L’axe Chiasso-Genève

Une plaque tectonique vient de bouger en Suisse. Après Neuchâtel avec l’UDC Yvan Perrin, Genève est le deuxième canton romand à réserver un triomphe aux candidats au Conseil d’Etat articulant un discours anti-frontaliers. Le résultat devra être confirmé lors du second tour le 10 novembre, mais un représentant du Mouvement citoyens genevois, en l’occurrence le conseiller national Mauro Poggia, a de bonnes chances de faire son entrée au gouvernement.

On peut parler de plaque tectonique car jusqu’ici le vote anti-frontaliers était surtout le fait du Tessin, où la Lega s’est durablement installée comme parti d’exécutif. Et jusqu’ici les cantons de Neuchâtel et de Genève s’étaient toujours amplement rangés dans le camp des soutiens à la libre-circulation des personnes, contrebalançant le scepticisme des Alémaniques et des Tessinois sur ce principe fondant les accords bilatéraux avec l’Union européenne.

Le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann va-t-il enfin prendre la mesure du risque ? Faute de mesures d’accompagnement crédibles, le Parti socialiste est à deux doigts de ne plus soutenir la libre-circulation des personnes. Sa direction le déciderait-elle par idéal européen que l’on peut parier que la base des électeurs ne suivra pas. Il est donc plus urgent que jamais de décider d’actions concrètes dans le domaine du logement et du dumping salarial.

La plaque tectonique en mouvement de Chiasso à Genève pourrait bien provoquer des répliques dévastatrices en 2014. Beaucoup de décideurs romands le redoutent. Il faut dire que la libre-circulation des personnes a beaucoup profité à la région. Parallèlement à ses efforts budgétaires, Vaud y a puisé l’énergie pour redevenir un canton dynamique, riche même, au sens où il contribue à la péréquation financière confédérale.

Cette performance est telle que la plupart des cantons romands prévoient pour l’an prochain des chiffres noirs, alors que seuls quatre alémaniques sont en mesure de le faire. Quel renversement en une décennie ! Les Welsches ne se sont pas adonnés à la concurrence fiscale féroce qui a sévi Outre-Sarine, et ils ont diversifié leur tissu économique, la libre-circulation des personnes leur permettant de trouver les employés les plus adéquats. Résultat, l’Arc lémanique connaît une croissance économique supérieure à la moyenne suisse, avec en prime un pactole de rentrées fiscales.

La crainte est désormais que les conditions-cadres qui ont favorisé cette renaissance soient bouleversées par un non à la libre-circulation des personnes au cours d’une des trois votations de l’an prochain, qui entraînerait la résiliation des accords bilatéraux.

Le vote genevois est un dernier avertissement avant le tremblement de terre.

* version en français de ma chronique du Caffè, parue le 13 octobre:

http://caffe.ch/stories/il_punto/44760_terremoto_di_frontiera_da_chiasso_a_ginevra/

Fribourg: mobilisation moindre

Une élection complémentaire tient toujours un peu de la loterie, et permet parfois de faire basculer la majorité du Conseil d’Etat en cours de législature. Ce ne sera pas le cas à Fribourg. Jean-François Steiert n’a pas recapitalisé toutes les voix du premier tour (34505). Il n’est en tête que dans un seul district, celui de la Sarine, mais cette avantage urbain ne suffit pas. Avec 31352 voix, il rate son entrée au gouvernement pour 562 voix. Le PDC Jean-Pierre Siggen est donc  élu à la succession d’Isabelle Chassot.

C’est un revers pour le parti socialiste fribourgeois qui a placé Alain Berset au Conseil fédéral et Christian Levrat au Conseil des Etats dans la foulée. Jean-François Steiert n’ a pas bénéficié du même élan, alors qu’il a beaucoup et très loyalement contribué au succès de ses deux compères.

Genève: choc et tendances

Genève apprivoise l’élection majoritaire à deux tours. Le choc est sanglant: déjà une conseillère d’Etat, la Verte Michèle Künzler, jette l’éponge, reléguée dans le bas du classement.

Devant le succès du MCG, certains ironisent déjà: une Genferei de plus. Ils ne connaissent manifestement pas le Tessin et le succès de la Lega. Toute la Suisse devrait pourtant désormais s’en préoccuper, la non prise en compte des problèmes frontaliers génère un effet populiste durable dans les urnes. Le MCG comme la Lega doit ses triomphes à l’absence de réponses concrètes de la classe politique classique aux désordres ou déconvenues d’une part de la population qui n’adhère pas à la globalisation glorieuse, faute souvent d’en bénéficier. L’avertssement est clair alors que l’an prochain par trois fois les Suisses seront appelés à confirmer le principe de la libre-circulation des personnes avec l’UE.

Le match socialistes/verts tourne court. Les écologistes pensaient faire jeu égal avec le PS. A Genève comme lors des élections fédérales, ils perdent du terrain. Leur message s’est brouillé sous la concurrence des Vert’libéraux. Après les pionniers, la seconde génération de « leaders » peine à porter haut le flambeau. Pour réussir dans un Conseil d’Etat, il faut avoir une personnalité forte, un brin carnassière, en tout cas capable d’encaisser des coups et d’en donner. Le profil de militant gentil et loyal convient bien aux assemblées de partis qui choisissent mais pas à l’exercice du pouvoir.

Avec Pierre Maudet et François Longchamp en tête du premier tour, les libéraux-radicaux confirment une sorte de leadership moral: quand il s’agit de gouverner, leurs personnalités inspirent confiance. Mais les électeurs ne sont pas tout à fait cohérents puisqu’ils ne les dotent pas d’une représentation parlementaire à la hauteur. Dans la roue des PLR, les 2 PDC font une jolie performance.

Rien n’est cependant joué pour le second tour. La gauche peut encore se ressaisir, et le MCG devra négocier finement avec l’UDC pour ne pas galvauder l’avance de Mauro Poggia. D’ici au 10 novembre, il ne sera plus question que de savoir qui a l’étoffe d’un ministre, c’est-à-dire qui est vraiment capable de travailler avec les autres partis au gouvernement comme au Grand Conseil.

Luxe à Fribourg

Pas d’élu au Conseil d’Etat aujourd’hui. 478 voix séparent le PDC Jean-Pierre Siggen du socialiste Jean-François Steiert. Un mouchoir de poche, mais un second tour quand même déclenché par la présence d’un indépendant inconnu, Alfons Gratwohl, qui a élevé le seuil de la majorité absolue.

On ne sait pas s’il faut en rire ou en pleurer.  Est-ce l’honneur ou la négation de la démocratie de permettre à des inconnus sans parti de jouer les trouble-fête? L' »ego trip » du candidat inconnu va coûter cher aux contribuables, un luxe pour rien.

Seul avantage de la manoeuvre, les deux camps qui se font face peuvent espèrer un résultat plus net. Rater le Conseil d’Etat pour moins de 500 voix ou basculer à gauche pour si peu, ce serait trop terrible pour le perdant.

A noter: une participation maigre, même pas un Fribourgeois sur deux pour trancher le duel. Le sort de l’école fribourgeoise indiffère-t-il autant la population?

Gagnera le 13 octobre prochain le camp qui sera le plus motivé et le plus uni. Avantage Steiert, donc.

Neuchâtel, erreurs du passé et promesses d’avenir

Neuchâtel ouvre une nouvelle législature avec quatre élus entrant, et un sortant dont l’expérience gouvernementale date de quelques mois. C’est une configuration jamais vue. D’autres cantons ont connu de grands coups de balais – conjugant départs volontaires ou non réélection – mais jamais de cette ampleur.

Avec l’élection de Monika Maire-Hefti, le canton conjure la perspective d’être le seul à ne pas compter de femmes dans son éxécutif. Un collège composé de cinq hommes aurait constitué un pur scandale. A l’avenir, il faut que tous les partis, à droite comme à gauche, préparent, profilent et proposent des hommes et des femmes. N’y avait-il vraiment aucune femme au PLR neuchâtelois pour briguer un poste au gouvernement?

La part des femmes dans les conseils d’Etat reste inférieure à 25%, il y a encore beaucoup de boulot à accomplir à cette échelle du pouvoir suisse pour obtenir la parité!

Avec l’élection d’Yvan Perrin, on a désormais la certitude que celle d’Oskar Freysinger en Valais n’était pas un accident local. Si l’UDC a retrouvé sa place dans les exécutifs romands, elle le doit à la faiblesse du PLR. La preuve par le cas vaudois. L’an dernier, le PLR a placé dès le premier tour ses trois champions, Pascal Broulis, Jacqueline de Quattro et Philippe Leuba, alors que l’UDC Claude-Alain Voiblet (stratège du parti à l’échelle romande) n’est pas parvenu à inquiéter les candidats de la gauche, ni au premier, ni au second tour.

A Neuchâtel comme en Valais, ce sont les erreurs tactiques dans le choix des candidats, pour cette élection ou lors de précédentes, qui ont discrédité les libéraux-radicaux. Les procédures de sélection sont à revoir: un peu moins de copinage, un peu plus de lucidité sur les qualités et les défauts des papables.

Les succès de Perrin et Freysinger doivent aussi beaucoup à leur engagement personnel: en une décennie, ils ont conquis une visibilité médiatique et une notoriété qui devaient tôt ou tard leur ouvrir les portes d’un éxécutif. Avant eux, le popiste Josef Zisyadis avait connu cette bonne fortune: extrêmement populaire, il conquit un siège au gouvernement vaudois à la faveur d’une élection partielle. Mais, la greffe ne prit pas, il y eut des problèmes de collégialité, il ne parvint pas à se fondre dans le collège, et ses collègues même ceux de gauche (auxquels le popiste offrait une majorité) n’aidèrent guère à l’incorporer.

C’est le défi qui attend Perrin et Freysinger – sauront-ils prendre part à la dynamique gouvernementale, et les autres sauront-ils les aider à se transformer en ministres efficaces, à égalité de considération avec leurs pairs? Quel que soit le canton, les libéraux-radicaux sont écartelés entre l’envie de rompre avec une UDC dont ils ne peuvent partager les valeurs, mais dont le poids électoral est crucial pour ne pas laisser la gauche s’emparer des exécutifs. Mais les alliances électorales sont une chose, les responsabilités gouvernementales une autre: quand on est élu, on se doit de gouverner avec ceux que les citoyens ont choisi. On doit en tout l’essayer, loyalement, dans le respect du suffrage universel.

Après les mésaventures valaisannes et neuchâteloises, une réflexion s’impose pour le PLR suisse, qui devrait déboucher sur une stratégie nationale. Reprofilage du parti sur ses valeurs fondamentales ou alliance avec l’UDC? Pour la survie du PLR, il serait bon de trancher la question une bonne fois pour toute avec clarté.

Quant au parti socialiste, il apparaît une fois encore comme une redoutable machine à fournir des ministres. Chez lui, les problèmes de relève sont mieux gérés que dans d’autres partis.

Traumatisés par les affaires à répétition de la dernière législature, tous les élus neuchâtelois du jour ont juré de se montrer collégiaux. La manière dont Yvan Perrin sera incorposé au collège sera un premier test. Mais ce que l’on sait aussi, à la lumière des déboires d’autres cantons, c’est que les épreuves passées soudent les équipes, et leur procurent un surcroît de pragmatisme et d’efficacité. C’est tout ce que l’on souhaite au nouveau gouvernement neuchâtelois.

Deux cantons romands, Vaud et Neuchâtel, ont désormais un exécutif de gauche et un Grand Conseil de droite. Une donne difficile qui oblige chaque camp à se positionner avec finesse. Mais un laboratoire intéressant en ces temps où la démocratie souffre d’être trop souvent une succession d’intérêts partisans…

Les clés de la police à Varone

Valais: Oskar Freysinger sera à la tête d’un Département de la sécurité et de l’éducation. L’école et la police ensemble, c’est assez inédit comme regroupement, en comparaison avec l’organisation des autres gouvernements cantonaux. Et ça donne à penser.

L’élu UDC s’est beaucoup profilé sur ces deux thèmes, on verra comment il passe des paroles aux actes, de la dénonciation simpliste au travail de conviction au près des partenaires… Mue heureuse ou déception programmée? Il faut laisser à tout nouvel élu le bénéfice du doute?

La plupart des conseillers d’Etat disent passer « la moitié de leur temps » en conférences intrecantonales, d’envergure romande, latine ou fédérale. Dans le cas d’Oskar Freysinger, cela va faire 2 x 50% (une fois pour la police – la sécurité requière une coordination supara-régionale importante; une fois pour l’école), + les affaires courantes valaisannes, + un cinquième du pouvoir d’influence du Conseil d’Etat, + son mandat de parlementaire fédéral.

Le nouveau ministre risque de se retrouver très vite englouti par la masse de travail et d’obligations (ce qui est peut-être une stratégie de la part de ses collègues pour calmer ses ardeurs, du genre « bosse et tais-toi). D’où la question: pour survivre avec son double mandat et sa double casquette, Oskar Freysinger ne va-t-il pas devoir laisser les clés de la police à son meilleur ennemi Christian Varone?

Deux conseillers d’Etat pour le prix d’un seul? Les Valaisans sont maîtres dans les épilogues improbables… 

Valais: pas de miracle mais quelques espoirs

Au terme du second tour, Oskar Freysinger s’est maintenu en tête de l’élection au Conseil d’Etat valaisan. Depuis 1986, on n’a plus vu un UDC prendre la première place dans un gouvernement romand. A l’époque, c’était le Vaudois Marcel Blanc qui avait coiffé au poteau ses alliés radicaux. A l’époque, le nom de Christoph Blocher était à peine connu, les UDC étaient des agrariens conservateurs, ils ne flirtaient pas avec la xénophobie, ils n’étaient pas anti-européens, car la Communauté européenne ne faisait guère débat pour les Suisses.

Cet exploit signale pour l’enseignant valaisan une obligation de résultats. Ceux qui ont choisi le ministre à la queue de cheval n’on pas voulu seulement exprimer une protestation contre les contrariétés de la vie politique valaisanne (Initiative Weber, LAT), ils veulent que les choses changent. Oskar Freysinger sera-t-il à la hauteur de ces attentes? Il est permis d’en douter, vu son passé de franc tireur, mais le respect des urnes oblige à lui accorder le bénéfice du doute, et à lui souhaiter bonne chance.

Le pire qui peut arriver aux Valaisans qui lui ont fait confiance, c’est d’être déçus une fois encore.

La socialiste Esther Waeber-Kalbermatten ravit la deuxième place, ce qui rassure sur la capacité des Valaisannes à se mobiliser. Un peu snobée par ses collègues durant sa première législature, elle devrait leur inspirer plus de respect, et gagner en autorité.

Les trois PDC ont réussi à se maintenir. Ils doivent une fière chandelle aux erreurs stratégiques des radicaux. La prochaine fois pour sauver leurs peaux, ils se devront de présenter des personnalités plus fortes, et au moins une femme.

Léonard Bender n’a pas accompli de miracle. Il est distancé nettement, ce qui est une consolation. Le pire aurait été de rater le siège pour quelques dizaines de voix. Le Valais devient ainsi le seul canton suisse (avec le demi-canton d’Appenzell Rhodes-Intérieures) à se priver des libéraux-radicaux pour gouverner.

Au-delà des péripéties de la pierre turque de Christian Varone, c’est un signal que le PLR suisse aurait tort de minimiser. Si même en Suisse romande, le PLR marque ainsi le pas, alors le parti suisse est loin de la reconquête des cœurs que Philipp Müller s’est assignée pour tâche.

Léonard Bender a perdu, mais il a dit dans sa courte campagne deux ou trois choses que les élus de ce 17 mars feraient bien de méditer. Il faut mieux soigner les contacts du Valais avec les autres Confédérés. Le repli frileux n’amènera rien de bon au canton, c’est à l’extérieur qu’il faut convaincre. Pour relever les défis, le Valais se doit de moderniser ses institutions, et ne plus se laisser enfermer dans une logique de district, un peu clanique, qui l’empêche de voir et de créer la dynamique d’ensemble.

Enigme valaisanne

A contre-courant. Au terme d’une dimanche de votations fédérales et d’élections cantonales, le Valais apparaît singulièrement à contre-courant des autres cantons. Il est le seul à refuser la LAT, il place en tête du premier tour pour le Conseil d’Etat Oskar Freysinger, un populiste UDC au comportement gouvernemental imprévisible, il réserve un score calamiteux, moins bon qu’il y a quatre ans, au candidat écologiste, alors que la plupart des autres cantons ont ouvert la porte de leur gouvernement aux Verts.

Un mélange de conservatisme, de populisme, d’aveuglement buté et de refus de la modernité.

Ce qui rend le Valais si incompréhensible aux yeux de l’extérieur, c’est peut-être le traumatisme de l’acceptation de l’Initiative Weber, il y a un an. Les autorités, le parti majoritaire PDC en tête, n’a pas su faire barrage au texte sur les résidences secondaires – qui contraint à un changement de modèle de développement économique. En fait, le PDC cantonal n’a pas su défendre les intérêts du Valais. Idem avec la LAT. D’où le score des trois PDC sortants, derrière Feysinger, ils sont incontournables, mais ils ne sont plus des rois.

Parlementaire fédéral, qui prétend d’ailleurs le rester même en cas d’élection au gouvernement, Freysinger se voit exonéré de toute responsabilité dans le fossé qui s’est creusé entre le Berne fédérale et le canton alpin. On se permet toutefois de douter fortement de sa capacité à le combler, même avec une double-casquette, même avec une double légitimité électorale. En bon populiste, Freysinger a fait des promesses qu’il ne pourra pas tenir…

Un mot sur le candidat Christian Varone. Il a fait le plein des voix radicales, ni plus, ni moins, engrangeant sur son nom plus de voix que Claude Roch en 2009, avec une participation supérieure, il est vrai. L’homme a déçu en gérant maladroitement son affaire de pierre turque. Reste à savoir avec qui le PDC préférera gouverner et donc à qui le parti apportera son soutien au second tour? Entre une UDC conquérante et un PLR reconnaissant de sa dette, le choix est celui du déclin ou du sursaut républicain.

Une chose est sûre, une élection est perdue ou gagnée seulement lorsqu’elle est terminée. Rendez-vous dans 2 semaines.

Portrait du conseiller d’Etat idéal

Trois cantons romands vont renouveler leurs autorités. L’occasion de passer en revue les qualités qui font les meilleurs ministres. (cet article date de décembre 2012 *  mais reste valable pour les prochaines échéances cantonales de 2017).

En 2013, trois cantons romands renouvellent leurs autorités: Neuchâtel et le Valais au printemps, Genève cet automne. Au-delà des préférences partisanes, quel est le portrait type du conseiller d’Etat idéal? Comment identifier celle ou celui qui aura la détermination et le charisme d’un Pierre-Yves Maillard, la maîtrise des dossiers et le réseau bernois d’une Isabelle Chassot, la rigueur intellectuelle et l’aisance diplomatique d’un François Longchamp, l’anticipation visionnaire et le courage d’un Jean Studer? Comment savoir si les candidats sont dotés de l’instinct de tueur, ce mélange de cynisme froid et de pragmatisme, sans lequel un politicien ne survit guère à ce niveau-là de responsabilités? Comment éviter les mésaventures type Mark Muller ou Frédéric Hainard?

L’électeur peut commencer par considérer l’âge des prétendants capitaines. Dans la galaxie helvétique des fonctions politiques, le job de conseiller d’Etat est un des plus harassants. Un conseiller fédéral peut déléguer et se préserver, un ministre cantonal est toujours au front. L’heureux élu doit rendre des comptes à ses collègues, à son parti, au Parlement, à la presse, aux citoyens électeurs qu’il a maintes occasions de croiser, il doit dompter son administration, ménager la susceptibilité des communes, se concerter avec ses homologues d’autres cantons, et se pointer à Berne de temps à autre. Dans le genre hommeorchestre, le radical vaudois Pascal Broulis fait figure de modèle.

D’autant qu’un autre ministre romand nous avouait récemment consacrer la moitié de son temps à des séances intercantonales! Un agenda de fou, donc, une pression constante: il faut être dans la plus belle force de l’âge pour les endurer, jouir d’une très solide santé, et pouvoir s’appuyer sur un entourage privé aussi fidèle, serein que gentiment critique. Comptez donc avec une première élection entre 35 et 45 ans, et commencez à réfléchir si le candidat approche la soixantaine.

Faut-il avoir été député au Grand Conseil pour devenir un bon ministre? Rares sont ceux qui n’ont pas passé par le Parlement cantonal. L’étape procure au ministre en puissance la maîtrise des dossiers en cours et le réseau de contacts qui lui sera utile pour convaincre le législatif. Mais ce n’est pas une garantie de succès. Le Vert vaudois François Marthaler était considéré, avant son élection en 2003, comme un des meilleurs députés de sa génération. Il a moins convaincu dans ses habits de ministre. Son prédécesseur, Philippe Biéler, qui n’avait jamais été député, a en revanche laissé un souvenir lumineux.

Come-back. Revenir de Berne alors avec l’aura du politicien d’envergure nationale? Cela a bien marché pour Jean-François Roth (PDC/JU), Jean Studer (PS/NE) ou Jean-Michel Cina (PDC/VS). Mais Christophe Darbellay (PDC/VS) a jusqu’ici buté sur un mur érigé par son propre parti cantonal. Pour les libéraux-radicaux neuchâtelois Frédéric Hainard et Claude Nicati, qui n’étaient pas élus aux Chambres mais fonctionnaires, le come-back cantonal s’est avéré, après de brillantes élections en 2009, bien moins merveilleux qu’escompté. La connaissance des règles du jeu politique, l’observation du rapport de forces entre exécutif et législatif sont des préalables indispensables pour s’élever au rang de ministres efficaces et pas de sympathiques gestionnaires. Naïfs s’abstenir.

Dès lors, le plus chic dans un parcours de ministre, une garantie quasi absolue des succès à venir, demeure d’avoir déjà exercé le job au niveau communal. La socialiste Nuria Gorrite, syndique de Morges, est devenue ainsi au printemps dernier conseillère d’Etat sans coup férir. Le radical genevois Pierre Maudet, élu à la surprise générale en juin, avait opportunément fait ses classes en ville de Genève. Un mandat d’exécutif fournit non seulement l’expérience de conduite et de gestion nécessaire, mais permet de disposer d’un fief électoral fidèle, également lorsqu’il faudra gagner des votations populaires. Deux espoirs de la gauche neuchâteloise, le popiste Denis de la Reussille, maire du Locle, et le socialiste Jean-Nat Karakash, conseiller communal de Val-de-Travers, pourront faire valoir cette carte maîtresse.

En matière d’expérience professionnelle préalable, plus rares sont les ministres qui ont œuvré au sein de l’administration cantonale avant leur élection, mais ils se sont révélés excellents, très solides dans la maîtrise des dossiers: c’est le cas du radical genevois François Longchamp, qui avait été secrétaire général du Département de l’action sociale et de la santé, c’est le cas également de la socialiste vaudoise Anne-Catherine Lyon, qui avait été secrétaire générale du Département de la sécurité et de l’environnement. Jusqu’à sa malheureuse affaire de pierre turque, le libéralradical valaisan Christian Varone pouvait se targuer d’avoir une telle connaissance intime des rouages de l’Etat.

Arracher la victoire. L’époque où les partis étaient des machines à faire élire à peu près n’importe qui est révolue. Le poids électoral supposé ne suffit plus, comme l’a expérimenté la gauche genevoise avec la candidature de la socialiste Anne Emery-Torracinta. Il faut savoir aller «arracher la victoire avec les dents», selon le mot de Pierre Maudet, faire le maximum en termes d’engagement de terrain pour gagner, tel un médecin qui veut sauver une vie, afin de pouvoir se regarder en face – sans regrets – même en cas de défaite. Cette rage de vaincre, ce jusqu’au-boutisme militant quasi désespéré, a manqué aux ministres neuchâtelois qui n’ont pas su faire approuver le Transrun.

L’électeur ne doit pas se fourvoyer: si le CV du candidat compte, devenir un bon ministre est surtout une question de tempérament, dont on peut déjà prendre la mesure au moment de gagner l’investiture du parti. Le pire quand il s’agit de choisir des candidats au Conseil d’Etat, confirme un ministre romand, ce sont les prétendants qui pensent qu’ils ont droit à être investis, «parce qu’il ou elle a bien mérité du parti». Ceux-ci se révèlent par la suite rarement à la hauteur.

En revanche, le culot paie. Ainsi en 2006 la radicale vaudoise Jacqueline de Quattro a imposé sa candidature, soutenue par les femmes. Devant le congrès, elle a magistralement coiffé au poteau un député syndic auquel le poste avait été promis de longue date. Ce genre d’audace signale un caractère qui saura trancher et avancer, un ministre cantonal n’est-il pas voué à être une machine à décider?

De l’ambition clairement assumée, donc, mais le goût de la provocation est-il compatible avec un fauteuil de conseiller d’Etat? Bon pour déranger mais pour gouverner? Les candidatures des deux UDC Yvan Perrin à Neuchâtel et Oskar Freysinger en Valais ravivent le débat. La fonction a le don de dompter les plus fougueux. Voyez la rondeur acquise par le socialiste vaudois Pierre-Yves Maillard. S’il affirme ne rien avoir renié de ses convictions, le président du Conseil d’Etat vaudois est devenu un grand maître du compromis raisonnable. Depuis des mois, Yvan Perrin et Oskar Freysinger s’emploient d’ailleurs soigneusement à gommer leurs aspérités. Habileté tacticienne, sincérité de néoconverti?

Pour trancher, l’électeur est contraint de revenir à des considérations partisanes. Le parti du candidat veut-il marquer des points, doper sa représentation au Grand Conseil, ou participer loyalement aux institutions? Aura-t-il la masse critique pour accompagner son élu pas seulement lors des votes au législatif, mais aussi dans son cheminement de magistrat?

Pour imprimer une politique forte, un ministre doit savoir s’entourer, il doit pouvoir compter sur un appareil partisan critique mais constructif.

Dans le rôle de recruteur et d’accompagnateur, les partis ne se montrent hélas pas toujours à la hauteur. Tout heureux de mettre la main sur un champion, ils font parfois preuve d’une coupable légèreté dans l’examen minutieux des candidatures. Par enthousiasme, ils font taire les rumeurs sur un caractère ou des comportements potentiels facteurs de scandale. Quand ils ne ferment pas tout simplement les yeux sur un manquement à l’éthique. Pas facile pour la présidence d’un parti de regarder un candidat droit dans les yeux et de s’enquérir d’un penchant pour la bouteille, de mœurs donjuanesques, de libertés prises avec le fisc. La pudeur le dispute au respect de la sphère privée. Devant l’appât de la victoire, les scrupules disparaissent.

Sparring-partners. C’est pourquoi, une fois qu’il aura jugé les prétendants, l’électeur serait bien inspiré de se demander si ses favoris sauront trouver leurs marques, s’ils seront capables de s’entendre avec les autres élus.

Dans un collège de cinq ou sept membres, le meilleur, le plus doué des politiciens, n’est rien s’il n’a pas au moins un collègue – si possible de l’autre bord politique – pour lui tenir tête. La preuve par Neuchâtel où l’excellent Jean Studer s’est retrouvé bien seul. Pour que la plus excellente des personnalités brille et engrange des succès, il est vital qu’elle bénéficie de bons sparringpartners dans l’équipe gouvernementale.

QUI EST QUI?

NOUS AVONS SÉLECTIONNÉ UNE DOUZAINE DE POLITICIENS POUR LEURS ÉMINENTES QUALITÉS DE MINISTRE.

1 David Hiller (Verts/GE) pour la vision et la maîtrise des dossiers.

2 Pierre Maudet (PLR/GE), pour la ténacité et la défense des valeurs républicaines.

3 Christophe Darbellay (PDC /VS) pour la beauté de son talent politicien tout terrain.

4 Isabelle Chassot (PDC /FR) pour la maîtrise des dossiers et le réseau bernois.

5 Jean Studer (PS/NE) pour la vision et le courage.

6 Anne-Catherine Lyon (PS/VD) pour la ténacité et la maîtrise des dossiers.

7 Pierre-Yves Maillard (PS/VD), pour la vision, la verve, et l’engagement.

8 Jean-Michel Cina (PDC /VS) pour l’expérience bernoise.

9 François Longchamp (PLR/GE) pour l’aisance diplomatique et la rigueur intellectuelle

10 Nuria Gorrite (PS/VD) pour son souci de convaincre.

11 Pascal Broulis (PLR/VD) pour la maîtrise des dossiers et l’engagement.

12 Jacqueline de Quattro (PLR/VD) pour le courage et la capacité de bien s’entourer.

« DANS LE RÔLE DE RECRUTEUR ET D’ACCOMPAGNATEUR, LES PARTIS NE SE MONTRENT HÉLAS PAS TOUJOURS À LA HAUTEUR. »

* article paru dans L’Hebdo le 20 décembre 2012

Conseil d’Etat: le tournis neuchâtelois

Les Neuchâtelois repensent-ils parfois avec nostalgie à Pierre Dubois? Le socialiste est resté dix-sept ans conseiller d’Etat, de
1980 à 1997. A droite, le libéral Pierre Hirschy a pu afficher 13 ans au compteur. Tempi passati! Depuis une décennie, le ministre neuchâtelois qui tient deux législatures peut s’estimer fortuné. Le carrousel coupe-têtes a commencé en 1993 avec l’indépendant Michel von Wyss, quatre petites années avant d’être remercié par les électeurs.
A la législature suivante, le radical Maurice Jacot s’empêtre dans une affaire, il ne se représente pas en 1997. Dès sa deuxième
législature, la libérale Sylvie Perrinjaquet est priée par son propre camp d’aller se faire voir ailleurs, elle se dirige vers Berne, mais n’y sera pas réélue en 2011. Comme c’est une femme, personne ne s’indigne qu’on gaspille ainsi le personnel politique.
La machine à jeter continue à tourner: en 2009, c’est le Vert Fernand Cuche que les électeurs contraignent à une retraite anticipée.
Le radical Roland Debély déclare aussi forfait. Le parti libéralradical n’en a cure, il aligne trois caïds dont Frédéric Hainard. Le
shérif est vite contraint à la démission, Claude Nicati est mobbé par les siens avec une âpreté inouïe, Philippe Gnaegi apparaissant désormais comme un rescapé. On peut pour chaque épisode argumenter sur des difficultés personnelles de chacun. Il n’empêche que la responsabilité du PLR neuchâtelois, qui accumule les problèmes de casting, est engagée.
Le conseiller national Alain Ribaux est désormais candidat à la candidature pour les élections générales du printemps prochain.
On espère que le soutien de sa formation lui sera acquis de manière plus durable que pour ses prédécesseurs.
A gauche, la manoeuvre sera délicate. Les socialistes se réunissent ce samedi pour arrêter leur stratégie. Les candidats seront choisis en janvier. Le défi pour les roses est d’afficher une liste solide pour reconquérir la majorité au gouvernement. Deux candidats compliquent les calculs: le popiste et maire du Locle Denis de la Reussille et l’UDC Yvan Perrin. Le sentiment que la classe politique cantonale traditionnelle a gravement failli pourrait offrir au conseiller national de la Côte-aux-Fées les portes du château.
Deux remarques. Si personne ne l’érige en enjeu, le gouvernement 2013-2017 pourrait ne compter aucune femme. Enfin, si Neuchâtel est une vraie machine à produire des conseillers fédéraux, celle à fabriquer des ministres cantonaux est en revanche bien en panne sur la durée. La faute à des partis étourdis ou aux électeurs capricieux?