Pourquoi la fête nationale suisse a-t-elle lieu au beau milieu des vacances?

Ose-t-on le dire? Elles n’est pas idéale cette date du 1er août: les gens sont en vacances, certaines communes peinent à organiser une fête nationale digne de ce nom….

Pour le site Bon pour la tête, avec Kevin Crelerot nous avons conçu une petite BD explicative, dont voici le lien:

https://bonpourlatete.com/actuel/dessine-moi-la-politique-suisse-episode-1

 

Brexit: l’Ecosse indépendante et l’Irlande réunifiée?

C’est fou comme l’appartenance à l’Union européenne impacte sur les vieilles frontières intérieures nationales. Une puissance d’aimant, alors que l’on ne cesse de croire l’implosion de l’UE comme imminente.

Aujourd’hui 13 mars, alors que la notification formelle du Brexit se fait attendre, la première ministre d’Ecosse, Nicola Sturgeon, annonce la tenue d’un nouveau référendum d’indépendance. Objectif: se maintenir dans l’Union européenne, et bye bye United Kingdom

La semaine dernière, Gerry Adams, du Sinn Fein, estimait que le Brexit rendait une réunification de toute l’Irlande possible.

A l’échelle de l’histoire, ces possibilités de démantèlement de la Grande-Bretagne sont vertigineuses. Il faut remonter à la dynastie des Tudor, aux guerres entre protestants et catholiques pour en saisir les racines.

Qu’on se le dise: ne plus être européen de passeport effraie beaucoup de Britanniques, et surtout les Ecossais et les Nord-Irlandais. Négociateur du Brexit, Guy Verhofstadt promet de faire tout son possible pour maintenir ce droit acquis – mais la réciprocité (les droits des Européens en Grande-Bretagne) devra être aussi garantie. Territoires, zones économiques, et citoyens pourront-ils divorcer à la carte ? Le Brexit, cette idée si simple que les modalités concrètes n’en ont pas été débattues, sera un casse-tête juridique sans précédent.

En Suisse aussi, le débat de 1992 sur le ralliement à l’Espace économique européen avait révélé un profond fossé (le fameux Roestigraben) entre les parties alémaniques et francophones (le Tessin ayant voté comme la Suisse alémanique et pas comme les Latins). Avant que l’envie de concorde nationale, et le chemin de la prospérité retrouvée grâce à la signature des accords bilatéraux, annulent tout  sentiment sécessionniste  et toute volonté de divorce pour longtemps.

 

Trois ans pour rien

Trois ans après le vote du 9 février 2014 sur l’initiative « contre l’immigration de masse », la Suisse apparaît recroquevillée dans une impasse, en ayant verrouillé elle-même toute issue de secours.

Les outils de pilotage pour savoir où et comment les immigrés prennent – ou prendraient – la place des travailleurs indigènes font toujours défaut. Impossible de se convaincre que l’on maîtrise un tant soit peu les flux migratoires qu’une majorité a souhaité dompter. Le solde migratoire a reculé en 2016 pour la troisième année consécutive, mais c’est comme si personne n’avait rien remarqué, comme si le fait de passer de 80 000 à 60 000 n’était qu’une pure abstraction statistique.

Trois ans après leur courte victoire, les vainqueurs restent toujours aussi frustrés et mécontents. Et toujours aussi incapables de trouver la voie d’un compromis avec les autres forces politiques. Leur impuissance témoigne de la fausseté de leur promesse pendant la campagne: contingenter l’immigration tout en maintenant les autres accords bilatéraux avec l’UE. La vérité est que l’UDC a menti au peuple, mais qu’une certaine culture démocratique molle peine à lui reprocher cet authentique scandale. Pourtant, en démocratie, la victoire donne aux vainqueurs quelques responsabilités et obligations.

La détestation de l’UE est à son comble, elle est devenue le plus petit dénominateur commun entre tous les partis. Certes l’UE n’affiche guère de grandes percées qui la rende follement aimable, elle endure les revers comme le Brexit – ou l’impossibilité de coordonner sa politique d’asile – avec un stoïcisme qui frise le masochisme. Elle reste pourtant notre meilleure option de partenaire diplomatico-commercial. Pour des raisons géographiques, historiques et éthiques. La bonne entente avec l’UE vaut mieux pour un petit pays comme le nôtre que la logique des rapports de force chère à Trump et à Poutine, ou l’illusion de la franche camaraderie chinoise.

Il faudra expliquer un jour comme la Confédération, jadis si pragmatique, s’est retrouvée dans cette impasse, où elle attend que tombe la guillotine des prochaines initiatives de l’UDC, sans même tenter une manoeuvre d’esquive. Une soumission de moutons, le reniement de ses propres valeurs,  un abyssal manque de courage, l’absence de clairvoyance, le mépris de son histoire

Bobos de tous les pays: unissez-vous

À force de me faire traiter de « bobo et de bien pensante, il m’est venu cette réplique : bien-pensants de tous les pays, unissez-vous ! je sens qu’en cette année 2017 trumpienne, on va avoir du boulot. Nous n’avons ni moins de droits – ni plus – de défendre nos convictions. Et d’amener des faits dans les débats où la réalité est travestie. À l’ère de la post vérité, je crois que nous devons opposer l’honnêteté intellectuelle. Face au mépris de l’expertise, nous devons affirmer son utilité critique. L’appel au peuple, c’est bien beau, mais j’ai plus confiance dans la démocratie, toute la démocratie, notamment celle qui garantit aux minorités le respect, et aux individus des droits fondamentaux, inaliénables.

La bien-pensance vaut mieux que la mal-pensance.

La bienveillance vaut mieux que la malveillance.

Que notre identité puise dans les valeurs judéo-chrétiennes et/ou dans celles de la Renaissance, et/ou celles des Lumières, je ne me souviens pas d’un épisode dans l’histoire de l’humanité durant lequel  le mépris et la détestation des autres auraient fait avancer le monde, l’auraient rendu plus intéressant, plus vivable, plus sûr.

Populisme, simplisme, simplets

Très piquante formule d’Erik Orsenna en conversation avec Eric Fottorino dans Le 1 hebdo à propos de la démondialisation comme déni de réalité, paresse, refus de la complexité: « … Les politiques veulent simplifier car on vote pour le simple. Ne parlons pas de populisme mais de simplisme. Bientôt il n’y aura plus que des simplets au pouvoir. »

Je sens que l’on va souvent y penser à partir du 20 janvier. En attendant, la lecture de ce numéro consacré à la fin du monde mondialisé est particulièrement roborative. L’interview du diplomate géographe Michel Foucher « Un monde démondialisé, c’est un monde en guerre » est brillante.

http://le1hebdo.fr/

Ce que vous devriez savoir sur la Paix perpétuelle

Fribourg fête, ce 29 novembre, les 500 ans du traité qui porte son nom et scella la Paix perpétuelle entre le roi de France et les Confédérés. Un accord incroyablement moderne, jusqu’ici éclipsé par la défaite de Marignan. ***

UNE SINGULARITÉ DIPLOMATIQUE

L’histoire européenne regorge de batailles épiques, mais demandez autour de vous d’en citer une, ce sera Marignan 1515. Le plus dissipé des élèves en cours d’histoire s’en souvient. Triomphe de François Ier. Amère défaite pour les Suisses. L’événement a été abondamment commémoré l’an dernier. On sait moins que le souverain français s’empressa de vouloir se réconcilier avec les Confédérés, que toute l’Europe considérait alors comme féroces. L’affaire est bouclée en quelques mois. Le 29 novembre 1516 est signé le Traité de Fribourg, qui scelle la paix perpétuelle entre le royaume de France et les représentants des «ligues des hautes Allemagnes».

Les tentatives de paix perpétuelle ont été nombreuses au cours des siècles, mais presque toutes sont restées vouées à l’échec. La Suisse et la France constituent à cet égard une exception, que les historiens ont tardé à éclairer de leurs lumières. C’est Gérard Larcher, président du Sénat français, qui le soulignait en septembre dernier à Paris lors d’un colloque* d’historiens consacré à ce singulier épisode. Les commémorations de cet automne, assorties de quelques publications (lire encadré), comblent donc une lacune.

Le Traité de Fribourg est à l’origine d’une relation particulière entre les deux pays, tout à fait originale par sa durée à l’échelle du continent. Il a survécu au séisme de la Réforme. Plus d’un siècle avant le Traité de Westphalie (qui met fin aux guerres de religion et instaure un équilibre européen qui perdurera jusqu’à la Révolution française), il sépare le politique du religieux. Dans ce sens, il est un petit chef-d’œuvre de pragmatisme: chacune des parties y trouve son compte. Les Français s’assurent les services de mercenaires valeureux qui ne pourront bénéficier à leurs adversaires; les Suisses, eux, bénéficient de toutes sortes d’avantages commerciaux et une protection militaire en cas d’invasion de leur territoire. Une solution win-win, comme on dit au XXIe siècle.

Plusieurs fois renouvelée, cette alliance est d’une grande modernité: elle développe des clauses d’arbitrage en cas de conflit, dans lesquelles les historiens voient les prémices du droit international.

MOURIR POUR UN SOUVERAIN ÉTRANGER

Pour certains, Marignan marque le début de la neutralité suisse: plus question d’aller guerroyer hors des frontières, c’est trop coûteux en vies humaines. Le nombre de mercenaires enrôlés sous les bannières étrangères oblige à corriger cette perspective de repli intérieur absolu. Du XVIe au milieu du XIXe siècle, près de deux millions de Suisses servirent à l’étranger, dont un million en France, rappellent Gérard Miège et Alain-Jacques Tornare dans Suisse et France-Cinq cents ans de Paix perpétuelle 1516-2016. Cette émigration représenta environ 10% des jeunes âgés de 15 à 25 ans.

Aux yeux des Européens de la Renaissance, la Suisse apparaît comme une «nation méchante», alors qu’elle est déjà aussi marchande, raconte Amable Sablon du Corail, conservateur en chef du patrimoine aux Archives nationales, à Paris. Cette réputation de férocité doit beaucoup à une manière singulière de combattre. L’historien note un lien entre liberté et violence. Dans un monde de coutumes, les libertés se conquièrent aux dépens des autres. Pour s’imposer, il faut intimider.

Autre facteur déterminant, les villes helvétiques en quête d’autonomie disposent de peu de moyens par rapport aux cités italiennes, par exemple. Elles sont obligées de maintenir la milice communale, une tradition moyenâgeuse fondée sur les liens familiaux et de proximité. Les troupes ne se disloquent pas, elles restent très soudées face au feu ennemi, ce qui impressionne, et fait parfois la différence sur le champ de bataille.

Après Marignan, les Suisses renoncent surtout à leurs ambitions territoriales et collectives. Il leur faudra attendre trois siècles et demi pour que leur veine pacifiste s’illustre en créant la Croix-Rouge, et quelques décennies supplémentaires pour s’essayer aux bons offices.

Il faut aussi se demander pourquoi le roi de France et d’autres suzerains se sont tant intéressés à cette main-d’œuvre extérieure. Au XVIe siècle, après les ravages de la peste, les salaires sont historiquement élevés. L’entretien d’une armée permanente se révèle trop coûteux. Le recrutement de mercenaires est plus économique: on les convoque, on les licencie selon les besoins. Du travail sur appel, en quelque sorte.

Mais le roi de France, qui guerroie beaucoup, ne paie pas toujours rubis sur l’ongle. Entre créanciers et débiteurs, les tensions sont multiples et nourrissent d’âpres échanges diplomatiques, notamment lors des renouvellements de l’alliance. Pour que les troupes suisses impayées restent disponibles, les successeurs de François Ier développeront un système de pensions, qui fortifie l’interdépendance entre les deux parties.

Malgré ces aléas, les liens entre la couronne de France et les troupes suisses, attachées à la garde personnelle du roi à Versailles, sont intenses: ce sont les liens du sang versé. Ce dévouement culminera avec le massacre des Tuileries, le 10 août 1792, où 300 soldats perdent la vie pour protéger, en vain, Louis XVI et sa famille de la fureur des révolutionnaires.

BOIRE EN SUISSE ET AUTRES PRIVILÈGES

Si l’accord de Fribourg définit les relations militaires entre le royaume de France et les cantons, il précise aussi toutes sortes d’avantages commerciaux. Une sorte de libre circulation des biens et des personnes: les confédérés sont exonérés de taxes pour eux mêmes et leurs marchandises. Ce traitement préférentiel (les Français ne bénéficient pas de la réciprocité) fera l’objet de contestation, y compris par les ministres des rois soucieux de remplir les caisses, mais il ne sera pas aboli.

Pour le prix de leur sang, les Suisses bénéficient également d’importations de sel, nécessaires à la fabrication du fromage et à la prospérité de leur propre commerce.

Surtout, les soldats suisses sont mieux payés que les Français, leur solde est au moins une fois et demie plus élevée, ils sont jalousés. Pour éviter les rixes dans les tavernes, on leur aménage alors leur propre auberge dans les casernes, d’où l’expression boire en Suisse, c’est-à-dire seul, à l’écart.

Parmi les contreparties offertes aux Confédérés par le roi de France pour leurs précieux services, il faut mentionner les pensions dont jouissent, au fil des générations, les familles patriciennes qui commandent les régiments, et même des bourses d’études pour les plus jeunes. Un système qui n’échappe pas au clientélisme.

SE MONTRER DIVISÉS POUR TEMPORISER

L’histoire de l’alliance française au cours des siècles montre des cantons souvent divisés mais aussi habiles à défendre leurs intérêts. Pour les rallier à leurs vues, les diplomates français envoyés par les rois successifs doivent déployer des trésors de patience. Il faut souvent les convaincre un à un, donc promettre des pensions ou le paiement imminent de celles déjà promises. Il faut aussi supporter que certains cantons, notamment réformés, fassent quelques infidélités, en vendant leurs troupes à d’autres suzerains. Les périodes de tension sont nombreuses, mais elles ne conduisent jamais à la rupture.

L’image de protectorat français sur la Confédération doit être nuancée, souligne Alexandre Dafflon, directeur des Archives de l’Etat de Fribourg. Les autres puissances européennes (Espagne, Empire) entretiennent des partis rivaux.

Installés à Soleure, une petite cité proche de la frontière, bien située par rapport à Baden (siège de la Diète) et à la principauté de Neuchâtel (alors en mains d’une famille liée à la couronne de France), les ambassadeurs du roi de France ont beau se moquer de la balourdise des Suisses dans leurs rapports, ils les traitent avec d’infinies précautions. Avec Venise, Londres et Constantinople, Soleure est une des premières ambassades permanentes décidées par François Ier.

De par sa diversité religieuse, de par son fonctionnement républicain, la Confédération décontenance les observateurs français, explique Olivier Christin, directeur de l’Institut d’histoire de l’Université de Neuchâtel: un Etat peut donc se maintenir sans unité religieuse?

La Suisse est perçue comme un lieu de compromis boiteux, de dissensions, dont émerge péniblement un consensus. Comme si les Confédérés inventaient déjà l’art de temporiser avec les autres Etats au nom de leurs particularismes. Une posture qui agace aujourd’hui encore les diplomates étrangers.

Ce qui est sûr, c’est que le Traité de Fribourg n’est pas qu’un parchemin, il est l’indice que notre pays, il y a cinq cents ans déjà, était impliqué dans l’équilibre européen. Lentement émancipée de l’empire habsbourgeois, joliment dépendante de la France, mais sachant monnayer ses services, la Confédération édifie, mine de rien, un Etat multiculturel au cœur du continent, observe le professeur Thomas Maissen, directeur de l’Institut historique allemand de Paris. Cette hétérogénéité, bénie de longue date par ses voisins, lui a permis de résister aux pulsions ethnonationalistes du XXe siècle.

L’étude de toutes les implications de l’alliance française, scellée à Fribourg il y a cinq cents ans, ne fait que commencer. Elle ouvre de riches perspectives pour mieux comprendre ce qui a réellement forgé l’histoire de la Suisse.

*** Article paru dans L’Hebdo le 24 novembre 2016

* Les historiens cités se sont exprimés lors d’un colloque au Palais du Luxembourg à Paris, le 27 septembre dernier.

«Le Traité de Fribourg est l’indice que notre pays, il y a cinq cents ans déjà, était impliqué dans l’équilibre européen.»

POUR EN SAVOIR PLUS

– Gérard Miège et Alain Jacques Tornare, «France et Suisse – Cinq cents ans de Paix perpétuelle 1516-2016», Ed. Cabédita. Indispensable pour comprendre l’origine et le développement de l’alliance française.

– Guillaume Poisson, «18 novembre 1663 – Louis XIV et les cantons suisses», coll. Les grandes dates, Le savoir suisse. Centré sur le fastueux renouvellement de l’alliance, éclaire sur les liens militaires, politiques et économiques.

– A paraître l’an prochain: les actes du colloque de Paris et ceux du colloque de Fribourg, qui se tiendra le 30 novembre.

– Pour célébrer cet anniversaire, le Centre d’études européennes de l’Université de Fribourg organise, du 27 novembre au 1er décembre, une Rencontre européenne étudiante ayant pour thème la paix en Europe aujourd’hui.

– Plus de renseignements sur l’ensemble des événements liés à cette commémoration sur: www.fr.ch/aef/fr/pub/paix-perpetuelle-de-1516/ journee-officielle.htm

Alain Berset: «Les institutions ne tombent pas du ciel, elles sont le produit d’une histoire»

Interview. Le conseiller fédéral Alain Berset explique pourquoi la Suisse tient à célébrer les 500 ans de la Paix perpétuelle avec la France, un épisode crucial mais méconnu. ***

Le 27 septembre prochain, le conseiller fédéral Alain Berset se rendra à Paris pour participer, au Sénat, à un colloque sur les 500 ans de la Paix perpétuelle signée en 1516 entre les Confédérés et le royaume de France. Un épisode méconnu de l’histoire suisse, mais crucial. L’accord, qui faisait suite à la défaite de Marignan, comprenait des dispositions militaires, les conditions du mercenariat et des avantages économiques. Il marque le début du glissement de l’ancienne Confédération de la sphère d’influence du Saint Empire romain germanique dans l’orbite française. Le chef du Département fédéral de l’intérieur explique pourquoi il a tenu à participer à cette commémoration. Le socialiste fribourgeois s’exprime aussi sur le rapport qu’il entretient avec l’histoire.

Quel est votre rapport de politicien, de membre d’un exécutif, à l’histoire?

J’ai toujours eu un intérêt personnel pour l’histoire, et pour l’histoire suisse en particulier. Plus on remonte dans le temps, plus celle-ci repose sur des éléments mythiques, quasiment mythologiques. Je me suis d’abord intéressé aux débuts: la situation des Helvètes sur le Plateau. Ils partent et rencontrent César, qui les contraint à revenir en arrière. Plus généralement, si l’on regarde les sept cents à huit cents dernières années, il y a des événements dont on parle beaucoup et qui suscitent toutes sortes de débats, et d’autres méconnus. Il existe un lien fort entre politique et histoire. Depuis cinq ans que je suis au Conseil fédéral, je le mesure bien. Les institutions ne tombent pas du ciel, elles sont le produit d’une histoire.

Pourquoi célébrer les 500 ans de la Paix perpétuelle entre l’ancienne Confédération et le royaume de France, un épisode largement méconnu du grand public?

L’an dernier, je me suis intéressé à Marignan, j’ai beaucoup lu sur cette période, j’ai rencontré des historiens. Les batailles qui jalonnent notre histoire sont captivantes, mais ce qui l’est encore plus, c’est de savoir ce que cela a donné. La Paix perpétuelle avec la France est une conséquence directe de Marignan. Vous avez raison de souligner que cet épisode est méconnu. Pourtant, il a une influence énorme sur le développement de la Suisse au cœur du continent européen. La Paix perpétuelle scelle nos relations avec les grandes puissances. C’est très productif, à mon sens, de revenir à ces événements, de les analyser, de voir ce qu’ils ont amené de positif ou de négatif. Il ne faut pas comparer ce qui n’est pas comparable, c’était une autre période que la nôtre, mais cela nous donne un éclairage sur la situation actuelle.

Quelle est la signification, pour vous, de cet accord?

En Suisse comme en France, on est assez peu conscients de l’importance de cet accord, alors qu’il a des conséquences aujourd’hui encore. Comment expliquer, sinon, que de longue date la première communauté française hors de France soit en Suisse, et inversement que les Suisses soient si nombreux à Paris? Même s’ils ont parfois tendance à ne pas vouloir trop en parler, cela montre aussi à quel point la Suisse est importante pour les Français.

1516 marque aussi le début du glissement de l’ancienne Confédération du Saint Empire dans l’orbite française, que vous inspire ce changement d’influence?

La Suisse a toujours été politiquement au cœur de la discussion européenne. Grâce à ses voies de communication, elle a été un endroit où les grandes puissances continentales se rencontraient, ou pas. Ce glissement d’une aire d’influence à l’autre nous rappelle que nous avons toujours mené une politique d’intérêts, il ne faut pas avoir peur de le dire. Géographiquement au centre du continent, on n’a jamais essayé de jouer au plus fort ou contre les plus forts. On s’est comportés de manière flexible, en concluant des arrangements qui servaient nos intérêts militaires et économiques.

L’accord a été renouvelé plusieurs fois. Comment expliquer cette pérennité, malgré les dissensions entre Confédérés sur son application?

Aussi rapidement après Marignan, ce n’était pas évident de trouver un accord qui garantisse une aussi longue période de paix. Je crois même qu’il n’a jamais formellement été annulé. Mais il a été appliqué de manière flexible; cela montre l’intelligence de ceux qui nous ont précédés aux affaires: ils étaient très pragmatiques.

Quel regard portez-vous sur le mercenariat scellé par cet accord?

Il faut se garder de tout anachronisme dans l’évaluation. Le mercenariat faisait partie des habitudes. Il est passionnant de voir à quel point ces échanges étaient denses. Comme Fribourgeois, j’ai parcouru les archives. Il y a des récits incroyables liés au mercenariat: des membres du gouvernement de l’époque sont partis guerroyer en France aux côtés du roi, duquel ils recevaient toutes sortes d’instructions militaires extrêmement précises.

…sans parler de l’apport économique. Ce mercenariat ne nous rappelle-t-il pas que, jadis, ce furent les Suisses qui ont eu besoin d’émigrer?

Je ne vois pas tout à fait les choses ainsi. Le fait que la Suisse soit un pays d’émigration a été une constante de notre histoire jusque vers 1880. Il y a vingt ans, j’ai passé du temps au Brésil, où j’ai visité Nova Friburgo, symbole de cette émigration causée par les famines et les disettes. Mais je ne considère pas le mercenariat avec la France sous l’angle de l’émigration économique: oui, pour certains soldats, c’était un travail, ils touchaient une solde dont leur famille vivait, mais la plupart revenaient. Je préfère souligner ce que le mercenariat a apporté en termes d’échanges culturels. Tous ceux qui partaient, voyageaient, s’ouvraient sur le plan européen à d’autres réalités. Cela a façonné notre pays.

Les Suisses n’ont-ils pas aussi oublié le rôle de médiateur que l’ambassadeur de France a joué auprès des Confédérés?

Si on lit les discussions entre Napoléon et les Suisses au moment de l’Acte de médiation, en 1803, on constate à quel point il était un fin expert du pays. Les Français connaissaient bien la Suisse, et tel n’aurait pas été le cas s’il n’y avait pas eu cette longue histoire de trois siècles d’échanges soutenus depuis la signature de la Paix perpétuelle. En Suisse romande, on n’ignore pas le rôle crucial joué par Napoléon dans la période qui va de 1798 à 1848, avec la fin de l’Ancien Régime et la création d’une République qui met à égalité tous les cantons. Mais, lors du débat autour de Marignan, j’ai remarqué que l’appréhension du rôle de la France dans l’histoire de la Suisse et de la mise en place des institutions modernes n’est pas du tout thématisée en Suisse alémanique. Dans le débat public et populaire, il est difficile d’amener le rôle de la France, de Napoléon et des pressions extérieures.

C’est-à-dire?

La Suisse a toujours été extrêmement ouverte; certains n’aiment pas qu’on le dise, mais c’est indéniable. Cela a commencé par les Helvètes que j’évoquais au début de notre entretien, qui se montrent très mobiles. Le choc de 1798 est emblématique de ces grands mouvements internationaux qui influencent régulièrement la Suisse. Sans la Révolution de 1789, pas de chute de l’ancienne Confédération en 1798. Sans les soubresauts suivants, on n’a pas 1848 et la naissance de la Suisse moderne. Deux mots encore sur Napoléon: pour établir l’ordre des cantons dans la Constitution helvétique, il dessine une spirale et les cite dans l’ordre géographique dans lequel ils y apparaissent. Qu’est-ce que cela signifie? Il n’y a plus de hiérarchie historique, les premiers, les suzerains, et ceux qui viennent après, les bailliages. On choisit une forme, une sorte de hasard, pour expliquer que tous les cantons sont égaux.

Revenons, pour conclure, aux liens entre histoire et politique. N’assiste-t-on pas à une instrumentalisation de l’histoire?

Je le répète: les institutions ne flottent pas dans l’air, on doit être conscients de leurs origines.

J’aimerais vous citer encore deux exemples. D’abord le développement du droit d’initiative à partir de 1891. Personne ne s’est réveillé un matin en disant: «Tiens, on va instaurer un droit d’initiative.» C’est le fruit d’un problème que nous avons eu avec la révision de la Constitution en 1872-1874: avec un Parti radical alors dominant, on s’est rendu compte que, pour renforcer l’intégration et la cohésion du pays, il fallait trouver un moyen d’expression pour les idées minoritaires. Autre exemple de développement de nos institutions lié à l’histoire politique et sociale: l’introduction de la proportionnelle intégrale au Conseil national en 1919, qui suit d’une année la grève générale. Cela va ouvrir le chemin à un Conseil fédéral composé de toutes les principales forces politiques. Je vois un lien fort entre 1919 et l’arrivée du premier socialiste au gouvernement, en 1943.

Mais quid du risque d’instrumentalisation?

On l’a vu avec Marignan, le risque existe d’avoir dans le champ politique une instrumentalisation de l’histoire, d’interpréter comme cela nous arrange les événements du passé pour justifier une situation actuelle. L’analyse et l’interprétation de l’histoire doivent être laissées aux historiens. Ensuite, on doit pouvoir débattre de leurs conclusions. C’est plutôt sain, surtout dans un pays aussi diversifié que le nôtre. Dans d’autres pays autour de nous, plus unitaires, la discussion sur l’histoire n’est pas aussi vive. C’est l’une de nos forces que d’oser la confrontation avec un passé complexe. On trouve beaucoup d’exemples chez nos voisins de tabous absolus. En Suisse, nous n’avons pas de tabous, même s’il y a des points sur lesquels on ne s’accorde pas.

*** Interview parue dans L’Hebdo le 15 septembre 2016 

RENOUVELLEMENT

Le traité de Fribourg, plus connu sous le nom de Paix perpétuelle, entre les cantons suisses et François Ier est signé à Fribourg le 29 novembre 1516. Il a été ratifié en 1521 et maintes fois renouvelé, notamment le 18 novembre 1663 en la cathédrale Notre-Dame-de-Paris. Cette tapisserie monumentale, dont Louis XIV, le Roi-Soleil, est l’élément central, orne les murs de l’ambassade de Suisse à Paris.

«La Suisse a toujours été politiquement au cœur de la discussion européenne.»

ALAIN BERSET, conseiller fédéral

«Lors du débat autour de Marignan, j’ai remarqué que l’appréhension du rôle de la France dans l’histoire de la Suisse et de la mise en place des institutions modernes n’est pas du tout thématisée en Suisse alémanique.»

ALAIN BERSET, conseiller fédéral

POUR EN SAVOIR PLUS

Vient de paraître, aux Editions Cabédita, «Suisse et France – Cinq cents ans de Paix perpétuelle 1516-2016». Par Gérard Miège et Alain-Jacques Tornare.

A lire aussi la monographie de l’ancien ambassadeur de Suisse à Paris, Jean-Jacques de Dardel, «1663: le renouvellement de l’alliance avec le roi de France. Histoire et tapisserie», aux Editions Labor et Fides.

Initiative de mise en oeuvre: une campagne si difficile

La campagne contre l’initiative « pour le renvoi effectif des criminels étrangers » est difficile. Les opposants au texte de mise en œuvre proposé par l’UDC passent dans les débats pour de gros naïfs irresponsables « qui défendent les criminels étrangers ».  

Alors, précisons : les gens qui commettent des délits continueront à être punis selon le droit en vigueur. L’initiative ne change rien à cela. Ce dont il est question, c’est de savoir ce que l’on fait d’eux une fois qu’ils ont purgé leur peine.

Un criminel étranger venu en Suisse pour commettre un forfait, et qui ne disposait donc pas d’un titre de séjour, est aujourd’hui déjà expulsé, après avoir été emprisonné. L’initiative ne change rien à cette règle.

Le texte de l’UDC veut créer un automatisme, il récuse le rôle du juge chargé d’examiner si on va expulser un étranger habitant légalement en Suisse une fois qu’il s’est acquitté de  sa peine, ou pas. La bataille des chiffres fait rage : 3900 étrangers seraient expulsés selon la loi d’application votée par le Parlement ou 10 000 selon l’initiative. Il est douteux de prétendre que dans 6100 cas, les juges se montreront trop tendres. Laissons les faire leur boulot en conscience !

L’attitude de l’UDC face aux juges suisses étonne. Ce parti qui estime qu’il faut récuser toute intervention des « juges étrangers » ne fait pas non plus confiance aux magistrats suisses pour examiner l’opportunité d’expulser un délinquant.

Ne pas se fier aux juges pour appliquer nos lois n’est pas anodin.

Ce qui distingue une dictature d’une démocratie, c’est justement le recours possible aux juges.

Là encore, la position de l’UDC apparaît paradoxale. Dans son dernier discours à l’Albisguetli, Christoph Blocher n’a pas hésité à prétendre que « la Suisse marche vers la dictature ».

Tous les exemples historiques montrent que l’on « marche vers la dictature » quand on s’en prend aux pouvoirs du parlement et à l’intervention des juges. Avec le pouvoir exécutif, ces deux piliers constituent dans nos démocraties un équilibre des pouvoirs, qui se contrôlent et se limitent mutuellement. Les abus commencent quand le parlement et les juges n’ont plus leur mot à dire, et que le couperet de la loi s’abat automatiquement sans la moindre possibilité de recours.

On redoute ces temps-ci beaucoup l’expansion du terrorisme. Les enquêtes menées sur le parcours de vie de ceux qui sèment la terreur montrent souvent que leur rage nihiliste s’est nourrie d’un sentiment d’injustice. Rendre la justice correctement et pas à la va vite est donc un impératif sécuritaire. Deux millions d’étrangers vivent chez nous, dont beaucoup sont nés en Suisse. Veut-on vraiment nourrir leur sentiment d’injustice, deux poids deux mesures, en les expulsant automatiquement vers leur pays d’origine biologique alors que leurs amis suisses, auteurs des même forfaits, seraient considérés comme ayant payés leurs detttes à la société après avoir été condamnés ? Sous cet angle, l’initiative de l’UDC est une vraie bombe à retardement pour notre sécurité.

* texte paru en italien dans Il Caffè

Ce que la Suisse doit à la migration

L’hiver dernier, j’ai été sollicitée pour donner une conférence sur la migration. J’en publie ci-dessous le contenu. Le titre pourrait en être « pour une autre histoire de la Suisse », ou « l’histoire de la Suisse est celle d’une immigration réussie ». J’ai finalement choisi « Ce que la Suisse doit à la migration », qui comprend notre passé d’émigrés et le présent des immigrés. 

Je publie ce texte pour le 1er août, ma manière à moi de célébrer la fête nationale et de plaider pour une idée qui m’est chère: il existe un musée des Suisses de l’étranger, qui retrace l’histoire des Suisses migrants, j’aimerais qu’on le prolonge avec l’histoire de ceux qui sont venus chez nous, les vagues successives d’immigrés qui nous ont enrichit aux XX et XXI ème siècles.

Nous, les Suisses, étions des émigrés, nous sommes devenus une terre d’immigration. C’est une histoire formidable dont nous devons être fiers. 

Le sujet de la migration est un thème délicat. Les attentats à Paris en début d’année nous ont montré à quel point et avec un haut degré d’horreur que la cohabitation entre les cultures ne va pas de soi.

Ces chocs culturels, sociaux, politiques et économiques, ces chocs majeurs qui ébranlent nos sociétés et nos démocraties, dans leurs fondements et dans leur fonctionnement, ont pour origine les phénomènes migratoires. La colonisation qui a marié par dessus la Méditerranée les destins des peuples français et maghrébins était aussi un phénomène migratoire.

C’est une des thèses, ou hypothèses que je souhaite développer devant vous : on ne peut se faire une juste idée des migrations actuelles sans plonger dans l’histoire.

Je ne vous parlerai pas de la France, mais bien de la Suisse, qui est une terre d’immigration qui s’ignore ou ne s’assume pas.

On a l’habitude de considérer l’histoire de la Suisse comme celle d’un petit noyau de cantons farouchement indépendants et qui, à la fin du XIII ème siècle, prennent leur distance par rapport au pouvoir impérial, celui du Saint-Empire romain-germanique. La suite ne serait d’ailleurs qu’une méfiance grandissante envers les puissances, très vite assortie de neutralité : ne vous mêlez pas de nos affaires, nous ne nous mêlons pas des vôtres.

Telle serait la singulière trajectoire de la Confédération de 1291 à nos jours.

Tout cela n’est pas entièrement faux, mais tout cela est loin d’être vrai.

D’abord les mythes du Pacte des trois Suisses en 1291 et de la neutralité sont des constructions du XIXème siècle, élaborées pour asseoir la légitimité de la Suisse moderne fondée en 1848, tant sur le plan interne, qu’externe.

Surtout, j’aimerais revenir sur ce qui se trame au Gothard, au cœur des Alpes dès le Moyen-Age, et vous en donner une autre lecture.

Entre l’Allemagne et l’Italie, entre le Nord et le Sud du Continent, le Gothard est au Moyen-Age un des meilleurs points de passages pour le commerce, surtout un des plus rapides, pratiquement en ligne droite. C’est d’ailleurs toujours le cas.

Les Confédérés qui décident de prendre leur distance par rapport au pouvoir impérial sont donc des personnes qui vivent de ce commerce, des taxes qu’ils prélèvent, des services qu’ils louent aux marchands. Leur volonté d’indépendance est peut-être moins politique qu’économique : gardez les richesses là où elles sont captées.

Notez que l’émancipation par rapport au pouvoir impérial n’est pas qu’une lubie de montagnards, dans la péninsule italienne, nombre de villes souhaitent elles aussi jouir de libertés communales, et s’affranchir de la férule de leurs seigneurs. Le mouvement des Suisses n’est pas si singulier que cela.

La Confédération naît donc sur un axe commercial, et va s’attacher à grandir dans cette logique : d’abord Lucerne à l’autre bout du lac, puis Zurich, autre pôle économique, puis les régions adjacentes, par cercles concentriques jusqu’à prendre en 1815 ses contours actuels.

La Suisse croît, de quoi vit-elle ? La Suisse est pauvre, malgré ses négociants et les embryons d’activités industrielles, elle vit des produits de son agriculture et exporte massivement sa main d’œuvre : dès Marignan 1515, les Suisses renoncent à faire la guerre, mais ils loueront leurs services de mercenaires.

Il faut relire l’histoire de nos cantons, mais aussi la littérature. Pour ceux qui ne possèdent ni terres, ni commerces, la seule issue c’est d’aller travailler ailleurs comme soldats, mais aussi comme domestiques. Dans le langage courant à Paris dès le XVII ème siècle, mais on le lit aussi chez Balzac, un Suisse est un portier, un gardien d’immeuble.

L’industrie notamment horlogère mais aussi textiles se développera avec l’arrivée des réfugiés huguenots après la Révocation de l’Edit de Nantes.

Cet épisode, comme d’autres, illustre la profonde imbrication de la Suisse dans l’histoire de France. La petite Confédération est une zone tampon entre le Royaume et l’empire des Habsbourg. L’ambassadeur de France au près des Confédérés règle les capitulations, les contingents de mercenaires, mais joue aussi les arbitres entre les cantons.

L’influence française est en Suisse au XVIII ème siècle comme en Europe considérable. Les idées révolutionnaires seront amenées chez nous par des soldats de retour au pays, même si d’autres troupes se feront massacrer aux Tuileries par loyauté envers Louis XVI.

Mais revenons à l’immigration. A l’évidence, la Suisse a été longtemps une terre d’émigrés. Au XIX ème siècle, beaucoup sont partis en Amérique du Nord, en Amérique du Sud. Pas de colonisation, mais un exode de nos campagnes.

Le mouvement s’inverse au tournant du XXème siècle. La Suisse fondée par les radicaux en 1848 devient libérale et prospère, elle s’équipe, procède à de grands travaux, notamment pour améliorer la traversée des Alpes, Gothard, Simplon,… de la main d’œuvre étrangère est requise.

A l’aube de la première guerre mondiale, la Suisse compte 15% d’étrangers. Ce qui est considérable pour l’époque. A noter qu’à cette époque, le travail de frontaliers est déjà courant dans la région de Genève.

Comme on le sait, la grande guerre marque une forte rupture dans l’histoire : finie la Belle époque, l’insouciance, le passage des frontières sans passeport.

La Suisse sort de la première guerre mondiale certes moins traumatisée que les pays qui ont connu des combats, mais elle ne comprend pas elle-même très bien comment elle a pu y échapper. Elle s’est divisée entre francophiles et germanophiles. S’est révélé un fossé entre Alémaniques et Romands, une ligne de partage émotionnelle dans la relation au monde et aux pays voisins qui va durablement influencer son destin.

Les Romands sont du côté des vainqueurs, les Alémaniques, qui avaient cru à la suprématie de Guilaume II, du côté des perdants. Grâce au président Wilson, et à l’action humanitaire de Gustave Ador avec le CICR, Genève est choisie pour accueillir le siège de la Société des Nations.

Protestantisme, empreinte des huguenots, création et développement du CICR et SDN constituent trois marqueurs de l’identité romande caractérisée par son ouverture au monde et aux étrangers.

C’est dans l’entre deux guerres, alors que l’on craint aussi les retombées de la Révolution bolchévique, qu’apparaît en Suisse alémanique un mot intraduisible : l’ Überfremdung, la surpopulation étrangère. On se dote d’une loi sur les étrangers restrictive.

L’immigration ne recommence à croître qu’à partir des années cinquante pour s’envoler et atteindre aujourd’hui 23,8%. Toutes les initiatives prises pour limiter la main d’œuvre étrangère ont échoué. La seule mesure qui fasse régresser la part des étrangers dans la population s’appelle crise économique. La croissance ou la récession, c’est le seul vrai régulateur de l’immigration. On n’accourt pas dans un pays pauvre.

Le sentiment que la Suisse est envahie prévaut depuis plus de 40 ans. On a calculé que dans les années 1960, 1 million d’Italiens sont venus.

Même si les initiatives Schwarzenbach pour stopper l’Überfremdung ont échoué, elles ont crée un climat d’hostilité aux immigrés qui a empêché la Suisse de réfléchir sereinement à sa politique de naturalisation.

J’aimerais que l’on procède en Suisse à une vaste analyse de l’ADN de la population, on verrait que la plupart des Suisses ont des origines françaises, allemandes, italiennes, et que les Helvètes qui n’auraient que des gênes des Waldstaetten sont une minorité.

En matière de naturalisation, nous vivons une absurdité totale : nous ne donnons pas la nationalité suisse à des enfants d’immigrés de la troisième génération, nés ici, dont donc les grand-parents ont immigré, par contre nous la reconnaissons à des descendants de compatriotes établis en France, en Amérique, trois quatre ou cinq générations après.

J’ai assisté au Congrès des Suisses de l’étranger à une discussion sur l’opportunité d’accepter comme langue d’échange l’anglais. Mesure refusée. De jeunes Suisso-Américains ont le passeport suisse, de jeunes Italiens, Espagnols, Portugais nés en Suisse, qui parlent parfois mal leur langue maternelle, ne connaissent leurs pays d’origine que pendant les vacances, n’ont pas le passeport rouge à croix blanche.

La Suisse qui s’effraie de son taux d’étrangers, officiellement élevé en comparaison internationale, se crée des étrangers, alimente un problème qu’elle pourrait facilement résoudre. 360 000 « étrangers » sont nés en Suisse.

Je suis récemment allée voir les chiffres. Un demi-million de nos «étrangers» résident chez nous depuis plus de quinze ans, alors que l’on s’est écharpé au Parlement pour savoir s’il fallait 10 ou 12 ans de résidence pour déposer une requête de naturalisation. Pas loin de 200 000 sont là depuis plus de trente ans.

Si l’on décidait de donner le droit du sol et un passeport rouge à des gens qui sont là depuis trois décennies, on couperait en deux le nombre d’étrangers. On reviendrait à 10 à 12% d’immigrés un taux socialement et culturellement plus supportable.

La Suisse au cœur de l’Europe est une nation de trois cultures, même quatre dit-on avec le romanche, elle peine à reconnaître qu’elle l’est aussi démographiquement.

Ce refus de se voir fruit de l’immigration, ce sentiment d’être envahie, nourrit également à mon sens sa méfiance envers la construction européenne, et ses difficultés à s’adapter à la nouvelle donne internationale, post chute du Mur de Berlin.

La Suisse se raconte des histoires à elle-même, celle d’un petit pays replié sur lui-même pour son bien, alors que toute sa richesse, hormis l’or bleu de ses barrages, vient de ses échanges avec les pays étrangers, et de ses exportations.

Notre économie, nos instituts académiques et de recherche sont de longue date dépendants des étrangers. Antonio Loprieno est un égyptologue italien à la tête de la Conférence des recteurs des universités suisses. La Britannique Sarah Springmann est rectrice de l’EPFZ.

Nous devrions d’autant plus être sereins par rapport à nos étrangers que l’intégration s’est plutôt bien faite chez nous : par le travail, les syndicats, les clubs sportifs, l’école… et les histoires d’amour. Seul 1 mariage sur 3 implique 2 Suisses, le second se fait entre 1 étranger et 1 Confédéré, le troisième entre deux étrangers.

Maintes analyses de votation l’ont démontré : plus il y a d’étrangers dans un canton, plus les citoyens de celui-ci votent en faveur des étrangers, de la libre-circulation des personnes, des accords avec l’Union européenne,…

Les votes anti-étrangers sont le fait de régions où il n’y a pas ou très peu. Ils ressortent donc du fantasme, de la peur identitaire.

La question de l’immigration en Suisse est aussi impactée par le débat sur les réfugiés. Là aussi, notre pays, jadis généreux dans son accueil, les huguenots au XVII ème siècle, les Républicains et les Révolutionnaires aux XIXème, les Hongrois, les Tchécoslovaques, les Vietnamiens au XXème, est devenu paranoïaque.

La problématique est européenne, régie par les accords de Dublin. Là aussi, l’aggiornamento ne s’est pas fait, là aussi, nous devrions faire confiance à notre expérience et à notre histoire. Il ne faut pas redouter d’accueillir des réfugiés qui à titre humanitaire méritent au moins une protection temporaire. Il ne faut plus à mon sens considérer le statut de réfugié comme un droit à vie. Même Soljenitsyne, prototype du réfugié politique, a fini par rentrer chez lui, dans son pays d’origine.

Il faut en revanche leur demander de travailler, de contribuer au bien être de la société qui les accueille, afin de financer les frais d’entretien, mais aussi économiser de l’argent leur permettant de rentrer chez eux lorsque la paix y sera rétablie.

Les Suisses qui se sentent assiégés, pris d’assaut par les étrangers, méconnaissent une réalité humaine, profonde : la plupart de ceux qui migrent ne le font pas de gaiété de cœur, c’est souvent la nécessité économique, l’ambition d’offrir à leur famille un meilleur avenir qui les poussent. Ils cultivent donc au fond d’eux-mêmes le rêve de pouvoir rentrer un jour chez eux.

Et nombreux sont ceux qui l’ont fait, ajoutant dans leurs parcours de vie au déchirement avec leurs propres parents, un nouveau déchirement avec leurs propres enfants. Le XXI ème siècle nous offre heureusement des moyens de communications, terrestres, aériens et virtuels, qui relativisent les épreuves de la séparation.

Seule devrait compter la volonté de vivre ensemble et de contribuer par son travail, sa créativité, son humanité, à la société dans laquelle nous avons choisi de vivre.

Il est regrettable est paradoxal que nous pensions que notre pays et le paradis sur terre et que nous ayons autant de peine à accepter que tant de gens aient envie de venir y vivre. Tant que le critère d’admission est le travail, il n’y a dans ces conditions pas à craindre d’être envahis. Ayons confiance dans notre histoire.

Texte paru le 24 juillet 2015

Europe: pourquoi pas nous?

On commémore ce dimanche les 25 ans de la Chute du Mur de Berlin. Une génération plus tard, il n’est pas certain que nous percevions encore toutes les implications de cet événement que personne n’avait vu venir : l’implosion du glacis soviétique.

L’histoire n’est pas finie, malgré ce que le philosophe Francis Fukuyama crut alors utile de décréter, son sens pourrait être radicalement remis en question par l’ambition poutinienne de laver l’humiliation subie par l’empire russe, mais on connaît déjà quelques unes des conséquences.

La réunification de l’Allemagne, mais aussi dans la foulée l’entrée dans l’Union européenne de tous les pays de l’Est, qui ne comptait en 1989 quand les premières brèches sont ouvertes dans le Rideau de fer que 12 membres.

Il est peut-être opportun que nous nous demandions, nous les Suisses, pourquoi depuis ce 9 novembre, tous les autres autres pays du continent, sauf les excentrées Norvège et Islande et le petit Liechtenstein, ont décidé de rallier la construction européenne et pas nous ?

Les premiers à sauter le pas en 1995 sont nos anciens partenaires de l’AELE, l’Association européenne de libre-échange qui regroupa longtemps l’autre Europe : l’Autriche, la Finlande et la Suède. C’est à leurs côtés que nous avions âprement négocié l’Espace économique européen, sorte de sas de décantation avant d’accèder au grand marché.

Après le Nord, l’Est. Les anciens vassaux de l’URSS font des efforts collossaux pour mettre leur économie à niveau pendant une décennie, et obtiennent leur ticket d’entrée en 2004, aux côtés de Chypre et de Malte, deux îles qui ne veulent pas rester perdues en Méditerranée, et s’arriment au continent avec lequel elles partagent une si longue histoire. L’UE passe ainsi à 25 membres. L’intérêt des nouveaux venus n’est pas qu’économique mais aussi sécuritaire. Avec l’UE vient aussi le parapluie OTAN. La Bulgarie et la Roumanie suivent en 2005, la Croatie en 2012.

Dans le même temps, la Suisse s’est époumonée à raccrocher son wagonnet à la locomotive européenne. Elle a maintenu une souveraineté de façade.

Se sont-ils tous fourvoyés ? Pourquoi n’ont-ils pas fait le choix de rester « indépendants » comme nous ? Ce pourrait-il que ce soit nous qui nous soyons trompés d’époque, de siècle, en ne captant pas la nouvelle dynamique à l’oeuvre sur tout le Vieux-Continent, la région encore et toujours la plus prospère du monde  et qui assurent à ses populations la meilleure qualité de vie?

Ce 9 novembre est un bon jour pour se poser cette question, d’autant que l’homme et le parti (Christoph Blocher et l’UDC) qui ont inspiré ce choix douteux de faire bande à part, tout en nous mettant dans une position de vassal clandestin, prétendent encore et toujours nous éloigner de la maison Europe.

* Chronique parue en italien dans Il Caffè