début de la législature.
Evidemment la nouvelle répartition des départements n’advient pas sans quelques dégâts collatéraux, car elle n’a peutêtre pas été, sur le plan formel, de la même élégance que les tenues de Doris Leuthard depuis le début de son année présidentielle. Mais bon, on ne gouverne pas sans déplaire un peu. Il est heureux que le Conseil fédéral l’assume.
La quadruple rocade, pour historique qu’elle soit, n’est donc pas le cataclysme, qu’UDC et PS s’époumonent à dénoncer depuis lundi. L’alliance du centre crèvera peut-être dans un an, piétinée par les électeurs, mais au moins ça n’aura pas été sans combattre, sans essayer quelque chose, sans assumer ses responsabilités.
Son coup de force annonce peut-être bien que la concordance arithmétique, bête et stérile qui nous navre depuis si longtemps, sera bientôt rangée au magasin des antiquités. Le pari est osé. Disposant de 76 voix au Conseil national, le trio est loin des 101 voix nécessaires pour concrétiser son soudain volontarisme. Il devra encore et toujours trouver des majorités à géométrie variable pour faire passer ses propositions, compter sur les renforts de l’UDC, des socialistes ou des Verts (ou sur les plus raisonnables d’entre eux). Aux Etats en revanche, les trois partis sont rois.
Mais il n’est pas interdit de penser que, après quelques éclats de voix, les esprits vont se calmer. Car les changements à la tête des départements ne sont pas aussi insensés que d’aucuns le prétendent. D’abord, au nom de quoi tout fossiliser à une année des élections fédérales? La législature a déjà très bien chahutée, elle peut supporter quelques tensions supplémentaires.
Surtout, le jeu des chaises musicales recèle du potentiel. Doris Leuthard au DETEC? Il était temps que la droite reprenne ses responsabilités par rapport aux défis énergétiques, climatiques ou de mobilité. Et puis l’immense DETEC a trop servi d’arme de dissuasion à Moritz Leuenberger, roi du deal avec ses collègues: «Tu me laisses faire ceci, je te soutiens pour cela.» L’Argovienne remettra sur la table le nucléaire? Tant mieux, on pourra enfin négocier une paix énergétique, la construction d’une dernière centrale pour mieux préparer la sortie définitive du nucléaire. Le PDC devra aussi assumer son étiquette verte, mis sous pression par les Verts libéraux qu’il abrite en son groupe parlementaire. C’est prometteur.
Eveline Widmer-Schlumpf aux Finances? De bon augure également. L’ancienne conseillère d’Etat sera un peu plus soucieuse que son prédécesseur des reports de charges sur les cantons. Qui s’en plaindra?
Johann Schneider-Ammann à l’Economie, préposé donc aux conditions-cadres et à l’ouverture de nouveaux marchés? Son expérience d’entrepreneur le rend directement prêt à l’emploi, on gagnera du temps, de même qu’une visibilité enfin assumée des liens entre milieux économiques et pouvoir politique.
A vrai dire, on aurait bien vu l’exercice de transfert poussé un peu plus loin. Didier Burkhalter au DDPS. Le ministre radical est le seul à avoir les idées claires sur la défense et à pouvoir y remettre de l’ordre. Ce sera pour une prochaine fois. Cette option aurait libéré le département de l’intérieur pour Simonetta Sommaruga. Pour la paix du nouveau collège c’eût été opportun.
Mais l’assignation de la socialiste à Justice et Police, première historique, n’est pas la punition que l’on prétend. C’est même une chance pour son parti de prouver qu’il ose se frotter aux problèmes de migration. Ce département, léger, laissera à la Bernoise du temps mignon pour se mêler, avec l’intelligence qu’on lui connaît, du travail des autres. Simonetta Sommaruga sera aussi conseillère fédérale et pas seulement cheffe de Département, ça changera de Micheline Calmy-Rey.
C’est dire si les lamentations geignardes de Christian Levrat sont ridicules. Son discours sur les préséances et l’ancienneté des fauteuils particulièrement gamin. Si le président du PS voulait absolument éviter que l’une de ses deux divas soit collée au DFJP, il aurait dû faire élire Karin Keller-Sutter, magnifiquement taillée pour le poste.
Enfin, il y a des mots qu’il vaudrait mieux ne pas utiliser sur la scène publique. Un président de parti peut-il vraiment en traiter un autre de «menteur»? On peut dire beaucoup de choses de Fulvio Pelli, mais découvrir qu’il est un redoutable stratège un matin de septembre, c’est de la naïveté. A moins d’un an des élections fédérales, passer pour un type qui n’a pas su manœuvrer n’accroît pas l’aura de Levrat.
Enfin la propension que le socialiste met à se disputer publiquement avec le président du PDC Christophe Darbellay est tragicomique. Ces deux-là s’apprécient par-dessus leurs divergences partisanes. Ils devraient s’interdire ce théâtre potache qui dessert la crédibilité de l’un et de l’autre.
Le choix pour le PS est clair: s’il sombre dans un esprit de revanche, il fait l’affaire de l’UDC. S’il se calme, il convaincra qu’il est à terme un bien meilleur partenaire gouvernemental que l’UDC. Que gagnerait le PS à singer la martyrologie de l’UDC? Certainement pas des électeurs.
LES LAMENTATIONS GEIGNARDES DE CHRISTIAN LEVRAT SONT RIDICULES.

L’HONNEUR PERDU DE VILLIGER

L’Hebdo
– 22. avril 2010
Page: 28
UBS
L’HONNEUR PERDU DE VILLIGER
CHANTAL TAUXE
DESTIN.
De l’affaire Kopp à la débâcle d’UBS en passant par Swissair et les fonds en déshérence, il a traversé toutes les crises. Sans savoir en tirer la moindre leçon.
Un Monsieur Loyal à l’écoute, comme seuls les politiciens d’exécutif savent l’être, pétri de l’infinie patience de ceux qui ont entendu des cohortes de parlementaires argumenter avec véhémence, un président plein de bonne volonté pour dompter la colère des actionnaires d’UBS et essayer d’éviter le pire, le refus de la décharge pour 2007. Dans ce rôle ingrat qu’il fallait bien que quelqu’un joue avec humilité et fermeté, Kaspar Villiger a été ce mercredi 14 avril à Bâle si responsable et admirable.
Mais peut-être est-il temps de relire la trajectoire du radical lucernois, 14 ans et 11 mois au Conseil fédéral, déjà une année à la tête du Conseil d’administration d’UBS, autrement. Un politicien est-il là pour subir, endurer, ou diriger? Depuis son élection en février 1989, il a été au centre de tous les traumatismes qui ont secoué la Suisse. Toujours présent, toujours l’air étonné de subir pareil gros temps, campant sur ses positions, mais ne captant pas les vrais enjeux.
Lorsqu’il est choisi par l’Assemblée fédérale, Kaspar Villiger est le M. Propre, l’entrepreneur intègre qui doit faire oublier à la Suisse l’affaire Kopp, du nom de la première conseillère fédérale contrainte à la démission pour un péché très véniel si l’on considère les avanies que la Suisse a subi depuis. Le nouveau ministre radical commence plutôt bien. Il œuvre à la modernisation du Département militaire avec Armée 95, une réforme qui devait ouvrir à la collaboration avec des armées étrangères. On le considérera aussi comme un bon ministre des Finances, même si sous son règne de 1995 à 2003 la dette s’envole. Mais, ce n’est pas un visionnaire. Il ne soutient pas Jean-Pascal Delamuraz lorsque en 1992 celui-ci ouvre la discussion sur l’adhésion à l’Union européenne (UE) qui devrait suivre le ralliement à l’Espace économique européen.
Excuses historiques.
En 1995, Kaspar Villiger est pour la première fois président de la Confédération. Le 7 mai, devant l’Assemblée fédérale qui commémore les cinquante ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale, il s’excuse pour le tampon «J» apposé dès 1938 sur les passeports des juifs par les autorités suisses. Le patron d’UBS Robert Studer vient de qualifier de «cacahuètes» les avoirs non réclamés dans les banques depuis 1945. L’affaire des fonds juifs en déshérence va secouer la Suisse. A l’exception de Ruth Dreifuss, les conseillers fédéraux en place tardent à en prendre la mesure, incrédules face aux attaques du Congrès juif mondial, et hésitant sur la stratégie à tenir. En 1998, UBS et Credit Suisse payent 1,25 milliard de dollars, un accord global pour faire taire les critiques et leur permettre de développer leurs affaires aux Etats-Unis. Kaspar Villiger inaugure l’habit de pompier d’UBS, maîtrisant l’incendie, mais incapable de prendre les mesures qui éviteraient que le feu reparte à la première occasion.
La crise suivante le plonge dans le même embarras. Dans la foulée du 11 septembre 2001, Swissair connaît son grounding. Fautil aider la compagnie nationale? Villiger le libéral rechigne à agir pour le maintien d’une infrastructure essentielle à l’économie du pays. Son successeur Hans-Rudolf Merz éprouvera le même vertige idéologique quand UBS frôlera la faillite en 2008. Lorsqu’il sollicite finalement l’aide d’UBS pour sauver Swissair, Kaspar Villiger se fait humilier par Marcel Ospel qui ne prend pas son appel urgent. Qui peut jurer que ce n’est pas le souvenir de cette vexation qui l’a conduit à accepter de reprendre la présidence du conseil d’administration d’UBS l’an dernier? De l’orgueil mal placé.
Autre exemple d’évaluation erronée, l’accord sur la fiscalité de l’épargne. Conclu en 2003, au terme d’un bras de fer avec l’UE où il a martelé que le secret bancaire n’est «pas négociable». Il croit avoir mis la Suisse à l’abri des pressions pour longtemps. La digue, fragile, ne tiendra pas une demi-décennie.
Nuisible pour son parti.
Mercredi dernier, une fois encore, le pompier Villiger n’a pas vu l’incendie qui couvait. Saura-t-il tirer la leçon de ce revers? Déjà, il louvoie, veut attendre les conclusions de la commission d’enquête parlementaire (la décision du Parlement est prévue en juin) pour déposer une plainte civile contre Marcel Ospel et les administrateurs qui n’ont pas obtenu la décharge. Il joue la montre alors que Peter Siegenthaler, directeur de l’Administration fédérale des finances, qui a traversé à ses côtés les mêmes crises, recommande une action pour «manquement au devoir de diligence». Les libéraux-radicaux risquent de payer cher dans les urnes le zèle pro-UBS de l’ancien président de la Confédération. Un parti qui met tant en exergue la responsabilité peut-il défendre une conception de la responsabilité à géométrie variable pour les banquiers?
Villiger toujours si dévoué quand cela va mal, jamais lucide ni perspicace.
PRÉSIDENT
Kaspar Villiger lors de l’assemblée générale de la banque, le 14 avril.

LES ROMANDS VOIENT PLUS GRAND

L’Hebdo
– 30. avril 2009
Page: 21
SONDAGE
Notre sondage
LES ROMANDS VOIENT PLUS GRAND
CHANTAL TAUXE
LA SUISSE EN QUESTIONS.
Les décideurs rêvent de fusion de cantons, les citoyens exigent, eux, plus de coordination supracantonale de la part des Conseils d’Etat. Enquête sur ce désir de Suisse romande qui monte.
Quelle effervescence! Sept ans après le vote sur le projet de mariage de Vaud et de Genève, le débat sur la fusion de cantons reprend là où on ne l’attendait pas.
Les deux gouvernements, qui avaient combattu l’union pure et simple, viennent de signer un partenariat aussi historique qu’inédit: un accord de financement d’infrastructures régionales, de part et d’autre de la Ver-soix, notamment la fameuse troisième voie CFF mais aussi l’extension de Palexpo. L’entente cordiale ne fait que commencer, ont juré les conseillers d’Etat. Où s’arrêtera-t-elle? Dans l’arc jurassien, qui avait vu d’un œil inquiet l’émergence d’un axe rhodano-lé manique fort, on parle depuis des semaines de la création d’un supercanton. L’impulsion vient du conseiller d’Etat Jean Studer, à l’étroit dans les frontières cantonales, ou plutôt dans les «compétences cantonales», précise-t-il. Au terme d’une législature, cet ancien parlementaire fédéral constate que «la plupart des problèmes dépassent les frontières institutionnelles actuelles».
Un gros mot.
Institutionnel. Le mot est lâché, presque un gros mot, un mot barrage. Le vocable est réputé ennuyeux, lesté d’un poids technocratique souvent jugé insurmontable. Jusqu’ici, il a coulé tous les débats sur une refondation de la Suisse en grandes régions. Que dit l’opinion? Que pensent les leaders? Réalisée à l’occasion du Forum des 100, organisé par L’Hebdo le 7 mai prochain, l’enquête SOPHIA 2009, conduite par l’institut M.I.S Trend, laisse apparaître un désir de Suisse romande. Une envie, souvent partagée par les Alémaniques, de penser plus large.
Il n’y a pas de plébiscite pour la création de macrorégions par mariage de cantons, l’opinion suisse reste divisée en deux camps presque égaux: 47% d’avis favorables, 48% de défavorables (Question 1). Mais en Suisse romande, les leaders, également consultés par SOPHIA sont 59% à vouloir changer d’échelle. «Ils ont plus conscience que la population de la nécessité de s’adapter, car ce sont eux qui sont confrontés aux difficultés et qui doivent prendre des décisions», relève Jean Studer. 43% des Romands se disent, eux aussi, tentés par des fusions de cantons.
«Ne nous y trompons pas, ces scores sont considérables», se réjouit François Cherix. Deux fois plus que lors du vote de 2002, rappelle ce promoteur de l’union Vaud-Genève. Loin d’être enterrée, l’idée de regrouper les forces progresse.
Elle a été manifestement dopée par les chaudes discussions sur le financement des infrastructures de transports. Une sorte d’effet troisième voie. Lorsqu’on demande aux décideurs les raisons de s’opposer ou d’accepter des fusions de cantons (Question 2), plus d’un sur deux indique la nécessité de mieux planifier et répartir les infrastructures. Mais cet impératif d’efficacité sera freiné par les préoccupations identitaires, répondent dans la même proportion les leaders. L’ambition d’empoigner les problèmes autrement, à un autre niveau, se lit dans les réponses à une des questions les plus provocantes du sondage (Question 4): la création d’un gouvernement supracan-tonal. A l’option fusion qui leur ferait perdre leurs repères de proximité, 57% des Romands préfèrent la création «d’une instance romande supracanto-nale de coordination et de décision».
Directoire supracantonal.
Ce verdict a mis en émoi les conseillers d’Etat interpellés, soucieux de se voir bientôt contraints d’investir un quatrième étage institutionnel, «dans une architecture que beaucoup jugent déjà très complexe», comme le souligne le conseiller d’Etat Pascal Broulis. Se coordonner ne veut pas dire décider ensemble, objecte son homologue genevois François Longchamp.
La ministre fribourgeoise Isabelle Chassot s’interroge: «Une structure supracantonale est-elle nécessaire pour résoudre les problèmes qui se posent à nous? Est-elle la réponse aux nouveaux besoins qui se font jour du côté de la santé, de la formation, des transports, de la sécurité? De quoi parle-t-on précisément? Le destin du Conseil de Suisse occidentale, envisagé il y a quelques années, est appelé à nourrir notre réflexion. Il convient également de clairement différencier le supracantonal de l’inter-cantonal. La création d’un échelon supracantonal – échelon supplémentaire aux structures existantes – poserait notamment le problème de la démocratie directe.» Jean Studer redouterait que les conseillers d’Etat n’aient pas vraiment le temps de s’investir dans ce nouvel échelon décisionnel «tels les conseillers fédéraux qui peinent à faire face à leurs obligations internationales», et qu’in fine, ce soient les administrations qui donnent le ton. Il en résulterait «un défaut de conduite politique», alors que justement la population aspire au contraire.
Un gouvernement supracantonal, un concept mort-né? L’idée répond confusément aux réalités de la vie politique cantonale, qui voient émerger des rois régionaux. Parfaitement officiellement, Pascal Broulis est président du Gouvernement vaudois pour toute la législature, et même s’il n’est pas la seule personnalité forte de l’exécutif cantonal, il en est, ès fonctions, l’ambassadeur le plus visible. A Neuchâtel, indépendamment du tournus protocolaire à la présidence, Jean Studer s’est imposé comme l’homme fort du canton. Le Valais a Jean-Michel Cina, Fribourg Isabelle Chas-sot, et Genève David Hiler et François Longchamp. De là à imaginer un directoire des meilleurs, il y a un pas que les ministres ne sont pas prêts à franchir. Pragmatiques, ils plaident la «géométrie variable», des accords ponctuels «ad hoc», dit Pascal Broulis, lorsqu’ils font sens. Et le chef du Département vaudois des finances et des relations extérieures d’en lister quelques-uns: le futur Hôpital du Cha-blais (site unique pour 2 cantons et la France voisine), la réalisation du Gymnase de la Broyé valdo-fribourgeoise, le schéma de mobilité du Conseil du Léman, etc.
Bâtir solide.
Cette approche pragmatique déterminera le timing. Ce n’est que lorsqu’elle aura été épuisée que des projets plus ambitieux de fusions de cantons pourraient naître. «Si l’on devait constater que les collaborations intercantonales sont encore insuffisantes pour répondre aux exigences nouvelles, il serait alors nécessaire d’envisager avec conviction une véritable réforme ter-ritoriale, avec toutes les difficultés que cette perspective laisse deviner», observe Isabelle Chassot. Du concret donc pour l’heure, car qui sait où mène l’émotion-nel? Dans une nation de volonté, comme la Suisse aime à se définir, il faut garder raison, bâtir sur du dur, du solide. Le temps des grands travaux est venu.
L’ESSENTIEL EN 3 POINTS
ENQUETE SOPHIA 2009
L’Institut M.I.S Trend a analysé l’opinion de 400 leaders suisses et de 1200 personnes représentatives de la population suisse, sur l’identité romande. La méthode mise au point par Marie-Hélène Miauton permet de confronter le point de vue des décideurs et des citoyens.
RÉACTIONS
Quatre conseillers d’Etat commentent les résultats concernant les fusions de cantons et un gouvernement supracantonal.
WEB
Les résultats de l’étude S0PHIA sont publiés au niveau national par L’Hebdo, Der Bund et II Caffé. L’intégralité de l’étude (30 pages) sera disponible sur le site du Forum des 100 à partir du 7 mai (www.forumdes100.com).
1. DES FUSIONS DE CANTONS, OUI MAIS
On parle de fusionner certains cantons pour former des macrorégions. Y êtes-vous favorable ou non?
Le mariage de cantons tente franchement un tiers des leaders, alors qu’un autre tiers pourrait se laisser convaincre. Les Alémaniques s’y sentent plus prêts que les Romands. L’enthousiasme de la population est moindre, mais impressionnant, 47%, si l’on songe que les fusions sont vues comme très technocratiques. Les réticences viennent des moins de 30 ans (57% à s’y opposer) et des campagnes (55% de rejet).
2. LE MATCH EFFICACITÉ ET IDENTITÉ
Raisons de s’opposer ou d’être favorable aux fusions de cantons. Base leaders.
La fusion de cantons permettrait une meilleure planification des infrastructures, mais elle lèserait les sentiments identitaires et l’attachement au pouvoir de proximité. Les réponses des leaders balisent le débat, entre émotion et raison. Les tenants de cette dernière sont surtout les représentants de l’économie, qui pensent aux gains d’efficacité.
3. UN SEUL CANTON, NON MERCI
Seriez-vous plutôt favorable ou plutôt défavorable à la création d’une grande région romande par la fusion de tous les cantons romands?
Une superfusion de tous les cantons romands convainc nettement moins que des regroupements à deux ou trois, même si 40% des leaders romands et 39% de la population pourraient l’envisager. Les Alémaniques s’en effraient moins que les Romands eux-mêmes! Vue d’outre-Sarine, la Suisse romande est déjà un tout. La gauche est plus favorable que la droite à ce mégamariage.
4. COORDONNEZ-VOUS!
Sans fusionner les cantons, seriez-vous favorable ou défavorable à la création d’une instance romande supracantonale de coordination et de décision?
L’avis de la population sonne presque comme un ordre de marche: 57% des Romands – et même 62% des leaders -souhaitent une instance supracantonale de coordination et de décision.
Ce résultat est à comparer avec ceux sur les mariages de cantons ou la fusion à six. Avant d’envisager un regroupement institutionnel lourd, les Romands souhaitent que leurs conseillers d’Etat travaillent beaucoup plus ensemble. Leur coordination actuelle manque de substance ou de visibilité.
5. UNE ENVIE DE MUSÉE
Etes-vous plutôt favorable ou plutôt défavorable à l’idée d’un seul Musée romand des beaux-arts à construire avec des moyens supérieurs dans un lieu à définir, mais pas forcément dans votre canton?
Un ambitieux musée romand? Les opinions sont très partagées, mais la récente votation vaudoise n’est pas restée sans écho. Dans la population, l’approbation croît avec l’âge, 46% des jeunes de moins de 30 ans se montrant réfractaires contre 33% au-delà de 45 ans.
RÉACTIONS
«Les Suisses sont de plus en plus conscients que les cantons perdent, petit à petit, leurs compétences au point de devenir redondants avec les communes, en particulier dans les milieux urbains. Les confettis institutionnels nuisent aujourd’hui à la compétitivité du pays et aux intérêts de ses citoyens. Ceux-ci souhaitent probablement que les cantons subsistent, mais sont prêts à les voir se dessaisir de prérogatives essentielles.»
François Longchamp, conseiller d’Etat (PLR/GE)
«Parmi les raisons de s’opposer ou non aux fusions de cantons, la hiérarchie des motifs qui se dégage est sans surprise. La question de l’identité a été trop souvent négligée, et pourtant, elle demeure envers et contre tout parmi les préoccupations importantes de la population.»
Pascal Broulis, conseiller d’Etat (PLR/VD)
RÉACTIONS
«Il convient de clairement différencier le supracantonal de I’intercantonal. La création d’un échelon supracantonal poserait notamment le problème de la démocratie directe. Au lieu de s’engager dans cette voie complexe, ne convient-il pas d’améliorer et d’intensifier les collaborations intercantonales? Si l’on devait constater que ces dernières sont encore insuffisantes pour répondre aux exigences nouvelles, il serait alors nécessaire d’envisager avec conviction une véritable réforme territoriale, avec toutes les difficultés que cette perspective laisse deviner.»
Isabelle Chassot, conseillère d’Etat (PDC/FR)
«On constate une évolution des mentalités vers un concept métropolitain et vers une meilleure gouvernance.»
Xavier Comtesse, directeur romand d’Avenir Suisse

LE MINISTRE, LES INDIENS, LES NAZIS ET LES SUISSES

L’Hebdo
– 26. mars 2009
Page: 25
SUISSE
GRÂCE ET DISGRÂCE
LE MINISTRE, LES INDIENS, LES NAZIS ET LES SUISSES
CHANTAL TAUXE RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE
Certes, Peer Steinbrück, ministre des Finances de la République fédérale d’Allemagne, ne s’est pas montré très subtil en traitant les Suisses d’Indiens. Le Conseil fédéral a eu raison de protester. Mais la maladresse de Peer Steinbrück ne justifie pas qu’on l’assimile aux nazis ou à la Gestapo. Il est honteux qu’un conseiller national se soit laissé aller à pareille comparaison.
L’appel à la raison doit peut-être venir de Suisse romande, tant une majorité d’Alémaniques cultive un rapport paranoïaque à l’Allemagne: il faut ne pas avoir eu les nazis à domicile pour oser dire qu’un ministre de l’Allemagne actuelle leur ressemble. Les Français, les Polonais, les Yougoslaves, les Grecs qui ont été envahis par la Wehrmacht ne se risquent pas à ce genre d’amalgame nauséabond. Les Russes, les Britanniques, les Américains et tout ceux qui ont combattu pour libérer l’Europe de la peste nazie non plus.
Il n’y a que des Suisses, restés neutres calfeutrés dans leurs frontières, pour énoncer pareille ineptie. Le douloureux travail de mémoire, entrepris il y a dix ans avec l’affaire des fonds en déshérence, n’a manifestement pas été assez débattu pour qu’un parlementaire démocrate-chrétien se permette un tel dérapage, qui est aussi une insulte aux victimes du nazisme.
Les métaphores, les comparaisons, renseignent parfois plus sur ceux qui les agitent que sur les réalités qu’elles devraient éclairer. La propension de certains Alémaniques à voir l’Allemagne et l’Union européenne comme des empires dictatoriaux écrasant de leur joug les libertés en général, et la petite Suisse en particulier, témoigne d’un manque d’estime de soi et d’un manque de culture historique inquiétants.
De 1939 à la fin de la guerre, les Suisses ont redouté d’être envahis par le Reich. Les raisons pour lesquelles cela n’a pas été le cas restent méconnues. Confusément, les Suisses ne croient pas à la mythologie du réduit, l’hypothèse d’une armée suisserésistant mieux à la Wehrmacht que les autres n’étant pas crédible sur le long terme, même si elle flatte l’honneur national. Les travaux des historiens sur ce point ayant été occultés, personne n’assume que notre neutralité a été utile à tous les belligérants, donc à l’Allemagne nazie. La Suisse a été attentiste, prudente et un peu pleutre, ce qui ne fait pas d’elle, pour autant, une complice objective du Reich. Reconnaître enfin ces réalités dérangeantes devrait nous vacciner contre la tentation de croire que nous avons été protégés par la Providence ou parce que nous aurions fait preuve d’un héroïsme singulier.
Cet aggiornamento, toujours différé depuis un demi-siècle, permettra de mieux saisir ce qu’est vraiment la Suisse: non pas un peuple de résistants aux juges et aux empires étrangers (le Saint-Empire au Moyen Age, le Reich hier, l’Union européenne aujourd’hui), mais l’agrégation de petits peuples qui, depuis l’ouverture du Gothard jusqu’à nos jours, n’ont cessé de vivre grâce aux échanges entre le nord et le sud du continent, et de prospérer en faisant commerce de marchandises, de mercenaires ou de services bancaires.
L’Allemagne n’apparaîtra plus alors comme l’éternel empire menaçant l’identité alémanique, mais comme un partenaire naturel, ni plus ni moins important que la France, l’Italie ou la Grande-Bretagne. Quoi que puissent dire ses ministres.
IL FAUT NE PAS AVOIR EU LES NAZIS À DOMICILE POUR DIRE QU’UN MINISTRE DE L’ALLEMAGNE ACTUELLE LEUR RESSEMBLE.

PIB romand : Notre dynamisme se confirme

L’Hebdo
– 22. mai 2008
Ausgaben-Nr. 21, Page: 134
étude exclusive forum des100
PIB romand Notre dynamisme se confirme
Pendant longtemps, les Romands ont fait un complexe d’infériorité économique par rapport à la Suisse alémanique, présentée comme nettement plus dynamique. Le calcul exclusif du PIB de notre région prouve que ce n’est pas le cas.
C’est une première, et L’Hebdo est étonné d’en être un peu à l’origine. Le produit intérieur brut (PIB) romand a été calculé. Il se monte à 113,1 milliards de francs. En dix ans, il s’est accru de près d’un quart. Sa croissance annuelle a même parfois surpassé la moyenne suisse. Genève et Vaud sont les locomotives de la région, leur PIB pèse respectivement 33% et 32% du total. Mais lorsque les deux mastodontes surchauffent, l’ardeur des plus petits cantons, aux tissus économiques très complémentaires, permet de maintenir le cap.
Mieux ou moins bien? Avant de décrypter plus en détail ces résultats, il faut revenir sur la genèse du projet. Au cours des préparatifs de l’édition 2008 du Forum des 100, consacré à la créativité et à la compétitivité, nous nous sommes demandé où se situait la Suisse romande par rapport aux autres régions européennes. Eurostat, la banque de données statistiques de l’Union européenne, fournit de plus en plus d’indicateurs qui découpent les 27 en entités régionales plutôt que nationales avec, souvent au milieu de la carte, à la place de la Suisse, un espace blanc. C’est notamment le cas de la statistique annuelle qui renseigne sur le PIB par habitant. Que vaut la Suisse romande par rapport à la Lombardie, au Bade-Wurtemberg, à Bruxelles ou Londres? Sommes-nous une région européenne comme les autres, un peu meilleure ou un peu moins bonne?
Pour le savoir, nous nous sommes naturellement tournés vers l’un de nos partenaires du Forum des 100, la Banque cantonale vaudoise. Notre demande a été reçue avec d’autant plus de bienveillance qu’elle a réveillé un vieux projet de calculer le PIB vaudois. La BCV, par l’entremise de Christian Jacot-Descombes, son porte-parole, et de Paul Coudret, conseiller économique, a convaincu les autres banques cantonales de s’associer à la démarche, même si certains, le Valais, Genève et Fribourg, disposaient déjà d’un tel outil.
La faute aux déficits publics. L’Institut Créa de macroéconomie appliquée de l’Université de Lausanne a synthétisé les données et livré une photographie précise des forces et faiblesses de l’économie romande.
Comme le souligne Bertand Valley, directeur général de la Banque cantonale du Jura, «ces chiffres vont nous permettre de combattre les idées reçues». Longtemps obnubilée par l’importance de ses déficits publics, qui en faisait une mauvaise élève de la classe confédérale, la Suisse romande avait perdu l’habitude de se considérer comme un moteur de l’économie nationale, et n’avait surtout pas conscience que sa croissance a même été parfois supérieure au reste de la Suisse.
Romands bosseurs. Cheffe du Département fédéral de l’économie, Doris Leuthard avoue ne pas avoir été surprise. D’autres indicateurs, publiés par le Seco (secrétariat à l’économie) ou l’Office fédéral de la statistique, confirment les tendances mises en exergue par le Créa, note-t-elle: «La Suisse romande peut être fière. Je suis parfaitement consciente du grand dynamisme de l’arc lémanique grâce à tous ses atouts: des entreprises connues mondialement, l’EPFL, la Genève internationale, les forfaits fiscaux, des infrastructures tout de même performantes. C’est vous en Suisseromande qui pensez qu’il n’y a que Zurich. Nous savons que ce n’est pas le cas. Peut-être devriez-vous devenir plus confiants, plus conscients de votre potentiel.»
Doris Leuthard ne croit pas si bien dire. En comparaison des régions européennes, la Suisse romande, avec 1,8 million d’âmes, apparaît comme l’une des plus productives du continent. Pour Pascal Kiener, président de la direction de la Banque cantonale vaudoise, «ce haut PIB par habitant est, notamment, le fruit du développement en Suisse romande d’une société de la connaissance, basée sur un réseau de formation structuré et efficace et connu loin au-delà de nos frontières. Les Suisses romands peuvent en profiter pour dégager une rentabilité élevée de leurs postes de travail». Jean-Noël Duc, directeur général de la Banque cantonale neuchâteloise, résume joliment: «Le Romand, contrairement à ce que certains pensent, est un entrepreneur et un travailleur.»
Depuis la disparition de plusieurs fleurons industriels historiques dans les années 90, on croyait la région condamnée à une inéluctable tertiarisation. L’étude du Créa révèle que si le secteur des services reste le plus important (la place financière genevoise témoigne d’une insolente santé, alors que la lausannoise affiche un dynamisme méconnu), l’industrie fait mieux que résister. Dans le Jura et à Neuchâtel, c’est elle qui irrigue le PIB cantonal, et en Valais également!»
L’horlogerie de luxe est pour beaucoup dans ce dynamisme, mais les entreprises productrices de machines ou d’instruments de précision pointent également. Même Fribourg se signale dans cette éclosion du secondaire par une croissance de 5% par an sur dix ans!
D’autres secteurs, émotionnellement dominants dans l’imaginaire politico-économique, sont remis à leur juste place. Ainsi, le secteur primaire, l’agriculture, ne pèse plus que 1,5% de l’ensemble de la création de richesses qu’embrasse le PIB romand. En termes de valeur ajoutée, le secteur de l’hôtellerie et de la restauration n’amène, lui, que 2,6%. Un faible poids dû au fait que la branche n’est importante que dans trois cantons (Valais, Vaud, Genève) sur six.
Enfin, l’étude du Créa souligne une autre faiblesse: le secteur public et parapublic constitue 21% du PIB romand. C’est beaucoup pour l’administration. Cela méritera d’être analysé dans la durée.
Changer d’échelle. Comme le rappelle Blaise Goetschin, président de la direction générale de la Banque cantonale de Genève, «l’analyse sectorielle permet de mieux appréhender le dynamisme de certaines branches et le potentiel d’autres».
Les dirigeants des banques cantonales se félicitent d’avoir œuvré à une meilleure reconnaissance de la place économique romande, «une région dont la globalité était surtout perçue jusqu’alors sous l’angle culturel et linguistique», explique Jean-Daniel Papilloud, président de la direction générale de la Banque cantonale du Valais.
Comparaison n’est pas toujours raison. «Il convient d’éviter à tout prix de classer les PIB de la Suisse romande, de la Suisse alémanique, orientale et du Tessin, avertit Blaise Goetschin. Ce n’est pas l’esprit de ce travail et ce serait en détourner l’objectif. Chaque région a ses spécificités qui doivent être analysées indépendamment.»
Consolidés pour la première fois, les chiffres qui documentent la vitalité de la Suisse de l’Ouest constituent plutôt un appel à penser à une autre échelle. Comme le suggère Jean-Noël Duc: «La Suisse romande est une région à forte productivité, bien diversifiée dans les secteurs secondaires et tertiaires. Des mesures régionales plutôt que cantonales profiteraient à l’ensemble.» ?
En chiffres, la performance économique de la région romande
Economie bien diversifiée, très haute productivité, la Suisse romande fait jeu presque égal avec les régions les plus dynamiques d’Europe.
ÉVOLUTION DU PIB ROMAND: Le PIB de la Suisse romande a augmenté d’un quart, en termes réels, entre 1997 et 2007. Il se situe à 113,1 milliards de francs (23% du PIB Suisse), soit près de 60 000 francs par habitant.
ÉVOLUTION COMPARÉE SUISSE ROMANDE – SUISSE: La comparaison de l’évolution du PIB romand avec celui du pays dans son entier montre que notre région est sensiblement plus dynamique sur le long terme. Elle a moins subi la crise de 2001 et 2002, puis elle s’est redressée plus rapidement.
ÉVOLUTION COMPAREE DE LA CROISSANCE DU PIB ET DE LA POPULATION:
Sur dix ans, le PIB réel de la Suisse romande croît en moyenne de 2,05%. Comme la croissance de la population n’est que de 0,9%, cela signifie que les Romands deviennent de plus en plus riches. ÉVOLUTION COMPARÉE DU SECTEUR DES MACHINES: Le secteur industriel (horlogerie, machines, équipements et instruments) se porte bien, hormis le creux conjoncturel de 2002-2003. Très tourné vers les exportations, il est représentatif du dynamisme de l’économie romande.
LE POIDS DE L’ADMINISTRATION PUBLIQUE, EN PIB PAR HABITANT: Dans tous les cantons, l’administration publique (y compris la santé, l’éducation et le sport) constitue le premier ou le second secteur le plus important. Il représente, 21% du PIB romand et 19% du PIB suisse.
PRINCIPAL SECTEUR D’ACTIVITE DE CHAQUE CANTON (HORS SECTEUR PUBLIC), EN PIB PAR HABITANT: L’économie romande est bien diversifiée, c’est un de ses gros atouts. Sans surprise, la finance domine à Genève et la chimie en Valais.
les six directeurs des banques cantonales romandes ONT TOUS DES MOTIFS DE SATISFACTION«LA PRODUCTIVITE DES ACTIVITES FINANCIERES EST PLUS ELEVEE»
«Le dynamisme du secteur financier et des activités tertiaires est à nouveau confirmé par les données du Créa. Ceci ne constitue pas une surprise en soi. Toutefois, le Créa s’est aperçu que la productivité des activités financières genevoises est plus élevée que dans d’autres régions suisses. Cela l’a amené à apprécier l’apport de ce secteur. L’étude permet de valoriser des secteurs qui n’étaient pas analysés séparément à ce jour, ce qui est précieux. Il s’agit en particulier de l’agriculture et des services publics.»
«LE PHENOMENE DE TERTIARISATION EST MIS EN EVIDENCE»
«Bien qu’attendue, l’importance du phénomène de tertiarisation est mise en évidence. Ce secteur représente près des deux tiers de la substance économique du canton, et le poids du secteur public et des activités para-publiques est important. Le secteur primaire ne représente que 1,9% de la valeur ajoutée créée dans le canton. La vitalité du secteur secondaire et des activités financières est impressionnante. L’évolution est plus nuancée pour la construction et l’hôtellerie et la restauration.»
«L’IMPORTANCE DE L’INDUSTRIE EST BIEN REELLE POUR LE VALAIS»
«Le secteur secondaire contribue pour 30% au PIB cantonal, un chiffre supérieur à la moyenne suisse. L’importance de l’industrie – les technologies du vivant en particulier – et de l’énergie est bien réelle pour le Valais, même si le public préfère souvent reconnaître d’abord la valeur émotionnelle d’autres branches. Cette situation dynamise l’économie grâce aux PME à forte valeur ajoutée gravitant autour de ce pôle industriel et aux centres de compétences des HES.»
«LE CANTON A TROUVE UN BON RYTHME DE CROISSANCE»
«Le PIB par habitant du canton de Fribourg est le plus faible de Suisse romande. Il s’explique par le fait que le canton n’a pas de secteur d’activité dominant et par la jeunesse de la population ainsi que par le nombre important de pendulaires. Bien qu’aucun secteur d’activité ne se détache de manière importante, le canton a trouvé un bon rythme de croissance qui se manifeste dans le secteur des machines, équipements et instruments. Sa valeur ajoutée a progressé en moyenne de près de 5% par an sur dix ans.»
«NOUS AVONS ETE SURPRIS PAR L’EVOLUTION DU PIB NEUCHATELOIS»
«Ces nouveaux chiffres permettent de compléter le ressenti et l’émotionnel par des données rationnelles, et de suivre l’évolution au fil des ans, secteur par secteur et ainsi, de donner les impulsions aux bons endroits. Nous avons été surpris par le rythme de l’évolution du PIB neuchâtelois par rapport aux autres cantons. Il indique le dynamisme industriel du canton et sa capacité à créer de la valeur. Malheureusement, cela ne permet pas d’améliorer suffisamment l’état des finances du canton.»
«PAR HABITANT, LE PIB DU JURA EST PLUS ELEVE QUE CELUI DE VAUD»
«Un chiffre agréable nous a surpris: le PIB du canton du Jura par habitant est plus élevé que celui de Vaud, Fribourg et Valais. Il faudra voir si cette donnée se confirme dans la durée. Nous avons la confirmation que le canton est fort dans le secteur secondaire. Pour notre établissement, il s’agit d’offrir les services financiers qui accompagnent cet essor des PME. Sur le plan suisse, le Jura passe souvent pour être à la traîne. Cette étude tord le cou aux idées reçues.»
À CONSULTER
Vous pouvez télécharger l’intégralité de la brochure éditée par L’Hebdo à l’occasion du Forum des 100, en collaboration avec les six banques cantonales romandes, «La force économique de la Suisse romande», sur le site www.forumdes100.com

La gestapo et les banquiers suisses

L’Hebdo
– 28. février 2008
Ausgaben-Nr. 9, Page: 31
Suisse
grâce et disgrâce
La gestapo et les banquiers suisses
Les références historiques sont toujours délicates à manier. Les Suisses, qui n’ont été que des témoins de la Seconde Guerre mondiale et n’ont connu ni l’invasion, ni les combats ni les bombardements massifs, devraient spécialement faire attention. Par décence. Par respect des victimes.
Après le fâcheux «Mörgele» de Pascal Couchepin, voilà Pierre Mirabaud, président de l’Association suisse des banquiers, qui compare les méthodes des services secrets allemands avec celles de la Gestapo. Cette maladresse, dont l’auteur s’est rapidement excusé, rappelle celle de Robert Studer, alors directeur d’UBS, qualifiant les avoirs juifs en déshérence dans les coffres suisses de «peanuts». On croyait les banquiers prudents, par tradition, et vaccinés contre les comparaisons hasardeuses, par expérience, il n’en est rien. Convoquer l’Histoire sans en tirer quelque leçon, voilà qui est pour le moins paradoxal!
L’Allemagne actuelle traîne comme un boulet les comparaisons historiques inspirées par son passé nazi. Chaque fois que la principale puissance économique européenne agit un peu abruptement, le «Blitzkrieg», mené en vain par Hitler pour épouvanter les villes anglaises, revient sous la plume des commentateurs. Les amalgames sont d’autant plus pénibles que l’Allemagne d’après-guerre est le pays qui s’est le plus confronté aux pages indignes de son histoire. Entre déni et ellipses, ceux qui ressortent sempiternellement les images éculées n’ont souvent pas eu ce courage, alors que leurs responsabilités dans le désastre étaient souvent moindres!
A toutes fins utiles, je rappelle que la «Grosse Bertha» est un canon utilisé par les Prussiens pendant la Première Guerre mondiale. Le rapprochement est aussi cliché, mais moins scandaleux que celui fait avec la Gestapo. Il est admis que les métaphores guerrières ont passé du champ militaire au champ économique. Mais, laissons les références aux déportations, aux tortures et au génocide à des événements autrement plus graves que des cachotteries fiscales. |
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Chantal Tauxe cheffe de la rubrique suisse

Pourquoi Christoph Blocher est tombé

L’Hebdo
– 14. décembre 2007
Ausgaben-Nr. 50, Page: 6
Événement Conseil Fédéral
Conseil Fédéral
Pourquoi Christoph Blocher est tombé
Le grand récit des folles heures qui ont bouleversé la Suisse.
Dossier réalisé par Chantal Tauxe, Michel Guillaume, Julie Zaugg, Daniel Audétat, Titus Plattner, et Pierre-André Stauffer
Deux petits tours de scrutin et puis s’en va. Après quatre ans passés au gouvernement, l’UDC zurichois Christoph Blocher doit céder la place à l’UDC grisonne Eveline Widmer-Schlumpf, conseillère d’Etat et cheffe de la Conférence des directeurs cantonaux des Finances. La fille de l’ancien conseiller fédéral Leon Schlumpf avait demandé une demi-journée de réflexion avant de décider si elle acceptait cette élection. Jeudi à 8 h 05, la décision tombe. C’est oui. Chassé par une femme, Christoph Blocher est renvoyé dans sa forteresse zurichoise. En perdant son oracle, l’UDC suisse, qui ne se reconnaît ni en Samuel Schmid ni en Eveline Widmer-Schlumpf, a tout perdu. Même son unité. Les sections grisonnes et bernoises relèvent la tête, la sécession menace. Et, plus inattendu encore, la contestation gagne parfois le cercle des fidèles de Blocher, certains relevant, sous le sceau de l’anonymat, que le grand chef avait peut-être «confondu ses intérêts personnels avec ceux du parti».
Comment en est-on arrivé là? Comment le nom d’Eveline Widmer-Schlumpf a-t-il réussi à s’imposer, mercredi 12 décembre, à une majorité de l’Assemblée fédérale, 116 voix au premier tour, 125 au second? Tard dans la nuit du 11 décembre, la conseillère d’Etat grisonne n’était qu’une variante parmi d’autres, un scénario aléatoire, un espoir auquel personne n’arrivait à croire jusqu’au bout, pas même ceux qui avaient lancé son nom. Après le vote fatidique, mercredi matin vers 10 h 30, les conjurés restaient ébahis de leur propre victoire, étourdis, estourbis, comme si ce succès était trop beau pour être vrai. Christoph Blocher avait chuté, et c’était grâce à eux, à leur travail de persuasion, à leur savoir-faire, leur opiniâtreté, leurs réseaux. Un réveil de la gauche et un éveil du centre. Un sursaut civique. Une alliance socialiste et démocrate-chrétienne, flanquée des Verts libéraux et des Verts traditionnels, à laquelle s’est jointe une dizaine de radicaux-libéraux dissidents. Le tout conduit par des meneurs enthousiastes, dont un noyau dur formé des socialistes Christian Levrat et Alain Berset, les jumeaux comme on a appris à les appeler, des PDC Christophe Darbellay et Urs Schwaller. Avec un appoint décisif, côté radical, chez Dick Marty. Beaucoup de trentenaires parmi eux, surtout si l’on y ajoute deux autres activistes, le Vaudois Roger Nordmann et le Fribourgeois Jean-François Steiert. Une nouvelle génération de politiciens romands, désormais soudés par un coup aussi improbable que triomphal.
Premier parti du pays, l’UDC a droit au moins à deux conseillers fédéraux. Mais comment préserver cette concordance arithmétique, tout en se débarrassant de l’indésirable Christoph Blocher, considéré par ses adversaires comme l’homme qui a bouté le feu aux institutions suisses? Pas d’autre solution que de lui opposer un autre UDC, plus présentable. Mais qui? C’est le socialiste Roger Nordmann qui, le premier, sortira de sa manche le nom d’Eveline Widmer-Schlumpf. D’abord, il tente de persuader sa présidente de groupe Ursula Wyss de la justesse de son choix, puis le vice-président Alain Berset, qui lui-même remet le flambeau à Christian Levrat, futur président du parti national.
Le thème est abordé jeudi 29 novembre en marge d’une rencontre entre le Gouvernement fribourgeois et la députation aux Chambres fédérales. Des contacts se nouent entre les socialistes et Thérèse Meyer-Kaelin, conseillère nationale PDC. Les démocrates-chrétiens hésitent encore. Ils ne savent trop quelle stratégie adopter. A la limite, pourquoi n’iraient-ils pas eux-mêmes au combat, pourquoi ne choisiraient-ils pas Urs Schwaller, par exemple, pour contester le siège de Christoph Blocher?
L’AUDACE DU PDC Les événements se précipitent mardi 11 décembre. A l’issue de sa séance de groupe, le PDC, audacieux comme jamais, annonce officiellement qu’il ne votera pas pour Christoph Blocher. Côté socialiste, le Grison Andrea Haemmerle est chargé de prendre langue avec Eveline Widmer-Schlumpf. Trois contacts, dont un décisif en fin de soirée où elle articule un oui un peu hésitant à son collègue grison.
Dans la soirée, la présidente du groupe socialiste Ursula Wyss, Alain Berset et Christian Levrat mangent à la Kronenhalle, au centre de Berne. Ils ont ouvert une ligne directe avec le PDC Christophe Darbellay, installé devant une assiette valaisanne au bar branché Loetschberg, qui reste en contact avec Urs Schwaller, rentré à son domicile de Tavel. Les Verts renoncent à leurs premières ambitions. Non seulement, ils retirent leur propre candidat, le Vaudois Luc Recordon, mais faute d’avoir un candidat PDC officiel déclaré sous la main, ils sont prêts à accepter un UDC autre que Christoph Blocher. «Tout, sauf Blocher», résume le Vert bernois Alec von Graffenried.
On sent assez vite que la dynamique de la contre-candidature à Blocher prend de l’ampleur.
BAR DU BELLEVUE à MINUIT A minuit, mardi 11 décembre, le bar de l’Hôtel Bellevue, avec sa centaine de spiritueux, est plein à craquer. Christian Levrat et Alain Berset affichent un petit sourire à la fois confiant et conspirateur. Chez les UDC, le secrétaire général Gregor Rutz croit encore aux chances de Christoph Blocher. Le parti radical n’est-il pas là pour faire pencher la balance du bon côté. Erreur, le parti radical a gagné en indépendance, il s’est décomplexé. Blocher ne lui fait plus peur.
Dans l’après-midi du 11 décembre, le Tessinois Dick Marty s’est levé, en pleine séance de groupe, pour appeler ses collègues à voter contre Blocher. Et Dick Marty d’évoquer les événements de 2003, lorsque certains radicaux prétendaient qu’il fallait «envoyer Blocher dans la prison du gouvernement pour le neutraliser». Ils oubliaient simplement que «le prisonnier en détenait les clés».
Mercredi matin Beaucoup de journalistes pensent encore qu’ils n’ont assisté qu’à une nuit des couteaux en plastique, comme le dit le rédacteur en chef de 24 Heures Thierry Meyer. Mais socialistes et démocrates-chrétiens sont très confiants. A 6 h 45, Eveline Widmer-Schlumpf donne son accord définitif, démentant ainsi des déclarations du président de l’UDC Ueli Maurer, assurant qu’elle lui aurait dit non la veille. De son côté Dick Marty enjoint une dizaine de francs-tireurs radicaux-libéraux, dont très probablement les Romands Martine Brunschwig Graf, Sylvie Perrinjaquet, Claude Ruey et Hugues Hiltpold, d’aller jusqu’au bout de leurs convictions, donc de dire non à Blocher. En fait, il leur demande de contredire la direction du parti qui les suppliait de voter blanc. Dick Marty réussit son coup. Alors que chez les PDC, le nombre de problochériens a déjà chuté de quinze à une dizaine, le nombre de radicaux antiblochériens passe de cinq à une dizaine. La cause est entendue. Christoph Blocher sera renversé. Le Parlement, qui avait cru bon de s’agenouiller devant ses prétentions en 2003, a pris sa revanche. Ironie de l’histoire, le bouleversement des m?urs politiques dont le Zurichois a été l’inspirateur s’est retourné contre lui. Christoph Blocher a donné à ses adversaires les cordes pour le pendre. Même les radicaux qui ont voté pour lui se sont offert, juste après, le petit plaisir de refuser à l’UDC deux suspensions de séance. Une manière d’achever l’animal en le punissant de son arrogance. Caspar Baader, chef du groupe UDC, n’avait-il pas eu l’outrecuidance d’exiger des radicaux un soutien inconditionnel à Christoph Blocher? Avec comme justification le vote compact des UDC en faveur de Pascal Couchepin. Le PDC, qui disposait d’un plan B, la candidature Urs Schwaller, pour pallier un refus éventuel d’Eveline Widmer-Schlumpf, n’a pas eu besoin d’en faire usage. Le parti sort grandi de l’aventure. Il y a longtemps qu’on ne l’avait pas connu si combatif.
Revanche aussi pour le canton des Grisons, mal aimé des chefs UDC, qui avaient exclu la semaine dernière les deux conseillers nationaux Brigitta Gadient et Hansjörg Hassler de commissions importantes pour manque de piété partisane. Les Grisons, qui ont réussi dans la foulée à placer la démocrate-chrétienne Corina Casanova à la Chancellerie, sont comblés. Une victoire de la périphérie face à la toute-puissance zurichoise. Autre ironie de l’histoire, Christoph Blocher a bâti toute sa fortune aux Grisons autour d’EMS Chemie, un canton qui lui pique aujourd’hui son fauteuil au Conseil fédéral. Jusque-là, c’était l’UDC qui attaquait et les autres partis qui se défendaient. L’UDC a perdu l’initiative des opérations. Désarmée devant l’assaut de ses adversaires, elle ne sait pas encore comment réagir. Plutôt que de faire profil bas, d’encaisser le coup avec dignité, comme avait su le faire le PDC en 2003 après l’éviction de Ruth Metzler, elle ne sait que menacer (lire l’article en page 88).
LE PLAN SCHWALLER L’UDC va parler de «complot» et de viol de la démocratie. Ceux qui ont conçu l’incertain putsch contre Blocher, récusent la critique. Discuter, esquisser des stratégies politiques, prendre ses responsabilités, c’est exactement ce que l’on demande aux 246 parlementaires élus. Le plan Hannibal, que l’UDC avait élaboré en 2003 pour assurer l’avènement de Christoph Blocher, n’a été révélé que des mois après sa réussite. Celui qui a conduit à son éviction a été ouvertement esquissé par Urs Schwaller, le chef du groupe PDC aux Chambres, au lendemain du 21 octobre, dans les colonnes de L’Hebdo. Loyalement, le sénateur fribourgeois posait des conditions à la poursuite de la concordance. Plutôt que d’entrer en matière, d’avoir la victoire modeste et de donner des signes d’apaisement, l’UDC a préféré continuer son chantage plébiscitaire: LUI ou rien, LUI ou le chaos. Une attitude profondément anti-suisse, profondément irritante pour des parlementaires trop souvent moqués par Blocher comme d’inutiles figurants.
La liberté prise avec le résultat des élections fédérales par le Parlement ? l’UDC avec ses 29% de suffrages est le premier parti de Suisse ? s’explique aussi par un contexte particulier. Le récent blanchiment de Christoph Blocher par le Conseil fédéral dans la très controversée affaire Roschacher a indirectement poussé les Chambres fédérales à prendre leurs responsabilités. L’échec de certains caciques UDC lors des élections au Conseil des Etats a révélé l’existence d’un front républicain, dans la population, et de part et d’autre de la Sarine, dont une majorité du Parlement a pu s’inspirer. Au final, les parlementaires ont fait usage de leurs prérogatives. Décalque du peuple qui l’a élu, le Parlement a aussi pour mission de placer au gouvernement des gens dignes qui respectent les institutions, garantes d’un bon fonctionnement démocratique. Il n’a pas d’autre outil pour sanctionner un ministre que de ne pas le réélire.
La suite L’éviction de Christoph Blocher, réussie parce que personne n’y croyait vraiment, impose toutefois à ceux qui l’ont réalisée, deux devoirs: celui d’apporter des solutions politiques aux problèmes, soulevés à tort ou à raison, par celui qui domine la vie politique fédérale depuis quinze ans, du «dimanche noir» du 6 décembre à cet étrange «mercredi blanc»; et celui de reconquérir une opinion peu habituée à tant d’audace, de courage et de netteté dans la décision politique. |
L’Adieu «Je quitte le gouvernement, pas la politique. Mes opposants peuvent s’inquiéter», a prévenu Christoph Blocher.
L’élue Les adversaires de Christoph Blocher ont choisi pour le remplacer une femme de droite qui fait une politique de droite.
11 décembre, minuit Christian Levrat, Alain Berset et Ueli Leuenberger font et refont leurs calculs.
12 décembre, 10h10 Au premier tour concernant Christoph Blocher, Ueli Maurer et l’UDC sont encore sereins.
12 décembre, 10h40 Résultat du 2e tour. Le Fribourgeois Hugo Fasel exulte. Eveline Widmer-Schlumpf est élue.
le 12 au 13 décembre
Une nuit en attendant le «oui» de la nouvelle élue. La Grisonne est déjà à Berne.
Les protagonistes
Christian Levrat socialiste (FR), futur président du PS, déjà à la man?uvre.
Christophe Darbellay démocrate-chrétien (VS), s’impose comme un président du PDC audacieux et courageux.
Luc Recordon Vert (VD), a servi de bouclier pour protéger l’émergence d’une candidature PDC ou UDC.
Roger Nordmann socialiste (VD), a – le premier – soufflé le nom d’Eveline Widmer-Schlumpf.
Alain Berset socialiste (FR), a agi en tandem «jumeau» avec Christian Levrat. Urs Schwaller démocrate-chrétien (FR), a concilié respect de la concordance avec volonté politique.
Et encore Thérèse Meyer (PDC/FR), Jean-François Steiert (PS/FR), Andrea Haemmerle (PS/GR), Dick Marty (PRD/TI).
Une législature en 3 couvertures
De 2003 à cet automne, le destin politique du conseiller fédéral Blocher en trois «unes» de L’Hebdo. La faute, au lendemain de son élection du 10 décembre 2003; Les 33 infractions aux lois, le 5 septembre 2007; Le plan de rupture du PDC, le 25 octobre dernier.
Suite de notre dossier En raison de la parution différée de L’Hebdo, la structure de notre magazine a été modifiée. Notre dossier se poursuit en pages 20 et 22 ainsi qu’en fin de journal, dès la page 83 (portrait d’Eveline Widmer-Schlumpf et analyse des conséquences de l’éviction de Blocher).

EEE: quinze ans après

Le 6 décembre 1992, le rattachement de la Suisse à l’Espace économique européen (EEE) a été rejeté par 50,3%des votants. Une fois n’est pas coutume, ceux-ci s’étaient déplacés en masse: le taux de participation a frisé les 79%, témoin de l’extraordinaire embrasement émotionnel suscité par la question. Ce refus, tailladant la frontière linguistique avec une angoissante netteté, fut qualifié par le conseiller fédéral Jean-Pascal Delamuraz de «dimanche noir».

Quinze ans après, il est de bon ton, surtout chez les blochériens, de se gausser de ce pessimisme. L’économie suisse resplendit de santé. C’est la preuve que l’on pouvait se passer de cet EEE. Pas tout à fait. Avant de renouer avec la croissance, le pays a enduré une décennie de marasme. Le taux de chômage a culminé à 5,7% en 1997 avec plus de 188 000 chômeurs. Dans le même temps, le PIB a connu une évolution rachitique. Ce n’est qu’avec l’entrée en vigueur des accords bilatéraux (approuvés en 2000), et notamment l’afflux de main-d’oeuvre qualifiée rendue possible par l’Accord sur la libre-circulation des personnes, que l’économie suisse a commencé à aller franchement mieux.

De fait, les accords bilatéraux et l’adhésion à Schengen-Dublin constituent une sorte de super-EEE taillé sur mesure pour nous. La Suisse se retrouve ainsi dans l’UE, mais sans droit d’y décider ou d’y proposer quoi que ce soit, en faisant mine de préserver une souveraineté intégrale. Pour les blochériens, il n’y a pas d’hypocrisie à pratiquer ce double jeu puisque les apparences sont sauves, la Suisse décide souverainement, en toute autonomie, de se satelliser. Pour les pro-Européens (mais oui, il en reste), cette attitude est indigne et frustrante. Donner l’impression que l’on n’a pas choisi son camp, tout en s’alignant sur le plus fort, c’est déjà ce que la Suisse pratiquait pendant la guerre froide. Est-ce honorable?

Sur le front intérieur, quinze ans après le vote, la coexistence de deux Suisse antagonistes, ne partageant pas la même vision de l’avenir, demeure, même si la classe politique, conseillers fédéraux en tête, s’ingénie à la dissimuler et à faire croire qu’elle a été noyée par des torrents de pragmatisme.

Signe de cette fracture persistante, l’UDC continue à gagner des sièges au Conseil national, mais le camp de l’ouverture survit presque malgré lui, en dépit de l’ostracisme, de l’opportunisme bien-pensant et des moqueries. Ce lundi à Berne, trois nouveaux conseillers nationaux symboles d’horizons élargis et de la capacité d’intégration de la Suisse ont aussi prêté serment: les deuxex-requérants Antonio Hodgers (Verts/GE) et Ricardo Lumengo (PS/BE), et une fille d’immigrés italiens Ada Marra (PS/VD).

Le Conseil fédéral peut continuer à geler le débat sur l’adhésion, la Suisse n’y échappera pas: plus elle négociera des accords particuliers avec l’UE, plus il deviendra absurde de se priver d’en faire partie de plein droit. Les vainqueurs du 6 décembre 1992le savent bien: ils n’ont fait que reculer l’échéance sur la forme, mais n’ont rien évité sur le fond.

chronique parue dans L’Hebdo le  6 décembre 2007