Fijou, une solution contre le mépris des éditeurs zurichois

Vous reprendrez bien un nouveau jet de mépris? Après la mort de L’Hebdo, la mort du Matin. On ne dira jamais assez que ce mépris touche, comme par hasard, deux titres qui portaient un regard, des voix et une ambition romands.

Le mépris zurichois va aux lecteurs, à qui les « décideurs » se sont bien gardés de demander leur avis.

Le mépris va aux journalistes, qui depuis des décennies se sont engagés sans relâche pour faire vivre leur titre.

Le mépris rejaillit aussi désormais sur les politiques – et pas des moindres puisqu’il s’agit de deux gouvernements cantonaux, qui ont tenté une médiation, et qui sont traités par Tamedia comme des importuns, après avoir été utilisés pour mettre fin à la grève.

Les grands éditeurs zurichois n’ont que faire des Romands. Plutôt que d’essayer de s’entendre avec eux, nos politiques feraient mieux de considérer les solutions élaborées par les journalistes et leurs syndicats, et qui ont besoin de leur soutien pour démarrer. Fijou, le fonds de financement du journalisme, permettrait aux élus romands de reprendre l’initiative, de manière ambitieuse, plutôt que d’essayer de jouer les pompiers avec des groupes de presse qui ne veulent pas sauver leur maison en flammes.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore Fijou*, je publie ci-dessous une présentation de nos réflexions et propositions.

  • En dix ans, la presse écrite en Suisse a perdu la moitié de ses ressources (fontes des recettes publicitaires). Ce qui a provoqué restructurations, licenciements, fusions de rédactions et disparitions de titres.
  • Fijou – fonds de financement du journalisme – est issu des réflexions de professionnels des médias et de la culture et des syndicats (impressum- les journalistes fait partie de son comité). Tous partagent la conviction que le processus de concentration n’est pas terminé, que les recettes publicitaires vont continuer à migrer sur les réseaux sociaux, et qu’il faut imaginer, au moins à titre transitoire, de nouveaux modes de financement du travail des rédactions au service de la démocratie.
  • L’effondrement du business model de la presse écrite est planétaire, mais il entraîne des risques particuliers dans un pays fédéraliste comme la Suisse, doté d’outils de démocratie directe qui sollicitent plus fréquemment qu’ailleurs les citoyens.
  • L’objectif de Fijou est de proposer un système d’aides à la presse qui finance, pour partie, le journalisme de qualité, et encourage, développe l’intérêt du lectorat.
  • Parmi les idées qui surgissent pour « sauver la presse », Fijou est la seule proposition qui prévoit une structure intermédiaire de type fondation, entre bailleurs de fonds et récipiendaires, qui garantisse l’indépendance des rédactions. Ce point nous paraît essentiel. Il est louable que, ici et là, des autorités locales décident d’aider un titre en difficultés ou s’engagent à financer des annonces de manière régulière. Cela montre que la prise de conscience existe sur la fragilité du modèle économique des journaux. Mais à terme, il nous paraît que ces liens directs risquent de limiter l’indépendance des journalistes : comment critiquer la main qui vous nourrit ? Comment faire un travail d’enquête honnête remettant en cause des décisions prises par les autorités qui décident de ces subventions directes ?
  • Avec sa palette d’aides ciblées, Fijou apporte une solution systémique à la crise actuelle de la presse romande, laquelle, selon nous, est loin d’être terminée. Fijou permet aux Romands de reprendre le contrôle sur leurs journaux (alors que la nouvelle loi fédérale sur les médias électroniques en procédure de consultation a complétement zappé le sujet presse écrite). Fijou mutualise les soutiens financiers et irrigue le paysage médiatique à l’échelle romande. Fijou garantit l’indépendance des rédactions. Fijou offre la possibilité à des investisseurs mus par des préoccupations désintéressées d’agir sans être soupçonnés de vouloir influencer ou acheter la presse. Fijou ne soutient pas que le travail des rédactions, l’innovation et la formation, mais encourage aussi le lectorat, pilier de toute solution pérenne de financement.
  • Fijou veut renforcer les moyens à disposition des rédactions pour que celles-ci puissent produire un journalisme indépendant et de qualité, quel que soit le support de diffusion (print ou web).
  • Fijou n’est pas un dispositif- arrosoir, mais propose une panoplie d’outils qui peuvent être déployés de manière progressive, en fonction des financements disponibles.
  • La crise de la presse écrite suscite beaucoup d’émotions et de réflexions. Il est temps de passer à l’action.
  • Nombre de projets journalistiques végètent ou restent dans les tiroirs faute de financement. Qu’ils soient privés ou publics, les investisseurs redoutent de léser l’indépendance journalistique. D’expérience, les journalistes savent que leur indépendance tient à leur propre courage face aux pressions (d’où qu’elles viennent) et à des conditions de travail décentes. L’appauvrissement de l’offre journalistique, déplorée par maints lecteurs ces dernières années, doit beaucoup à la cruelle dépendance à l’égard des annonceurs. Fijou part du principe qu’à l’avenir il vaudra mieux compter sur les recettes générées par les lecteurs, les services à la communauté (éducation aux médias, conférences, débats,… ), et l’apport de mécènes – privés ou publics.
  • L’appauvrissement de l’offre journalistique obligera les administrations, les institutions ou les entreprises à augmenter leurs moyens de communication pour toucher/informer le public. Mieux vaudrait aider les journalistes à faire leur boulot !
  • La première mission de la presse est de challenger le pouvoir, tous les pouvoirs, qu’ils soient politiques, économiques, scientifiques, culturels,… Dans l’espace public, les journalistes doivent organiser le débat nécessaire à une bon fonctionnement de la démocratie. Ils pratiquent l’art de la contradiction respectueuse des faits avec honnêteté intellectuelle. C’est pourquoi Fijou promeut avant tout la Pacte de l’enquête.
  • La désaffection des lecteurs est souvent perçue comme un effet de la révolution numérique. Faux problème. Qu’elles produisent du digital ou de l’imprimé, les rédactions ont surtout besoin de moyens pour proposer des contenus de qualité. Fijou veut renverser la culture du tout gratuit qui a biberonné la génération des millennials (car les récents déboires de facebook prouvent bien que « quand c’est gratuit, c’est le consommateur qui est le produit »). C’est pourquoi Fijou propose via un système de cash back ou de chèques d’aider les jeunes lecteurs à s’abonner, et les anciens qui n’en ont plus/pas les moyens à le rester.
  • Pour monétiser leurs contenus sur le web, les nouvelles rédactions ont besoin de développer des solutions simples qui ne découragent pas ceux qui sont prêts à payer pour un journalisme de qualité. C’est pourquoi Fijou promeut des aides à la transition numérique et à l’innovation.
  • Dans le flux sans fin de nouvelles, il est vital que les rédactions puissent produire leur plus-value, illustrer leur ligne éditoriale, sur la base d’informations certifiées. C’est pourquoi Fijou propose de financer l’ATS et de mettre ses contenus à disposition de tous les médias agréés.
  • Soucieux d’exclusivité, les médias ont l’habitude de la concurrence qui favorise l’émulation. C’est pourquoi Fijou propose une régulation par les pairs avec la conviction que ceux-ci se montreront aussi exigeants que rigoureux.

* L’Association Fijou a été créée en novembre 2017, elle est co-présidée par Frédéric Gonseth, cinéaste et Chantal Tauxe, journaliste. Les autres membres du Comité sont : Michel Bührer, Dominique Diserens, Alain Maillard, Patrick Vallélian, Marc-Henri Jobin et Giuseppe Melillo.

https://savethemedia.ch/fra/fijou

 

 

 

 

 

 

 

 

La guerre aux journalistes

La guerre aux journalistes, qui s’est concrétisée par la vague – la mode – des fake news, est une guerre à la contradiction et à la diversité des opinions, qui sont le cœur de la démocratie, et qui sont le socle de nos libertés. C’est inquiétant, même si tous ceux qui utilisent les mots de « journaleux » et de « merdias » n’en sont probablement pas conscients.

Crise des médias: comment en est-on arrivé au crash actuel?

A quoi servent les journalistes ? A raconter le monde tel qu’il est, tel qu’il a été, tel qu’il sera, tel qu’il pourrait être. Tout occupés à cette haute mission, ces professionnels n’ont-ils rien vu venir ?

Longtemps la Suisse a été un petit paradis pour la presse. Le fédéralisme met en scène la diversité des situations, des perceptions et des opinions. Il a donné naissance à une multitude de journaux. La prospérité économique, des éditeurs astucieux et la manne publicitaire ont nourri cette frénésie.

Jusqu’ici la presse écrite avait plutôt bien encaissé les mutations technologiques. Elle n’avait pas souffert de l’émergence de la radio, ni de celle de la télévision. Mais elle encaisse mal la révolution digitale. Le paysage médiatique suisse est en pleine implosion (on ne parlera pas ici des risques mortels pour le service public audiovisuel liés à l’initiative No Billag). La crise d’abord perçue comme conjoncturelle est devenue structurelle. Les groupes de presse licencient, regroupent les forces rédactionnelles, limitent les ambitions éditoriales, suppriment des titres.

Pourquoi ce crash ? Contrairement à d’autres secteurs, la presse a peu investi dans la recherche et le développement. Au fur et à mesure que la manne publicitaire se tarissait, les programmes d’économies à répétition ont placé les journalistes en mode survie, et les ont rendus peu disponibles pour s’adapter et innover.

Les éditeurs ont d’abord cru qu’en transposant les contenus print sur des sites web, ils allaient retrouver leurs marges bénéficiaires d’antan. Raté. Très vite, la publicité a migré sur les réseaux sociaux. La publicité finançait la moitié des coûts des rédactions, souvent plus. Un nouveau business model doit être inventé. Les sites payants n’ont jusqu’ici pas encore trouvé leur rentabilité.

Quatrième pouvoir, la presse, en Suisse comme dans d’autres démocraties, subit aussi la vague populiste de remise en cause des élites. Ce discrédit systématique ne doit pas dispenser les journalistes de faire leur autocritique : n’ont ils pas trop cédé aux sirènes people, ne sont-ils pas trop paresseux ou moutonniers ? La raréfaction des moyens à disposition pour enquêter n’explique pas tout. Souvent manquent le courage et un travail d’investigation sérieux.

Et pourtant, le besoin de journalisme critique qui interpelle le citoyen, et dérange tous les pouvoirs quels qu’ils soient, reste gigantesque. Résiliente sur le plan économique, la Suisse peine à se réformer sur le plan politique, et à trouver des consensus. Ce n’est pas un hasard : l’art du débat contradictoire, organisé par les journalistes, y est dangereusement affaibli. Il devient urgent de discuter de nouveaux systèmes d’aide à la presse.

  • article paru en italien dans Il Caffè du 11 février 2018

 

A propos du rôle des journalistes

Dans le débat sur NoBillag, certains font peu de cas  du métier de journaliste. Ces « pôvres journaleux de gauche » n’auraient qu’à disparaître emportés par le flux numérique, chacun devenant son propre producteur d’informations….

Et bien si nous devons mourir. ce ne sera pas sans combattre, et sans redire à quoi nous servons, avons servi, et devrions servir  à l’avenir.

La fonction des journalistes, ce n’est pas seulement d’établir et diffuser de l’information, c’est aussi de vérifier, de trier et de hiérarchiser les informations.

Dans le flux continu qu’internet a créé (et où il y a beaucoup de choses formidables, j’en conviens volontiers), cette fonction au service des citoyens garde toute sa pertinence. Animer le débat public suisse en respectant la déontologie professionnelle est une des missions de la SSR. Cette mission n’est pas soluble dans la logique de marché que proposent les initiants de NoBillag.

La SSR n’a bien sûr pas le monopole de cette mission, la presse écrite, en mains privées, fait aussi son boulot, mais compte tenu de la migration des recettes publicitaires sur le net, elle a perdu la moitié de ses moyens en dix ans. Les rédactions sous pression essayent de réinventer un business model qui garantissent leur indépendance et leur pérennité, mais le moins qu’on puise dire à ce stade est que ce n’est pas gagné d’avance.

J’aimerais ajouter que la fonction des journalistes a toujours été de bousculer les pouvoirs quels qu’ils soient, afin que ceux-ci justifient de leurs actions en toute transparence démocratique. Les journalistes sont perçus « de gauche » surtout parce qu’ils portent un regard critique sur un pouvoir majoritairement à droite (pour ce qui concerne la Suisse).

Le monde du numérique géré par les algorithmes risque d’enfermer les gens dans des bulles . Le rôle des journalistes consistera plus que jamais à faire éclater ces bulles. La SSR n’est pas une bulle, elle est justement une place de village à la quelle, pour un prix raisonnable, tous les habitants de Suisse ont accès, et où ils peuvent confronter leurs points de vue. La démocratie ne peut pas vivre d’une addition de bulles.

 

Avenir des médias en Suisse, quelques réflexions.

Invitée par les Verts  à Riehen, ce 28 octobre 2017, pour un débat sur l’avenir des médias, voici les quelques points que j’ai souhaité developper:

  • La technologie a changé les médias. Il est temps que les conditions- cadre pour l’exercice du journalisme changent aussi ! L’aide publique ne doit pas être un tabou.  La qualité de notre démocratie est en jeu.
  • L’actuelle crise des médias, tout particulièrement de la presse écrite (fermetures de journaux, tel L’Hebdo, mesures d’économies  et licenciements dans les rédactions) était peut-être programmée (sur la fin de L’Hebdo: http://chantaltauxe.ch/la-mort-de-lhebdo-etait-parfaitement-evitable-explications/  ).  Il faut reconnaître toutefois que la Suisse a connu une richesse médiatique, historiquement créée par le fédéralisme et ses pouvoirs de proximité. Les Suisses sont toujours été de grands lecteurs, gros consommateurs de médias, surtout si on compare avec l’étranger ou des pays plus centralisés.
  • Ces dernières années dans les grandes maisons d’édition, il n’y a pas eu assez de réflexion, pas assez de moyens consacrés à la recherche et développement (contrairement à d’autres secteurs économiques confrontés à la numérisation). L’innovation s’est faite par acquisition de sites lucratifs développés par d’autres.
  • La stratégie web des rédactions a le plus souvent été orientée sur les besoins des annonceurs (d’où la recherche du maximum de clics), pas ceux des citoyens.
  • Il faut rappeler que les tâtonnements stratégiques coûteux en matière de stratégie web ont été payés par les rédactions de presse écrite alors largement bénéficiaires.
  • Les éditeurs ont confisqué le débat sur l’avenir de la presse, ils l’ont longtemps focalisé sur une guéguerre contre la SSR, dont les enjeux était le développement des sites web et la manne publicitaire.
  • Une aide publique aux médias existe déjà, il faut la moderniser et la développer.
  • A l’échelle romande, le cinéma collecte 10 millions de francs par an. Pour Fijou – fonds de financement du journalisme – nous (l’Association Médias pour tous) demandons 16 millions.  On a aidé les horlogers, les banques, l’industrie d’exportation quand ça allait mal. La politique doit aider les  médias dans cette phase difficile où ils doivent s’adapter à la chute des recettes publicitaires et à la digitalisation.
  • Quelques valeurs à restaurer dans le travail des rédactions: la transmission des savoirs,  le slow journalisme – journalisme durable, les valeurs éthiques. C’est indispensable face aux populismes et aux fake news.
  • Le journalisme est lié au développement de la vie démocratique, il ne peut pas disparaître sans conséquences sur celle-ci.
  • Le journalisme est un métier qui a toujours dû se battre pour être reconnu comme tel. Il a dû notamment s’émanciper des partis politiques qui étaient les premiers éditeurs de journaux. Sommes nous à la fin d’un cycle?
  • Nous sommes entrés dans le monde de la citation et de la répétition – la vérification n’est plus systématique. Il faut aussi engager une vaste réflexion sur la certification des nouvelles – qui est fiable, quels sont les critères de fiabilité ?
  • L’emballement, le flux des nouvelles, ne laisse plus beaucoup de place à la réflexion, à la prise de distance critique – cela laisse la porte grande ouverte à la manipulation. Il y a un risque d’information à 2 vitesses: ceux qui savent, ceux qui croient.
  • Si nous n’y prenons garde la confusion ira grandissante entre je vote – je like. La différence? On ne se soucie pas des conséquences.
  • L’art de la contradiction respectueuse, fondée sur les arguments, se perd, il est au cœur du fonctionnement de nos démocraties : je ne suis pas d’accord, mais j’écoute.
  • Il faut récréer « la place de village ». Le rôle du journaliste est d’arbitrer le débat démocratique, de l’éclairer et de l’organiser. Sinon, notre vie  démocratique va devenir difficile. Sinon il y aura de plus en plus de votes comme le «Brexit», où les citoyens découvrent le lendemain les conséquences de leur choix (Ah, sortir de l’UE, c’était donc quitter le marché unique?).
  • Les algorithmes qui dictent ce que nous lisons laissent peu de place à la surprise, au changement d’opinion, ils figent nos choix, alors que le débat politique est dialectique.
  • Le législateur devrait peut-être s’y intéresser: qui détermine le fonctionnement des algorithmes, avec quelle éthique (les instituts de sondage pratiquent le contrôle par les pairs)? Peut-on encore croire à une auto-régulation entre pairs?
  • L’identité figée par les bulles construites par les algorithmes fait le lit du populisme – on est réduit à ce que l’on est – il n’y a pas plus d’évolution possible. C’est le règne du marketing ciblé plutôt que de la conviction et de l’art de convaincre. Chacun ses faits – les faits alternatifs – même pas de seuil minimal sur lequel on se met d’accord. On crée des mondes parallèles, et le résultat des élections se fait à la marge. (A propos du populisme: http://chantaltauxe.ch/journalistes-et-politiciens-a-lepreuve-du-populisme/ ). 

 

Un petit aperçu du 19:30: https://www.rts.ch/play/tv/19h30/video/no-billag-reunis-en-congres-les-verts-rejettent-linitiative?id=9037800

 

 

 

 

 

Interview sur Médias pour tous et Media Forti

Médias pour tous, Media Forti, mais aussi Association des médias d’avenir et We Publish, les initiatives en faveur des médias se multiplient. Qu’est-ce qui les distingue, au-delà de leur but commun? Mes réponses à Edito*.

– Comment définiriez-vous Médias pour tous? 

Une association composée au début de réalisateurs et de producteurs de cinéma qui voulaient combattre l’initiative NoBillag, machine de guerre contre un de leurs partenaires principaux, la SSR. Lors des licenciements advenus à l’automne 2016 chez Tamedia puis chez Ringier Axel Springer avec la fermeture de L’Hebdo, Médias pour tous a décidé d’élargir le périmètre de ses activités à la défense d’une presse diversifiée et de qualité. Médias pour tous agit au niveau national et dans les 3 régions linguistiques. Elle regroupe les milieux du cinéma et les syndicats de journalistes. MPT a déjà conduit plusieurs actions de sensibilisation du public.

– Quelle est la différence avec Media Forti?

Media Forti, lancé ce début octobre à Zurich et Lausanne, a les mêmes préoccupations que Médias pour tous, mais vient des milieux académiques et de la société civile. Pour faire simple et un peu caricatural, je dirais que Media Forti est apolitique et n’a pas de visée corporatiste. Media Forti a lancé un appel https://www.mediaforti.ch/fr/  pour une nouvelle politique des médias, qui tienne compte de la révolution digitale. Media Forti souhaite renouveler les termes du débat, actuellement engoncé dans de vieux paradigmes (grands éditeurs – SSR). Media Forti demande la création d’une nouvelle infrastructure au service du journalisme moderne qui permette aux prestataires privés de se livrer à une concurrence stimulante (plateforme We Publish).

– L’idée est bien que le temps d’un financement public pour des médias privés est venu? Existe-t-il déjà des pistes de financement concrètes? 

Oui, la prise de conscience est là.  Avec quatre dimanches de votation par an, la démocratie suisse exige beaucoup de ses citoyens. Il faut donc une presse à la hauteur, qui a les moyens de travailler dans de bonnes conditions d’indépendance. Au niveau romand, Médias pour tous a élaboré le projet Fijou, pour fonds de financement du journalisme, sur le modèle de ce qui existe depuis une vingtaine d’années pour le cinéma avec Cinéforom (la Fondation romande pour le cinéma – qui distribue les subventions). Il s’agit de réunir des fonds de tous les cantons ou villes intéressés et ceux de la Loterie romande. Selon les premiers contacts pris avec les milieux politiques, Fijou séduit, notamment parce qu’un tel dispositif ferait écran entre les pouvoirs publics et les rédactions en garantissant l’indépendance de celle-ci. Reste à trouver l’argent. Le subventionnement public de la culture a une longue tradition, pas celui du journalisme.

Comment cela fonctionnerait-il? Comment et à qui répartir les fonds? (Les médias établis de Ringier, Tamedia par exemple pourraient-ils en bénéficier?) Bref, selon quels critères l’argent serait-il redistribué?

Fijou veut favoriser l’innovation et l’éclosion de nouvelles pousses, mais aussi préserver ce qui existe encore. Nous avons établi des critères de subventionnement dont nous souhaitons maintenant débattre avec les collectivités publiques. Impératif absolu : respecter la Déclaration des droits et des devoirs des journalistes.  Bien sûr que le fait de potentiellement donner de l’argent à des grands groupes de presse bénéficiaires a été l’objet d’âpres débats. Mais il faut aussi penser aux journalistes concernés. Nous avons imaginé une aide accordée à un titre en difficultés (pas à un groupe), un pacte de l’enquête ou des fonds pour l’innovation qui pourraient être attribués à des projets particuliers. Nous avons aussi pensé à des mesures favorisant et récompensant l’abonnement. Une des conditions pour recevoir des fonds de Fijou sera, sur le modèle de Cinéforom, la transparence des comptes. On peut douter que les grands éditeurs soient disposés à ouvrir tout grand leurs livres de comptes… Il s’agit d’une vieille revendication des journalistes qui n’a jamais été satisfaite.

– Mais avant cela: n’est-ce pas utopique de penser qu’en Suisse, des aides publiques pourraient venir au secours de la presse, a fortiori alors que le service public est remis en question avec No Billag?

Il est clair que le refus de No Billag est un préalable. Mais la discussion sur le périmètre du service public doit avoir lieu, la convergence technologique l’impose, qu’on le veuille ou non. Fijou, devisé à 16 millions de francs par an (pour toute la Suisse romande), We Publish, à 5 millions (il s’agirait d’une infrastructure nationale), sont des outils qui visent la diversité et la qualité de l’offre médiatique. Ils permettent d’anticiper: la restructuration du paysage médiatique suisse n’est de loin pas terminée, il ne faut pas attendre la prochaine dramatique fermeture d’un titre pour agir. Quand on compare avec l’étranger, l’aide à la presse dans notre pays reste  assez chiche. Dans des périodes de profondes turbulences, le politique a volé au secours de l’horlogerie, d’UBS ou des industries d’exportation étranglées par le franc fort (taux plancher), pourquoi ne le ferait-il pas pour la presse, pilier indispensable au débat démocratique ? Je ne suis ni optimiste ni pessimiste sur la possibilité d’obtenir des fonds publics, mais pour moi, c’est l’heure de vérité : si rien ne bouge dans les mois à venir alors il faudra vraiment cesser de verser des larmes de crocodiles lors des prochains licenciements, cesser de regretter que tel ou tel événement culturel, économique ou politique n’ait pas trouvé la couverture médiatique espérée par ses promoteurs.

– Diriez-vous que Médias pour Tous est encore très romande?

Il est clair qu’avec l’élaboration de Fijou, les Romands de MPT ont pris un peu d’avance, mais cela est aussi dû à l’électrochoc de la fermeture de L’Hebdo. Pour le reste, les actions contre NoBillag sont menées dans toutes les régions.

le site de Médias pour tous: https://savethemedia.ch/

le site de Association des médias d’avenir:   https://www.medienmitzukunft.org/fr/bienvenue/  

le site de We Publish : https://wepublish.ch/fr/home

 

* Réponses à Albertine Bourget pour Edito https://www.edito.ch/fr/magazine/

NoBillag et les JO, un peu de cohérence

J’aime bien faire des liens entre les dossiers.

Je vois fleurir des logos pour Sion 2026.

J’espère que tous ceux qui souhaitent que les Jeux aient lieu chez nous sont conscients que sans la SSR il sera difficile de produire/diffuser dans le monde entier les images des compétitions.

J’espère que tous ceux qui militent pour NoBillag mesurent les conséquences que pourraient avoir leur vote sur les chances de la candidature valaisanne…

On peut être contre l’organisation des JO en Suisse, pour de bonnes raisons. Mais si on est pour, il faut être cohérent, et donc rejeter NoBillag.

Car, sinon, qui produira/diffusera les images des JO dans le monde entier? Et à quel coût? On ne va quand même pas demander à France Télévisions ou à la RAI d’assurer le rayonnement des compétitions pour nous?

La farce du Brexit le démontre: il est irresponsable de faire voter des citoyens sur des slogans, sans se soucier des conséquences réelles. Accepter NoBillag, c’est abattre la SSR, et plus particulièrement la RTS, c’est-à dire priver les Romands d’une offre audiovisuelle et numérique de qualité et accessible à tous.

Rejeter NoBillag n’implique pas d’être épatés par tous les choix ou productions de la SSR et de la RTS.  Mais plus aucun débat critique sur le contenu des programmes ou le périmètre du service public ne sera possible en cas d’acceptation de NoBillag.

Le refrain que les partisans de NoBillag nous servent « je ne veux payer que ce que je consomme » constitue la négation de la solidarité qui lie les générations entre elles. Quand on aura appliqué à l’audiovisuel cette maxime égoïste, qu’est-ce qui empêchera de l’étendre aux transports, aux hôpitaux, à la formation,… ?

L’enjeu de cette votation est aussi celui de la formation de l’opinion des citoyens. Il faut se demander qui a intérêt à ce que les citoyens soient moins bien informés.

Le fantasme du journalisme sans journalistes

A écouter certains débats sur l’avenir du journalisme ou l’intelligence artificielle prend de plus en plus corps le fantasme du journalisme sans journalistes, dont ont rêvé certains éditeurs.

Au fait, pourquoi rêvaient-ils de remplir leurs journaux sans ceux dont c’est le métier? Parce que fondamentalement les journalistes sont des empêcheurs de tourner en rond, des emmm…. patentés, des ronchons, des grandes gueules, des jamais contents, des toujours critiques, des sceptiques par déformation professionnelle, des gens payés pour douter,…

Bienvenue alors dans le journalisme réalisé par la seule magie des algorithmes?

On sait comment vont les pays où les journalistes ne peuvent pas faire leur boulot librement. Qui a envie d’aller s’y établir? On devrait dès lors mesurer et chérir chaque jour ce que les démocraties doivent à leurs « chiens de garde ».

Une hypothèse: la technologie sert de cache sexe à ceux qui n’aiment pas les remises en question, la contradiction, la contestation…

Sous prétexte d’engranger les clics, on fait croire que la seule plus-value journalistique tiendrait désormais à la forme, et on oublie complètement le fond. Pour produire des contenus lisses, descriptifs ou amusants, on peut se passer de ces satanés journalistes qui ont l’outrecuidance de vouloir déranger, bousculer les certitudes, afin de faire réfléchir.

 

Ringier et Tamedia abdiquent: vive Fijou!

Fijou. Verra-t-on bientôt ce petit acronyme figurer dans l’impressum d’une publication ou d’un site online, comme on distingue le soutien de Cinéforom à la fin du générique d’un film? Rembobinons.

Fijou signifie fonds pour le financement du journalisme. Sa création est proposée par Médias pour tous, une association constituée à l’initiative des réalisateurs Frédéric Gonseth et Gérald Morin. Leur volonté première est de combattre l’initiative «no billag» qui menace la SSR.

Mais, dès l’automne 2016, au vu des licenciements chez Tamedia et Ringier Axel Springer, le périmètre des activités de Médias pour tous s’est élargi. Très vite est née l’idée de concevoir un fonds de soutien aux médias, alimenté par les collectivités publiques, sur le modèle des dispositifs existant dans le champ culturel, tel le fameux Cinéforom, doté par les cantons, les villes et la Loterie romande d’environ 10 millions de francs par an.

À terme, Fijou pourrait subventionner le lancement de nouveaux projets journalistiques, l’innovation dans des médias déjà existants, l’encouragement à l’abonnement de certains groupes-cibles, des projets d’enquête, une aide d’urgence à des titres en péril…

L’immense avantage de Fijou est de permettre une aide publique directe, tout en garantissant l’indépendance des rédactions. Fijou ne sera pas un arrosoir, les demandes de soutien devront satisfaire un certain nombre de conditions. Ce fonds sera un appoint, un gage de stabilité pour des médias qui continueront à financer leurs activités via les lecteurs, le crowdfunding, des mécènes, ou d’autres «business models» plus classiques.

Rapidement réalisable pour peu que la volonté politique suive, Fijou ne saurait à lui tout seul sauver un paysage médiatique en pleine tourmente, en Suisse romande comme ailleurs.

Pour affronter la révolution numérique, l’érosion inexorable des recettes publicitaires comme le désengagement des grands éditeurs, c’est tout l’écosystème des médias qui doit être repensé.

Vers une mise en commun?

D’autres propositions ont émergé comme celle de Media Forti: créer une plateforme nationale pour les médias online, afin que les rédactions utilisent toutes la même infrastructure technique. Les coûts de développements informatiques grèvent les budgets des rédactions naissantes: on est contraint d’y engager plus de développeuses·eurs que d’enquêtrices·eurs. Une infrastructure publique commune serait utile, d’autant plus qu’elle pourrait aussi procurer un dispositif de micropaiement simple, efficace et sûr.

Afin de financer cette plateforme, on pourrait taxer les diffuseurs (swisscom, cablecom), taxer la vidéo à la demande (Netflix), taxer les fenêtres publicitaires de télévisions étrangères (combat perdu naguère par la SSR mais qui pourrait être rouvert avec d’autres petits pays comme la Belgique et l’Autriche qui soufrent du siphonnage des recettes). Une part des revenus publicitaires excédentaires de la SSR et une part de la redevance pourraient également fournir des ressources.

Longtemps le paysage médiatique romand a défié les lois du marché: sur un petit territoire ont prospéré des quotidiens et des magazines, qui ont rapporté des millions de francs à leurs éditeurs. Un petit miracle, le reflet de la bonne santé économique du pays et d’un fédéralisme nourrissant le cloisonnement des débats.

Pas de regrets

Tempi passati, les recettes publicitaires ont fondu comme neige au soleil, les éditeurs privilégient la rentabilité à outrance et oublient leur responsabilité sociale. Mais les regrets ne servent à rien. Seules certitudes, la presse est un bien commun, le journalisme un métier, une expertise de professionnel·le·s qui ne peut reposer sur le seul bénévolat. Personne n’exige des boulangères·ers qu’ils travaillent gratuitement. Tout est à reconstruire.

C’est l’heure de vérité et des actes pour toutes celles et tous ceux qui se disent attachés au débat démocratique.

  • Texte paru dans Pages de Gauche no 164, été 2017

Chapeau initial, rédigé par la rédaction. La presse romande est en ébullition après les vagues de licenciements au Temps, à 24 Heures et à la Tribune de Genève, sans parler de la disparition de L’Hebdo. Parce que la presse d’opinion ne peut survivre sans une presse d’information diversifiée, indépendante et financièrement solide, ces événements nous touchent directement. Pour poser quelques premiers jalons d’un débat qui est loin d’être terminé, nous accueillons dans ce numéro Chantal Tauxe, qui fut rédactrice en chef adjointe de L’Hebdo de 2009 à 2016 et qui a vécu toutes les dernières transformations de la presse écrite de l’intérieur. *

Presse en crise: la mort de L’Hebdo n’était qu’un prélude

Fusions ou regroupements de rédactions: tous ces gens qui, au moment de la mort de L’Hebdo, ont cru malin de nous enfoncer en expliquant que notre disparition était due à la (mauvaise) qualité de notre travail vont peut-être commencer à comprendre que le problème du financement du travail des rédactions est un tout petit peu plus complexe qu’une ligne éditoriale qui leur donnait des boutons.

Toutes mes pensées émues à mes collègues touchés par ces décisions de part et d’autre de la Sarine, à ceux contraints de partir, à ceux qui restent mais sont bouleversés et inquiets. Hélas, la mort de L’Hebdo n’était qu’un prélude.