Affaire Dittli : aux origines politiciennes d’un monumental petchi

Face à l’affaire Dittli et à la crise gouvernementale actuelle, une question étreint les Vaudoises et les Vaudois : comment en est-on arrivé là, comment ce canton qui a tout pour bien faire est-il retombé si bas, après le prodigieux essor qui fut le sien à partir des années 2000 ? Affaibli dans les années 1990 par des problèmes budgétaires et de gouvernance, Vaud s’était remis sur de bons rails grâce à la psychothérapie de groupe que fut la Constituante et à l’émergence de nouvelles générations d’élus. Tout cela a buggé à partir de 2022.

Sur la mauvaise application du bouclier fiscal entre 2009 et 2021 et les révélations de ce scandale, la justice, les parlementaires et nombre de journalistes oeuvrent à faire la lumière. L’éclairage ci-dessous revient sur quelques autres points plus « politiciens ».

La Centriste Valérie Dittli est une conseillère d’Etat par défaut. Elle a été élue parce qu’une majorité des électeurs ne voulait pas d’un UDC au gouvernement. Le constat peut paraître brutal, mais Le Centre n’a recueilli que 1,37% des suffrages pour le Grand Conseil et n’a décroché aucun mandat de député, alors qu’il en occupait 6 lors de la législature précédente, et que les Vert’libéraux, autre formation prétendant à une position entre la droite et la gauche, en ont eux obtenu 14. Si elle n’avait pas été promue au gouvernement, Mme Dittli n’aurait même pas rejoint le législatif cantonal.

Pour le «premier parti de Suisse», la situation dans le plus grand canton romand est frustrante. Depuis le décès en 2011 de Jean-Claude Mermoud (réélu au 1er tour lors des élection générales de 2007), l’UDC n’est plus parvenue à replacer l’un des siens au Château cantonal. En 2011, le député Pierre-Yves Rapaz échoue, lors de la complémentaire remportée par la Verte Béatrice Métraux (ce qui a pour effet de faire basculer la majorité du Conseil d’Etat à gauche). En 2012, c’est au tour du président de la section cantonale Claude-Alain Voiblet d’échouer lors des élections générales. En 2017, le conseiller national Jacques Nicolet échoue également. En 2019, le préfet Pascal Dessauges échoue à capter le siège laissé vacant par le socialiste Pierre-Yves Maillard. En 2022, le conseiller national Michaël Buffat échoue, distancé par plus de 7000 voix par Valérie Dittli. Cinq tentatives, cinq refus nets et clairs de la part du corps électoral.

La fable du parti agrarien qui n’aurait rien à voir idéologiquement avec l’UDC suisse ne convainc que les convaincus. Elle ne prend plus dans un canton, qui accorde régulièrement son soutien aux accords bilatéraux avec l’Union européenne, et rejette tout autant les initiatives populaires xénophobes lancées par les Blochériens. Avec un tiers de la population vaudoise d’origine étrangère, difficile pour ceux qui les côtoient, à titre amical, familial ou professionnel, d’épouser la thèse de l’UDC selon laquelle la cause de tous nos maux est à chercher dans la présence des immigrés.

Qu’en sera-t-il le 8 mars prochain lors de l’élection complémentaire pour le siège de Rebecca Ruiz ? Le député UDC Jean-François Thuillard réussira-t-il là où les cadors de son parti se sont cassé les dents ? Son élection réduirait le poids de la  gauche au gouvernement à deux conseillers d’Etat (du jamais vu depuis le début du siècle). Ce serait paradoxal alors que le départ de la socialiste est dû à des raisons de santé, et que de l’avis général elle n’a pas démérité dans ses fonctions. La majorité de droite en sortirait renforcée. Mais il faut se demander si ce renfort apaiserait vraiment la crise gouvernementale actuelle : à 4 contre 3, la majorité peut déjà agir à sa guise, d’autant qu’elle dispose aussi d’une majorité au Grand Conseil. Que ferait-elle de mieux à 5 contre 2 qu’elle n’aurait déjà pu entreprendre ?  L’élection de M. Thuillard rendrait un lâchage définitif de Valérie Dittli par le PLR plus facile, puisque la démission de celle-ci ne mettrait pas à risque la majorité de droite.

Cependant, la non élection du candidat socialiste Roger Nordmann crisperait les fronts, annihilerait toute chance de dialogue constructif pour résoudre la crise gouvernementale, et lancerait la campagne des élections générales de mars 2027 très tôt dans un climat d’extrêmes tensions. Pas sûr que les Vaudoises et les Vaudois, déjà excédés par l’affaire du bouclier fiscal mais aussi stupéfaits par la virulence des manifestations de novembre et décembre derniers, aient envie d’un an supplémentaire de petchi quotidien.

De fait, le vrai problème de l’UDC vaudoise le 8 mars prochain est moins que le PS dispose de 2 sièges au Conseil d’Etat, mais que le Centre lui ait piqué celui auquel elle estime avoir droit.

La visibilité n’est pas un gage de crédibilité et d’expérience. L’arrivée surprise au gouvernement vaudois de Valérie Dittli en 2022 a montré que l’on peut gagner une élection grâce à de sympathiques vidéos sur les réseaux sociaux, mais que ce savoir-faire marketing n’est pas un gage de compétence pour gouverner. Ils sont nombreux, chez nous et ailleurs, celles et ceux qui font des campagnes formidables, mais se révèlent très décevants par la suite.

Sauf que, en Suisse, le cadre collégial devrait prévenir le plantage monumental auquel nous avons assisté. Un élu néophyte, surtout à ce niveau de responsabilité, prend en général conseil de ses collègues et de son parti. Solidairement responsables de ce qui peut advenir, pour le meilleur ou pour le pire, les membres d’un exécutif sont légitimés à s’exprimer sur les choix d’un collègue, notamment en matière de recrutement des proches collaborateurs. Encore faut-il que les conseils ou les remarques soient entendus et pas considérés comme de l’ingérence. Pourquoi Valérie Dittli ne s’est-elle pas entourée pour son cercle rapproché de personnes plus expérimentées qu’elle, connaissant les rouages de l’administration vaudoise et les dossiers ?  Le collège a-t-il laissé faire ou tenté d’emblée de la recadrer ? Jusqu’ici rien n’a filtré sur les avis de ses pairs reçus ou pas, suivis ou pas. Une chose est sûre : depuis plus d’une année, le Conseil d’Etat est en permanence en mode « gestion de crise », ce qui est éreintant pour chacun de ses membres.

Il est normal qu’un parti, quel qu’il soit, essaie de se vendre de la manière la plus avenante aux électeurs. Mais le rôle d’un parti et d’une alliance de partis est aussi de s’assurer des compétences des postulants pour assumer, le cas échéant, la fonction visée. C’est une question de crédibilité, à court, moyen et long terme, pour la salubrité de nos institutions démocratiques. Une élection au gouvernement n’est pas un futile concours de beauté. Si la centriste ne figurait sur la liste de l’Alliance vaudoise que pour faire l’appoint, alors son élection surprise aurait dû amener ses colistiers à l’entourer d’un peu plus près, et ne pas lui confier un Département aussi crucial que celui des finances.

Devant l’amoncellement des reproches à son égard, contenus dans les rapports Studer, Paychère et de la délégation des commissions de surveillance, Valérie Dittli plaide le droit à l’erreur. Une posture victimaire qui fait injure à tous les jeunes élus qui, dans le même cas, ont rapidement trouvé leurs marques tels le Valaisan Mathias Reynard, la Neuchâteloise Crystel Graf, la Genevoise Delphine Bachmann ou naguère le Jurassien Pierre Kohler. Au surplus, une juriste de formation devrait savoir qu’en vertu de la séparation des pouvoirs il est fortement déconseillé à un membre d’exécutif de faire pression sur le législatif, comme les membres de la délégation des commissions de surveillance s’en sont plaint, lors de la récente publication de leur rapport. L’erreur est humaine, certes, mais la réitération après une année de révélations de dysfonctionnements divers et variés n’est plus acceptable.

En matière de tête de gondole électorale, l’ancien parti démocrate-chrétien a une expérience contrastée en terres vaudoises (et de tradition protestante), où les instances nationales ont longtemps cherché à prendre pied, même si le centre politique était solidement tenu par le parti radical. Troisième plus grand canton de Suisse du point de vue démographique, Vaud dispose d’une des plus fortes députations au Conseil national (actuellement 19 sièges). Pour un parti gouvernemental cherchant à maintenir son poids électoral face à l’UDC et au PLR, Vaud dispose d’un attrait certain. Lors des élections fédérales de 1995, le populaire animateur radio Jean-Charles Simon décroche ainsi un siège au Conseil national pour le compte du PDC, à la surprise générale. Il décide de ne pas se représenter en 1999.  Le parti réussit alors à mettre sur orbite le professeur Jacques Neirynck, qui ne sera pas réélu en 2003, mais fera son retour au Conseil national de 2007 à 2015. Claude Béglé lui succède pour une législature. Jacques Neirynck et Jean-Claude Béglé étaient des personnalités en vue avant leur élection, dotées d’une solide expérience professionnelle et de vie. Deux caractères indépendants et parfois un peu trop francs-tireurs pour un parti en mal d’unité et de lisibilité au plan fédéral. Un des hauts faits d’armes de Valérie Dittli, comme présidente de la section cantonale, est de les avoir écartés sans ménagements pour faire place à la relève.

Gérer les carrières, les ambitions et les égos est un casse-tête dans toutes les formations politiques, même lorsqu’elles se sont données des règles de limitation du nombre de mandats. Il faut faire émerger de nouvelles générations, tout en ne se privant pas de l’expérience et de la notoriété des élus en place plus âgés. Après avoir beaucoup misé sur des personnalités connues et expérimentées pour Berne et ainsi gagner en visibilité, le Centre vaudois a fait le choix de proposer pour le Conseil d’Etat une candidate ni connue ni expérimentée, n’ayant jamais siégé dans un législatif communal ou cantonal, et sans ancrage local fort non plus (au contraire de la plupart de ses vaillants élus et militants, actuels et passés). Un choix validé par le PLR et l’UDC dans le cadre de l’Alliance vaudoise, dans un souci avant tout électoraliste : ramasser les quelques milliers de voix des électeurs centristes pour dépasser l’efficace alliance rose-verte et renverser la majorité de gauche au Conseil d’Etat.

En politique, entre l’audace et la prétention, il n’y a qu’un fil qui sépare a posteriori le succès du monumental revers en forme de boomerang. Une victoire surprenante, aussi galvanisante soit-elle, ne devrait pas exclure une analyse lucide des conséquences et l’anticipation des dangers potentiels qu’elle comporte. Cet exercice a cruellement manqué à la majorité de droite du Conseil d’Etat, qui s’est quelque peu laissée aveugler par sa spectaculaire « remontada » de 2022. De la même manière que personne au Château ne semble avoir prévu que les révélations sur la mauvaise application du bouclier fiscal, au printemps 2025, risquaient d’avoir un impact considérable sur l’acceptabilité politique d’un budget d’austérité pour 2026.

L’affaire Dittli est une bombe à déflagrations multiples: qui a su quoi et quand s’agissant de la mauvaise application du bouclier fiscal, qui a agi dans le cadre de ses prérogatives ou les a outrepassées, qui s’est laissé influencé par d’anciennes loyautés ? Elle pose des problèmes d’équité fiscale, de finances publiques, de gouvernance, de collégialité, de confiance de la population dans ses institutions et dans l’administration. C’est beaucoup. Mais les responsabilités strictement politiques d’un tel désastre ne devraient pas être éludées.

La redevance radio-tv devrait être augmentée pas rognée

Dans un monde normal, nous devrions être en train de discuter d’une augmentation de la redevance radio-tv. En effet le besoin de disposer d’informations vérifiées et fiables ne cesse de croître, et les médias qui assurent des prestations de service public, utiles au débat démocratique et à la société suisse dans son ensemble, ne se limitent pas aux ayants-droit actuels, dont en première ligne la SSR.

Mais cette vaste réflexion sur le financement des médias, indépendamment de leur support technique, est renvoyée à plus tard. Car la discussion est focalisée sur une initiative rance, macérée dans des remugles idéologiques qui méprisent les problèmes et les besoins des rédactions helvétiques.

Malgré leur cuisante défaite de No Billag en 2018, 71% de non et pas un seul canton favorable à la suppression de la redevance, les opposants au service public ont récidivé, ils proposent de couper celle-ci en deux avec leur proposition « 200 francs, ça suffit ! »

Osons une comparaison avec les coûts de la santé: ceux-ci augmentent chaque année car nous sommes plus nombreux, nous vivons plus vieux et les traitements sont plus sophistiqués. Il ne viendrait à l’idée de personne de suggérer de fermer la moitié des hôpitaux, des pharmacies et des cabinets de médecin pour faire baisser la facture. La prime moyenne mensuelle pour l’assurance-maladie est autrement plus douloureuse pour le pouvoir d’achat des ménages que le montant actuel de la redevance radio-tv. L’ «économie» apportée par l’initiative serait de 27 centimes par jour et par foyer, même pas 10 francs par mois.

Spolié de la manne publicitaire par les plateformes digitales et par des antennes étrangères depuis une vingtaine d’années, le naguère riche paysage médiatique suisse s’est atrophié. La presse écrite a payé le plus lourd tribut (avec son cortège de licenciements et de disparition de titres). La presse radio-tv a mieux résisté grâce à la redevance, des sites d’information en ligne ont émergé avec succès, mais aucune rédaction ne roule sur l’or.

Or la nécessité de disposer à la fois d’informations fiables et de proximité ne cesse de croître pour contrer la désinformation véhiculée par les réseaux sociaux, mais aussi, à une échelle plus locale, renseigner les gens sur leur cadre de vie immédiat, qu’il s’agisse de l’offre culturelle, associative ou sportive comme des actions des pouvoirs publics et des entreprises.

Le phénomène a été observé tant aux Etats-Unis qu’en Italie: le vote populiste est corrélé à la disparition de la presse locale. Si la Suisse veut rester une démocratie vivante exemplaire, elle se doit de soigner la qualité de l’information délivrée aux citoyens qui votent et élisent. Cette tâche incombe à la presse privée et au service public.

Cette mission est contestée par les initiants et la droite populiste, qui déplorent une grande majorité de médias «gauchistes». Est-ce que l’on demande aux médecins ou aux avocats leur couleur politique? Non, on leur demande de faire leur job selon les règles de l’art et leur déontologie. Les journalistes ne font pas autre chose. Ils établissent les faits, enquêtent et contextualisent. Leur rôle est aussi de challenger et de critiquer TOUS les pouvoirs, en bons chiens de garde de la démocratie. En Suisse, le pouvoir est à droite, sauf localement. C’est donc normal que les partis de droite au pouvoir aient plus de comptes à rendre que les partis qui n’ont pas de responsabilités gouvernementales ou sont minoritaires. Cette fable des journalistes gauchistes est bien commode pour ceux qui n’acceptent pas que l’on remette en question leur discours et leurs résultats. Les journalistes ne sont ni de gauche ni de droite, ils sont dérangeants, car telle est leur mission en démocratie.

Les initiants prétendent également que la SSR pourrait faire mieux avec moins. Nombre de titres de presse écrite s’y sont essayés alors que la manne publicitaire fuyait leurs pages captée par les plateformes numériques. Si la nécessité d’opérer des choix et de fixer des priorités peut s’entendre, elle n’est pas extensible à l’infini. À un certain moment, il manque des journalistes, des moyens et de des compétences, pour faire le job et satisfaire les lecteurs, les auditeurs, les téléspectateurs, les internautes. 

L’argument selon lequel une SSR aux moyens réduits laisserait s’épanouir des médias privés est pernicieux, tout spécialement pour les Romands. La disparition de titres comme L’Hebdo et Le Matin n’a pas rendu les concurrents survivants plus prospères. Les médias qui se sont créés n’ont pas retrouvé les marges bénéficiaires d’antan, certains ne survivent que grâce à de généreux mécènes.

Oui vraiment, la redevance radio-tv devrait irriguer d’autres médias qui assurent localement une mission de service public (couverture de l’actualité politique, sportive, culturelle et économique). Oui vraiment, on devrait être en train de parler d’une augmentation de la redevance plutôt que de sa réduction. Afin de ne pas précipiter la marche vers un désert informationnel propice aux manipulations des populistes et aux fake news, votons résolument non le 8 mars.