Un scénario pour l’après Burkhalter ?

Après huit petites années et deux départements, Didier Burkhalter quittera le Conseil fédéral fin octobre prochain.

Le Tessin attend un conseiller fédéral depuis 18 ans. Pour Ignazio Cassis, 56 ans, s’ouvre une voie royale. En 2010, lors de la succession Merz, le groupe PLR aux Chambres lui avait refusé l’investiture. On le voit mal récidiver: entre-temps Cassis est devenu le chef de ce groupe. Faut-il rappeler que un certain Pascal Couchepin avait lui aussi été chef de groupe avant d’être élu au Conseil fédéral?

Médecin, Cassis pourrait reprendre le DFI, où la majorité PLR-UDC peine à imposer ses vues. Alain Berset ferait un formidable ministre des affaires étrangères.

L’expérience Burkhalter a démontré qu’un conseiller fédéral de droite ne parvient pas mieux qu’un socialiste à donner les impulsions qu’il faut dans le dossier européen et à être suivi. Et des impulsions, une bonne intelligence des relations internationales et un pouvoir de conviction, c’est exactement ce qu’il faut à la Suisse dans le dossier européen.

Libre-circulation des personnes: une question de responsabilité

Passionnant ce débat ouvert par le conseiller national libéral-radical Benoît Genecand sur la libre-circulation des personnes.

Le tollé suscité par sa sortie dit quelque chose de l’état du débat démocratique. On devrait pouvoir parler de tout, sans tabou. Manifestement, on en est loin.

Ce qui ne va pas, à mon sens, c’est d’aborder ce débat sans égard pour les partenaires européens qu’il implique.

Allez expliquer aux Polonais ou aux Hongrois qu’ils ne peuvent pas circuler librement en Europe… Ce n’est pas demain que l’UE acceptera de remettre en cause le principe cardinal de libre-circulation des personnes.

Fin de la discussion? Bien sûr que non. De notre côté suisse, il y aurait tant à faire, sans même se fâcher avec l’UE ou remettre en cause l’édifice des accords bilatéraux. En se souvenant que chez nous s’applique la libre-circulation des travailleurs, c’est-à-dire des gens qui reçoivent un permis de travail (et qui jouissent par ailleurs du droit au regroupement familial).

Dès le 10 février 2014, tous les employeurs du pays auraient pu donner des consignes à leurs services du personnel ou aux RH de privilégier les engagements de main d’oeuvre indigène (pas besoin d’une loi pour faire preuve de responsabilité sociale, non?). Dès le 10 février 2014, les faîtières de l’économie et/ou les cantons auraient pu recenser le nombre de permis de travail consommés par les différents secteurs et s’efforcer de réduire la dépendance à la main d’oeuvre étrangère.

Au lieu de cela, on a joué la montre, élaboré une loi d’application gesticulation qui ne permettra même pas de savoir, chiffres à l’appui, si la situation s’améliore.

Beaucoup d’hypocrisie donc, et si peu d’éthique de la responsabilité.

Une Europe à plusieurs vitesses: comment la faire fonctionner?

L’idée d’une Europe à plusieurs vitesses gagne du terrain. Les cinq scénarios, présentés la semaine dernière par le président de la Commission Jean-Claude Juncker dans son libre blanc, démontrent que la solution aux crises actuelles requière autant de subtilité que de courage.

Pour que cette solution de bon sens ne reste pas une incantation, il faut essayer d’imaginer comment elle pourrait fonctionner.

J’avais développé quelques réflexions dans ce sens en novembre 2015 lors d’un dialogue européen organisé à la Fondation Jean Monnet*.

 Il me semble que nous avons l’opportunité de corriger sur ce qui a tant posé problème aux Suisses au moment de la création de l’Espace économique européen (EEE) en 1992: la satellisation, la nécessité de reprendre le droit du marché unique sans co-décision.

Ce que je propose, c’est la refondation d’un Espace économique européen avec co-décision. La Suisse y trouverait son compte, la Grande-Bretagne aussi, et l’Union dans son ensemble qui ne passerait plus pour un carcan d’obligation, mais un facteur de ralliement. Son cercle le plus réussi – le marché unique – engloberait de facto tous les états du continent.

Les institutions européennes plutôt que de se forcer à une unité de façade doivent se montrer évolutives : pourquoi le parlement, les conseils européens et même la commission ne pourraient elles pas siéger « à géométrie variable » avec des représentants de tous les pays concernés lorsqu’il s’agit du grand marché, puis en cercles plus restreints pour la zone euro, et encore dans une autre composition lorsqu’il s’agit de Schengen-Dublin?

On pourrait imaginer que les représentants de tous les pays puissent assister aux débats, mais que seuls votent ceux qui se sont engagés à faire politique commune dans un secteur spécifique.

L’EEE, tel qu’il a été négocié entre 1989 et 1992, a divisé l’Europe en deux voire trois catégories de pays: les pays de l’UE, des satellites (les membres de l’AELE sauf la Suisse), et la Suisse, ralliée au marché unique via des accords bilatéraux. Cet échafaudage est complexe et frustrant. Il ne convient pas aux Britanniques qui ont voté le Brexit.

Vingt-cinq ans plus tard, alors que l’Europe est prise en étau par le trumpisme et le poutinisme, il est temps de rénover la maison. En faisant de l’EEE avec co-décision pour tous le socle de base, les Européens affirmeraient leur leadership en matière de libre-échange.

Ils pourraient ensuite ouvrir un débat sur une dose de régulation de la libre-circulation des personnes: réaffirmer le principe mais l’appliquer avec un peu plus de souplesse, comme le demandent les Suisses et désormais aussi les Britanniques.

Gérer les flux de migrants sera un des plus grands défis du siècle.  L’urgence sécuritaire, comme le chômage de masse dans certains pays,  obligent à plus de réalisme et moins de dogme.

Une construction européenne à géométrie variable serait plus respectueuse des volontés politiques, un gage d’efficacité ciblée propre à enlever une bonne partie de leurs arguments aux nationaux souverainistes.

 

* l’entier de mon intervention http://chantaltauxe.ch/et-maintenant-quelles-reformes-en-europe/

et en vidéo https://www.youtube.com/watch?v=29buvB1fBVI

Brexit: tant de questions mais aussi des espoirs

L’ « inenvisageable » va devoir être envisagé par Bruxelles et les 28, ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle.

L’UE a trop tergiversé dans la recherche de nouveaux équilibres économiques, politiques et sociaux.

Le risque de Brexit n’a pas rendu les leaders politiques de l’UE courageux. Peut-on espérer maintenant un saut qualitatif dans l’action?

Le Royaume-Uni avait adhéré au marché commun, il quitte l’Union européenne. Va-t-il vouloir rester dans le marché unique? Ou va-t-il se contenter d’une union douanière sur le modèle turc ? Cette question essentielle du « day after » n’a pas vraiment été discutée pendant la campagne : quel type de colocation institutionnelle entre les 27 et le Royaume-Uni va-t-on pouvoir instaurer? Cette question intéresse hautement la Suisse, qui a eu droit, depuis son refus de l’Espace économique européen en 1992, à du « sur-mesure ». Un « sur-mesure » très chronophage dont l’UE s’est lassée au point de demander un accord institutionnel permettant de régler de manière simple, sûr et prévisible, la gestion des différents dans l’interprétation des accords bilatéraux.

Vu de Suisse, ce vote du 23 juin 2016 a un furieux parfum de 9 février 2014. Bruxelles est devenue le bouc émissaire des impuissances des gouvernements nationaux. Quand Trump sera élu, on ne pourra pas dire que c’est à cause de Bruxelles ? On verra alors à quel point la mondialisation, mal gérée, a fait le lit du populisme. Le vrai problème est les inégalités, qui nourrissent les frustrations ! Sacré chantier.

La Suisse va-t-elle tomber dans un angle mort? Bruxelles peut-elle encore différer la négociation – gelée le temps de la campagne du Brexit – avec la Confédération? On peut le redouter. Mais, compte tenu des difficultés économlques et des pertes de croissance que le Brexit va générer, l’UE n’aura peut-être pas envie de fragiliser un autre pan de relations économiques sommes toutes profitables aux deux parties.

S’il est vrai que l’Europe unie est née des crises, et s’est développée grâce à elles, alors on va être servi ! Peut-on espérer être surpris en bien? Il est temps pour les leaders européistes inventifs de sortir du bois, avec humilité et créativité! 

Publié le 24 juin 2016

Et maintenant, quelles réformes en Europe?

Quelles réformes, alors ? Maintenant que le Brexit est avéré, il est temps de concevoir une Europe à plusieurs cercles, à géométrie variable.

J’avais développé quelques réflexions dans ce sens en novembre dernier lors d’un dialogue européen organisé à la Fondation Jean Monnet:

L’Union est une construction, mais comme la famille s’est agrandie, il faut peut-être envisager une refondation de la maison commune.

On parle beaucoup d’une Europe à deux vitesses. C’est certainement la solution la plus réaliste, la plus sage. Mais par deux vitesses, on entend la zone euro et les autres.

Si j’ose revenir sur le grand dessein de Jacques Delors en 1989, devant le président d’honneur de l’institut qui porte son nom (Pascal Lamy), il me semble que nous avons l’opportunité de corriger sur ce qui a tant posé problème aux Suisses : la satellisation, la nécessité de reprendre le droit du marché unique sans co-décision.

Les institutions européennes existent, elles sont fortes et évolutives : pourquoi le parlement, les conseils européens et même la commission ne pourraient elles pas sièger « à géométrie variable » avec des représentants de tous les pays concernés lorsqu’il s’agit du grand marché, puis en cercle plus restreint pour la zone euro, et encore dans une autre composition lorsqu’il s’agit de Schengen-Dublin.

Donc, ce que je propose, c’est la refondation d’un Espace économique européen avec co-décision. La Suisse y trouverait son compte, la Grande-Bretagne aussi, et l’Union dans son ensemble qui ne passerait plus pour un carcan d’obligation, mais un facteur de ralliement.

Le fédéralisme suisse, garant de diversité mais aussi d’identification à l’ensemble, est un bon exemple de développement à géométrie variable.

Quand on ne trouve pas une solution au plus haut niveau, que la volonté politique fait défaut, on laisse les cantons innover, aller de l’avant. En Suisse, les avancées sociales ont commencé dans les cantons, à Zurich notamment avant d’être reprise par d’autres. Des politiques communes sont coordonnées par des groupes de cantons.

Cette articulation grand marché pour tous – zone euro pour ceux qui le souhaitent devrait aussi offrir l’opportunité d’un réexamen des tâches.

La Confédération s’y est essayée sur le mode « qui paie commande ». Les cantons vis à vis des communes ont également fait le ménage.

L’UE devrait redonner des compétences aux Etats membres, une manière de faire la pédagogie de la subsidiarité, de faire mentir ceux qui la dépeignent en monstre bureaucratique. Une manière de réconcilier cadre européen et proximité des pouvoirs de décision, qui casserait la dynamique de scécession à l’oeuvre dans de grandes régions européennes comme la Catalogne ou l’Ecosse.

Il y a encore un autre outil suisse qui mériterait d’être mieux pris en compte par la construction européenne, c’est l’usage de la démocratie directe par le droit de referendum et d’initiative.

Là encore, la pédagogie serait utile, parce que la démocratie directe ne fabrique pas seulement une décision (bonne ou mauvaise), mais aussi du consensus. Elle oblige les politiciens à rendre compte, à justifier leurs actions, à convaincre. Le peuple ne décide pas toujours comme ses élites le souhaiteraient, mais gouverner sans le soutien de la population sur le long terme nuit aussi gravement à la pérennité des démocraties, et fait le lit du populisme.

** l’entier de mon intervention http://www.hebdo.ch/les-blogs/tauxe-chantal-pouvoir-et-pouvoirs/r%C3%A9former-leurope-quelques-pistes

et en vidéo https://www.youtube.com/watch?v=29buvB1fBVI

publié le 24 juin 2016 sur le site de L’Hebdo.

Réformer l’Europe, quelques pistes

Construction européenne : quels buts pour quel avenir ? Le texte de mon allocution lors du 13ième dialogue européen, organisé à la Fondation Jean Monnet, à l’Université de Lausanne.*

C’est aussi une position périlleuse que de s’exprimer sur la construction européenne comme journaliste alors que de très éminents politiciens qui ont été en charge des affaires vont prendre la parole.

Je m’y sens toutefois autorisée par un souvenir que j’aimerais partager avec vous.

Je me souviens d’une autre soirée d’échanges organisée par la Fondation il y a quelques années en présence de Bronislav Geremek, son regretté président, qui était aussi historien.

Au cours de la discussion, nous avions convenu que l’Union européenne gagnerait à être racontée autrement, qu’il fallait surpasser les histoires nationales, trouver un nouveau storytelling, comme on ne disait pas encore. Cette conviction ne m’a plus quittée, elle m’habite.

C’est bien un devoir de journaliste que de rendre compte mais aussi d’approfondir, de raconter une histoire, l’histoire en marche et de dresser des perspectives, mais aussi, parfois, de renverser les perspectives, de donner à voir la réalité sous un autre angle, de défaire les éléments de langage des communicants, de simplifier pour provoquer, d’approcher une vérité plus civique qui sert les citoyens.

C’est également une posture étrange que de formuler des propositions, des pistes de réflexion pour réformer l’Union européenne alors que la Suisse n’en fait pas partie.

Lorsque je suis sommée d’expliquer comment ô grands dieux j’ose encore être partisane de l’adhésion de la Suisse à l’Union européenne, je réponds ceci :

Mon engagement remonte aux négociations sur la création d’un Espace économique européen, idée lancée par Jacques Delors, en janvier 1989, alors que personne n’imaginait que le Mur de Berlin allait tomber quelques mois plus tard.

J’ai alors acquis la conviction que ce n’est qu’en étant membre de la Communauté que nous pourrions au mieux défendre notre souveraineté, et la très haute conception que nous nous en faisons.

Et je pense également que une Suisse membre de l’UE aurait beaucoup de choses à lui apporter, c’est un peu présomptueux, mais je vais m’attacher à vous le démontrer.

Quels buts de la construction européenne pour quel avenir ?

Il y a quelques mois encore, on aurait dit, récité, paix, liberté et prospérité.

La paix semblait acquise, nous savions comment créer de la prospérité, ne manquaient qu’un peu de discipline ou de courage pour continuer à la partager et la préserver.

L’UE n’est-elle pas le plus grand espace de libertés au monde, de libertés garanties à tous ?

2015 aura bousculé toutes ces certitudes.

La paix est remise en question, nous sommes en guerre, disent nos voisins français. Et le partage de la prospérité est contesté. Les Allemands ne veulent pas payer les dettes des Grecs. Les pays du Nord de l’Europe ne se sentent plus solidaires de ceux du Sud. Les valeurs communes de respect des droits de l’homme et de dignité de la personne sont contestées dès lors qu’on prétend en recouvrir les migrants, réfugiés de la guerre ou de la misère. Là le clivage va d’ouest en est.

Ce que nous savons pourtant, malgré tous les Cassandres, c’est que l’UE ne se casse pas, j’ai envie de dire qu’elle ne peut pas éclater en morceaux, elle résiste, et ce mot aussi a un peu changé de sens depuis quelques jours.

L’UE devait éclater à cause de la crise grecque, elle ne l’a pas fait

On nous dit maintenant qu’elle ne survivra pas à la crise des réfugiés, je ne le crois pas non plus. Mais, survivre aux épreuves ne signifie pas forcément être en bonne santé.

Quelles réformes, alors ?

L’Union est une construction, mais comme la famille s’est agrandie, il faut peut-être envisager une refondation de la maison commune.

On parle beaucoup d’une Europe à deux vitesses. C’est certainement la solution la plus réaliste, la plus sage. Mais par deux vitesses, on entend la zone euro et les autres.

Si j’ose revenir sur le grand dessein de Jacques Delors en 1989, devant le président d’honneur de l’institut qui porte son nom (Pascal Lamy), il me semble que nous avons l’opportunité de corriger sur ce qui a tant posé problème aux Suisses : la satellisation, la nécessité de reprendre le droit du marché unique sans co-décision.

Les institutions européennes existent, elles sont fortes et évolutives : pourquoi le parlement, les conseils européens et même la commission ne pourraient elles pas sièger « à géométrie variable » avec des représentants de tous les pays concernés lorsqu’il s’agit du grand marché, puis en cercle plus restreint pour la zone euro, et encore dans une autre composition lorsqu’il s’agit de Schengen-Dublin.

Donc, ce que je propose, c’est la refondation d’un Espace économique européen avec co-décision. La Suisse y trouverait son compte, la Grande-Bretagne aussi, et l’Union dans son ensemble qui ne passerait plus pour un carcan d’obligation, mais un facteur de ralliement.

Le fédéralisme suisse, garant de diversité mais aussi d’identification à l’ensemble, est un bon exemple de développement à géométrie variable.

Quand on ne trouve pas une solution au plus haut niveau, que la volonté politique fait défaut, on laisse les cantons innover, aller de l’avant. En Suisse, les avancées sociales ont commencé dans les cantons, à Zurich notamment avant d’être reprise par d’autres. Des politiques communes sont coordonnées par des groupes de cantons.

Cette articulation grand marché pour tous – zone euro pour ceux qui le souhaitent devrait aussi offrir l’opportunité d’un réexamen des tâches.

La Confédération s’y est essayée sur le mode « qui paie commande ». Les cantons vis à vis des communes ont également fait le ménage.

L’UE devrait redonner des compétences aux Etats membres, une manière de faire la pédagogie de la subsidiarité, de faire mentir ceux qui la dépeignent en monstre bureaucratique. Une manière de réconcilier cadre européen et proximité des pouvoirs de décision, qui casserait la dynamique de scécession à l’oeuvre dans de grandes régions européennes comme la Catalogne ou l’Ecosse.

Il y a encore un autre outil suisse qui mériterait d’être mieux pris en compte par la construction européenne, c’est l’usage de la démocratie directe par le droit de referendum et d’initiative.

Là encore, la pédagogie serait utile, parce que la démocratie directe ne fabrique pas seulement une décision (bonne ou mauvaise), mais aussi du consensus. Elle oblige les politiciens à rendre compte, à justifier leurs actions, à convaincre. Le peuple ne décide pas toujours comme ses élites le souhaiteraient, mais gouverner sans le soutien de la population sur le long terme nuit aussi gravement à la pérennité des démocraties, et fait le lit du populisme.

Quelques réflexions additionnelles pour conclure :

Je l’ai dit il faut raconter l’Europe autrement : mais on ne sortira pas de la crise en racontant des histoires astucieusement mieux tournées, mais en sortant les gens du chômage, notamment les jeunes.

Beaucoup de gens et de jeunes ne savent pas ce qu’ils doivent à l’UE, souvenez vous des propos de Martin Bailey (qui travaille pour la Commission Juncker)  il y a quelques mois dans ce même auditoire, des étudiants Erasmus ne savaient pas que le programme est une création de l’Union. Il faut que chaque étudiant qui bénéficie d’Erasmus reçoive une petite brochure explicative.

Pour avoir failli dans leurs politiques d’intégration et d’inclusion, les pays européens vont dépenser des milliards pour leur sécurité.

Comme journaliste, je vais vous proposer un gros amalgame, une grande simplification :

La sécurité et l’accueil des migrants vont engloutir des milliards d’euros ou de francs, le pacte de sécurité va l’emporter sur le pacte de stabilité, a dit François Hollande. Si nous avons fait marcher la planche à billets pour sauver les banques, alors on peut la faire fonctionner pour sauver des vies – celles qui sont menacées par les terroristes comme celles des réfugiés qui viennent chercher protection en Europe.

Il faut donc impliquer les jeunes chômeurs dans l’accueil des migrants et dans la sécurisation de nos infrastructures et de nos territoires. Les jeunes chômeurs auront du travail, peut-être pas celui dont ils avaient idéalement rêvé, mais un travail qui leur offre des perspectives, une reconnaissance sociale, une utilité. Naguère le service militaire offrait une chance à ceux qui avaient eu un parcours de formation cahotique de se mettre à niveau et de s’insérer sur le marché du travail, grâce à l’acquisition de nouvelles compétences.

Formons des brigades de jeunes volontaires, mais rémunérés, pour assumer l’accueil des migrants et des tâches de sécurité ou de sécurisation de nos entreprises, de nos infrastructures, de nos institutions culturelles.

Nous devons absolument éviter d’accueillir généreusement les migrants tout en laissant une génération de jeunes gens bien formés se désespérer de trouver un travail.

La construction européenne aura ainsi toujours le même but, paix liberté et prospérité.

Car, c’est en Europe, ou comme en Europe, selon les standards européens de dignité et de respect des personnes que la plupart des gens sur la planète veulent vivre.

L’Europe n’a pas le monopole de valeurs qui sont universelles, mais elle en est la matrice historique , elle est une source d’inspiration multiculturelle. Elle offre une méthode de réconciliation entre ennemis que l’on ne trouve pas sur d’autres continents. Elle est l’illustration d’une certaine marche de l’histoire :

Les frontières ne tiennent pas, elles sont un leurre sécuritaire, on avance par l’échange et ne laissant pas les autres derrière soi.

* Sous la présidence de Pat Cox, avec la participation de Pascal Lamy, Nicola Forster et Enrico Letta. 

Mon intervention en vidéo:

Réfugiés: J’ai fait un rêve européen

Comme dans les films catastrophe américains, il y avait des hélicoptères qui tournoyaient dans un ciel d’après orage au dessus d’un camp de réfugiés.

Il y avait des présidents et des premiers ministres qui donnaient des ordres, mais remerciaient aussi les gens qui s’activaient pour secourir ceux qui en avaient besoin.

Après des années, des mois, des semaines d’indifférence, il y avait eu un sursaut.

Les réfugiés, on avait trop pris l’habitude de les voir dans le poste de télévision, hagards, désorientés, fuyant la Syrie et tant d’autres cercles de l’enfer …. Comme dans un film de science fiction, ils étaient soudain sortis du poste et avaient déboulé dans nos salons, à nos frontières, dans nos gares, dans nos villes.

Angela Merkel avait dit qu’il fallait les accueillir, et l’on s’était organisé pour le faire, comme si une météorite était tombée au cœur de l’Europe, comme si un accident chimique ou nucléaire avait chassé des millions de gens de leurs maisons.

On s’était aperçu que, de fait, il y avait dans nos territoires européens plein d’édifices abandonnés, écoles, hôpitaux, casernes, et on les avait peu à peu retapés pour y loger les migrants.

La Croix Rouge, qui avait un siècle plus tôt développé ses structures pour faire face à la catastrophe de la première guerre mondiale en Europe,  avait été appelée par Jean-Claude Juncker pour aider les Européens à concevoir et mettre en œuvre le plus grand plan d’accueil de migrants de l’histoire.

On réquisitionna d’abord les forces armées. Puis, un matin avaient débarqué ce que l’on nomma très vite les  « nouvelles brigades internationales de volontaires ». L’élan était venu d’un jeune architecte italien au chômage, il avait appelé une copine espagnole, connue lors d’un Erasmus. Chacun était venu avec une dizaine de potes.  Suivis bientôt par des centaines d’autres, venus offrir leurs compétences autant que leur compassion active.

C’était cela l’autre miracle de cette prise de conscience :  les jeunes Européens au chômage s’étaient mis à disposition pour aider les ONG à aménager l’accueil des réfugiés, jouer avec les enfants, soigner les malades, servir à manger, enseigner une langue, organiser l’administration, …

C’était comme au temps des cathédrales, une ferveur venue des foules, le sens d’un destin commun, le besoin d’apporter sa pierre et de contribuer ensemble à une lumineuse évidence de fraternité.

Tout cela avait coûté, mais on avait tant actionné la planche à billets pour sauver des banques, que l’on fut soudain heureux, soulagés, de pouvoir la faire fonctionner pour sauver du monde et l’âme de l’Europe.

2015 avait commencé avec l’effroi des attentats contre CharlieHebdo, une mobilisation citoyenne sans précédent dont les cyniques dirent qu’elle ne durerait pas, l’année  s’achevait dans la conviction et l’affirmation morale que les terroristes, quel que soit leur degré de barbarie, ne gagneraient pas. Car leur mode de vie ne faisait envie à personne, alors que la solidarité européenne était redevenue une valeur universelle.

Suisse-UE: fausse convivialité

Sur ce cliché où Jean-Claude Juncker mange sa joue avec un gros bec, elle a l’air gêné, Simonetta Sommaruga *. La Présidente de la Confédération ne s’attendait pas visiblement à une pareille effusion de la part du Président de la Commission européenne.

Mais c’est ainsi désormais, dans la grande famille des dirigeants politiques, on s’embrasse, on s’étreint, on se touche le bras, on se tappe sur l’épaule, comme des cousins qui ont plaisir à se retrouver.

C’est une sorte de convivialité 2.0, favorisée par le fait que ministres et chefs d’État échangent aussi de plus en plus souvent entre eux par sms, sans passer par le protocole, les conseillers, les traducteurs.

Les observateurs attentifs auront noté que dans les jours qui ont suivi l’accolade europeo-suisse, le nouveau premier ministre grec Tsipras a eu droit à un accueil tout aussi chaleureux de la part de Juncker que notre Présidente. Mais, comme elle, il n’a rien obtenu. Ou alors, comme elle, seulement de bonnes paroles : «  on reste en contact », comme on dit à l’issue de retrouvailles familiales ou amicales. Sur le fond, l’UE n’est pas disposée à entrer en matière sur les demandes des Grecs et des Suisses. C’est à eux qu’il appartient de résoudre les problèmes qu’ils ont soulevé. Un comportement fiscal et économique trop dispendieux pour les uns, une phobie des étrangers pour les autres.

Concentrons nous sur le cas suisse. D’où vient que Bruxelles se montre si intransigeant avec nous, alors que le 9 février 2014 est une décision démocratique qui devrait être respectée ? D’abord avant le vote, les 28 avaient largement prévenu sur tous les tons que la libre-circulation des personnes n’était pas un principe négociable. Des commissaires européens l’ont dit clairement, l’ambassadeur de l’UE à Berne l’a répété, mais une majorité de Suisses s’est fiée à l’avis de l’UDC, qui a des institutions bruxelloises une connaissance et une fréquentation pour le moins lacunaire et approximative.

Bien entendu, le Conseil fédéral avait relevé cette obstacle, tout en concédant qu’en cas de oui à l’initiative « contre l’immigration de masse », il irait négocier. Il paie désormais chèrement cette rhétorique de soumission.

Mais si les 28 se montrent inflexibles, c’est également parce qu’ils sont déçus. Après avoir accepté les accords bilatéraux, nos partenaires européens ont fini par être impressionnés par tous les votes de confirmation que nous leur avons donné (élargissement aux nouveaux membres, contribution de solidarité, Schengen-Dublin,…). Certes, ces sacrés Suisses ne voulaient rien faire exactement comme eux, mais ils se montraient loyaux, et scellaient d’un sceau démocratique leurs prudents choix européens. La bonne volonté dont avaient fait preuve les pays de l’Union était récompensée.

Patatras, le 9 février a cassé cette belle dynamique.

Pour reprendre la main, le Conseil fédéral a misé sur les soutiens des capitales contre Bruxelles. Mais là aussi, la fausse convivialité règne. L’amitié s’efface devant les intérêts et le souci de cohésion des 28. La Suisse saura-t-elle en tirer quelques leçons ?

* Chronique parue en italien dans Il Caffè de ce 8 février 2015

Mes Suisses de l’année 2015

Mes amis du Caffè  * me demandent quel  sera mon personnage politique en 2015. J’aurais aimé vous parler de Matteo Renzi. J’espère vraiment que le président du Conseil italien parviendra à remettre l’Italie debout. Ce que j’apprécie chez lui, c’est qu’il fait bouger les lignes, qu’il n’a pas peur de piétiner les idéologies pour aller de l’avant. Les démocraties meurent de trop de dogmatisme.

Notez que si l’Italie va mieux, la Suisse ira mieux. L’Italie, la plupart des gens l’ignorent en dehors du Tessin, est notre deuxième partenaire commercial derrière l’Allemagne.

Mais mes collègues souhaitent que je parle d’une personnalité helvétique. Je réfléchis : qui fait bouger les lignes chez nous ? Hélas, pas nos conseillers fédéraux, mais je souhaite me tromper sur ce point et leur découvrir des talents d’innovation en 2015.

Ceux sur qui je vais parier pour l’an prochain, ce sont les jeunes qui s’engagent via foraus, sortir de l’impasse (RASA) ou libero, plus généralement tous les jeunes qui veulent une Suisse ouverte et que 2014 a réveillé de leur torpeur et de l’indifférence de leur génération face à la politique : Johan Rochel, Emilia Pasquier, Sean Serafin,… Ils bousculent les partis, il était temps.  

*Texte paru en italien dans le Caffè du 21 décembre 2014

Les proeuropéens sont patriotes

Un lecteur m’interpelle sur Facebook en réaction à un texte traitant des relations conflictuelles entre la Suisse et l’Union européenne: «J’aimerais, si possible, tant voir L’Hebdo défendre une fois au moins le pays dont il est issu.» Le 1er Août est une bonne date pour s’expliquer.

Il est évident pour moi que l’on peut être patriote et partisan de l’adhésion de la Suisse à l’UE et/ou soutenir toutes sortes de rapprochements avec les 28. En plaidant cette cause, ou en analysant l’actualité à travers ce prisme, j’ai la conviction de défendre la Suisse. Position devenue très minoritaire, certes, libre à chacun d’en avoir une différente, mais la démocratie d’opinion dans laquelle nous vivons, j’espère, la rend recevable.

C’est un procès indigne d’un vrai démocrate que de sous-entendre que ceux qui sont partisans d’un arrimage à l’UE auraient un attachement moindre à la Confédération et n’auraient pas à cœur de promouvoir ses intérêts. L’opprobre est aussi vieux que le débat européen, puisque lors de la campagne contre l’Espace économique européen en 1992 des conseillers fédéraux avaient été traités de «traîtres à la patrie». Le reproche se teinte via les réseaux sociaux de menaces: les proeuropéens et certains journalistes de L’Hebdo devraient être «fusillés dans le dos», «jetés dans une fosse et recouverts de chaux». Quelles sont au juste les valeurs «suisses» de ceux qui écrivent cela?

Christoph Blocher le martèle: notre gouvernement aurait peur de Bruxelles, ne saurait pas résister à ses diktats, il plierait l’échine sans combattre. En fait, c’est Blocher lui-même qui a peur de l’UE. Il redoute qu’à son contact la Suisse ne tienne pas le choc, perde son identité. L’ancien ministre manque de confiance dans notre pays, il ne croit pas que la Suisse puisse continuer à prospérer si elle joue loyalement avec les mêmes cartes que les autres, il ne croit pas qu’un petit Etat puisse avoir de l’influence dans un grand ensemble. Il ne croit qu’au pouvoir des plus forts, pas au génie et à la pugnacité des petits.

Défendre l’adhésion de la Suisse à l’UE, ce n’est pas abdiquer, la livrer pieds et poings liés, mais croire que, comme les 28 autres nations qui ont rallié la communauté depuis 1957, la nôtre saura s’imposer, tirer son épingle du jeu, rayonner.

Ma conviction en la matière repose sur une lecture de l’histoire suisse qui n’est pas celle de l’UDC. Que la Confédération soit née en 1291 ou en 1848 importe peu. De tout temps, les Suisses ont vécu de leurs échanges avec les Européens. Ils n’ont pas été «à contre-courant», comme le soutenait l’ancien conseiller fédéral Georges-André Chevallaz, mais imbriqués dans le destin continental.

Comment se serait développée l’ancienne Confédération sans le commerce transitant par le Gothard? Les Suisses ne se sont pas retirés des guerres européennes après Marignan, ils ont loué leurs services aux monarques les plus offrants. Avec le mercenariat, ils ont pratiqué l’émigration économique à un degré qui devrait nous rendre indulgents. La neutralité n’a jamais été une fin en soi mais un moyen de notre politique étrangère. Elle nous a préservés des combats, des massacres et des destructions, mais nous avons subi les ondes de choc des conflits mondiaux. Si, politiquement, la neutralité est peut-être parvenue à entretenir une certaine illusion, économiquement, elle n’a jamais existé. Notre neutralité relève d’un story-telling réussi, extraordinairement convaincant même, plutôt que d’une réelle autarcie vertueuse et impartiale.

Affirmer tout cela n’empêche pas d’éprouver une folle fierté à l’égard d’un petit Etat qui a su se montrer malin, rusé, opportuniste, mais aussi généreux, sachant tirer le meilleur parti de ceux qui convergeaient vers lui (réfugiés, inventeurs du tourisme, rebelles en tout genre…), un Etat institutionnellement créatif, organisant et vivant sa diversité avec une grande modernité et une audacieuse avance sur les peuples voisins.

Mise au point nécessaire, être proeuropéen ne signifie pas être eurobéat et congédier tout esprit critique. Outre les avantages que la Suisse en retirerait en termes économiques, politiques, culturels et scientifiques, j’aimerais que nous soyons membres de l’UE pour corriger, changer, faire évoluer la structure. L’UE est pleine de défauts, mais nous n’aurons prise sur aucun aussi longtemps que nous n’en serons pas membres. Je ne crois pas pour autant que la Commission soit un «monstre» et son administration une «hydre bureaucratique et dictatoriale». Evoluer en se concertant à 28 est compliqué, ardu, frustrant. Bruxelles sert de bouc émissaire aux Etats-nations impuissants ou pleutres.

Penser qu’avec son vote du 9 février la Suisse s’est fourrée dans une impasse au point de ne plus savoir comment en sortir relève dès lors d’un amour aussi inquiet que lucide.

  • Texte paru dans L’Hebdo le 31 juillet 2014