La Suisse change de parrain

Mauvais temps sur la Berne fédérale. D’abord le secrétaire d’Etat aux questions financières internationales Michael Ambühl a démissionné. Un genre de désertion du général juste avant la bataille. Puis, on a appris enfin le contenu de l’accord avec les Etats-Unis. Un accord qui n’en est pas un, qui n’est pas « global » c’est-à-dire soldant définitivement les contentieux du passé, mais une sorte de « programme de régularisation » offert aux établissements bancaires fautifs, a expliqué Eveline Widmer-Schlumpf.

Deux ans de négociation pour en arriver là… le résultat est aussi piteux que difficilement évaluable: impossible de savoir combien les banques vont devoir débourser.

S’il ne s’agissait que d’elles, on pourrait accepter ce deal : les banques ont fauté, qu’elles paient. Le problème, c’est que l’on demande au Parlement d’avaliser cette combine – officiellement de donner une base légale, comme s’il ne s’agissait que d’un petit détail juridique insignifiant.

Le Conseil fédéral exige en fait des Chambres qu’elles acceptent un arrangement dont elles ne peuvent évaluer les conséquences. C’est une grosse entaille à la souveraineté nationale, à côté de laquelle les agissements de l’Union européenne (avec laquelle nous partageons un marché) sont de très aimables exigences. Au moins avec l’UE sait-on ce que l’on risque et gagne.

Cette capitulation sans condition devant la puissance américaine contraste avec l’enthousiasme de Berne à la perspective de signer en juillet prochain un accord de libre-échange avec la Chine.

En ce maussade printemps 2013, la Suisse change de parrain.

Pendant toute la guerre froide, jusqu’en 1989, nous avons été de fidèles et dociles alliés des Etats-Unis, nous avons bénéficié de la bienveillance de l’Allemagne de l’Ouest, et de relations constructives avec la France et l’Italie. Désormais, les 27 membres de l’Union européenne nous mènent la vie dure car ils comprennent de moins en moins notre manque de solidarité continentale, nos réticences byzantines à travailler avec eux à la prospérité commune. Les Américains ont d’autres priorités et la mémoire courte sur les services rendus par la Suisse. Ils sont devenus impitoyables. Alors nous nous jetons dans les bras de la Chine, nous serons sa tête de pont opérationnelle en Europe. La Chine est bien sûr un grand marché, alléchant pour notre économie, mais ce n’est pas tout à fait une démocratie. Comment nous sommes nous retrouvés dans une situation pareille ? Comment nous sommes nous aliénés nos meilleurs partenaires historiques ? Quels politiciens seront-ils fiers d’assumer un tel bilan ?

Lâche, irresponsable et arrogante

Clause de sauvegarde: comme prévu, hélas, une décision lâche, irresponsable, arrogante.

Lâche parce qu’elle ne résout rien des problèmes concerts des Suisses en matière de logement, d’emploi ou d’engorgement des infrastructures.

Irresponsable car cela va fâcher l’Union européenne au moment où les obstacles institutionnels semblaient s’aplanir.

Arrogante car il s’agit d’une mesure de défiance à l’égard de partenaires économiques en difficultés alors que la Suisse se croit bénie de droit divin.

Quand l’an prochain les Suisses accepteront Ecopop ou l’initiative de l’UDC pour limiter l’immigration massive ou refuseront l’élargissement de la libre-circulation à la Croatie, le Conseil fédéral sera très malvenu de venir pleurer.

Les associations économiques étaient contre l’activation de la clause de sauvegarde. Elles n’ont pas été écoutées. Quand la croissance économique miraculeuse de la Suisse se tassera faute de main d’oeuvre adéquate, le Conseil fédéral sera-t-il fier de sa décision du 24 avril?

Cela valait bien la peine de venir à Prangins pour ne pas s’inspirer de l’esprit des lieux (Vaud et Genève et plus généralement les cantons romands étaient contre cette décision).

Simonetta Sommaruga préfère écouter Rudolf Strahm plutôt que son président de parti, Christian Levrat. L’avis et les analyses du ministre des affaires étrangères ne comptent pas.

La sensibilité romande dans cette affaire ne compte pas, bien que la Suisse romande soit devenue un moteur économique pour le pays.

Quel gâchis.

Un manque scandaleux d’engagement

C’est la neuvième fois depuis 1848 que la majorité des cantons défait la volonté populaire, a signalé Alain Berset. Une particularité dont on se serait aisément passé, et qui signale un profond malaise dans la conception de la politique familiale et du rôle de l’Etat en général, dont le gouvernement ferait bien de prendre la mesure. La tentation sera grande de voir cet épisode comme un accident fâcheux et de l’oublier, comme tout ce qui questionne la modernisation de nos institutions.

Les résultats dans les cantons alémaniques sont souvent serrés et montrent que le double oui était prenable. Dès lors, il faut le dire haut et fort, même si cela va déplaire: il y a eu un défaut d’engagement des partis qui soutenaient l’article (PDC et PS), et surtout l’attitude incompréhensible du PLR qui a miné pour longtemps la crédibilité de ses élues très engagées dans la conciliation entre famille et activité professionnelle.

Il y a ausi eu un défaut d’engagement étonnant du Conseil fédéral (qui compte 3 femmes), et d’Alain Berset en particulier, comme socialiste et comme chef du DFI, qui ne s’est impliqué dans la campagne que tardivement.

Il y a eu un manque de pédagogie sur ce qu’est un article constitutionnel, à savoir une déclaration d’intention. La question des coûts, toujurs importante, n’a pas été anticipée de manière sérieuse par le DFI. En Suisse, on ne rassure qu’en étant clair sur les chiffres. Il aurait fallu donner des simulations, des estimations, des variantes larges ou plus minces, comme l’administration sait très bien en produire dans plein de dossiers.

Tout s’est passé comme si la vie des familles et les enjeux de conciliation entre  la vie professionnelle et de la vie privée n’étaient qu’un détail pour la classe politique fédérale, un truc bon à agiter pendant les campagnes électorales, mais qui ne valait pas la peine de se remuer lors d’une votation.

Tout juste vingt ans après la non-élection de Christiane Brunner au Conseil fédéral, c’est assez rageant. Décidément pour les femmes de ce pays, rien n’est jamais facile, et sans mobilisation extraordinaire (comme celle qui aboutit à l’élection de Ruth Dreifuss une semaine plus tard), on n’obtient rien….

65 ans pour les femmes, une question de génération

Alain Berset a gagné le droit d’aller de l’avant avec un âge de retraite égal pour les hommes et les femmes. Mais réussira-t-il à convaincre son propre parti? L’affaire n’est pas gagnée d’avance….. Mais il est peut-être temps de sortir de la guerre de tranchée. Il était parfaitement normal que nos grand-mères et nos mères bénéficient de l’AVS plus tôt que les hommes. La plupart ont accompli une double journée de travail à l’époque où les pampers n’existaient pas, où les lave-linge et les lave-vaisselle étaient un luxe inabordable. Pour ma génération, née dans les années soixante, la différence de traitement est déjà moins plaidable, si ce n’est que beaucoup de femmes ont souffert, souffrent encore d’inégalités salariales. Mais, pitié, pour la génération de nos filles, qui prendra sa retraite dans 40 ou 50 ans: comment justifier pareille inégalité de traitement avec les hommes?

Les jeunes femmes sont désormais tout aussi bien formées que les hommes, elles ont une espérance de vie légèrement supérieure. Pourquoi les enfermer dans une vision passéiste du couple? Pour ce qui concerne les inégalités salariales scandaleusement persistantes, Alain Berset pourrait donner un délai de 5 ans à économiesuisse et aux syndicats pour mener une politique volontariste de certification des entreprises. Passé ce délai, il serait légitimé à légiférer, il pourrait introduire des amendes pour les entreprises qui ne respectent pas l’article constitutionnel sur l’égalité entre hommes et femmes, voté, rappelons le, le 14 juin 1991!  N’attendons pas une génération de plus pour l’appliquer!

La nouvelle gaffe de Schneider-Ammann

Une journée noire pour la Suisse et la jeunesse de notre pays. Le 29 juin 2011 vient d’entrer dans la liste des décisions funestes. Ce mercredi-là, sous la présidence de Micheline Calmy-Rey, le Conseil fédéral, après moult tergiversations, procéda à une petite réforme des départements. Foin d’un Ministère de l’intelligence un temps évoqué, le gouvernement se contenta de jouer au Lego, distraitement. Il fut ainsi établi que le Secrétariat d’Etat à la formation, la recherche et l’innovation (SEFRI) serait coiffé dès le 1er janvier 2013 par le Département de l’économie. On commence à peine à mesurer l’ampleur des dégâts.

Marri de perdre un secteur qu’il choyait, Didier Burkhalter a fui le Département fédéral de l’intérieur pour les Affaires étrangères à la première occasion. Pire, depuis des mois, les gaffes à répétition de Johann Schneider-Ammann, futur ministre de tutelle du nouveau SEFRI, le révèlent inadéquat pour le rôle. Il y eut sa tentative de nommer un proche, désavouée, fait rarissime, par ses collègues.

Le radical bernois aurait pu se racheter en nommant une personnalité forte pour le seconder. Il a bricolé un arbitrage maison. Avec la même coupable légèreté, il a, dimanche dernier dans la NZZ, critiqué la propension trop élevée des jeunes, selon lui, à choisir la voie des études gymnasiales plutôt que la filière de l’apprentissage. Dans le meilleur des cas, il a voulu donner des gages aux fonctionnaires déstabilisés de l’Office fédéral de la formation professionnelle et de la technologie, un souci paternaliste gentillet, bien dans le genre de l’ex-entrepreneur, mais qui n’excuse pas de dire de grosses bêtises.

Le lien entre chômage et maturités académiques est dans nos contrées un mythe, aucune étude ne l’atteste, et encore moins l’expérience des bureaux de chômage. Tout au contraire: la Suisse manque cruellement de cerveaux. Elle est contrainte d’en importer. Notamment d’origine allemande, non sans créer le malaise que l’on sait en Suisse alémanique.

Parmi les conseillers d’Etat en charge de la formation, l’inquiétude le dispute désormais à la consternation. Le chef du DFE affiche une maîtrise très faible du dossier. Il ignore manifestement la subtilité du système et notamment le poids pris depuis une dizaine d’années par les maturités techniques délivrées par les hautes écoles spécialisées, inventées justement pour pallier le manque chronique d’universitaires.

Il est sain de questionner le niveau atteint par les détenteurs de maturité, on pourrait certes mieux les préparer aux cursus universitaires. De Johann Schneider-Ammann, on est en droit d’attendre mieux que des préjugés éculés. Les autres membres du collège feraient bien d’y veiller. La formation est un domaine trop crucial pour être pilotée par un ministre naïf et gaffeur.

Christiane Langenberger: qui êtes-vous? Qu’allez-vous faire dans cette élection?

En janvier, la radicale vaudoise avait jeté l’éponge. Fin février, elle a décidé de revenir dans la course à la succession de Delamuraz. Pour qu’une femme soit candidate, mais aussi pour mettre son expérience de politicienne atypique au service du pays. *
– Vous êtes relativement peu connue sur la scène politique romande. Qui êtes-vous?
– J’ai 57 ans. J’ai élevé deux enfants et je suis maintenant jeune grand-maman. Attirée par le théâtre, je n’ai pas poursuivi mes études, mais je l’ai regretté. C’est pourquoi j’ai voulu reprendre des études dès que mes enfants ont dépassé l’âge de cinq ans, mais je n’y suis pas parvenue, mon mari (militaire de carrière à la retraite, réd.) étant trop absent. C’est cette expérience qui m’a conduit à m’intéresser à la question de la réinsertion des femmes dans la vie active. Après une formation à Paris, où j’ai passé deux ans avec ma famille, je me suis occupée, dès mon retour en Suisse, d’un bureau d’information à la Maison de la femme. Par la suite, je suis entrée à l’Association suisse des droits de la femme que j’ai présidée de 1981 à 1989. Je suis également devenue membre de la Commission fédérale pour les questions féminines, dont j’ai par la suite assumé la vice-présidence. Parallèlement, j’ai créé, en Suisse romande, un mouvement pour la promotion des femmes dans l’entreprise appelé «Des paroles aux actes». Je me suis donc faite moi-même, sur le tard.
– Et votre carrière politique?
– En 1986, j’ai été élue municipale. Par la suite, il m’a fallu du temps pour entrer au Grand Conseil, mon ambition étant freinée par le syndic du lieu, également député… radical. En 1995, enfin, j’ai été élue au Conseil national.
– Etes-vous entrée en politique pour faire passer vos idées féministes?
– Il y avait de cela, mais c’est surtout mon intérêt pour les questions économiques et de sécurité qui m’a motivée.
– Pourquoi le Parti radical?
– J’y avais de nombreuses connaissances. J’avais, en outre, de l’admiration pour Delamuraz, pour les Chevallaz. Je voulais oeuvrer là où c’était le plus difficile, où je sentais une résistance; je me suis d’ailleurs heurtée à des réactions contre mon féminisme. D’autre part, tout mon engagement est centré sur l’individu. Or, le Parti radical allait à sa perte: il négligeait les jeunes et les femmes. Il avait également perdu tout intérêt pour la politique nationale et internationale. Il fallait reconstruire ce parti.
– Y êtes-vous parvenue?
– Le Parti radical vaudois a beaucoup évolué. Je retiendrais cette image forte, lors de la conférence de presse annonçant ma candidature: sur le podium siégeaient quatre femmes et un homme. Cela montre bien le chemin parcouru.
– Comment avez-vous vécu votre arrivée à Berne?
– Il a fallu tout construire, faire sa place au milieu des Suisses alémaniques comme minoritaire, c’est-à-dire comme femme et comme Vaudoise. J’ai ressenti du mépris à l’égard des Romands, alors que je parle couramment le suisse allemand et que je comprends leur tempérament.
– On vous reproche une expérience politique limitée. Estimez-vous que vos activités dans la société civile comblent ce manque?
– Le fait d’avoir vécu une expérience différente est intéressante, car elle s’est nourrie au contact des réalités et non pas uniquement de la politique partisane. C’est cette expérience-là que j’apporte et pour laquelle on m’apprécie. Parce que je suis femme, j’ai un autre vécu que les politiciens traditionnels. Cela se traduit, notamment dans ce contexte économique difficile, par une écoute attentive des gens. Pour avoir beaucoup travaillé dans le secteur des ressources humaines, je suis convaincue que, dans les entreprises notamment, le problème est de bien les gérer, de sorte que l’on travaille dans un climat d’espoir et d’équilibre positif.
– Pourquoi avoir renoncé en janvier lorsque votre candidature a été évoquée?
– Je ne savais pas si je pouvais compter sur des soutiens. En face de moi se trouvait un Pascal Couchepin archiprêt. Toute la presse regorgeait d’interviews affirmant que les dés étaient déjà jetés.
– Est-ce à dire que cette élection est arrivée trop tôt?
– Oui. Mais il est temps d’ouvrir une nouvelle brèche. Ma candidature représente pour les femmes de droite un symbole. Advienne que pourra le 11 mars; le Parlement décidera.
– Comment réagissez-vous à la candidature de Gilles Petitpierre?
– Très positivement. C’est un grand bonhomme. On s’y attendait un peu. Le problème est juridique. Beaucoup de candidats ont renoncé à cause de la règle cantonale comme Dick Marti, Françoise Saudan, Fulvio Pelli. Je ne suis pas sûre que le Parlement autorisera cette entorse.
C’est un homme de réflexion, mais est-ce un homme de décision? Je ne sais pas, mais comme on me l’a aussi reproché, je ne vais pas donner des leçons.
– Que faire pour financer les assurances sociales?
– Il faut davantage de clarté dans les assurance sociales. Nous avons un méli-mélange où l’on reporte les charges du chômage sur l’assurance invalidité. Il faut plus de contrôle, car il me semble qu’il y a exagération. Ensuite, il faudra fixer des priorités. On devra créer un peu plus de solidarité. Je donne un exemple (qu’il conviendrait d’étudier dans le détail): peut-être que les riches n’ont pas besoin de toucher l’intégralité de leurs rentes AVS, et que l’on pourrait en retrancher un peu. Dans le domaine du chômage, il est impensable de faire de grandes coupes, on l’a vu en septembre dernier. Les élus de droite des cantons riches pensent que tout le monde a un salaire de 4000 francs. Selon moi, il faut trouver des solutions flexibles qui tiennent compte de la situation économique des cantons. Ce qui est valable à Zoug ne l’est pas forcément dans le Jura. En flexibilisant les coupes, en expliquant la gravité de la situation financière, en présentant l’intégralité du plan, en précisant qu’on allait aussi s’attaquer au budget militaire, à la protection civile, la mesure aurait pu passer.
– Mais peut-on toucher à l’assurance chômage?
– Il ne faut surtout pas la toucher pour les petits revenus. L’idée de Villiger de diminuer le nombre de jours pour que les gens reprennent plus vite un emploi est bonne en théorie. S’il n’y a pas d’emplois, cela devient difficile. On dit qu’il y a des emplois, mais il y a surtout inadéquation entre l’offre et la demande. Il va donc falloir que les Suisses se prennent un peu plus en mains, acceptent d’être plus mobiles, ou de voir diminuer momentanément leurs salaires. Aller travailler à Genève ou à Berne lorsque l’on est un chômeur vaudois ne devrait pas être un problème. Il y a peut-être des sacrifices à consentir momentanément, et ensuite on se refait sa place. Il faut aussi revoir les ORP (offices régionaux de placement), mieux cibler et renforcer les programmes de formation. Au départ, on a fait un peu de tout, c’était léger. C’est aussi bien une tâche de l’ex-OFIAMT que des cantons.
– 15% de TVA pour être eurocompatible et financer nos assurances sociales, cela vous paraît souhaitable?
– Il faudra s’en rapprocher mais en faisant attention à l’impôt fédéral direct, qui est très social (et qui n’est pas perçu dans l’Union européenne). Je me suis toujours battue contre l’abrogation de l’IFD à moins de mettre en place une TVA qui ne toucherait pas les petits et moyens revenus (comme la TVA perçue sur les produits de luxe). Dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, il faut introduire plus de flexibilité.
– Défendez-vous le projet d’assurance maternité de Ruth Dreifuss?
– Il est indispensable d’améliorer la situation des jeunes couples. Mais dire que rien n’a été fait depuis cinquante ans, c’est faux. On a tout de même eu des améliorations avec la protection contre le licenciement et la loi sur l’assurance maladie. Cette fois-ci, on repart avec une mouture qui, grâce à l’influence des femmes PDC, prend en compte les mères au foyer. Apporter un petit quelque chose au moment de la maternité, ce n’est pas pousser à mettre au monde des enfants, surtout si l’on considère le montant de cette aide, modeste, en regard du coût réel. Mais c’est une certaine reconnaissance et un encouragement. Quant au financement, une proposition du Conseil des Etats veut utiliser le contenu des APG (assurance pertes de gain). C’est une bonne piste.
– On a beaucoup parlé de réforme du gouvernement ces dernières semaines. Votre avis?
– Je ne suis pas favorable à l’élection du Conseil fédéral par le peuple. Il ne faut pas dessaisir le Parlement de cette compétence. Mais, premièrement, il faut élargir le champ pour choisir des candidats, faire sauter la clause «pas plus d’un conseiller fédéral par canton» comme l’ont proposé Francine Jeanprêtre et mon parti. Deuxièmement, la maladie de plusieurs conseillers fédéraux nous l’a montré, la charge est inhumaine. Il faut un président, quelqu’un qui dirige, le collège, et, en-dessous, des ministres qui gèrent les départements. Il faut que le Conseil fédéral s’occupe de politique. Ce n’est plus possible de se laisser surprendre comme c’est le cas actuellement. Il faut une cellule de crise. L’affaire de fonds en déshérence, mal gérée, nous l’a montré.
– Vous êtes très critique…
– On ne peut plus continuer comme ça. C’est valable pour les conseillers fédéraux comme pour les parlementaires d’ailleurs. Si on n’a pas un secrétariat derrière soi, on ne peut pas faire un travail sérieux. Oui, je crois que la politique n’a plus vraiment les moyens d’exister. Je crois aussi que notre démocratie directe doit être remise en question pour éviter tous les freinages, blocages.
– L’élévation du nombre de signatures vous paraît-elle une mesure adéquate?
– Oui, mais c’est en train de louper. Je crois que certains sujets, trop complexes ou trop minimes, ne devraient pas aller devant le peuple. Etait-ce vraiment justifié de voter sur les FA/18, ne faut-il pas plutôt définir une stratégie et délivrer ensuite un budget global?
– N’est-ce pas paradoxal de vouloir supprimer la discussion au moment où le rapport de la Commission Brunner ouvre un grand débat?
– Je suis à 100% derrière Brunner. Active dans la protection civile (N.d.l.r.: elle a présidé un groupe d’études sur l’introduction d’un service général), cela fait des années que je dis qu’il faut réfléchir au-delà d’armée 1995. J’ai été malheureuse avec les crédits militaires et soulagée lorsque Jean-François Leuba, que l’on ne peut pas soupçonner d’antimilitarisme, a dit que l’on ne pouvait plus continuer à voter des crédits sans savoir dans quel concept de défense ils s’inscrivaient.
L’Europe
– Le Conseil fédéral doit prendre position sur l’initiative «Oui, à l’Europe». Que préconisez-vous?
– Je ne suis pas experte en relations internationales, mais je ne comprends pas les lenteurs des bilatérales, et pourquoi on n’a pas fait de concessions plus tôt. Quoi qu’il en soit, il faut finir ces négociations et affronter le référendum. Blocher pèse de tout son poids. Il ne faut pas refaire l’erreur de 1992 en parlant trop tôt d’adhésion. Le Conseil fédéral doit préparer un contre-projet qui gomme l’expression «sans délai», qui précipiterait les choses.
– Au Conseil fédéral, vous vous engageriez , après les bilatérales, pour une adhésion au plus vite?
– Oui.
– Ce sera une travail de titan..
– Je m’engagerai comme conseillère fédérale… ou comme conseillère nationale
– Vous vous donnez combien de chances le 11 mars prochain?
– Je ne sais pas. J’y vais maintenant. Je me bats pour les femmes.
* Texte paru dans 24 Heures et la Tribune de Genève le 2 mars 1998

Ruth Dreifuss: pour réussir son avenir, la Suisse doit exorciser son passé

La conseillère fédérale donne son avis sur la question des fonds en déshérence, la création du fonds destiné aux victimes de l’Holocauste, le rôle de la Suisse au lendemain de la dernière guerre et sur l’antisémitisme.*
– De nombreux Suisses ont le sentiment d’ être maltraités par la Communauté juive internationale. Comprenez-vous ce sentiment?
– Maltraités est un terme inadéquat. Que certains Suisses se sentent mal compris, confrontés à des questions désagréables, voire jugés à d’autres aunes que certains peuples, je peux le comprendre. L’expression «maltraités» me paraît inappropriée en regard du problème dont il s’agit, la grande catastrophe qu’a représenté le nazisme.
– Les Suisses réagissent comme si on les rendait responsables…
– Personne n’accuse la Suisse d’ être responsable du génocide. Mais que la situation particulière de la Suisse l’ait amenée dans un mélange de résistance et d’adaptation à soutenir économiquement le IIIe Reich est une réalité, qu’il convient aujourd’hui d’ éclairer.
– Les faits révélés par le sénateur d’Amato n’ étaient-ils pas déjà connus?
– Ce qui me frappe et qui montre la nécessité de cette réflexion, c’est que pour beaucoup de gens, ce que dit M. D’Amato apparaît comme des révélations. J’attends plus du rapport Eisenstadt que des trucs de prestidigitateur auxquels s’adonne M. D’Amato en sortant de son chapeau des éléments isolés. Ce dont on a besoin, c’est d’une analyse globale. La volonté du Conseil fédéral est d’aller éclairer autant que faire se peut tous les recoins de la mémoire et des archives. La Suisse avait fait un effort pour connaître son attitude face aux réfugiés (rapport Ludwig), ou pour cerner l’application du principe de la neutralité pendant la guerre (rapport Bonjour); mais elle n’a jamais analysé de façon systématique et exhaustive les implications économiques envers le IIIe Reich.
– Les Suisses ont-ils refoulé leur passé?
– Oui. Refouler, ce n’est pas ignorer, mais ne pas vouloir savoir ou tirer les conséquences. D’Amato et le Congrès juif mondial ne font pas des révélations, ils tendent une sorte de miroir grossissant, comme ceux que les femmes utilisent pour voir les points noirs sur leur visage. Bien sûr que le point noir n’est pas toute la réalité du visage.
– Mais on ne peut pas vivre avec son passé devant soi…
– Loin de moi l’intention de prêcher une fixation sur le passé. Mais c’est le passé le moins bien compris qui pèse le plus lourd sur l’avenir. Les mythes ne nous ont jamais aidés à formuler une politique d’avenir.
– Quels sont ces mythes?
– D’abord l’idée du Sonderfall Schweiz, la Suisse coupée du destin des autres peuples, propulsée par son seul génie et son courage, et non pas partie d’un destin collectif douloureux avec ses compromissions et ses fragilités; cette image a contribué à notre isolement, à notre incompréhension de ce qui se passait autour de nous. Cet isolement un peu arrogant nous a fait passer à côté de tentatives communes de régler des problèmes.
– Vous pensez à notre rapprochement avec l’Union européenne?
– Davantage. A cause de ces mythes, nous n’avons pas participé réellement à la construction de la paix en Europe, et fait longtemps l’ économie du débat sur ce qu’est la Suisse au coeur de l’Europe.
– Quelles autres politiques ont été faussées par le refoulement du passé?
– Dans un premier temps, à la suite du rapport Ludwig, notre politique envers les réfugiés des années soixante a été ouverte. Puis peu à peu, le mythe a repris ses droits: on portait de moins en moins l’attention sur les conditions inhumaines régnant dans leurs patries, notamment les dictatures sanglantes souvent soutenues par des grandes puissances et des intérêts économiques occidentaux. Certains aimaient à croire que les réfugiés étaient simplement attirés par notre richesse.
Notre politique d’asile s’est ensuite durcie parce que les questions qui se sont posées pendant la guerre n’ont pas été suffisamment approfondies: quel asile accorder à des personnes discriminées, menacées dans leur intégrité physique, dans leur dignité, en fonction de leur religion, de leur appartenance ethnique, voire de leur sexe. Ces questions sont toujours d’actualité avec ce qui se passe en Turquie, en Algérie, ce qui s’est passé en ex-Yougoslavie.
– Quelle autre mythe doit-il être réévalué?
– La relation de la Suisse avec sa place financière est un des domaines où la confrontation au passé est nécessaire. Ce processus a d’ailleurs déjà commencé. J’aimerais rappeler que si l’on se croit aujourd’hui soumis à une situation de crise exceptionnelle, la législation suisse sur les délits d’initiés a aussi été réglée à la suite de pressions extérieures. Les Etats-Unis avaient fini par considérer que la place financière suisse jouait un rôle détestable. De même, le crime organisé ne peut plus bénéficier du secret bancaire.
– Le Conseil fédéral n’a-t-il rien vu venir?
– Le miroir, nous l’avons sorti nous-mêmes de l’armoire en 1995, mais nous l’avons très vite rangé après les cérémonies qui ont marqué la chute du nazisme. La déclaration Villiger n’ tait pas une réaction à des pressions extérieures. On a ensuite cru pouvoir faire l’ conomie d’un approfondissement.
– Pourquoi le débat ne s’est-il pas prolongé?
– Justement à cause de cette mythification de l’histoire, à cause des polarisations dans ce pays qui font peur, entre ceux qui tiennent à conserver ce mythe et à l’embellir encore – je pense à M. Blocher – et ceux qui, de l’autre côté, souhaitent ce débat.
– Pensez-vous que le débat actuel soit une chance pour la Suisse?
– C’est le moment idéal dans la mesure où les derniers témoins sont encore vivants, et les archives enfin accessibles. Mais la réflexion sur le passé est rendue difficile parce que la Suisse est en crise économique. De nombreux Suisses ont le sentiment que leurs vrais problèmes sont autres et ils craignent que le Conseil fédéral et les partis politiques en soient distraits. Le Conseil fédéral a donc aussi lancé la discussion sur la relance économique ou la consolidation de la sécurité sociale. La fondation marque aussi la volonté de résoudre les problèmes d’aujourd’hui et de demain. Il s’agit d’utiliser la référence au passé pour y trouver l’inspiration et des réponses plus adéquates aux problèmes de la pauvreté, des violations des droits de la personne humaine.
– Avec le fonds et la fondation, la Suisse répare-t-elle?
– Il ne faut pas tout mélanger. Y a-t-il dans les banques suisses des fonds qui leur ont été confiés par des victimes de l’Holocauste? Et les banques ont-elles fait tout ce qu’elles devaient pour rendre cet argent aux ayants droit? Au début, j’ai pensé que les banques pouvaient régler ce problème seules. Cela paraissait évident, mais ça n’a pas été sans grincements. Le problème a fait tache d’huile, il s’est étendu à d’autres secteurs, les assurances, les oeuvres d’art, le rachat d’entreprises suisses, le rôle de la BNS, bref toutes nos relations économiques avec le IIIe Reich. Le fonds n’est pas là pour décharger les banques de leurs obligations. Il s’agit d’un effort en faveur des victimes de l’Holocauste. Le Conseil fédéral souhaite que 100 millions de francs y soient versés par la Banque nationale. Pourquoi ce chiffre? A l’ poque, la BNS a touché 20 millions de francs de commissions sur les transactions d’or avec le régime nazi. Si on actualise cette somme, on arrive aux 100 millions. Il ne s’agit pas de réparer ou de rendre, mais de ne pas garder les bénéfices de ces opérations.
– Certains élus de votre parti trouvent l’idée de la fondation invendable…
– Ces déclarations ont été faites sous le coup de la surprise. J’aime l’idée que le Conseil fédéral puisse surprendre. Ceux qui ne veulent pas de la fondation sont ceux qui considèrent que la Suisse est une perfection de la science politique et de la morale. Pour reprendre l’image du miroir, ils me font penser à la marâtre de Blanche-Neige qui se croit toujours la plus belle.
Propos recueillis par
Denis Barrelet
et Chantal Tauxe
« La génération de la Mob n’est pas coupable »
– La génération de la Mob a-t-elle commis des fautes, est-elle coupable?
– Non. Il est ridicule de parler de culpabilité d’un pays ou d’une génération. Ce n’est pas un procès auquel nous sommes invités. Il ne peut y avoir de fautes commises par une génération. Des entreprises ont commis des erreurs, certaines décisions du Conseil fédéral étaient peut-être des fautes, mais il n’y a pas de tribunal; il s’agit de faire un effort de lucidité. La génération de la Mob est composée de centaines de milliers de personnes qui ont fait leur devoir, certaines ont fait même plus que leur devoir; et d’autres ont voulu infléchir les événements soit pour en tirer un profit personnel, soit pour aller plus loin dans l’adaptation au nouvel ordre, comme on disait à l’ poque.
– La Suisse de cette époque était-elle antisémite?
– Il y avait des éléments d’antisémitisme dans la politique d’asile, comme le fait de ne pas reconnaître la persécution des Juifs. Voilà tout un peuple dont l’extermination était inscrite au programme du parti au pouvoir en Allemagne, et une Suisse qui disait à ceux qui parvenaient à la frontière: «Excusez-nous, vous n’ êtes pas des réfugiés politiques.» Comment appeler ça autrement que de l’antisémitisme? La lutte contre le nazisme était majoritairement en Suisse une lutte pour la démocratie, contre la dictature; elle était moins une lutte contre la perversion raciste du IIIe Reich.
– Assiste-t-on actuellement, en Suisse, à une résurgence de l’antisémitisme?
– Je crains davantage les manifestations de xénophobie à l’ égard d’autres groupes (musulmans, par exemple). Pour ce qui concerne l’antisémitisme, j’observe que cinquante ans après, on a oublié ce qu’a été la volonté de destruction du régime nazi, alors on se permet à nouveau de dire des horreurs. Le lien entre proférer des horreurs et le souvenir de ce que ces horreurs peuvent devenir lorsqu’elles se transforment en actes s’est cassé.
– Certains socialistes parlent de flambée d’antisémitisme…
– Non, je ne crois pas que cela va au-delà de ce que je viens de dire; les mécanismes de pudeur face à l’antisémitisme sont tombés, l’ignorance est toujours là. J’ai dit à mes camarades de parti que ce que j’avais vécu en cinquante ans constitue plutôt des progrès. J’en citerai un: grâce au pape Jean XXIII, l’antisémitisme catholique a disparu. C’est devenu un péché que d’ être antisémite, ce n’ tait pas aussi clair avant.
– Certains disent qu’ainsi les organisations juives vont remplir leurs caisses, mais aussi qu’on ne peut pas réparer avec de l’argent?
– Les premiers à dire que l’on ne peut pas réparer avec de l’argent ce qui est irréparable, ce sont les organisations juives. Veulent-elles remplir leurs caisses? Rien ne me permet de le soupçonner. Ce qui est sûr, c’est que l’argent du fonds est voué intégralement à des aides individuelles pour les victimes du nazisme, juives et non juives.
– Le fait que les Juifs aient été victimes du nazisme ne devrait-il pas induire un comportement exemplaire d’Israël à l’ égard des Palestiniens?
– A ceux qui n’ont pas de lien avec la Shoah, je récuse la légitimité de poser aux victimes des exigences morales plus élevées. Je ne pense pas que qui que ce soit puisse demander à des victimes d’ être meilleures que les autres, sinon les victimes. A moins de croire à une pédagogie de la violence.
C. T. / D. B.
D’ISRAËL À ZIEGLER
A propos d’Israël: «Mon attitude est la même qu’envers les autres Etats. Sauf que je suis plus exigeante, comme envers la Suisse d’ailleurs. Mes attentes sont plus élevées, donc les déceptions plus hautes aussi. Si j’ tais Israélienne, je militerais pour les mêmes causes qu’en Suisse: l’ouverture, la solidarité, l’ égalité, la laïcité et surtout la paix et les droits de la personne humaine.»
A propos du Congrès Juif Mondial: Le CJM a souvent manqué de sensibilité face au processus nationaux de réflexion et de prise de décision, c’est au Conseil fédéral et au peuple suisse de poser les conditions du débat en Suisse.
A propos de Jean Ziegler: «On a besoin de tout, sauf de slogan et d’esbroufe.»
* Paru dans 24 Heures et la Tribune de Genève