Crise des médias: comment en est-on arrivé au crash actuel?

A quoi servent les journalistes ? A raconter le monde tel qu’il est, tel qu’il a été, tel qu’il sera, tel qu’il pourrait être. Tout occupés à cette haute mission, ces professionnels n’ont-ils rien vu venir ?

Longtemps la Suisse a été un petit paradis pour la presse. Le fédéralisme met en scène la diversité des situations, des perceptions et des opinions. Il a donné naissance à une multitude de journaux. La prospérité économique, des éditeurs astucieux et la manne publicitaire ont nourri cette frénésie.

Jusqu’ici la presse écrite avait plutôt bien encaissé les mutations technologiques. Elle n’avait pas souffert de l’émergence de la radio, ni de celle de la télévision. Mais elle encaisse mal la révolution digitale. Le paysage médiatique suisse est en pleine implosion (on ne parlera pas ici des risques mortels pour le service public audiovisuel liés à l’initiative No Billag). La crise d’abord perçue comme conjoncturelle est devenue structurelle. Les groupes de presse licencient, regroupent les forces rédactionnelles, limitent les ambitions éditoriales, suppriment des titres.

Pourquoi ce crash ? Contrairement à d’autres secteurs, la presse a peu investi dans la recherche et le développement. Au fur et à mesure que la manne publicitaire se tarissait, les programmes d’économies à répétition ont placé les journalistes en mode survie, et les ont rendus peu disponibles pour s’adapter et innover.

Les éditeurs ont d’abord cru qu’en transposant les contenus print sur des sites web, ils allaient retrouver leurs marges bénéficiaires d’antan. Raté. Très vite, la publicité a migré sur les réseaux sociaux. La publicité finançait la moitié des coûts des rédactions, souvent plus. Un nouveau business model doit être inventé. Les sites payants n’ont jusqu’ici pas encore trouvé leur rentabilité.

Quatrième pouvoir, la presse, en Suisse comme dans d’autres démocraties, subit aussi la vague populiste de remise en cause des élites. Ce discrédit systématique ne doit pas dispenser les journalistes de faire leur autocritique : n’ont ils pas trop cédé aux sirènes people, ne sont-ils pas trop paresseux ou moutonniers ? La raréfaction des moyens à disposition pour enquêter n’explique pas tout. Souvent manquent le courage et un travail d’investigation sérieux.

Et pourtant, le besoin de journalisme critique qui interpelle le citoyen, et dérange tous les pouvoirs quels qu’ils soient, reste gigantesque. Résiliente sur le plan économique, la Suisse peine à se réformer sur le plan politique, et à trouver des consensus. Ce n’est pas un hasard : l’art du débat contradictoire, organisé par les journalistes, y est dangereusement affaibli. Il devient urgent de discuter de nouveaux systèmes d’aide à la presse.

  • article paru en italien dans Il Caffè du 11 février 2018

 

Contre No Billag: trop ou pas assez?

Trop ou pas assez. Après plusieurs sondages donnant l’initiative No Billag gagnante, le dernier en date indiquait un – heureux – renversement de tendance. Depuis, on voit fleurir une question: n’en a-t-on pas trop fait contre cette initiative?

J’ai plusieurs réponses :

1. Le sort de beaucoup de votations s’est joué à quelques petits milliers de voix près (6 décembre 1992; 9 février 2014), donc on n’est jamais trop prudent, chaque voix compte, il faut rester mobilisés jusqu’au bout. Il n’y a pas de préposés à faire campagne – il en va de la responsabilité de chacun/e.

2. Notre système de démocratie directe est abusé par des initiatives slogans, simplistes et populistes. L’énergie que l’on doit investir pour combattre ce dévoiement est proportionnelle à notre incapacité à réformer ce système.

3. No Billag est une attaque contre les minorités linguistiques, et donc contre l’essence même de la Suisse. On ne sera jamais trop pour stopper ce mépris de ce que nous sommes.

4. On n’est pas des Indiens, notre démocratie n’est pas faite pour envoyer des signaux de fumée à Berne ou à la SSR. Le texte proposé entrerait dans la Constitution!!C’est puéril et irresponsable de recommander le oui par tactique « parce que ce sera de toutes façons non ».

5. C’est bien que plein de milieux qui d’habitude ne s’expriment guère sur les votations prennent position. On peut espérer le 4 mars prochain un taux de participation moins apathique et calamiteux que la moyenne.

6. Il y a plein d’initiatives à venir qui nécessiteront le rassemblement des forces républicaines. Autant y prendre goût. Je me réjouis de voir les milieux artistiques combattre l’initiative dite d’autodétermination avec la créativité qu’ils ont mise dans cette campagne.

7. L’UDC a recueilli 30% des voix aux dernières élections. Compte tenu du taux de participation, le premier parti de Suisse représente 15% des citoyens. De temps en temps, c’est bien d’entendre les autres, tous les autres, faire plus de bruit!!!

8. Comme le montre la crise à l’ATS, le paysage médiatique suisse n’a pas fini d’imploser ( Google et Facebook n’ont pas attendu No Billag), le débat sur le service public audiovisuel, le rôle et les moyens alloués à la SSR va se poursuivre – pas besoin de voter oui à No Billag ( qui est certainement la pire réponse que l’on peut apporter au petchi actuel).

Le citoyen, le grand perdant de No Billag

Merci à la Société suisse des auteurs (SSA) de m’avoir demandé d’écrire cet article *. Mon point? Le consommateur est un citoyen comme les autres, alors que l’initiative No Billag tente d’opposer leurs intérêts. Démonstration. 

Chaque voix compte. Chaque franc aussi. Tout citoyen réfléchit à l’effet de son vote sur son portemonnaie. Ceux qui ont lancé l’initiative populaire «No Billag: Oui à la suppression des redevances radio et télévision» prétendent agir au nom de notre pouvoir d’achat: ne payez que ce que vous consommez, foin de ce service public coûteux et ringardisé par la digitalisation. Sous son emballage mielleusement comptable, leur texte ne torpille pourtant pas que la taxe perçue jusqu’à fin 2018 par l’entreprise Billag, mais l’ensemble du service public audiovisuel.

 

Un démantèlement de la SSR? Vraiment? En cas de oui le 4 mars prochain seraient gravés dans la Constitution les principes suivants: aucune redevance de réception ne pourra plus être prélevée par la Confédération ou par un tiers; la Confédération ne pourra pas accorder de subvention à des chaînes de radio ou de télévision; elle pourra se payer la diffusion de communiqués officiels urgents; il n’y aurait qu’en temps de guerre qu’elle pourrait exploiter ses propres chaînes; elle mettra régulièrement aux enchères des concessions.

 

Le moment est opportun pour se demander à quoi sert ce service public, la SSR, et la RTS en particulier. Dans un paysage médiatique suisse chamboulé par la digitalisation et  la baisse spectaculaire des recettes publicitaires qui finançaient la presse écrite (elles ont fondu de moitié en dix ans passant de 2,4 milliards de francs à 1,2), le service public audiovisuel garantit qu’une information de qualité restera accessible à toutes les catégories de la population, dans toutes les régions, à un prix abordable. Ce n’est pas un point de détail dans une démocratie aussi exigeante que la nôtre qui convoque ses citoyens aux urnes au moins quatre fois par an.

 

Etablir les faits et faire circuler l’information dans tout le pays, organiser le débat public d’une manière indépendante et équilibrée afin que tous les votants puissent se forger une opinion, telle est la mission principale. La SSR y consacre le plus gros poste de son budget  (39% – 626 millions de francs). Mais, la SSR a aussi vocation à divertir, créer des liens, renforcer les identités, raconter nos territoires dans leur diversité. Que serait l’identité romande si la radio puis la télévision n’avait pas fait partager aux populations francophones des émissions et des émotions communes ? Que saurait-on des retombées des activités scientifiques de nos hautes écoles si elles n’étaient pas expliquées par des magazines en prime time ? (lire mon article sur  la RTS vecteur d’identité romande   http://chantaltauxe.ch/la-rts-un-vecteur-didentite-depuis-sa-naissance/ ) A l’heure de la globalisation, un pays, très sourcilleux sur son indépendance, peut-il vraiment continuer à en être un s’il délègue aux seules forces du marché et à des producteurs installés à l’extérieur de ses frontières la couverture de l’actualité, la narration quotidienne de ses spécificités ?

 

Trente chaînes étrangères diffusent déjà des fenêtres publicitaires ciblées sur les téléspectateurs suisses. Elles n’ont  financé pratiquement aucune émission centrée sur les réalités du pays qui leur offre la jolie manne de 328 millions de francs (en 2016). Nous voilà prévenus. Produire en Suisse coûte cher et la SSR ne peut pas délocaliser ses activités. Elle ne pourrait pas non plus fournir la gamme de ses prestations dans toutes les langues nationales sans l’apport de la redevance. Les recettes publicitaires ne couvrent que 44% des coûts de diffusion des séries ou des films, 22% des émissions d’actualité, et 13% seulement du sport.

Le consommateur pas gagnant

En cas de démantèlement, on peut craindre pour la diversité des programmes. La priorité des télés privées est de faire de l’argent pas de renseigner les citoyens. Ceux-ci disposent d’autres sources d’information pour se forger une opinion, objecte le comité d’initiative. Bien sûr, sauf qu’il est chimérique de croire que l’offre de presse écrite va s’étoffer. Au gré des restructurations, les pages et les effectifs ne font que diminuer.

 

Seule institution nationale linguistiquement décentralisée, la SSR a été créée en 1931 au terme d’une décennie d’expérimentations diverses, de loi de la jungle et de faillites. Au fil de son histoire, le média de service public s’est installé au cœur d’un écosystème irriguant la culture et maintes manifestations populaires, y compris sportives. Les partisans de No Billag ne proposent rien pour se substituer à ces féconds partenariats.

 

Pire, ils rechignent à évoquer les conséquences de leur diktat. Le marché règlera tout, arguent-ils, comme si la démocratie directe et le fédéralisme pouvaient être guidés par la main invisible. La démocratie directe et le fédéralisme n’existent pas seulement pour bousculer ou limiter le pouvoir exécutif ou législatif. Ils donnent des droits à des minorités de se faire respecter, de ne pas subir la loi de la majorité, d’élaborer une gestion de proximité en phase avec leurs besoins. Une SSR moribonde laissera le champ libre aux plus forts, aux plus puissants, aux plus bruyants. A ceux qui ont les moyens de payer pour diffuser leurs idées. Une telle perspective ne peut séduire que des populistes avides de manipuler l’opinion sans entrave.

 

Chaque voix compte. En juin 2015, l’acceptation de la nouvelle loi sur la radio et la télévision (instituant la redevance pour chaque ménage) s’est jouée à 3649 bulletins. Par une participation supérieure, les Romands peuvent faire la différence. Il faut qu’ils déposent un gros non dans les urnes. Les minorités latines, favorisées par la clé de répartition de la redevance, ont beaucoup plus à perdre dans cette votation : des moyens financiers que le marché ne leur fournira pas et un peu de leur âme et de leur identité.

L’exemple italien 

Chaque franc compte aussi. Payer à la demande sera-t-il moins cher? Rien n’est moins sûr. Visionner un film ou un match coûte aujourd’hui entre 3 et 7 francs en « pay per view ». Avec deux de ces programmes par semaine, le coût annuel dépasse les 500 francs sans accès «en cadeau bonus» au téléjournal, à d’autres émissions d’information ou de divertissement, ni aux radio, ni aux sites internet de la SSR. Actuellement fixée à 451 francs, la redevance a été abaissée par le Conseil fédéral à 365 francs dès le 1er janvier 2019, donnant un argument de poids aux opposants à No Billag: une offre audio-visuelle et digitale en 3 langues pour 1 franc par jour, qui serait en mesure de proposer mieux sur l’ensemble du territoire, et pas seulement autour de Zurich?

 

A qui profitera le démantèlement du service public? Au vu de ses récents investissements dans la presse écrite, certains redoutent que Christoph Blocher développe l’offre de programmes de sa Teleblocher.  D’autres évoquent un risque de berlusconisation du paysage audiovisuel helvétique. Laboratoire de la toute puissance des télévisions privées et d’un service public anémié, l’Italie permet de mesurer les effets à long terme d’un tel choix sur la vie démocratique. Le règne des télés privées est celui de la révérence obséquieuse aux besoins des annonceurs : les émissions de téléachat scandent la journée, les coupures publicitaires rallongent la durée des feuilletons et des films. Le traitement de l’information lors du téléjournal se fait sur le mode sensationnel et polémique. Les enjeux démocratiques ne sont jamais clairement exposés, la confusion semble entretenue à dessein pour accréditer l’idée d’une Italie ingouvernable. La couverture de l’actualité locale est négligée. On ne parle jamais de ce qui se passe dans les petites villes et les périphéries, de leur vie politique, économique, sociale ou culturelle sauf si elles sont le théâtre d’un fait divers sordide ou sanglant.

 

La qualité des médias est liée à la qualité de la vie démocratique. La médiocrité ou l’affaiblissement des uns ne peuvent que rejaillir sur l’autre. Consommateur et citoyen, nous voici prévenus. Chaque voix compte.

 

  • Article paru dans l’édition spéciale de janvier 2018 du bulletin d’information de la Société suisse des auteurs. SSA

 

 

A ceux qui hurlent « Plan B » comme des cabris

Je ne supporte plus l’expression « Plan B ». En démocratie, on vote, on tranche une question, et ceux qui ne sont pas d’accord avec la proposition ont le droit légitime d’évoquer ses conséquences prévisibles. Quant aux partisans, la moindre des choses que l’on peut attendre d’eux, c’est qu’ils assument leur choix, et soient capables de dire très concrètement comment ils entendent le mettre en oeuvre.
Allez savoir pourquoi, dans notre belle démocratie suisse, cette conscience élémentaire des enjeux est gadgétisée, passe pour superfétatoire. C’est la démocratie des signaux de fumée, du « je proteste, donc j’existe », qui se moque éperdument des conséquences.  Comme si voter, c’est juste « marquer le coup ».
On aurait pu espérer que le long calvaire de Theresa May dans la mise en oeuvre du Brexit ou l’impossibilité d’appliquer le vote du 9 février 2014  sans le travestir en moulinets administratifs nous auraient tous vaccinés contre le vote défouloir et incantatoire, et auraient fortifié notre noblesse de citoyens éclairés et responsables. Mais non: ceux qui ne veulent pas de NoBillag sont sommés de sortir des Plans B pour conforter les initiants dans leur joyeuse démarche de démantèlement d’un service public qui fonctionne à la satisfaction de la plupart de ses usagers.  De l’enfantillage, mais qui a manifestement ses partisans: Si t’as pas de Plan B, c’est que tu ne nous respectes pas. Devant un tribunal, on appelle cela: renverser le fardeau de la preuve.
Moi, je trouve que cette campagne marche un peu sur la tête, au prétexte que une fois ou l’autre, on s’est tous énervé devant la télévision, et que comme avec l’école, chacun tire de sa petite expérience personnelle, des vérités intangibles…
En matière de Plan B, je me souviens d’un débat à Genève sur la crise de l’Euro avec Barroso. Contrairement à tout ce qu’avaient dit les chargés comm’ de l’UE pendant des mois, l’ancien président de la Commission avait fini par avouer que oui, il y avait bien des plans B, C, D,.. et même jusqu’à Z, c’est-à-dire des prévisions en fonction de l’évolution de la sutiation. Toute institution sérieuse se prépare à faire face à toutes sortes de catastrophes.
Même après la Chute de l’Empire romain, il y avait encore des gens à Rome le lendemain qui ont continué à vivre, à aimer, à mourir, à donner naissance,… (et je suis même de l’avis que les fameux Barbares ont adopté pas mal de comportements et d’habitudes des Romains – mais c’est une autre histoire – les victoires ne sont jamais aussi radicales qu’on le croit a posteriori).
Tout ça pour dire que la SSR et ses unités sauront faire face à toutes les éventualités. Mais je ne suis pas sûre en revanche que les initiants et ceux qui les auraient suivis mesurent leur responsabilité, et surtout assument le chaos qu’ils auront créé. Je ne suis pas sûre que les Suisses seront contents, satisfaits, de ce qui se passera. Faisons un peu de fiction, essayons d’imaginer la suite de l’Histoire.
La SSR est une entreprise sérieuse, elle dispose de plein de règlements qui indemnisent les collaborateurs pour les heures sup’, le travail de nuit ou du week end. Si elle doit appliquer le plan D comme démantèlement, faute de trésorerie (car qui voudra encore s’acquitter de sa facture Billag si l’initiative a été acceptée?), elle devra très vite commencer à licencier une partie de ses collaborateurs. Je ne vous dis pas l’ampleur du plan social que ça va représenter, compte tenu des années d’ancienneté des uns et des autres. Donc, très vite, sans que le Conseil fédéral ait eu le temps de mettre des concessions aux enchères pour voir émerger les fameuses alternatives, qu’agitent comme des hochets les initiants, l’offre de programmes sera réduite au strict minimum: des flash infos. Avec un budget réduit de 3/4, la RTS ne pourra plus diffuser que des émissions d’information genre BFM TV en continu. Il sera difficile de produire des magazines tels que nous les aimons comme Passe-moi les Jumelles, ABE, Temps Présent, 36,9,… Grosso modo, on aura de la radio filmée. 
Pour le consommateur qui veut des films ou des feuilletons, il faudra faire des efforts, se renseigner sur ce qui est bien, s’abonner, comparer les tarifs. Paradoxalement, il n’y aura plus de surprise (ah tiens, c’est quoi ce film qu’ils proposent en prime time?). Chacun sera enfermé dans sa petite bulle prédéterminée par ses choix précédents (tu as aimé cela, alors regarde ceci – ainsi fonctionnent les algorithmes de Netflix). Tout cela va coûter bien plus qu’un franc par jour. Donc, sans la redevance, on aura moins bien pour plus cher. Le consommateur fâché, dont se réclament les initiants, sera dupé – et encore plus fâché…
Le plan A (on refuse No Billag) me paraît le meilleur, le plus simple, le plus confortable, le moins cher. Donc la question est un peu oiseuse de savoir si Gilles Marchand a un plan B, la question est : voulons nous abolir un service public qui fonctionne (et qui est perfectible) pour nous retrouver rapidement informés de manière lapidaire et divertis de façon compliquée et coûteuse ?  

No Billag: en parler avant qu’il ne soit trop tard

Envie d’en savoir un peu plus sur No Billag et ses effets? Lisez les articles de CultureEnJeu en français, en italien, en romanche ou en allemand:

Des textes de: Frédéric Gonseth, Jean-Jacques Lagrange, Jean-Luc Bideau, Denis Rabaglia, Daniele Finzi Pasca, Pedro Lenz, Marco Solari, Raphaël Brunschwig, Nina Scheu, Mona Petri, Urs Thalmann, Balthasar Glätti, Christine Bulliard-Marbach, PhilippCueni, Albert Vitali, Daniel Fueter,  la SUISA, Mario Pacchioli, Iso Camartin, Alberto Chollet, Verio Pini et Chantal Tauxe. Recueillis par Gérald Morin et illustrés par Pitch

CEJ56-PAGES en francais

CEJ56-en allemand

CEJ56-en italien-romanche

 

Avenir des médias en Suisse, quelques réflexions.

Invitée par les Verts  à Riehen, ce 28 octobre 2017, pour un débat sur l’avenir des médias, voici les quelques points que j’ai souhaité developper:

  • La technologie a changé les médias. Il est temps que les conditions- cadre pour l’exercice du journalisme changent aussi ! L’aide publique ne doit pas être un tabou.  La qualité de notre démocratie est en jeu.
  • L’actuelle crise des médias, tout particulièrement de la presse écrite (fermetures de journaux, tel L’Hebdo, mesures d’économies  et licenciements dans les rédactions) était peut-être programmée (sur la fin de L’Hebdo: http://chantaltauxe.ch/la-mort-de-lhebdo-etait-parfaitement-evitable-explications/  ).  Il faut reconnaître toutefois que la Suisse a connu une richesse médiatique, historiquement créée par le fédéralisme et ses pouvoirs de proximité. Les Suisses sont toujours été de grands lecteurs, gros consommateurs de médias, surtout si on compare avec l’étranger ou des pays plus centralisés.
  • Ces dernières années dans les grandes maisons d’édition, il n’y a pas eu assez de réflexion, pas assez de moyens consacrés à la recherche et développement (contrairement à d’autres secteurs économiques confrontés à la numérisation). L’innovation s’est faite par acquisition de sites lucratifs développés par d’autres.
  • La stratégie web des rédactions a le plus souvent été orientée sur les besoins des annonceurs (d’où la recherche du maximum de clics), pas ceux des citoyens.
  • Il faut rappeler que les tâtonnements stratégiques coûteux en matière de stratégie web ont été payés par les rédactions de presse écrite alors largement bénéficiaires.
  • Les éditeurs ont confisqué le débat sur l’avenir de la presse, ils l’ont longtemps focalisé sur une guéguerre contre la SSR, dont les enjeux était le développement des sites web et la manne publicitaire.
  • Une aide publique aux médias existe déjà, il faut la moderniser et la développer.
  • A l’échelle romande, le cinéma collecte 10 millions de francs par an. Pour Fijou – fonds de financement du journalisme – nous (l’Association Médias pour tous) demandons 16 millions.  On a aidé les horlogers, les banques, l’industrie d’exportation quand ça allait mal. La politique doit aider les  médias dans cette phase difficile où ils doivent s’adapter à la chute des recettes publicitaires et à la digitalisation.
  • Quelques valeurs à restaurer dans le travail des rédactions: la transmission des savoirs,  le slow journalisme – journalisme durable, les valeurs éthiques. C’est indispensable face aux populismes et aux fake news.
  • Le journalisme est lié au développement de la vie démocratique, il ne peut pas disparaître sans conséquences sur celle-ci.
  • Le journalisme est un métier qui a toujours dû se battre pour être reconnu comme tel. Il a dû notamment s’émanciper des partis politiques qui étaient les premiers éditeurs de journaux. Sommes nous à la fin d’un cycle?
  • Nous sommes entrés dans le monde de la citation et de la répétition – la vérification n’est plus systématique. Il faut aussi engager une vaste réflexion sur la certification des nouvelles – qui est fiable, quels sont les critères de fiabilité ?
  • L’emballement, le flux des nouvelles, ne laisse plus beaucoup de place à la réflexion, à la prise de distance critique – cela laisse la porte grande ouverte à la manipulation. Il y a un risque d’information à 2 vitesses: ceux qui savent, ceux qui croient.
  • Si nous n’y prenons garde la confusion ira grandissante entre je vote – je like. La différence? On ne se soucie pas des conséquences.
  • L’art de la contradiction respectueuse, fondée sur les arguments, se perd, il est au cœur du fonctionnement de nos démocraties : je ne suis pas d’accord, mais j’écoute.
  • Il faut récréer « la place de village ». Le rôle du journaliste est d’arbitrer le débat démocratique, de l’éclairer et de l’organiser. Sinon, notre vie  démocratique va devenir difficile. Sinon il y aura de plus en plus de votes comme le «Brexit», où les citoyens découvrent le lendemain les conséquences de leur choix (Ah, sortir de l’UE, c’était donc quitter le marché unique?).
  • Les algorithmes qui dictent ce que nous lisons laissent peu de place à la surprise, au changement d’opinion, ils figent nos choix, alors que le débat politique est dialectique.
  • Le législateur devrait peut-être s’y intéresser: qui détermine le fonctionnement des algorithmes, avec quelle éthique (les instituts de sondage pratiquent le contrôle par les pairs)? Peut-on encore croire à une auto-régulation entre pairs?
  • L’identité figée par les bulles construites par les algorithmes fait le lit du populisme – on est réduit à ce que l’on est – il n’y a pas plus d’évolution possible. C’est le règne du marketing ciblé plutôt que de la conviction et de l’art de convaincre. Chacun ses faits – les faits alternatifs – même pas de seuil minimal sur lequel on se met d’accord. On crée des mondes parallèles, et le résultat des élections se fait à la marge. (A propos du populisme: http://chantaltauxe.ch/journalistes-et-politiciens-a-lepreuve-du-populisme/ ). 

 

Un petit aperçu du 19:30: https://www.rts.ch/play/tv/19h30/video/no-billag-reunis-en-congres-les-verts-rejettent-linitiative?id=9037800

 

 

 

 

 

Interview sur Médias pour tous et Media Forti

Médias pour tous, Media Forti, mais aussi Association des médias d’avenir et We Publish, les initiatives en faveur des médias se multiplient. Qu’est-ce qui les distingue, au-delà de leur but commun? Mes réponses à Edito*.

– Comment définiriez-vous Médias pour tous? 

Une association composée au début de réalisateurs et de producteurs de cinéma qui voulaient combattre l’initiative NoBillag, machine de guerre contre un de leurs partenaires principaux, la SSR. Lors des licenciements advenus à l’automne 2016 chez Tamedia puis chez Ringier Axel Springer avec la fermeture de L’Hebdo, Médias pour tous a décidé d’élargir le périmètre de ses activités à la défense d’une presse diversifiée et de qualité. Médias pour tous agit au niveau national et dans les 3 régions linguistiques. Elle regroupe les milieux du cinéma et les syndicats de journalistes. MPT a déjà conduit plusieurs actions de sensibilisation du public.

– Quelle est la différence avec Media Forti?

Media Forti, lancé ce début octobre à Zurich et Lausanne, a les mêmes préoccupations que Médias pour tous, mais vient des milieux académiques et de la société civile. Pour faire simple et un peu caricatural, je dirais que Media Forti est apolitique et n’a pas de visée corporatiste. Media Forti a lancé un appel https://www.mediaforti.ch/fr/  pour une nouvelle politique des médias, qui tienne compte de la révolution digitale. Media Forti souhaite renouveler les termes du débat, actuellement engoncé dans de vieux paradigmes (grands éditeurs – SSR). Media Forti demande la création d’une nouvelle infrastructure au service du journalisme moderne qui permette aux prestataires privés de se livrer à une concurrence stimulante (plateforme We Publish).

– L’idée est bien que le temps d’un financement public pour des médias privés est venu? Existe-t-il déjà des pistes de financement concrètes? 

Oui, la prise de conscience est là.  Avec quatre dimanches de votation par an, la démocratie suisse exige beaucoup de ses citoyens. Il faut donc une presse à la hauteur, qui a les moyens de travailler dans de bonnes conditions d’indépendance. Au niveau romand, Médias pour tous a élaboré le projet Fijou, pour fonds de financement du journalisme, sur le modèle de ce qui existe depuis une vingtaine d’années pour le cinéma avec Cinéforom (la Fondation romande pour le cinéma – qui distribue les subventions). Il s’agit de réunir des fonds de tous les cantons ou villes intéressés et ceux de la Loterie romande. Selon les premiers contacts pris avec les milieux politiques, Fijou séduit, notamment parce qu’un tel dispositif ferait écran entre les pouvoirs publics et les rédactions en garantissant l’indépendance de celle-ci. Reste à trouver l’argent. Le subventionnement public de la culture a une longue tradition, pas celui du journalisme.

Comment cela fonctionnerait-il? Comment et à qui répartir les fonds? (Les médias établis de Ringier, Tamedia par exemple pourraient-ils en bénéficier?) Bref, selon quels critères l’argent serait-il redistribué?

Fijou veut favoriser l’innovation et l’éclosion de nouvelles pousses, mais aussi préserver ce qui existe encore. Nous avons établi des critères de subventionnement dont nous souhaitons maintenant débattre avec les collectivités publiques. Impératif absolu : respecter la Déclaration des droits et des devoirs des journalistes.  Bien sûr que le fait de potentiellement donner de l’argent à des grands groupes de presse bénéficiaires a été l’objet d’âpres débats. Mais il faut aussi penser aux journalistes concernés. Nous avons imaginé une aide accordée à un titre en difficultés (pas à un groupe), un pacte de l’enquête ou des fonds pour l’innovation qui pourraient être attribués à des projets particuliers. Nous avons aussi pensé à des mesures favorisant et récompensant l’abonnement. Une des conditions pour recevoir des fonds de Fijou sera, sur le modèle de Cinéforom, la transparence des comptes. On peut douter que les grands éditeurs soient disposés à ouvrir tout grand leurs livres de comptes… Il s’agit d’une vieille revendication des journalistes qui n’a jamais été satisfaite.

– Mais avant cela: n’est-ce pas utopique de penser qu’en Suisse, des aides publiques pourraient venir au secours de la presse, a fortiori alors que le service public est remis en question avec No Billag?

Il est clair que le refus de No Billag est un préalable. Mais la discussion sur le périmètre du service public doit avoir lieu, la convergence technologique l’impose, qu’on le veuille ou non. Fijou, devisé à 16 millions de francs par an (pour toute la Suisse romande), We Publish, à 5 millions (il s’agirait d’une infrastructure nationale), sont des outils qui visent la diversité et la qualité de l’offre médiatique. Ils permettent d’anticiper: la restructuration du paysage médiatique suisse n’est de loin pas terminée, il ne faut pas attendre la prochaine dramatique fermeture d’un titre pour agir. Quand on compare avec l’étranger, l’aide à la presse dans notre pays reste  assez chiche. Dans des périodes de profondes turbulences, le politique a volé au secours de l’horlogerie, d’UBS ou des industries d’exportation étranglées par le franc fort (taux plancher), pourquoi ne le ferait-il pas pour la presse, pilier indispensable au débat démocratique ? Je ne suis ni optimiste ni pessimiste sur la possibilité d’obtenir des fonds publics, mais pour moi, c’est l’heure de vérité : si rien ne bouge dans les mois à venir alors il faudra vraiment cesser de verser des larmes de crocodiles lors des prochains licenciements, cesser de regretter que tel ou tel événement culturel, économique ou politique n’ait pas trouvé la couverture médiatique espérée par ses promoteurs.

– Diriez-vous que Médias pour Tous est encore très romande?

Il est clair qu’avec l’élaboration de Fijou, les Romands de MPT ont pris un peu d’avance, mais cela est aussi dû à l’électrochoc de la fermeture de L’Hebdo. Pour le reste, les actions contre NoBillag sont menées dans toutes les régions.

le site de Médias pour tous: https://savethemedia.ch/

le site de Association des médias d’avenir:   https://www.medienmitzukunft.org/fr/bienvenue/  

le site de We Publish : https://wepublish.ch/fr/home

 

* Réponses à Albertine Bourget pour Edito https://www.edito.ch/fr/magazine/

NoBillag et les JO, un peu de cohérence

J’aime bien faire des liens entre les dossiers.

Je vois fleurir des logos pour Sion 2026.

J’espère que tous ceux qui souhaitent que les Jeux aient lieu chez nous sont conscients que sans la SSR il sera difficile de produire/diffuser dans le monde entier les images des compétitions.

J’espère que tous ceux qui militent pour NoBillag mesurent les conséquences que pourraient avoir leur vote sur les chances de la candidature valaisanne…

On peut être contre l’organisation des JO en Suisse, pour de bonnes raisons. Mais si on est pour, il faut être cohérent, et donc rejeter NoBillag.

Car, sinon, qui produira/diffusera les images des JO dans le monde entier? Et à quel coût? On ne va quand même pas demander à France Télévisions ou à la RAI d’assurer le rayonnement des compétitions pour nous?

La farce du Brexit le démontre: il est irresponsable de faire voter des citoyens sur des slogans, sans se soucier des conséquences réelles. Accepter NoBillag, c’est abattre la SSR, et plus particulièrement la RTS, c’est-à dire priver les Romands d’une offre audiovisuelle et numérique de qualité et accessible à tous.

Rejeter NoBillag n’implique pas d’être épatés par tous les choix ou productions de la SSR et de la RTS.  Mais plus aucun débat critique sur le contenu des programmes ou le périmètre du service public ne sera possible en cas d’acceptation de NoBillag.

Le refrain que les partisans de NoBillag nous servent « je ne veux payer que ce que je consomme » constitue la négation de la solidarité qui lie les générations entre elles. Quand on aura appliqué à l’audiovisuel cette maxime égoïste, qu’est-ce qui empêchera de l’étendre aux transports, aux hôpitaux, à la formation,… ?

L’enjeu de cette votation est aussi celui de la formation de l’opinion des citoyens. Il faut se demander qui a intérêt à ce que les citoyens soient moins bien informés.

Ringier et Tamedia abdiquent: vive Fijou!

Fijou. Verra-t-on bientôt ce petit acronyme figurer dans l’impressum d’une publication ou d’un site online, comme on distingue le soutien de Cinéforom à la fin du générique d’un film? Rembobinons.

Fijou signifie fonds pour le financement du journalisme. Sa création est proposée par Médias pour tous, une association constituée à l’initiative des réalisateurs Frédéric Gonseth et Gérald Morin. Leur volonté première est de combattre l’initiative «no billag» qui menace la SSR.

Mais, dès l’automne 2016, au vu des licenciements chez Tamedia et Ringier Axel Springer, le périmètre des activités de Médias pour tous s’est élargi. Très vite est née l’idée de concevoir un fonds de soutien aux médias, alimenté par les collectivités publiques, sur le modèle des dispositifs existant dans le champ culturel, tel le fameux Cinéforom, doté par les cantons, les villes et la Loterie romande d’environ 10 millions de francs par an.

À terme, Fijou pourrait subventionner le lancement de nouveaux projets journalistiques, l’innovation dans des médias déjà existants, l’encouragement à l’abonnement de certains groupes-cibles, des projets d’enquête, une aide d’urgence à des titres en péril…

L’immense avantage de Fijou est de permettre une aide publique directe, tout en garantissant l’indépendance des rédactions. Fijou ne sera pas un arrosoir, les demandes de soutien devront satisfaire un certain nombre de conditions. Ce fonds sera un appoint, un gage de stabilité pour des médias qui continueront à financer leurs activités via les lecteurs, le crowdfunding, des mécènes, ou d’autres «business models» plus classiques.

Rapidement réalisable pour peu que la volonté politique suive, Fijou ne saurait à lui tout seul sauver un paysage médiatique en pleine tourmente, en Suisse romande comme ailleurs.

Pour affronter la révolution numérique, l’érosion inexorable des recettes publicitaires comme le désengagement des grands éditeurs, c’est tout l’écosystème des médias qui doit être repensé.

Vers une mise en commun?

D’autres propositions ont émergé comme celle de Media Forti: créer une plateforme nationale pour les médias online, afin que les rédactions utilisent toutes la même infrastructure technique. Les coûts de développements informatiques grèvent les budgets des rédactions naissantes: on est contraint d’y engager plus de développeuses·eurs que d’enquêtrices·eurs. Une infrastructure publique commune serait utile, d’autant plus qu’elle pourrait aussi procurer un dispositif de micropaiement simple, efficace et sûr.

Afin de financer cette plateforme, on pourrait taxer les diffuseurs (swisscom, cablecom), taxer la vidéo à la demande (Netflix), taxer les fenêtres publicitaires de télévisions étrangères (combat perdu naguère par la SSR mais qui pourrait être rouvert avec d’autres petits pays comme la Belgique et l’Autriche qui soufrent du siphonnage des recettes). Une part des revenus publicitaires excédentaires de la SSR et une part de la redevance pourraient également fournir des ressources.

Longtemps le paysage médiatique romand a défié les lois du marché: sur un petit territoire ont prospéré des quotidiens et des magazines, qui ont rapporté des millions de francs à leurs éditeurs. Un petit miracle, le reflet de la bonne santé économique du pays et d’un fédéralisme nourrissant le cloisonnement des débats.

Pas de regrets

Tempi passati, les recettes publicitaires ont fondu comme neige au soleil, les éditeurs privilégient la rentabilité à outrance et oublient leur responsabilité sociale. Mais les regrets ne servent à rien. Seules certitudes, la presse est un bien commun, le journalisme un métier, une expertise de professionnel·le·s qui ne peut reposer sur le seul bénévolat. Personne n’exige des boulangères·ers qu’ils travaillent gratuitement. Tout est à reconstruire.

C’est l’heure de vérité et des actes pour toutes celles et tous ceux qui se disent attachés au débat démocratique.

  • Texte paru dans Pages de Gauche no 164, été 2017

Chapeau initial, rédigé par la rédaction. La presse romande est en ébullition après les vagues de licenciements au Temps, à 24 Heures et à la Tribune de Genève, sans parler de la disparition de L’Hebdo. Parce que la presse d’opinion ne peut survivre sans une presse d’information diversifiée, indépendante et financièrement solide, ces événements nous touchent directement. Pour poser quelques premiers jalons d’un débat qui est loin d’être terminé, nous accueillons dans ce numéro Chantal Tauxe, qui fut rédactrice en chef adjointe de L’Hebdo de 2009 à 2016 et qui a vécu toutes les dernières transformations de la presse écrite de l’intérieur. *

Une idée pour aider la presse écrite et les partis

La publicité politique disparaît des journaux. Le peu de budgets dont dispose la plupart des partis migre vers les réseaux sociaux. C’est un signe de l’époque: pourquoi les partis se comporteraient-ils autrement que les grands distributeurs? Reste que le recul manque pour savoir si ces stratégies de communication ciblée sont réellement plus efficaces.

J’attends avec impatience le moment où une docte étude viendra nous démontrer que la bonne vielle page de publicité que le lecteur trouvait dans son quotidien ou son magazine le touchait plus efficacement que les « fenêtres » qui jaillissent sur son écran. J’attends avec impatience le moment où une docte étude nous prouvera que la surprise en tournant les pages d’un quotidien ou d’un magazine retenait mieux son attention, suscitait plus son passage à l’acte d’achat que le bombardement intempestif de son regard errant sur son ordinateur.

La pub online est réputée vendre aux annonceurs des consommateurs bien identifiés selon les traces numériques qu’ils ont laissées ici ou là. Le hasard de la découverte, la surprise, ne sont plus que des fragments d’algorithmes.  L’individu n’est plus que la somme de ses choix précédents. Pour le supplément d’âme, circulez, il n’y a plus rien à voir.

Une critique commence à poindre: les utilisateurs de réseaux sociaux sont enfermés dans des bulles, en contact avec ceux qui pensent comme eux. Les curieux sont priés de ruser avec les paramètres pour rester confrontés à la contradiction, à la contrariété. Or, la démocratie vit de la confrontation des opinions; le vote permet l’arbitrage, la décision, et suppose que le citoyen a pris la peine de se forger une opinion éclairée.

En Suisse, malgré un calendrier de votations très soutenu, la politique souffre d’un déficit de financement. L’inflation du nombre d’initiatives n’a pas dopé les budgets des partis qui doivent « éclairer » le vote des citoyens, bien au contraire.

D’où ma suggestion: aider les partis à faire campagne, tout en aidant aussi la presse. L’idée m’en est venue lors d’un colloque à Genève sur l’avenir de la démocratie directe, alors que mon journal, L’Hebdo, venait juste d’être condamné à mort par ses éditeurs.

Une manière d’aider la presse écrite et d’instiller un peu plus d’égalité entre partis dans les moyens de faire campagne (pour une votation ou une élection) serait de doter les partis d’un budget publicitaire à dépenser impérativement dans les médias imprimés. Les formations politiques recevraient une sorte d’enveloppe forfaitaire pour la législature.

Les comptes des journaux s’en trouveraient bonifiés et le débat démocratique tout autant vivifié.

Avons nous assez pris conscience que nous sommes dans une époque où deux piliers de la démocratie sont dangereusement affaiblis: la presse et les partis politiques? Quoi que l’on pense de la qualité des uns et des autres, ne perdons pas de vue leur rôle essentiel dans la formation de l’opinion des citoyens !