Succession Burkhalter : le temps d’en finir avec l’affaire Kopp, toute l’affaire Kopp…

Il y a bien plus de parallèles entre la monarchie britannique et la Confédération que l’on croit. Non, je ne vous parle pas du Brexit. Mais de la succession de Didier Burkhalter. Chez nous, c’est comme à Buckingham: le roi est mort, vive le roi. A peine un conseiller fédéral annonce-t-il sa démission que hop, tip top, en quelques secondes, la machine à Tinguely politico-médiatique vous sort le nom de son successeur. Réglez sur le parti, réglez sur latin ou alémanique, réglez sur parlementaire estimé par ses pairs, et voilà Ignazio Cassis sacré Kronfavorit.

On dit toujours que la politique suisse, c’est compliqué, mais quand il s’agit de trouver un ministre, c’est tout simple, mécanique, comme une montre qui promet de vous donner l’heure exacte ad vitam aeternam.

Dans le jargon du Palais fédéral, on vous le dit déjà d’un air effaré par le fait que vous puissiez soulever la question : « c’est plié, ce sera Ignazio Cassis ». Chef du groupe parlementaire libéral-radical, ce médecin de 56 ans, polyglotte, a le cursus qu’il faut pour être élu au Conseil fédéral. Il est dans la place, et avant lui, beaucoup de présidents de parti et de chefs de groupe ont été propulsés au poste suprême.

En plus, il est Tessinois, et la Suisse italophone n’a plus eu de représentant dans le collège depuis le départ de Flavio Cotti en 1999. Une fois par génération, il ne serait pas exagéré de satisfaire cette revendication régionaliste. Les Chambres fédérales éprouveront le doux sentiment d’œuvrer pour la cohésion du pays – ce n’est pas vrai tous les jours de session.

Sauf que, on l’a dit, le siège appartient sans conteste aux libéraux-radicaux et aux latins, mais qu’il n’y a pas que Ignazio Cassis qui remplisse les critères. Beaucoup d’élus romands, région où le parti s’est révélé très en forme ces dernières années, peuvent prétendre à la succession Burkhalter.

Exemples. Avec Pierre Maudet, 39 ans, la Suisse s’offrirait son petit effet Macron à elle. Avec un François Longchamp, 54 ans, qui a déjà reçu à Genève tous les dirigeants de la planète, et qui va de toutes façons quitter le Conseil d’Etat à la fin de l’an prochain, elle disposerait d’un nouveau patron des affaires étrangères au carnet d’adresses richement doté.

Les Vaudoises Jacqueline de Quattro, 57 ans, et Isabelle Moret, 47, sont aussi papables. Car il serait temps que le PLR parvienne à enterrer l’affaire Kopp et à replacer une femme au Conseil fédéral, 28 ans après une démission aussi fracassante que humiliante. Il serait temps que le parti historique de la Suisse moderne assume les impératifs de la parité, comme toutes les autres formations gouvernementales. Le critère de genre permet d’affiner la recherche de la machine à onction suprême, et là, c’est le nom de Laura Sadis qui sort : 56 ans, ancienne conseillère nationale, mais aussi ancienne conseillère d’Etat (en charge des finances). L’expérience de l’exécutif, c’est un atout décisif par rapport à Ignazio Cassis.

D’autant que celui-ci nage en plein conflit d’intérêts, il est le président de Curafutura, faîtière d’assureurs-maladie. Et, comme la droite PLR-UDC, majoritaire au Conseil national, rêve de voir le Tessinois reprendre le Département fédéral de l’Intérieur, le clash est programmé.

Le conflit d’intérêts, c’est ce truc dont les Suisses ont adoré se gausser lorsqu’on parlait des costumes de François Fillon. Mais c’est un mélange des genres, des fils à la patte, qu’ils rechignent à considérer lorsqu’il s’agit de leurs propres élus de soi-disant milice. C’est surtout une bombe à retardement qui empêchera de gouverner sereinement et en toute indépendance. On l’a douloureusement mesuré avec Elisabeth Kopp, première femme élue au Conseil fédéral contrainte à la démission pour avoir violé le secret de fonction à cause des affaires de son mari …

Oui, en septembre, le PLR a une belle occasion d’enterrer définitivement l’affaire Kopp, en faisant enfin élire une femme au gouvernement, et en ne prenant pas le risque que ses liens d’intérêt ne minent d’emblée son efficacité.

Les Vaudois aiment la cohérence dans la durée

Cela fait 15 ans que les Vaudois composent leur gouvernement selon l’équilibre 4/3, d’abord en faveur de la droite, puis à partir de 2011 en faveur de la gauche. C’est peut-être dans l’attachement à cette permanence qu’il faut chercher les raisons de la défaite de la droite au second tour de l’élection du Conseil d’Etat: en ayant l’air de vouloir passer à 5/2, en donnant l’impression de souhaiter un rapport de forces plus brutal (bien qu’appuyé sur sa majorité au Grand Conseil), la droite a eu les yeux plus gros que le ventre. Une victoire s’improvise rarement  à la dernière minute, elle se construit dans la durée.

Les Vaudois n’ont pas eu envie de corseter « leur » Pierre-Yves Maillard, champion du combat contre les primes d’assurance-maladie toujours plus chères, et qu’ils aiment presque autant que Pascal Broulis, meilleur élu du premier tour. Ils ont gardé un mauvais souvenir de la période d’avant 2002 où seuls deux élus de gauche siégeaient au Château.

Et ils sont manifestement attachés à la présence d’un ministre vert. C’est en 1994 que Philippe Biéler a conquis le siège, 23 ans donc, quasiment une génération. Dans le rôle d’appoint majoritaire, les Verts ont pris la place de l’UDC. Le parti blochérien échoue pour la troisième fois à reprendre le fauteuil occupé de 1998 à 2011 par feu Jean-Claude Mermoud. La fiction d’une section vaudoise plus agrarienne, surtout agitée en période électorale ne convainc plus les Vaudois. La radicalisation du parti suisse, ses discours de plus en plus extrémistes,  y sont certainement pour beaucoup. Après Fribourg, Neuchâtel et le Valais, l’UDC échoue a replacer l’un des siens dans un gouvernement romand.

Les libéraux-radicaux auraient-ils la main plus heureuse en osant partir à quatre candidats ou en s’alliant avec le PDC? Avant de couler dans le bronze la pérennité de l’alliance avec les Vert’libéraux et l’UDC, ils devraient se poser ces questions. Le fossé entre eux et l’UDC va continuer à s’accroître avec les initiatives annoncées contre le droit international et la libre-circulation. Les électeurs aiment la cohérence dans la durée, ils ne cessent pas d’être suisses quand ils votent vaudois.

Les démocrates-chrétiens, même faibles à l’échelle vaudoise, sont des alliés plus solides que les Vert’libéraux, qui vont se déchirer après la cavalcade opportuniste d’Isabelle Chevalley.

Quoi qu’il en soit, avant de parier sur l’un ou autre, le PLR doit surtout prendre l’initiative d’un travail programmatique. Le socle de l’alliance rose-verte est solidement construit, il s’ancre dans le succès lausannois depuis 1989.

A intervalles réguliers, et même si cela crée des tensions internes , et qu’il devient périlleux de gérer les égos et les carrières, socialistes et verts parviennent à mettre sur orbite de nouvelles personnalités, dont personne ne doute des capacités à gouverner. Le PLR a un peu plus de difficultés à installer  sur le devant de la scène de nouveaux talents. Il n’en manque pourtant pas, notamment féminins – mais ce parti peine encore et toujours à laisser les femmes y jouer le premier rôle.

Le signal est pourtant clair, presque aveuglant: comme en 2012, les Vaudoises et les Vaudois ont élu ce printemps une majorité de femmes au Conseil d’Etat.

En matière de casting, l’UDC n’arrive pas à profiler des personnalités. Même si la nature des élections est différente, il est frappant de constater que Jacques Nicolet qui avait 6795 voix de moins que Cesla Amarelle au Conseil national en octobre 2015 n’a pas réussi à remonter son handicap. Ce 21 mai, 6564 voix le sépare de la socialiste. Il est vrai qu’à  Berne, la socialiste s’est vite imposée comme une brillante parlementaire, efficace et constructive, alors que son collègue UDC est totalement resté dans l’ombre.

A noter: l’ « effet Parmelin » sur les sections romandes de l’UDC, et dans le propre canton du Conseiller fédéral, a été totalement inopérant.

Autre permanence de cette élection en deux actes, la majorité des membres du gouvernement vaudois reste d’origines étrangères: Pascal Broulis a un père grec, Cesla Amarelle, Nuria Gorrite et Béatrice Métraux sont naturalisées.  Cela montre l’extraordinaire capacité d’intégration du canton.

 

La droite vaudoise veut-elle vraiment gouverner à 5/2?

On peut comprendre que la droite vaudoise ait envie de redevenir majoritaire au Conseil d’Etat. Cela ne signifie pas que les trois élus PLR aient franchement souffert pendant la législature précédente de gauche : la dynamique gouvernementale est chose complexe, les décisions ne se réalisent pas toujours selon la logique partisane classique. Mais c’est quand même plus agréable lorsque, en cas de divergences profondes, on peut faire valoir la loi du nombre.

Si l’objectif – reprendre la majorité – ne saurait être contesté, la méthode – revendiquer soudain 5 sièges et pas 4 – a choqué. Elle a choqué car elle a cassé l’image de douce harmonie qui entourait les activités du Conseil d’Etat. Ceux qui croyaient sérieusement que les séances hebdomadaires du gouvernement étaient des réunions de bisounours en sont pour leurs frais. Interpellés pendant la campagne sur leur entente au sommet, Pierre-Yves Maillard et Pascal Broulis n’assumaient d’ailleurs pas crânement la posture, mais évoquaient plutôt une technique – le compromis dynamique – et une culture – le respect. On sentait chez eux comme un léger agacement de se voir ainsi soudés et indifférenciés. On comprend mieux maintenant pourquoi.

L’enjeu de la majorité n’est pas si bénin qu’on a voulu le dire ces derniers mois. La droite est non seulement majoritaire au Grand Conseil mais aussi dans le canton. Elle tient à imposer sa marque d’autant plus que sa relève paraît moins profilée et moins prête que celle du parti socialiste, toujours foisonnante. Ce second tour tumultueux est un énième remake du légendaire « on sait qui commande ici » cher au grand vieux parti radical. D’autant que depuis la victoire d’Olivier Français au Conseil des Etats en 2015, la droite sait qu’elle peut vaincre les tandems roses-verts.

Créer une grande alliance entre trois partis pour le deuxième tour est une manœuvre inédite. On peut y voir de l’ »opportunisme », comme ne manquent pas de le souligner les socialistes et les verts. Il faut toutefois admettre qu’en politique la différence entre l’audace et l’opportunisme est ténue, elle tient souvent au degré de réussite du coup que le camp d’en face ne parvient pas à contrer.

Collé à l’enjeu de la majorité, il y a celui de la présidence. On sait Pascal Broulis avide de récupérer une fonction qu’il adore. Durant la dernière législature, Pierre-Yves Maillard a privilégié la substance sur le symbole. L’envie broulissienne d’incarner à nouveau le canton – surtout pendant ce qui devrait être sa dernière législature – vaut bien quelques jours de tensions. Il sera grand temps de se réconcilier si d’aventure la manœuvre échoue.

Mais que se passera-t-il si elle réussit au-delà des espérances et porte au Conseil d’Etat aussi bien l’UDC Jacques Nicolet que la vert’libérale Isabelle Chevalley ? Qu’adviendra-t-il d’un gouvernement à 5/2 ? Il y a fort à parier que les « équilibres » subtilement cultivés depuis 2002 voleront en éclats. On voit mal Pierre-Yves Maillard et Nuria Gorrite jouer en mode mineur. La Chef du département de la santé et de l’action sociale a l’habitude d’obtenir ce qu’il veut (tout en sachant de montrer raisonnable). La Cheffe du département des infrastructures et des ressources humaines a traversé une législature de rêve en obtenant les moyens financiers qui ont longtemps fait défaut à ses prédécesseurs.

Mais pour la droite, avide de « commander », la fête du 5/2 pourrait être de courte durée. Il lui faudra assumer plus de responsabilités et de plus gros budgets. Depuis 2004, ce sont en effet les deux élus socialistes, Anne-Catherine Lyon et Pierre-Yves Maillard, qui ont porté les départements les plus lourds, les plus dispendieux et les plus exposés politiquement.

La droite devra reprendre l’école. Le bilan des quinze ans de règne d’Anne-Catherine Lyon a été tellement abusivement noirci que beaucoup feignent d’ignorer un point crucial : pour faire mieux que la socialiste, il faudra certainement dégager plus de moyens, donc dépenser plus. Ceux qui croient que les « maux » qu’ils pointent dans l’école vaudoise (et le système de formation) seront rapidement solubles dans une aimable « écoute » risquent quelques déconvenues. Voilà qui s’accommode mal d’une volonté de réduire les budgets, chère à une droite redevenue majoritaire, et soucieuse de consentir des baisses d’impôts pour les personnes physiques.

Un rapport de force à 5/2 serait désagréable pour la gauche mais il serait encore plus périlleux pour la droite, que celle-ci, faute d’accord entre les protagonistes avant le premier tour, n’a pas pu élaborer un programme commun solide. Ce serait un saut dans l’inconnu. Par comparaison, les effets de l’alliance rose-verte, incarnée par Cesla Amarelle et Béatrice Métraux, sont clairement présentés et plus rassurants. Il y a maints exemples documentés et réussis de gouvernance rose-verte. On ne sait pas trop ce que donnerait une fois au pouvoir l’alliance libérale-radicale, vert’libérale et UDC, mise sous pression par une gauche soudain sous-représentée.

Pour opérer leur choix, les électeurs doivent également se pencher sur les profils des candidats, leurs capacités à gouverner, donc à décider. Béatrice Métraux a fait ses preuves. Cesla Amarelle a manifestement une riche carrure de ministre. Jacques Nicolet est apparu dans la campagne maladroit et peu sûr de lui ( lire:  http://chantaltauxe.ch/jacques-nicolet-ne-fait-pas-conseiller-detat/ ). Isabelle Chevalley est réputée pour son aplomb, mais le fait que les mêmes n’aient pas réussi à s’entendre avant le premier tour augure mal de leur futur concorde.

Cinq ans, c’est très long quand on improvise…

 

 

 

 

 

 

 

 

Macron: un point de vue suisse

Vu de Suisse, le pari de Macron de gouverner au centre avec des majorités à construire à droite et à gauche à l’Assemblée ne paraît pas si fou que cela. Chez nous, cela fonctionne, ça oblige à la discussion, aux concessions réciproques, à une réflexion continue sur le bien commun, plutôt que la défense d’intérêts partisans, ou d’une partie du pays contre l’autre. Mais évidemment, cela oblige la classe politico-médiatique, biberonnée à l’alternance, à revoir tout ses logiciels, à reconsidérer tous ses préjugés, à abandonner toutes ses habitudes…

Je ne dis pas que cela va être facile. La France n’est pas la Suisse, mais il y a un gros potentiel d’efficacité dans le fait de vouloir surmonter les clivages gauche-droite et de chercher des majorités par projets.

L’exemple suisse montre que ce n’est pas toujours facile – ces dernières années l’art du consensus a été très contesté (notamment par l’UDC, et la volonté de certains d’imposer un « Rechtsruck » au Conseil national après les élections fédérales de 2015). Mais d’autres pays fonctionnent avec cette volonté pragmatique d’avancer: l’Allemagne (grande coalition), et l’Italie (chef de gouvernement PD, mais alliance persistante malgré les aléas récents avec l’ex-dauphin de Berlusconi, Alfano). De plus qui veut gouverner dans le cadre européen (dont la France est un pilier, ne l’oublions pas), a intérêt à dépasser les approches trop dogmatiques pour obtenir le soutien des autres pays membres, car les majorités politiques à 27 sont rarement alignées en même temps dans le même camp.

Vu de Suisse, le clivage repli/progrès, fermeture/ouverture qu’incarne le match Le Pen/Macron est bien connu aussi. Il scande notre vie politique depuis 25 ans.

Certains suggèrent que rien ne pourra réussir avant de passer à une VIème République. Je pense qu’avant de passer à une VI ème République, donc de s’embarquer dans une grande discussion institutionnelle, il faut résoudre quelques problèmes concrets des Français, comme le chômage de masse, la fiscalité,… Voyez Renzi qui a magistralement raté sa réforme institutionnelle, faute, notamment d’avoir redonné de l’espoir aux jeunes générations d’Italiens sans emploi, et qui ont assouvi leur frustration légitime en se sont vengeant dans les urnes (quels que soient les mérites de la réforme proposée).

 

Elections vaudoises: le statu quo?

Drôle de collision d’actualités électorales: d’un côté, on assiste médusé et inquiet à la présidentielle française la plus imprévisible – et la plus dangereuse – de l’histoire de la Vième République; de l’autre, on se désole d’une campagne pour les cantonales vaudoises apparemment trop lisse. Au Nord du Léman, l’enjeu ne serait que de connaître le score des uns et des autres, et de compléter l’équipe en place d’une unité dans la plus parfaite des continuités…  Un sondage a hier achevé de tuer le suspense (et peut-être de démobiliser ceux qui imaginaient utile d’aller exprimer des préférences ou satisfecit.) http://www.24heures.ch/vaud-regions/cesla-amarelle-partie-entrer-conseil-etat-vaudois/story/17629643

Je ne partage pas cette morosité désabusée. Pour plusieurs raisons:

  1. on ne peut pas exclure des surprises, une élection n’est jamais gagnée d’avance pour qui que ce soit, surtout si elle se déroule en deux tours. Certaines élections se jouent parfois à quelques centaines de voix. C’est faire injure aux petits candidats de donner à croire que leur engagement ne sert à rien, et que les préoccupations qui les animent et qu’ils portent dans les débats sont inaudibles. (Souvenons nous du Valais, où un inconnu, Frédéric Favre- radical certes – s’est frayé un chemin au Conseil d’Etat en quelques semaines).

2. majorité de gauche ou de droite au Conseil d’Etat, ce n’est pas un détail, même si la collaboration se veut « dynamique », je préfère « constructive », entre ses membres. La composition du Grand Conseil, l’équilibre des forces, le poids des petits partis, ce ne sont pas non plus des points de détails.  Le législatif n’est pas une chambre d’enregistrement, sa qualité tient aussi beaucoup aux individualités qu’il s’agit d’y élire – et pas seulement aux partis représentés. N’est-ce pas parmi eux que se trouveront celles et ceux qui brigueront un siège au gouvernement la prochaine fois?

3. majorité de femmes ou d’hommes au Conseil d’Etat, ce n’est pas non plus un détail. http://chantaltauxe.ch/conseil-detat-vaudois-une-majorite-de-femmes-cest-un-enjeu/

4. les journalistes aiment le bruit et la fureur des campagnes politiques – cela fait plus de grain à moudre – mais il n’est pas sûr que les citoyens éprouvent le même besoin de spectacle ou de petites phrases assassines. Face à une actualité mondiale devenue très incertaine, voire angoissante, ils apprécient la stabilité de leurs gouvernants. Voyez le Conseil d’Etat neuchâtelois – au bilan bien moins éclatant que son homologue vaudois – réélu in corpore, malgré les critiques. Il n’y a pas de placidité vaudoise, ni de fatale mollesse, il y a un gouvernement qui a dans l’ensemble très bien fait le job, et dont les succès et réalisations gomment comme par enchantement les revers ou sources d’agacement.

5. avec le retrait d’ Anne-Catherine Lyon, l’actuel collège perd sa doyenne de fonction, celle qui était déjà là, tout comme Pascal Broulis (élu le même jour mais moins bien), quand les autres sont arrivés.  La dynamique du gouvernement doit beaucoup à la socialiste, dont elle fut un rouage essentiel. Anne-Catherine Lyon formait avec Pascal Broulis un tandem moins médiatique mais pas moins efficace que celui que le ministre des finances constitue avec l’actuel président du Conseil d’Etat Pierre-Yves Maillard. Juriste de formation comme elle, elle a ensuite entretenu une relation complice avec Jacqueline de Quattro, puis avec les deux dernières figures féminines Béatrice Métraux et Nuria Gorrite. On a beaucoup dit d’Anne-Catherine Lyon qu’elle avait pacifié l’école vaudoise, elle a eu ce même effet consensuel sur le fonctionnement du collège (très conflictuel avant 2002). Quelle que soit la composition du nouveau collège, il devra se reconfigurer.

6. par commodité, on imagine que la ou le nouvel élu(e) reprendra le Département de la Formation et de la jeunesse, les débats ont donc beaucoup porté sur la suite à donner à la réforme de la loi sur l’enseignement obligatoire (LEO). Mais un conseiller d’Etat n’est pas qu’un chef de Département, c’est un septième du pouvoir. Ses succès, ses faiblesses ou ses erreurs rejaillissent sur les autres, surtout dans un gouvernement qui a multiplié la gestion croisée des gros dossiers, impliquant plusieurs départements. Le bien de l’école vaudoise est une responsabilité collective – les moyens que lui accorde ou pas le ministre des finances ont une influence, tout comme le statut du personnel, deux dossiers en mains respectivement de Pascal Broulis et de Nuria Gorrite.

7. à chaque nouveau venu, le gouvernement re-réfléchit à son organisation administrative: si les titulaires de département ne changent pas, les services parfois bougent au gré des envies personnelles, équilibres politiques ou compétences particulières. Ce genre de changement n’est pas anodin non plus.

8. on oublie qu’avant d’être cette mécanique parfaitement huilée, le gouvernement vaudois a connu une décennie de crise. La Constituante a servi de thérapie de groupe, et remis les institutions en place. Elle a notamment exigé un programme de législature qui dès l’aube de leurs travaux communs lie les sept élus entre eux. Elle les a aussi doté d’outils de prospective qui les oblige à anticiper les priorités sur le long terme. L’effet de ces outils sur les débats – et la campagne – me semble sous-estimé. La chose mériterait en tout cas une investigation plus fouillée.

9. enfin la responsabilité de la lisse campagne n’incombe pas seulement à ses protagonistes candidats mais aussi à ses animateurs. S’ils ne se disputent pas entre eux, au nom de la collégialité, qu’est-ce qui empêche les journalistes de les mettre sous pression collectivement, par exemple sur les enjeux numériques ou démographiques ou les priorités d’investissement?  Il y a dans ces trois domaines assurément matière à polémique.

10. enfin bis, un siège ayant été libéré, la discussion sur la relève ou la législature de trop s’est totalement éteinte. C’est dommage: la limitation que les socialistes s’impose fait-elle sens, d’autres partis devraient-ils se l’appliquer? n’est-elle pas au contraire un formidable gâchis de compétences? comment les plus anciens des ministres en place entendent-ils rester efficaces? ou encore, ne surestime-t-on pas le poids des ministres, quid de l’administration et des hauts fonctionnaires?

11. il est clair que si les actuels conseillers d’Etat vaudois sortant – ou au minimum deux ou trois d’entre eux – avaient un bilan totalement nul, la campagne serait plus animée. Des semaines de passion et de fièvre après cinq ans de souffrance ou d’énervement, en somme. Je préfère une campagne un peu lisse à un gouvernement inefficace, offrant le douloureux spectacle de son impuissance. Pas vous?

 

 

Jacques Nicolet « ne fait pas Conseiller d’Etat ».

« Un conseiller d’Etat, c’est une machine à décider », m’expliquait naguère un ancien ministre radical. J’ai repensé à cette phrase, qui dit l’aplomb nécessaire à l’activité gouvernementale, en prenant connaissance de la nième gaffe du candidat Jacques Nicolet.

Voilà que notre UDC vaudois a fâché les vétérinaires ( voir l’article de 24 heures: http://www.24heures.ch/vaud-regions/jacques-nicolet-provoque-colere-veterinaires-vaudois/story/10621038 ). Encore une fois, il dit avoir été « mal compris ». C’était déjà son excuse à propos de Marine Le Pen, lorsque la RTS lui avait demandé à qui allait ses préférences dans la campagne présidentielle française.

Cela commence à faire beaucoup.

Interpellé par Nasrat Latif de la Télé qui lui demandait « qui est Charles Maurras? », Jacques Nicolet avouait ne pas savoir. Le théoricien du « nationalisme intégral » est pourtant cité dans le document de référence de l’UDC-Vaud, dont Jacques Nicolet apparaît comme le premier signataire. Le prétendant au Conseil d’Etat paraphe-t-il des documents qu’il n’a pas lu?

M. Nicolet semble avoir un réel problème avec les programmes de son parti: la pratique de la préférence nationale y est dûment mentionnée. Selon l’UDC, il faut, chaque fois que cela est possible, limiter le recours à la main d’oeuvre étrangère (nous avons même voté sur cette idée en février 2014). En devenant conseiller national, en reprenant la présidence de la plus grande section romande, M. Nicolet aurait dû cesser d’avoir recours à un vétérinaire français. Les élus, surtout ceux qui briguent les plus hautes fonctions, ne doivent-ils pas se montrer exemplaires?

Et que dire de sa formule sur les « avortements de confort » ( voir http://www.24heures.ch/elections-cantonales-2017/nos-debats/jacques-nicolet-cesla-amarelle-croisent-fer/story/18507860?track  ) ? Notre conseiller national croit-il sérieusement qu’une femme, quels que soient ses motifs, avorte par « confort »?

Que de confusions, de maladresses et d’incohérences!  Un Chef de Département doit pouvoir se faire comprendre clairement de son administration, du Grand Conseil et, évidemment, des journalistes.

La clarté et l’assurance sont des qualités minimales que les électeurs sont en droit d’attendre de ceux qui prétendent les gouverner.

On se souvient de la phrase prémonitoire de Cecilia Sarkozy, à propos du mari qu’elle s’était décidée à abandonner: « Nicolas, il ne fait pas président ».

Jacques Nicolet décidément  « ne fait pas Conseiller d’Etat ».

 

L’immunité ouvrière et la nuit du 4 août

La formidable sortie de Philippe Poutou à l’encontre de Marine Le Pen sur l’absence d' »immunité ouvrière » restera comme un temps fort de  cette délirante campagne présidentielle de 2017. Beaucoup se sont demandé si un grand débat avec onze candidats faisait sens. Rien que pour l' »immunité ouvrière », ça valait la peine.

En une formule cinglante était résumée la sourde colère populaire contre des élus qui abusent de leurs privilèges et ne se rendent même plus compte que cela choque la population.

En France, comme en Suisse d’ailleurs, on n’observe pas assez ce qui se passe en Italie. La révolte des Transalpins contre la « caste », c’est à dire les politiciens abusant de leurs privilèges de fonction, a commencé il y a une bonne décennie.

Exacerbé par l’ostentatoire spectacle berlusconien, le train de vie des élus italiens était réputé fastueux: voiture de fonction avec garde du corps, langouste la moins chère de Rome au restaurant du sénat, coiffeur à des prix défiants toute concurrence,… sans parler des indemnités les plus généreuses d’Europe. Tout cela fut dénoncé dans un livre justement intitulé « La Casta ».*

Depuis, la nécessité d’assainir des finances publiques calamiteuses a remis un peu d’ordre dans cette débauche de petits et grands avantages. Mais les privilèges de la « caste » ont durablement nourri les critiques anti-système et gonflé les résultats électoraux du Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo.

En France aussi, suite à quelques affaires, le train de vie des politiques a été revu à la baisse. Mais le sentiment qu’une petite caste parisienne vit dans une bulle, entre bling-bling et bobo, ne s’est pas éteint. Les costumes offerts à François Fillon ne sont, à cet égard, que la pointe de l’iceberg. Quelqu’un se souvient-il encore de tous les petits arrangements mis au point par la Chiraquie pour assurer son rang dans la monarchie républicaine?

C’est peut-être le moment de se demander à quoi sert l’immunité parlementaire? Historiquement, elle doit garantir une certaine liberté de parole et d’action à l’élu, pendant son mandat. Cette couverture doit-elle s’étendre à la manière de s’organiser et d’utiliser les deniers publics mis à disposition d’une fonction et pas d’une personne? Rien n’est moins sûr. Les parlementaires peuvent d’ailleurs lever cette immunité lorsqu’ils considèrent qu’un collègue en a abusé.

En matière de privilèges, Jean-François Kahn proposait en 2013 dans « Comment s’en sortir » une mesure de salubrité publique: de procéder périodiquement à une nuit du 4 août 1789, c’est-à-dire à l’abolition de tous les privilèges, avantages de fonction et autres niches fiscales qui ruinent l’égalité entre citoyens (quitte à en repromulguer ensuite quelques uns permettant réellement de combler les inégalités). Une manière de remettre les compteurs à zéro, un exercice de transparence obligeant à expliquer le pourquoi du comment, une sorte de révolution démocratique refondant à intervalles réguliers le pacte républicain qui unit ceux qui élisent à ceux qui les représentent.

Un dernier point toutefois, deux contre-points plutôt: la dénonciation des privilèges relève de la salubrité démocratique, mais, s’il faut montrer du doigt certains élus politiques, que dire du train de vie de certaines élites économiques! Attention au miroir déformant… La pipolisation extrême et la personnalisation du débat politique n’arrangent évidemment rien à l’affaire, et nuisent à la perception des enjeux.

 

  • Sergio Rizzo e Gian Antonio Stella, Rizzoli, 2007

Echecs de l’UDC: une question de savoir-faire

D’où viennent les échecs à répétition de l’UDC dans les récentes élections en Suisse romande? Le désarroi des principaux concernés fait peine à voir. Les victoires étaient collectives, désormais les défaites cherchent des bouc-émissaires: Freysinger en Valais, Perrin à Neuchâtel,…

Les échecs comme le désarroi tiennent, à mon sens, de la même explication: l’UDC sait tenir des discours, mais elle n’a pas le savoir-faire, le savoir-réaliser.

Avec sa posture anti-système, anti-élites, la mouvance blochérienne soulève des questions, mais elle se révèle incapable d’y répondre.

Manque à ce parti, en tout cas en Suisse romande, la culture gouvernementale, c’est-à-dire l’obsession du résultat concret qui impacte réellement sur la vie des gens. Quand ils sont propulsés dans un exécutif, les élus UDC sont mal entourés, mal conseillés. Le discours rigide, carré, qu’ils ont tenu pour se faire élire les prépare mal à la concertation et à l’exercice de la collégialité.

Et leur parti, prisonnier de sa constante surenchère verbale et de la nécessité de choquer le chaland pour exister, ne leur est d’aucun secours.

Conseil d’Etat vaudois: une majorité de femmes, c’est un enjeu!

Il est de bon ton de prétendre qu’il n’y a pas de grands enjeux autour de l’élection du Conseil d’Etat vaudois, que majorité de gauche ou de droite, avec six sortants qui partagent un excellent bilan, on ne verrait pas une immense différence… je ne suis pas sûre que l’on soit seulement dans les nuances de gris. Mais qu’importe, pour moi, il y a aussi un autre enjeu, tout aussi important: le maintien d’une majorité de femmes au gouvernement. Alors que dans bien des secteurs, le plafond de verre écrase les talents féminins, j’aimerais bien que Vaud, mon canton, pionnier pour les droits de la femme, poursuive cette fructueuse expérience de pouvoir majoritairement en mains de Conseillères d’Etat, cinq années de plus.

L’UDC piégée par son goût de la provocation

L’éviction d’Oskar Freysinger au terme d’une législature repose la question de la participation des nationaux-populistes de l’UDC dans les exécutifs, depuis l’émergence de la mouvance blochérienne il y a vingt-cinq ans.

On l’avait déjà expérimenté avec Christoph Blocher lui-même, évincé du Conseil fédéral en 2007, les élus UDC les plus profilés peinent à se fondre dans le fonctionnement collégial. Leur amour de la provocation lasse dans une fonction dont on attend surtout des résultats.

Reste que, un siècle après son introduction, les Suisses s’avèrent très attachés à la représentation proportionnelle, qui permet à toutes les sensibilités de s’exprimer.

Avec 591 élus dans les législatifs cantonaux, l’UDC est le premier parti du pays. Il ne dispose pourtant que de 23, bientôt 22, conseillers d’Etat. Tous d’ailleurs ne connaissent pas le sort d’Oskar Freysinger au terme de la législature.

Le fossé entre son poids dans les législatifs et les exécutifs cantonaux tient en deux chiffres: l’UDC pèse 22% en moyenne des élus dans les Grands Conseils, mais seulement 14% de tous les conseillers d’Etat.

Le problème est surtout romand et il se focalise sur les personnalités emblématiques du parti que sont les vice-présidents: Claude-Alain Voiblet n’a jamais réussi à se faire élire au gouvernement vaudois. Yvan Perrin n’a pas tenu le choc au gouvernement neuchâtelois et s’est retiré au bout de quelques mois, victime de burn out. Oskar Freysinger, meilleur élu il y a quatre ans, affichait une énergie intacte pour poursuivre son mandat, et l’ambition de mener une révolution conservatrice. Cette surenchère lui a été fatale.

Il y beaucoup été dit que « Oskar Freysinger n’avait pas pris le costume de conseiller d’Etat ». Il y a quatre ans, son style provoquant, ses fréquentations douteuses dans les cercles de l’extrême-droite européenne, n’étaient pas inconnus des électeurs valaisans, qui se sont laissés séduire en toute connaissance de cause.

Pour l’UDC, le message est ambigu: avec ses provocations, elle séduit les électeurs et parvient même à faire passer l’écueil de la double-majorité à ses initiatives populaires. Doit-elle rentrer dans le rang, quitter ses postures anti-système? Le message des électeurs valaisans n’est pas simple à décrypter.

Entre les deux tours, on a senti Oskar Freysinger hésitant: devait-il lisser son profil ou jouer la carte de la rupture? Dans la campagne pour les élections cantonales vaudoises, Jacques Nicolet prend bien soin de ne pas faire de vague, et d’apparaître le plus consensuel possible.

Nos nationaux-populistes les plus rebelles sont condamnés à décevoir. Enfermés dans leur bulle, ils peinent à travailler avec qui ne partage pas leur vision inquiète et hargneuse du monde. Leur outrance réveille les citoyens moins politisés qui se mobilisent soudain, choqués par un spectacle qu’ils trouvent indigne.

Conclusion à discuter: le système suisse de concordance donne une chance à tous ceux qui se montrent assez forts pour gouverner. Il veut essayer avant de juger. Les appels à constituer un front républicain pour barrer la route du pouvoir aux élus UDC les plus extrémistes rencontrent peu d’écho dans un premier temps, notamment au près des autres partis de droite.

Toutefois, au terme de la législature, les élus sont jugés sur leur bilan et plus seulement sur leur discours.  Dans le cas valaisan, cet examen s’est révélé impitoyable. Pour un parti qui pratique l’exaltation de la volonté populaire comme d’autres le dogme de l’immaculée conception, la défaite n’en est que plus lourde.