La politique fédérale au temps du coronavirus

La crise du coronavirus est une tragédie humaine. Et la Suisse est un pays qui a toujours eu de la difficulté à appréhender le caractère tragique de l’histoire. Non directement impliqués dans les guerres européennes et mondiales depuis deux siècles, nous nous percevons comme préservés des grandes catastrophes, sauf lorsque celles-ci sont naturelles et accueillies avec un certain fatalisme.

Dans les tiroirs, les disques durs, de nos administrations fédérale, cantonale et communale figurent toutes sortes de plans en cas de catastrophe, et même de pandémie. Ces plans ont donc été déployés progressivement. Et depuis, on gère la situation comme on gère toujours en Suisse : méticuleusement, juridiquement, avec un apparent sang froid, et l’invocation de notre sens de la responsabilité individuelle.

Or cette pandémie est tragique et collective. Dans la perception des risques et des mesures à prendre, notre fédéralisme nous a joué de mauvais tours. La Suisse alémanique a les yeux tournés vers l’Allemagne, la Suisse romande vers la France, et de manière générale, malgré la sensibilité tessinoise, ce qui se passe en Italie influence peu la politique fédérale. À Berne, il y a un défaut de prise en compte de l’ »italianità », et certainement que cela a généré des retards dans les réactions et décisions. Quand des problèmes aigus se présentent à Zurich, ils sont d’emblée perçus comme nationaux. Le temps n’est pas à la polémique, mais lorsque la pandémie sera vaincue il faudra s’interroger sur le tempo de la riposte.

L’autre caractéristique de cette crise est le retour en grâce de l’Etat. Le voici sommé de nous sauver, alors que l’orthodoxie budgétaire stricte qui est de mise chez nous a réduit considérablement les moyens des services publics. Imaginez comment on aurait pu faire face aux effets du COVID-19 avec plus de médecins, d’infirmiers et d’infirmières, de lits, de respirateurs, de masques, de gel désinfectant, mais aussi de chercheurs ! Notre angoisse serait-elle la même si on était assuré que l’hôpital le plus proche pourra nous prendre en charge rapidement à la première fièvre, à la première toux ?

Les Suisses sont parmi les humains qui paient le plus pour leur système de santé. Mais face à une crise majeure, il ne leur est plus garanti d’être soigné avec toute la diligence requise. On tombe de haut. Et cela également aura des conséquences au moment du débriefing.

Cette urgence sanitaire sans précédent déboulonne un mythe, celui de la marge de manœuvre financière de l’Etat équivalente à zéro ou à pas grand-chose. Tout le cadre qui corsète les dépenses a explosé : on va aider, soutenir à coup de milliards de francs, et on comptera après. Il sera difficile dans les années à venir, quand la politique se souciera de nouveaux projets ou besoins d’affirmer que l’on n’a pas les moyens. La crise du coronavirus a fait bouger des lignes qui semblaient infranchissables.

Le parlement, qui souhaite légitimement reprendre du service, en sera autrement plus chamboulé que par la vague verte ou violette. L’impossible ne le sera plus tout à fait.

Lorsque la cruauté tragique de la pandémie sera derrière nous, la politique suisse risque d’apparaître bien mal calibrée pour affronter autant de remises en question.

*Texte paru dans Il Caffè le 5 avril 2020

L’heure de vérité pour les sardines


Dimanche 26 janvier se tiennent en Emilie-Romagne des élections régionales que Salvini espère remporter pour déstabiliser l’actuel gouvernement italien. Le mouvement des sardines s’est justement créé pour faire barrage aux idées populistes du leader de la Ligue. Les 3,5 millions d’électeurs de ce qui fut longtemps un fief historique de gauche vont arbitrer ce duel idéologique.

Que peut-on obtenir en occupant pacifiquement la rue, sans débordements, sans heurts avec la police, sans critiquer le gouvernement, simplement en brandissant des poissons colorés en carton et en revendiquant le respect des valeurs antifascistes inscrites dans la Constitution nationale?

Telle est la question qui se posent aux dizaines de milliers de sardines qui, depuis la mi-novembre, ont envahi les places italiennes, d’abord à Bologne, capitale de l’Emilie-Romagne, ensuite dans toute la région, dans toute la péninsule et même dans certaines villes européennes, comme Bruxelles ou Paris.


Cette question de la méthode est intéressante: est-il possible de provoquer un changement d’état d’esprit sans brandir des slogans d’un parti ou d’une cause, et sans se fédérer derrière un leader charismatique?

Partout dans le monde, les mobilisations contre le réchauffement climatique oscillent entre le défilé bon enfant et des épisodes de désobéissance civile qui pourraient basculer vers une radicalité plus inquiétante; en France, depuis plus d’un an, les gilets jaunes se sont laissés entraîner dans des actions de protestation de plus en plus violentes, et depuis deux mois, les syndicats n’hésitent pas à bloquer avec leur grève le système de transports publics (ce qui, notons-le, va à l’encontre des objectifs de réduction des émissions de CO2).

Passé violent 

L’Italie a un lourd passé de violence dans l’espace public: il y eut d’abord celles ourdies par les premiers fascistes et qui les amenèrent au pouvoir dès 1923, pour 20 ans; celles ensuite des Brigades rouges et des terroristes d’extrême-droite qui s’échelonnèrent dès 1969 jusque dans la décennie 1980. Plus de 12 000 attentats furent commis pendant ces «années de plomb», dans un pays dont les rues sont régulièrement, quoique plus localement, ensanglantées par la barbarie des mafias. 

Avec l’émergence de la Ligue puis du Mouvement 5 étoiles, l’Italie est passée de la violence physique sporadique des terroristes de gauche et de droite à une violence verbale continue, désormais amplifiée par les réseaux sociaux. Cette rhétorique de la haine et du bouc-émissaire est dirigée contre les migrants, contre l’Union européenne, contre la classe politique incapable, contre la gauche, contre les ONG, dans le total mépris des règles de bienséance minimale du débat démocratique. 

Le temps de l’écoeurement

Il y a moins de 3 mois que le mouvement des sardines s’est créé à Bologne, provoqué par le ras-le-bol, l’écoeurement, contre ces discours de détestation, pour le respect des valeurs d’accueil et de tolérance.

La mobilisation se tient sur les places, au cœur des villes. Pas de défilé et pas de récupération politicienne. C’est une flash mob qui devait réunir quelques potes et qui devient une marée humaine, débordant dans d’autres cités sans échéances électorales proches.

Les participants aux rencontres de sardines sont surpris de se découvrir si nombreux. En plein hiver, et même sous la pluie, ils assènent une tranquille démonstration dans un pays gavé de campagnes politiques permanentes via les télévisions et les réseaux sociaux: la politique doit se faire sur le terrain, avec les gens, et pas avec des clans. Ils affichent une morale antifasciste alors que l’Italie s’est gentiment habituée ces dernières années au retour des idées fascistes, malgré l’interdiction figurant dans la Constitution de recréer un parti les revendiquant.

Politiquement, les petits poissons multicolores n’ont jusqu’ici exprimé qu’un seul vœu: barrer la route à Matteo Salvini. Après avoir réussi à placer l’une de ses candidates à la tête du gouvernement de l’Ombrie en octobre, «Il Capitano» veut ravir un autre fief historique de gauche du centre de la péninsule, l’Emilie-Romagne.

Le 26 janvier, le président de région sortant, Stefano Bonaccini du Parti démocrate (PD) affronte la sénatrice de la Ligue Lucia Borgonzoni. Depuis le début de la campagne, les sondages les donnent au coude-à-coude dans les intentions de vote, bien que Bonaccini affiche un bon bilan et que Borgonzoni passe pour effacée aux côtés de l’omniprésent Salvini.

Un lent basculement vers la droite

L’ancien Ministre de l’intérieur, redevenu simple sénateur depuis son putsch avorté de l’été dernier contre le gouvernement auquel il appartenait, n’a pas mis toutes ses forces dans cette bataille régionale par hasard: l’an dernier son parti est arrivé en tête dans ce bastion rouge lors des élections européennes avec 33,7% devant le PD. En l’espace de 5 ans, la région, historiquement acquise à la gauche, a basculé vers la droite accordant de plus en plus de voix à la Lega. Le scrutin se jouera en un tour, à la majorité relative: gagnera celui qui sera devant, même de peu, même sans avoir passé la barre des 50%.

Le sort du gouvernement Conte bis

Appelant à faire barrage à Salvini et à ses discours de haine, les jeunes leaders des sardines n’ont pas donné de consigne de vote, même si beaucoup de commentateurs ou de partisans de la Lega les soupçonnent de rouler pour le PD, ou d’avoir été guidés par l’homme politique le plus prestigieux de la région, Romano Prodi, 80 ans, ancien Premier ministre et ancien Président de la Commission européenne. Sur les réseaux sociaux, où le mouvement des sardines n’a pas tardé à monter en force, on s’interroge également: ces jeunes prétendus idéalistes, en s’opposant à Salvini, ne font-ils pas que servir la soupe au gouvernement Conte bis, hasardeux alliage des 5 étoiles et du PD?

Une victoire de Salvini dimanche en Emilie-Romagne aurait un fort retentissement. Elle démontrerait que les gentilles sardines ne sont pas l’émanation d’une majorité silencieuse des Italiens raisonnables, ou alors qu’elles s’y sont prises beaucoup trop tard pour contester l’aura du leader populiste, lentement construite depuis 10 ans. Mais l’élection de la sénatrice léghiste ne créerait aucun automatisme entraînant la chute du gouvernement: tant que Giuseppe Conte dispose d’une majorité dans les deux chambres du parlement, il peut gouverner tranquille (et narguer Salvini, son ex-mentor); tant que les parlementaires qui font sécession (du PD ou des 5 étoiles) lui restent attachés, le Premier ministre ne craint pas grand-chose. A Rome, personne n’est enchanté par ce drôle de mariage, mais les politiciens en place savent qu’ils risquent de perdre leur fauteuil en cas d’élections anticipées, lors desquelles les sondages donnent toujours la Ligue en tête.

En cas de défaite de Salvini dimanche, «Il Capitano» pourra toujours prétendre que sa candidate n’était pas adéquate, elle avait déjà échoué à conquérir la Municipalité de Bologne il y a quelques années. Il pourra aussi faire de mauvais jeux de mots sur ces têtes de lard (de mortadelle en l’occurrence) que sont les Romagnoles, bien qu’il se soit fait photographier pendant la campagne embrassant des charcuteries, qui ont valu à la région une réputation mondiale.  

Comment continuer? 

Pour les sardines, la victoire serait d’abord éclatante, puis elle sonnerait vite comme un défi: comment continuer? Peut-on rentrer à la maison alors que désormais la perspective utopique d’enrayer définitivement la conquête du pouvoir par Salvini est devenue une probabilité réaliste? comment pourra-t-on maintenir cet engouement populaire pour les valeurs de l’antifascisme? pourra-t-on éviter de se rallier à un leader politique? Avec la victoire arrive toujours de nouvelles responsabilités.

Mais dans une Italie minée par les surenchères politiciennes sans effet sur le niveau de vie des plus précaires ou le taux de chômage des jeunes, dans une Europe pas entièrement rassurée sur l’inéluctable déclin des populistes (malgré leur défaite aux élections européennes de l’an dernier), les sympathiques sardines auront prouvé qu’il y a de l’espoir, à peu de frais, sans trop de chichi, à condition de voter avec ses pieds, c’est-à-dire de sortir un soir dans la rue, de rejoindre une place emblématique, de faire nombre et d’affirmer sans vociférer ni s’énerver que les fauteurs de haine n’auront jamais le dernier mot.

Article paru sur le site Bon pour la tête le 23 janvier 2020

Des sardines en novembre

Contre Salvini, des foules d’Italiens se massent sur les places des villes italiennes, exprimant un refus des dérives populistes. Après le regain fasciste, l’anti-fascisme est enfin de retour. *

En matière de terminologie politique, les Italiens ont un vrai don pour l’innovation. Il y a eu par exemple la marguerite, l’olivier, les 5 étoiles, allez l’Italie (Forza Italia), et voici désormais les «sardines». Ce nouveau mouvement est né à Bologne le 14 novembre dernier.

Au départ, il s’agissait d’une mobilisation lancée par 4 jeunes trentenaires contre Matteo Salvini, en campagne pour conquérir lors des prochaines élections régionales ce fief de gauche qu’est l’Emilie-Romagne. Mais comme dans la parabole biblique de la multiplication des pains, les poissons se sont vite répandus dans d’autres villes: à Modène, à Parme, à Rimini, puis à Palerme, et même à Perugia, capitale de l’Ombrie, autre fief rouge tombé dans les mains du leader populiste il y a un mois.

L’appellation « sardine » ne vient pas seulement des foules compactes qui ont envahi les places, elle résume le programme des manifestants:

S pour solidarietà (solidarité)

A pour accoglienza (accueil)

R pour rispetto (respect)

D pour diritti (droits)

I pour inclusione (inclusion)

N pour non violenza (non violence)

A pour antifascismo (antifascisme)

 

Le bréviaire est moral, à l’opposé des gilets jaunes français. Leader malgré lui du mouvement, Mattia Santori le définit comme des «anticorps au populisme» de Salvini. Il incarne une majorité silencieuse qui ne se reconnaît pas dans les discours de rejet, de haine, de racisme et d’invectives du patron de la Ligue. Il était temps.

Le jeune homme aux convictions écologistes – il travaille comme analyste dans une entreprise active dans la recherche énergétique – se défend de vouloir jouer un rôle politique et de suivre le chemin des 5 étoiles: en 2007 à Bologne également avait eu lieu le premier V-Day de Beppe Grillo, une action de protestation contre les errances de la politique italienne, qui elle aussi eu un effet viral dans toutes les cités du pays. Nous sommes 12 ans plus tard, et le mouvement 5 étoiles, qui se voulait anti-système, a pris possession du Palazzo Chigi à Rome, siège de la présidence du Conseil…

Mattia Santori livre un raccourci saisissant de l’histoire transalpine récente: «pour arriver au pouvoir, Berlusconi a bénéficié de ses télévisions, Salvini et les 5 étoiles des réseaux sociaux, il est maintenant temps que les gens se retrouvent dans la rue, sur les places, et fassent marcher leur cerveau. Nous sommes une génération qui sait reconnaître les mensonges de la vérité.»

Quoi qu’il en soit, les sardines signalent une Italie pas aussi résignée à se livrer tôt ou tard à Salvini qu’on aurait pu le croire. La gauche, tout occupée à se diviser entre la nouvelle formation de Matteo Renzi, ItaliaViva, et le PD (parti démocrate) actuellement au pouvoir avec le mouvement 5 étoiles, ferait bien d’en prendre la mesure.  Si les discours autoritaires et fascistes ont retrouvé une audience stupéfiante dans la péninsule, alors les valeurs antifascistes, qui ont fondé la République après guerre, peuvent elles aussi reprendre du service et inspirer un programme politique rassembleur.

*Article paru le 28 novembre 2019 sur le site Bonpourlatête:    https://bonpourlatete.com/chroniques/des-sardines-en-novembre

 

Salvini ou l’illusion des réseaux sociaux

Matteo Salvini est une sorte de brise-glace dans l’usage des réseaux sociaux. Le leader de la Ligue a plus de followers que les autres politiciens européens, et il vient d’expérimenter Tik Tok pour diffuser auprès du jeune public ses messages.

Manque de chance, cette innovation a été mal perçue par les utilisateurs de l’application qui se sont rebellés contre sa présence. Car telle est la dure loi des réseaux sociaux, sous l’illusion qu’ils connectent tout le monde à tout le monde, ils créent des bulles, des cocons, et n’importe qui n’est pas le bienvenu dans ce type d’espace protégé.

En Italie comme ailleurs, les réseaux sociaux offrent aux politiciens le plaisir vénéneux de croire qu’ils peuvent se passer des médias et des journalistes, pour parler directement au public sans filtre et sans contradicteurs.

Les premiers effets de cette stratégie leur donnent raison : le Brexit a trouvé une majorité tout comme Donald Trump, le tweeteur le plus frénétique de notre époque. Sauf que l’histoire n’est jamais définitivement écrite, mais se poursuit. Les manipulations derrières ces succès sont désormais connues. Il existe de véritables usines à propagande qui vendent leurs services par appât du gain ou par volonté de déstabiliser un pays.

Or, s’il est une chose que les citoyens n’aiment pas, c’est être manipulés et avoir le sentiment que l’on se moque d’eux. Sur la longue durée, ils veulent des résultats concrets, convaincants. L’amplification des belles paroles et des promesses qu’apportent les réseaux sociaux ne change pas cette finalité de la démocratie : apporter une amélioration de la situation au plus grand nombre.

Il est un autre principe de la démocratie qu’il est vain de vouloir contourner : le débat a besoin de contradictions, donc de contradicteurs. Ceux qui croient pouvoir se passer des journalistes, contradicteurs par métier, sont de mauvais politiciens qui redoutent de devoir convaincre, parce qu’ils savent que leurs arguments sont faibles, leurs convictions peu étayées, et que leur seul moteur est la soif de pouvoir.

Car la contradiction, aussi agaçante soit-elle, a de grandes vertus : elle oblige à mettre les choses en perspectives, à faire des liens, à douter et à prouver. Autant de qualités qui ont fait défaut à Matteo Salvini l’été dernier. Installé dans sa bulle, il a cru pouvoir s’imposer au gouvernement. On connaît la suite.

Avec sa démocratie directe, la Suisse aurait tort de se croire immunisée contre les dérives des réseaux sociaux. Sa légendaire opacité dans le financement des partis la rend même particulièrement vulnérable aux manipulations. Mais les récentes élections fédérales ont démontré une chose : si l’usage des réseaux sociaux par nos politiciens est devenu commun, ce sont bien les manifestations de rue qui ont été déterminantes pour amener dans les urnes un nouvel électorat, plus jeune, plus féministe. La bataille des idées et la mobilisation se sont exprimées à l’air libre, pas seulement derrière les claviers. La politique reste un art du contact et du réel.

 

 

 

 

La vague souverainiste ne sera peut-être pas celle que l’on croit

Les populistes sont annoncés vainqueurs le 26 mai prochain. Décortiquons cette prophétie autoréalisatrice. Les résultats promettent d’être un peu plus complexes.

La vague populiste emportera-t-elle le Parlement européen ? Ce serait une drôle de manière de fêter les 40 ans de son élection au suffrage universel. On devrait avoir la réponse à la grande interrogation de l’année d’ici deux petites semaines.

En attendant déconstruisons un peu ce grand fantasme. Tout d’abord « populiste » est un mot fourre-tout qui recouvre toutes sortes de partis différents dont le seul point commun et la critique envers Bruxelles. Et encore : l’Europe n’a pas l’exclusivité du populisme, la preuve par l’Américain Trump et le Brésilien Bolsonaro. Le populisme est surtout une méthode pour parvenir au pouvoir.

Même s’ils prisent les conférences de presse communes et les photos de famille, les populistes ont rarement les mêmes intérêts. Prenez la question des migrants, leur thème fétiche : l’Italien Salvini veut qu’ils s’installent ailleurs dans l’Union, son ami hongrois Orban ne veut pas en accueillir un seul. Quant au chancelier autrichien Kurz, il tire à boulets rouges sur la dette italienne, qui s’envole depuis que le Mouvement 5 étoiles et la Lega dirigent le gouvernement.

On peut donc parier que s’ils parvenaient nombreux dans les travées du Parlement, les populistes peineraient à réorienter concrètement la politique européenne. Leur pouvoir de nuisance risque d’imploser dans leurs divergences.

L’hémicycle de Strasbourg, justement. Au fil des traités, il a certes gagné en importance. Mais ce n’est pas lui qui a le plus de poids dans la machinerie communautaire, ni même la Commission toujours pointée du doigt comme trop dominatrice, c’est le Conseil européen, l’institution qui regroupe les chefs d’Etat et de gouvernement, qui détient le vrai pouvoir.

Depuis la crise financière de 2008, dans la foulée des multiples plans de sauvetage de l’euro, le Conseil européen s’est imposé comme l’organe dirigeant l’UE. On est là au cœur du problème : par analogie avec ce qui se passe dans les pays, on désigne la Commission comme l’exécutif et on lui prête la capacité à décider et à imposer d’un chef de gouvernement. Or, la Commission ne peut dicter sa loi aux 27 chefs d’Etat et de gouvernement qui composent le Conseil européen. Ecueil supplémentaire, sur tous les sujets chauds, le Conseil décide à l’unanimité, autant dire que la paralysie est inscrite dans les traités. Pour bouger, le Conseil devrait voter selon la règle de la majorité, mais cette réforme, maintes fois évoquée pour développer l’efficience de l’UE, reste dans les tiroirs.

Tel est le paradoxe des élections européennes de 2019 : le souverainisme devrait y triompher, alors qu’il paralyse déjà l’UE depuis une décennie. Depuis la crise financière, l’UE est parvenue à sauver ce qui existait (l’euro), mais n’a guère trouvé les moyens de développer ce qu’il faudrait (des politiques communes en matière sociale, budgétaire, fiscale, environnementale,…).

La victoire des populistes aux élections européennes tient autant de la prophétie autoréalisatrice que du réflexe pavlovien : il y a eu des vagues nationalistes dans les états, donc il y en aura une au niveau européen. Selon les sondages, le vote du 26 mai se caractérise par de fortes incertitudes :

  • Le taux de participation : il y a cinq ans, plus d’un électeur sur deux ne s’était pas exprimé. Les campagnes de mobilisation citoyenne, lancées par Bruxelles, auront-elles un effet ?
  • L’implosion des partis politiques traditionnels. Dans de grands pays comme l’Italie ou la France, pourvoyeurs de grosses députations, les citoyens, ont perdu leurs repères traditionnels, à gauche comme à droite. Pour qui vont-ils glisser un bulletin dans l’urne cette fois-ci ? En Italie, le parti en tête des intentions de vote est celui des « sans opinion », suivi par La Lega de Salvini. En France, la République en marche va-t-elle rééditer ses succès de 2017 ?
  • L’angoisse climatique. Quel sera l’impact des manifestations contre le réchauffement climatique, un enjeu qui oblige à imaginer des solutions supranationales ? Vont-elles amener aux urnes les jeunes générations ? Vont-elles profiter aux partis écologistes ?

Le contexte géopolitique est particulièrement troublé. Ce mois de mai 2019 est le premier vote des autres Européens depuis le Brexit. Les mésaventures des Britanniques depuis 2016 ont renforcé le sentiment d’appartenance à l’UE dans tous les pays membres. Les rodomontades russes et américaines, de même que l’affirmation de la toute puissance chinoise, ont-elles soudé plus encore les Européens ou ne fortifient-elles qu’un sentiment de déclin inéluctable qu’exploitent les populistes ? Les élections européennes seront-elles une addition de scrutins nationaux ou l’expression d’une volonté continentale ?

L’obsession souverainiste est peut-être la chose la mieux partagée par les anti et les pro-européens. La divergence ne porte que sur l’échelle d’exercice du pouvoir : à l’intérieur de frontières obsolètes ou par-dessus.

 

Article paru sur le site de Bon pour la tête le 14 mai 2019:

https://bonpourlatete.com/actuel/la-vague-souverainiste-lors-des-elections-europeennes-ne-sera-peut-etre-pas-celle-que-l-on-croit

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quand quelqu’un dit « Je ne m’occupe pas de politique »…

Le roman s’appelle « Presque une histoire d’amour », écrit par Paolo Di Paolo, un jeune prodige des lettres italiennes.

Je l’ai choisi à la bibliothèque pour son titre – bien sûr – joliment intrigant.

Outre le récit d’une relation amoureuse qui essaie de passer des balbutiements incertains à quelque chose de plus sérieux, outre une plume magnifique et un talent narratif qui réjouit, j’y ai lu quelques phrases à propos des ceux qui disent ne pas se préoccuper de politique que j’ai trouvées bougrement justes, et que j’aurais voulu formuler moi-même.  Je ne résiste pas au plaisir de les partager:

 » (…) quand j’entends quelqu’un dire « je ne m’occupe pas de politique », ça me fout en rogne. Une phrase de ce genre signifie ceci: le monde est ce qu’il est, qui suis-je donc pour le remettre en question? Voilà, cette façon de raisonner me fout en rogne. (…) Qu’est-ce qu’ils attendent des autres, ceux qui prétendent « ne pas s’occuper de politique »? Est-ce qu’ils ont le droit d’en attendre quelque chose? Est-ce que l’engagement politique ne devrait pas concerner tous les gens qui ne sont plus des enfants? »

* Paolo Di Paolo, Presque une histoire d’amour, Belfond. La citation est page 77.

L’Italie dans la zone euro, un boulet ou un aiguillon?

un an des élections européennes s’ouvre une fenêtre d’opportunité pour redonner du pouvoir d’achat aux Italiens… mais aussi aux autres Européens. Avec un peu de chance et de volonté, l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement «legastellato» pourrait ne pas être la catastrophe annoncée et redoutée par les experts financiers.

La couverture du Spiegel est graphiquement très réussie. Un spaghetto pendouille d’une fourchette et termine avec un nœud de pendu. Elle illustre la crainte allemande de voir le nouveau gouvernement italien «legastellato» – contraction de la Ligue et du Mouvement 5 étoiles – forger, par des politiques non conventionnelles, la corde pour se pendre et entraîner dans son agonie toute la zone euro.

 

Too big to fail

Cette grande peur des partenaires européens met les Italiens sous pression, mais elle dit aussi autre chose de la construction communautaire – et qui est souvent sous-estimé dans les analyses: quand on fait marché commun et monnaie commune, tout est dans tout, on se tient par la barbichette, si je tombe, tu tombes. Dans le langage post crise financière de 2008, cela signifie: l’Italie est too big to fail, trop grande pour faire faillite, trop importante pour se déclarer en rupture de paiement de ses dettes. Si ses partenaires européens lui mènent la vie trop dure, s’ils se montrent trop intransigeants et ne comprennent pas qu’il faut d’urgence redonner du pouvoir d’achat aux Italiens, alors ils seront également éclaboussés, pris dans la tourmente, et se créeront des problèmes chez eux. Les banques italiennes détiennent environ 30 % des prêts à risques en Europe. Et les banques allemandes et françaises possèdent, elles, environ 27% de la dette italienne. L’interdépendance est plus serrée qu’on ne le croit, surtout parmi les pays membres fondateurs de l’UE, liés par 60 ans d’échanges commerciaux de plus en plus denses. Elle crée des obligations, une sorte de devoir d’assistance, quels que soient les états d’âme.

Une puissance industrielle 

C’est le moment de rappeler certains chiffres. L’Italie est la troisième économie de la zone euro, derrière l’Allemagne et la France, qui sont ses principaux fournisseurs et vers lesquels elle exporte en priorité. A force de constater que la croissance transalpine est faible, on oublie que le pays est encore et toujours une puissance exportatrice, dans le top ten mondial: elle est précisément neuvième (derrière la Chine, les Etats-Unis, l’Allemagne, le Japon, le Royaume-Uni, la France, les Pays-Bas, et la Corée). Avec 16% de son PIB réalisé dans le secteur secondaire (machines et équipements, agroalimentaire, métallurgie et textile-habillement), elle est la deuxième puissance industrielle européenne après l’Allemagne. Le solde des échanges de biens entre l’Italie et le reste du monde est excédentaire depuis 2012 et ne cesse de croître. Mais cette performance ne suffit pas à inscrire la croissance italienne (1,5% en 2017) dans la moyenne de la zone euro (2,5%). La preuve que c’est bien la consommation intérieure qui pèche.

L’héritage des tricheries 

Comment redonner du pouvoir d’achat aux Italiens? Le pacte de gouvernement prévoit d’assouplir la fiscalité, de créer un revenu de citoyenneté de 780 euros. Il a abandonné l’idée de sortir de l’euro – une perspective agitée comme un hochet ces dernières années par la Lega. Arrêtons-nous sur ce fantasme irréalisable, sauf à achever de ruiner les Italiens (qui rejettent d’ailleurs largement cette option dans les sondages). La Grande-Bretagne tente péniblement de s’extraire de l’Union, mais elle n’a pas à gérer le problème de sa monnaie, puisqu’elle avait conservé sa livre sterling. Matteo Salvini et les siens proposaient un chemin inédit, mais encore plus périlleux: sortir de la zone euro, mais pas de l’UE. Compte tenu de l’imbrication de l’économie italienne dans le marché unique, la possibilité de dévaluer la lire pour gagner un avantage compétitif et de nouvelles parts de marchés relève de l’utopie. La volonté de «sortir de l’euro» est un slogan derrière lequel se cache une vérité: oui, en passant à la monnaie unique, les Italiens ont perdu du pouvoir d’achat. Mais ce que la Lega et les nostalgiques de la lire ne reconnaissent pas, c’est que les dévaluations compétitives de la lire dans les années 1980 étaient une sorte de tricherie, un expédient pour tenter de renouer avec la formidable croissance des années d’après-guerre (6% par an), alors que le pays aurait dû mener des réformes pour enrayer les effets de la cartellisation du pouvoir entre démocratie-chrétienne et parti communiste, avec leur lot de prébendes.

Le prix de l’instabilité 

La Constitution italienne a 70 ans et a été utilisée par une soixantaine de gouvernements. Cette instabilité chronique tenait à la difficulté de nouer des compromis entre droite et gauche. Du coup, tout le monde recevait un peu pour satisfaire sa clientèle électorale. Cela a fini par coûter très cher.

La mafia est un problème européen

Dans l’évaluation des malheurs qui accablent la péninsule depuis trop longtemps, un autre point est occulté. On note que la dette équivaut à 130 % du PIB et, la donnée étant récurrente, on se dit que les Italiens ne font guère d’efforts pour la faire reculer. C’est là qu’il faut se souvenir que l’économie souterraine pèse environ 10% du PIB. En clair, si ce que produit la mafia chaque année était fiscalisé, l’Italie aurait de bien meilleurs comptes publics.

Dans une optique européenne, ce problème de la mafia est encore pire que celui des migrants. Les autres membres de l’UE savent que la pression migratoire venue d’Afrique les concerne tous, même s’ils sont contents de déléguer le «sale boulot» de premier accueil et d’expulsions à l’Italie. Pour ce qui touche la mafia, ils croient encore qu’il s’agit d’un phénomène circonscrit au Sud de la Botte. Ils refusent de voir que les tentacules de la pieuvre sont actives dans leurs propres pays. Une prise de conscience est urgente: il n’y a pas qu’entre Naples et Palerme que les parrains gèrent le marché de la drogue, blanchissent leurs profits, se substituent aux banques comme prêteurs et gangrènent les activités des PME comme des grands groupes. Ce cancer est aussi le leur. Comme dans le cas de l’optimisation fiscale des multinationales, les membres de l’UE doivent agir de concert pour être efficaces.

C’est là que le profil du professeur Conte, inattendu premier ministre du gouvernement jaune-vert, possède une caractéristique intéressante. Comme le président de la République Sergio Mattarella (sicilien dont le frère a été assassiné par Cosa Nostra), Conte est un homme né au Sud, qui connaît l’emprise écoeurante des mafias. Quant à Luigi di Maio, désormais vice-président du Conseil, il est de Naples. Le Mouvement 5 étoiles a justement réalisé ses meilleurs scores dans les régions sous contrôle mafieux, où les populations ne savent plus à quel saint, ou quel parti, se vouer pour que cela cesse. Quand les 5 étoiles vitupèrent la corruption et jurent de l’endiguer, ils ne pensent pas qu’à la caste politicienne – que leurs alliés de la Lega ont spécialement dans le viseur – mais aussi, surtout, aux organisations criminelles.

Trois des plus hauts personnages de l’Etat ayant expérimenté personnellement les méfaits des mafias, cela constitue une première en Italie. Celle-ci pourrait significativement faire tomber les œillères des autres Européens sur le phénomène.

Quoi qu’il en soit, l’urgence pour l’Italie, comme pour la zone euro, est de travailler sur l’augmentation du pouvoir d’achat par des politiques de redistribution ciblées ou des allègements fiscaux.  Les élections européennes ont lieu dans moins d’un an. Compte tenu des résultats électoraux nationaux, le risque existe que le Parlement se retrouve avec une majorité d’eurosceptiques. Les gouvernements se doivent de démontrer que l’UE n’est pas un carcan de règles d’orthodoxie budgétaire imposées par Bruxelles ou Berlin, mais un espace de prospérité et de libertés qui profitent à tous. Il faut que les citoyens puissent le mesurer concrètement, et rapidement, dans leurs poches. L’Italie n’est pas le seul état où les déçus et les laissés pour compte finissent par se venger dans les urnes des promesses de lendemains meilleurs non tenues par les partis traditionnels, en votant pour l’extrême-droite et les souverainistes.

La croissance économique enfin retrouvée dans la zone euro est à la merci des pitreries protectionnistes de Donald Trump.  L’Italie n’est pas le seul état-membre où un petit boost de la consommation des ménages serait opportun.

Après des mois d’instabilité électorale en France, en Allemagne et en Italie, et avec la nouvelle donne en Espagne, s’ouvre une fenêtre d’opportunité. Emmanuel Macron dispose désormais d’alliés à Rome et à Madrid pour convaincre Angela Merkel de faire preuve de plus de souplesse budgétaire. A quoi servira le respect des règles du pacte de stabilité si un Parlement européen majoritairement peuplé d’eurosceptiques se met à déconstruire les acquis des politiques de convergence et d’harmonisation de ces deux dernières décennies?

Aide l’Italie et le ciel t’aidera toi aussi

Il y a certes en Europe une poussée d’idéologie illibérale inquiétante, parce qu’elle nie les fondements démocratiques de l’Union, et dont Matteo Salvini, vice-président du Conseil italien, est désormais un puissant représentant. Mais l’échelon européen est souvent celui du pragmatisme, seul point commun de gouvernements aux équilibres partisans fort divers. Dans les mois à venir, si le tandem franco-allemand parvient à jouer son rôle de moteur, et si les têtes les plus brûlées du gouvernement Conti s’abstiennent de déclarations fracassantes, ce sera donc: aide l’Italie, et le ciel t’aidera toi aussi.

Article paru sur le site Bon pour la tête:

https://bonpourlatete.com/actuel/l-italie-dans-la-zone-euro-un-boulet-ou-un-aiguillon

Lega et 5 étoiles – 5 raisons d’y croire, 5 raisons de ne pas y croire

Le feuilleton politique romain touche-t-il à sa fin? Le président Sergio Mattarella va-t-il introniser le gouvernement que Luigi Di Maio et Matteo Salvini lui ont proposé? En attendant son verdict, analysons les chances de survie d’une coalition populiste qui affole les partenaires européens et les marchés financiers.

Giuseppe Conte. Après 77 jours de palabres, les deux vainqueurs des élections du 4 mars, Luigi Di Maio et Matteo Salvini sont «montés» lundi en fin d’après-midi au Palais du Quirinale – selon le jargon romain – proposer le nom d’un parfait inconnu, professeur de droit civil et administratif, jamais élu, comme premier ministre.

Que va faire Sergio Mattarella, le président de la République? Valider le choix des leaders du Mouvement 5 étoiles et de la Lega? Recadrer leur feuille de route? Vraisemblablement les deux. Sa marge de manœuvre n’est pas immense. L’option d’un exécutif technique paraît à ce stade irréalisable, compte tenu des rapports de forces au Parlement. Les deux partis représentent 51% des voix, donc une courte majorité des Italiens. La prétention de cette coalition à diriger l’Italie est parfaitement légitime.

L’affaire ne va pas sans un zeste de cynisme. Pour vacciner les Italiens contre les dérives populistes, il faut que leur échec soit imputable aux agissements des deux partis vainqueurs, pas à des manœuvres politiciennes. L’expérience se doit d’être tentée. Mais Mattarella entend faire respecter la Constitution: c’est à lui qu’il incombe de nommer le président du conseil et les autres ministres. Pas question de jouer les notaires avalisant sans retouches le contrat contraignant et la liste de papables que les deux compères ont élaborée. En attendant ses décisions, évaluons les chances de ce gouvernement inédit de durer… ou pas.

Pourquoi ça va durer

Bonne volonté.Tant Di Maio que Salvini ont fait preuve de bonne volonté. Tous deux se rêvaient premier ministre, aucun ne le sera. Les deux jurent avoir pour seule préoccupation «l’intérêt des Italiens», ils ont l’occasion de le prouver. C’est leur moment: l’histoire ne leur donnera pas d’autres occasions d’exercer leurs responsabilités s’ils ratent ce coup. Le Mouvement 5 étoiles a certes peu d’expérience dans la conduite du pays, mais la Lega est moins novice: elle a participé aux exécutifs dirigés par Silvio Berlusconi. Enfin, que la Lega, profondément nordiste et sécessionniste, ait avalisé comme premier ministre Giuseppe Conte, un homme du Sud (il est né près de Foggia dans les Pouilles), démontre un esprit constructif.

Européens magnanimes. Les partenaires européens sont inquiets, mais ils ont intérêt à se montrer magnanimes avec un pays fondateur de l’UE. Emmanuel Macron pourrait utiliser la situation pour obtenir un peu de souplesse de la part d’Angela Merkel afin de relancer ses projets de réforme de la zone euro. Les Italiens disposent en outre d’un levier pour se faire un tant soit peu respecter par l’UE. En matière de flux migratoires, s’ils décident de ne plus rien stopper, ce sera le chaos plus au Nord (et donc en Suisse aussi).
L’atout Draghi. Sur le plan économique, les buts du nouveau gouvernement sont nobles: il veut combattre le chômage et redonner du pouvoir d’achat aux Italiens. Les marchés financiers pourraient être tentés de spéculer sur la dette italienne et tester la solidité de la zone euro. Mais un autre Transalpin va veiller au grain, en tout cas jusqu’en novembre 2019, c’est Mario Draghi, à la tête de la BCE.
Il faut changer la loi électorale. Lors de la précédente législature, il avait déjà été diablement compliqué de former un gouvernement. L’alliage Parti Démocrate et Forza Italia semblait aussi contre nature et voué à l’échec, il a pourtant duré cinq ans, non sans quelques vicissitudes. Une bonne partie de la classe politique estime qu’il faut modifier la loi électorale. Matteo Renzi s’était même piqué de modifier la Constitution pour cela, en vain. Réécrire une loi électorale demande du temps… autant que cet exécutif-là se colle cet ingrat travail.

Il n’y a pas d’alternative. On ne peut pas vraiment dire que le Parti Démocrate et Forza Italia sont des partis gouvernementaux traditionnels tant l’histoire politique italienne récente a connu d’implosions et de recompositions. Mais ce qui est sûr, à ce stade, c’est qu’ils sont sortis tous deux laminés des élections du 4 mars. Avant de prétendre incarner une alternative, ils doivent se repositionner et se doter de leaders crédibles. Pas sûr que Matteo Renzi et Silvio Berlusconi souscrivent sans heurts à cette nécessité. La reconstruction risque d’être longue. Les élections européennes en mai de l’année prochaine serviront de premier baromètre.

Pourquoi ça ne va pas durer

Tout et son contraire. Le programme de gouvernement fabriqué par Di Maio et Salvini n’est ni cohérent, ni finançable. Il contient des baisses d’impôts et de nouvelles prestations sociales alors que l’Italie reste le pays le plus endetté de la zone euro. A l’annonce d’un tel menu, le spread (le différentiel des taux d’intérêts entre les bons du trésor allemands et italiens) a pris 30%. En 2011, c’est déjà l’envol du spread qui avait eu la peau de Silvio Berlusconi, auquel avait succédé le gouvernement technique du professeur Monti, chargé de remettre la péninsule dans les clous budgétaires euro-orthodoxes.
La révolte des adhérents. Le Mouvement 5 étoiles n’a pas de culture de gouvernement. Au moindre renoncement sur l’autel du réalisme, la base va se révolter et hurler à la trahison via les réseaux sociaux – on l’a vue tonner quand Di Maio a essayé de s’entendre avec le PD. Et que dira Beppe Grillo, créateur du Mouvement, resté étrangement muet depuis les élections, lui qui a l’imprécation et l’excommunication si faciles?

Qui sera le patron? Beaucoup d’experts expriment de gros doutes sur la manière dont peut fonctionner le gouvernement: le premier ministre Conte, sans expérience politique, aura-t-il l’autorité pour s’affranchir de la double tutelle de Luigi Di Maio et de Matteo Salvini, à qui il doit tout? Où se feront les arbitrages? Au Conseil des ministres – où les deux leaders – siègeront ou en marge? Le contrat de gouvernement prévoit également des limitations à la liberté de vote des parlementaires des deux groupes. Les clashs sont programmés.
Recadrage européen. La zone euro est sortie à grand peine d’une décennie de crise. Si les marchés financiers continuent à s’emballer, comme ils l’ont fait à l’annonce du programme négocié par le duo, les partenaires européens ne voudront pas étouffer la reprise économique qui s’est tant fait attendre et siffleront la fin de la partie (voir ci-dessus).
Le sursaut de l’opposition. Le 4 mars dernier, les électeurs ont surtout sanctionné Matteo Renzi et Silvio Berlusconi, qui leur avaient tant promis et qui les ont tant déçus. Mais le centre gauche comme le centre droite ne se réduisent pas à ces deux titans à l’égo surdimensionné. D’autres forces vives existent. Face à l’émergence d’un gouvernement populiste, eurosceptique et prêt à bafouer les droits humains, le sursaut du PD pourrait advenir rapidement. Quant aux milieux économiques, ils vont désormais peser de tout leur poids pour que se reconstitue un parti de droite sérieux. Au parlement, le PD et Forza Italia promettent de pratiquer une opposition républicaine sans concession. L’attelage 5 étoiles-léghiste ne devrait pas résister longtemps à un double pilonnage.

Article paru sur le site Bon pour la tête:

https://bonpourlatete.com/actuel/lega-et-5-etoiles-5-raisons-d-y-croire-5-raisons-de-ne-pas-y-croire

Le destin des populistes anti-système au cœur du pouvoir

Rome, le nouveau président de la Chambre des députés, le 5 étoiles Roberto Fico, a fait sensation en montant dans un bus pour se rendre au Parlement. Ce geste anti-caste a inspiré à notre chroniqueuse un petit comparatif entre nos populistes UDC et leurs cousins transalpins sur leur manière d’appréhender le pouvoir.

Dominique de Buman prenant le tram pour rejoindre le Palais fédéral… En Suisse, la scène serait d’une banalité tellement courante que l’on ne peut même pas être sûr qu’elle serait prétexte à un selfie de la part d’un quidam bernois. Mais à Rome ce lundi 26 mars, le fait que Roberto Fico, élu président de la Chambre des députés samedi, monte dans un bus pour se rendre de la Gare de Termini au Palais de Montecitorio, a fait sensation. D’autant que le troisième personnage de l’Etat italien est flanqué d’une escorte. Photo à l’appui, son parti, le Mouvement 5 étoiles, y voit un tournant: «Le parlement ne sera plus le symbole de la caste», titre le blog de la formation parvenue en tête des élections, avec 32,6% des voix, le 4 mars dernier.

La lutte contre la caste, les élus et leurs privilèges, c’était le fond de commerce des 5 étoiles. Leurs résultats électoraux les obligent à assumer leurs responsabilités et à s’institutionnaliser: même à titre temporaire, dans l’attente d’une nouvelle loi électorale et de nouvelles élections, difficile d’imaginer une coalition gouvernementale sans eux.

Là encore, le parallèle avec la situation suisse est intéressant. L’UDC représente elle aussi un – petit – tiers de l’électorat. Avec son credo anti-système martelé depuis 25 ans, elle apparaît désormais à l’avant-garde des partis populistes européens. La participation au gouvernement a-t-elle tempéré ses ardeurs populistes? L’UDC dispose depuis 2015 de deux élus au Conseil fédéral certifiés idéologiquement d’origine par elle. Néanmoins la présence d’Ueli Maurer et de Guy Parmelin aux séances n’a entamé en rien la litanie des reproches que le parti blochérien adresse au gouvernement. Celui-ci serait encore et toujours en train de préparer une «adhésion rampante» à l’Union européenne.

Cette critique, réitérée lors du congrès de l’UDC samedi dernier, laisse songeur: le duo Maurer-Parmelin n’aurait-il aucun poids sur le collège? Ou se serait-il rallié, faute d’arguments pertinents à lui opposer, à la stratégie décidée par les 5 autres ministres? A quoi cela sert-il de se battre pour avoir deux élus au Conseil fédéral si le parti n’en retire aucune influence sur le sujet qu’il juge le plus vital pour la Suisse?

Leader des 5 étoiles, Luigi Di Maio est fortement pressenti pour devenir, après la pause pascale et quelques tractations supplémentaires, président du Conseil italien. Saura-t-il faire du mouvement créé par le vociférant Beppe Grillo un parti gouvernemental, compétent et fiable?

L’expérience suisse montre les limites de l’intégration des populistes au plus haut niveau du pouvoir exécutif. Le duo Maurer-Parmelin respecte a minima le principe de collégialité. Ueli Maurer s’est même permis quelques coups de canif. Surtout, hors leurs propres dossiers, ces deux ministres ne s’impliquent pas dans la défense des prises de position du collège, ils ne s’affichent jamais en contradiction avec leur parti.

Au pouvoir, le mouvement 5 étoiles aura moins de latitudes que nos deux compères pour jouer les faux-fuyants. Il devra être à la hauteur des espoirs qu’il a lui-même soulevé. Dans les palais romains datant de la Renaissance qui servent de décor à la politique italienne, le train de vie de la caste a déjà bien été revu à la baisse. L’intégrité ou encore l’humilité telle que la prône le populaire pape François sont certes des valeurs importantes dans un pays qui étouffe sous le faste du passé. Mais, après plus de dix ans de stagnation économique, ce que les Italiens veulent avant tout, ce sont des jobs pour les jeunes et du pouvoir d’achat pour tous. Ce qu’ils attendent de leurs parlementaires, ce n’est pas qu’ils se déplacent en bus plutôt qu’en voiture dans le centre de Rome (de toutes façons inadapté à la densité du trafic), mais qu’ils soient efficaces et rapides lorsqu’ils siègent dans les travées du Parlement, qu’ils ne perdent pas de temps en vains palabres, en «combinazione», et en coups de communication sur les réseaux sociaux. On n’en est encore loin.

L’Italie entre illusions perdues et désespoir européen

 

Il n’y a plus d’Europe des nations, quoi que prétendent les nationalistes. Il n’y a plus de petits espaces refermés sur eux-mêmes, imperméables à ce qui survient par delà leurs confins. L’abolition des frontières commerciales, la création du marché unique, l’instauration d’une monnaie commune ont liés les pays de l’UE entre eux dans une profonde interdépendance de faits, que les souverainistes refusent pathétiquement de considérer. Ce qui se passe chez les partenaires concerne tous les membres du club, a des effets sur leur propre capacité à agir ou avancer dans la résolution des problèmes. La construction européenne passe pour un chef d’œuvre de technocratie, mais c’est une vue très partielle et partiale des forces qui la travaillent: l’UE est chaque jour un peu plus un espace public, collectivement influencé par des échéances politiques nationales.

Ainsi, depuis septembre dernier, toute l’Europe a eu les yeux rivés sur Berlin et les incroyables difficultés endurées par Angela Merkel pour obtenir une coalition gouvernementale. Sa réussite ou son échec étaient jugés cruciaux pour tous les partenaires de l’Allemagne. Dimanche matin, lorsque la base du SPD a donné son feu vert à la GroKo (Grosse Koalition), des soupirs de soulagement ont dû se faire entendre à Bruxelles, à Paris et dans toutes les capitales.

Entre Mission Impossible et illusions perdues

Répit de courte durée. A peine une petite demi-journée. Sur le coup des 23 heures, les premiers sondages sortis des urnes donnaient le Mouvement 5 étoiles en tête des élections italiennes, scellant l’écroulement du Parti démocrate, leader de la coalition au pouvoir à Rome depuis 2013.

C’est comme si Angela Merkel avait filé la cassette de Mission impossible à Sergio Mattarella. Pour la première fois depuis sa propre très laborieuse élection en 2015, le président de la République italienne est en charge de gérer un imbroglio électoral inédit: un mouvement anti-système en tête, des partis traditionnels gouvernementaux de droite ou de gauche blackboulés, une extrême droite anti-immigrés en pleine forme, et quelques petites formations intransigeantes qui monnaieront cher le ralliement de leurs députés ou sénateurs à une coalition susceptible d’obtenir une majorité dans les deux Chambres.

On ne peut pas comprendre cet éparpillement des forces en trois blocs, dans une démocratie pourtant fortifiée par maintes crises passées, sans le situer dans une perspective européenne.

Les illusions perdues des Italiens, gavés de promesses électorales jamais vraiment tenues, marquent aussi une déception par rapport à une Europe protectrice, qu’ils ont longtemps considérée comme un rempart contre leur propre impuissance et leur propension séculaire pour les divisions. Roma ladra, Rome était une «voleuse», mais ce n’était pas si grave, puisque l’UE offrait d’une part un cadre législatif lointain, propice au dynamisme des régions du Nord et du Centre, et, d’autre part, tant de subventions au Sud, chroniquement malade.

La résurgence d’un fascisme décomplexé

Les membres de l’UE n’ont pas voulu/su aider les Italiens dans la gestion de la crise migratoire. A l’exception de l’Allemagne, ils ont refusé d’en partager le fardeau comme si la géographie pouvait justifier que la péninsule s’en charge seule et à perpétuité. Résultat, une explosion de discours et d’actes racistes, et même la résurgence d’un fascisme décomplexé («Casa Pound» met d’intimidants autocollants «Ici habite un antifasciste» sur la porte de ses adversaires). Les Européens après s’être bandé les yeux seront malvenus de se boucher le nez.

La migration est un de ces problèmes majeurs du XXIe siècle qui requière des solutions supranationales, c’est-à-dire, pour le Vieux Continent, imaginées et mises en œuvre à l’échelle européenne. Il devient urgent de changer les règles Dublin sur le premier pays d’accueil, et sur la possibilité de débarquer en avion pour déposer une demande d’asile ou de séjour plutôt que rançonnés par des passeurs sans scrupules. Si l’UE ne parvient pas à gérer collectivement la crise migratoire, le score canon des 5 étoiles ne fera que préfigurer celui des autres mouvements populistes dans maints pays membres. Trois blocs de poids électoral à peu près équivalent, c’est un défi pour les démocraties fondées sur la règle de la majorité (50+1). Il vaudrait mieux éviter la contamination de l’ingouvernabilité.

Dépression démographique

L’autre mamelle du chaos actuel est l’économie. Après une décennie de crise financière, l’UE se targue d’avoir globalement renoué depuis 2014 avec une croissance forte et durable, supérieure à celle du Japon ou des Etats-Unis. Le hic, c’est que la plupart des Italiens n’en ont pas vraiment vu la couleur. En dépression démographique, la péninsule tarde à «repartir», comme le promettait Matteo Renzi, lorsqu’il devint à la hussarde premier ministre. L’effet des réformes, comme celle du code du travail, reste ténu.

Les jeunes paient un lourd tribut: chômage, précarité ou exil. Or, dans un pays qui a peu d’enfants, leur sort importe plus aux aînés, à leur tour déprimés, et donc peu portés à dépenser leur épargne, et donc à vivifier la croissance. Au sentiment de ne pas profiter comme les autres pays de l’embellie s’ajoute, dans ces générations de seniors, le souvenir douloureux du passage à l’euro, qui avait déjà passablement rogné leur pouvoir d’achat.

A coup de dévaluations compétitives de la lire, l’Italie a longtemps vécu à crédit et entretenu le mythe du miracle économique de l’après-guerre. A cause du cadre européen, elle s’est forcée à plus de vertu, parce que, troisième économie du marché unique et puissance industrielle renommée, il était inenvisageable qu’elle n’entre pas dans la zone euro. Mais elle l’aura payé cher, depuis ses premiers efforts pour être qualifiée dans les années 1990 à aujourd’hui.

Mussolini précéda Hitler. Berlusconi annonçait Trump

Dans ce contexte, le bouc émissaire européen a bon dos, mais il ne peut ignorer que la persistance de la crise sociale en Italie signale un problème de fond qui mine toutes les démocraties: l’absence de mécanismes de redistribution solides qui empêchent les sans-emplois de sombrer dans la pauvreté. Contraints à l’austérité budgétaire pour rembourser leurs abyssales dettes, les gouvernements européens ont drastiquement réduit les dispositifs d’aide sociale. Il serait temps d’inverser la tendance. Le développement de l’Etat providence, après-guerre, se voulait un rempart contre la précarité qui avait fait le lit du fascisme et du nazisme. Toute préoccupée de plaire aux marchés et aux instituts de notation financière, l’UE aurait-elle oublié ce fondement de son histoire?

En matière de reconfiguration du paysage politique, l’Italie aura été souvent une pionnière, malgré elle. Mussolini précéda Hitler. Berlusconi annonçait Trump, et les sécessionnistes de la Lega Nord les autonomistes catalans.

Naguère, on disait le clientélisme roi dans la Péninsule, héritier laïc du népotisme papal. Le clientélisme avait été sérieusement ébranlé par «Mani Pulite», il y a 25 ans déjà, qui conduisit à la disparition de la démocratie-chrétienne et du parti communiste, piliers de la République depuis la fin de la guerre et du fascisme. Désormais, dans un pays nostalgique de son formidable essor économique des années 1960, c’est le consumérisme qui règne. Un consumérisme exalté, exacerbé par les litanies publicitaires des chaînes de télévisions privées, et qui s’étend au champ politique.

Anti-ceux-qui-ont-eu-l’occasion-de-faire-leurs-preuves-mais-ont-déçu

Dans les urnes, l’issue de ce week-end était attendue, agitée comme un avertissement depuis l’arrivée fracassante de Beppe Grillo et de ses invectives contre la caste politique. Après avoir voté massivement pour la droite, puis pour la gauche, les Italiens ont décidé d’essayer 5 étoiles, le mouvement anti-système, donc anti-ceux-qui-ont-eu-l’occasion-de-faire-leurs-preuves-mais-ont-déçu, ils votent pour un Di Maio qui n’a pas encore failli, après avoir cru à Berlusconi, puis à Renzi. Il y a dans ce choix du dépit, de la rage, et un faible espoir que, cette fois-ci, l’homme qui se dit providentiel le soit. Cela tient de la pensée magique, mais cela a l’air de marcher chez le voisin français.

La tentation du neuf par rapport aux anciens, cela rappelle en effet le succès du Mouvement en marche d’Emmanuel Macron, avec un horizon idéologique bien sûr très différent, mais une promesse identique: nous, nous n’allons pas gouverner comme les autres, nous, nous serons plus en phase avec les citoyens et leurs besoins réels. Sauf que c’était déjà une des postures de Matteo Renzi. Le wonderboy florentin s’est employé à mettre à la casse les vieux caciques de la classe politique, semant ainsi les germes de la division de la gauche, qui lui ont fait perdre ces élections 2018, malgré un bilan gouvernemental honorable.

Une improbable résilience

Il est trop tôt pour dire dans quels délai et configuration le président Sergio Mattarella réussira à introniser un nouveau gouvernement. Sachez qu’en italien la GroKo allemande se dit larghe intense (littéralement: larges ententes). Durant la législature 2013-2018, l’alliance forcée et contre-nature du parti démocrate et de «Forza Italia» a survécu à trois changements de premier ministre et au bannissement parlementaire de Silvio Berlusconi.

L’exemple de cette improbable résilience va guider Mattarella. Qui dispose toutefois d’autres cartes dans sa manche. La première est classique: la République a déjà connu maints gouvernements dits techniques, composé d’experts. Si les leaders des partis refusent de s’entendre, des technocrates seront provisoirement mis au pouvoir (en attendant des élections anticipées aux résultats encore plus aléatoires). La seconde est plus inattendue: le parti anti-système qui vient de se hisser en tête veut devenir le système. Contrairement à Beppe Grillo son créateur, son actuel leader Luigi Di Maio veut gouverner – une ambition qui devrait le rendre souple et raisonnable.

Austère et pragmatique

En sa qualité de «plus jeune vice-président de la Chambre des députés», ce trentenaire a accompli ses classes institutionnelles, lui qui n’a aucun diplôme et une expérience professionnelle limitée. Il a déjà mis de sérieux bémols au discours antieuropéen de Grillo. L’étalage des difficultés du Brexit a d’ailleurs vacciné beaucoup d’Italiens contre la perspective vengeresse d’une sortie de l’euro. Au surplus, dans son positionnement ni de gauche, ni de droite, le Mouvement 5 étoiles se targue d’être pragmatique.

Entré en politique à la suite de l’assassinat par la mafia de son frère, Mattarella est un homme austère, très soucieux de la dignité des institutions qui lui ont été confiées. Quoi de plus naturel pour un spécialiste de droit constitutionnel! Les Européens connaissent peu ce Sicilien de 76 ans. Mais dans le bruyant chaos romain qui va s’installer pour quelques semaines, il est leur plus sûr allié. Lui se fera un devoir de ne pas les décevoir.

Article paru sur le site Bon pour la tête:

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