Affaire Dittli : aux origines politiciennes d’un monumental petchi

Face à l’affaire Dittli et à la crise gouvernementale actuelle, une question étreint les Vaudoises et les Vaudois : comment en est-on arrivé là, comment ce canton qui a tout pour bien faire est-il retombé si bas, après le prodigieux essor qui fut le sien à partir des années 2000 ? Affaibli dans les années 1990 par des problèmes budgétaires et de gouvernance, Vaud s’était remis sur de bons rails grâce à la psychothérapie de groupe que fut la Constituante et à l’émergence de nouvelles générations d’élus. Tout cela a buggé à partir de 2022.

Sur la mauvaise application du bouclier fiscal entre 2009 et 2021 et les révélations de ce scandale, la justice, les parlementaires et nombre de journalistes oeuvrent à faire la lumière. L’éclairage ci-dessous revient sur quelques autres points plus « politiciens ».

La Centriste Valérie Dittli est une conseillère d’Etat par défaut. Elle a été élue parce qu’une majorité des électeurs ne voulait pas d’un UDC au gouvernement. Le constat peut paraître brutal, mais Le Centre n’a recueilli que 1,37% des suffrages pour le Grand Conseil et n’a décroché aucun mandat de député, alors qu’il en occupait 6 lors de la législature précédente, et que les Vert’libéraux, autre formation prétendant à une position entre la droite et la gauche, en ont eux obtenu 14. Si elle n’avait pas été promue au gouvernement, Mme Dittli n’aurait même pas rejoint le législatif cantonal.

Pour le «premier parti de Suisse», la situation dans le plus grand canton romand est frustrante. Depuis le décès en 2011 de Jean-Claude Mermoud (réélu au 1er tour lors des élection générales de 2007), l’UDC n’est plus parvenue à replacer l’un des siens au Château cantonal. En 2011, le député Pierre-Yves Rapaz échoue, lors de la complémentaire remportée par la Verte Béatrice Métraux (ce qui a pour effet de faire basculer la majorité du Conseil d’Etat à gauche). En 2012, c’est au tour du président de la section cantonale Claude-Alain Voiblet d’échouer lors des élections générales. En 2017, le conseiller national Jacques Nicolet échoue également. En 2019, le préfet Pascal Dessauges échoue à capter le siège laissé vacant par le socialiste Pierre-Yves Maillard. En 2022, le conseiller national Michaël Buffat échoue, distancé par plus de 7000 voix par Valérie Dittli. Cinq tentatives, cinq refus nets et clairs de la part du corps électoral.

La fable du parti agrarien qui n’aurait rien à voir idéologiquement avec l’UDC suisse ne convainc que les convaincus. Elle ne prend plus dans un canton, qui accorde régulièrement son soutien aux accords bilatéraux avec l’Union européenne, et rejette tout autant les initiatives populaires xénophobes lancées par les Blochériens. Avec un tiers de la population vaudoise d’origine étrangère, difficile pour ceux qui les côtoient, à titre amical, familial ou professionnel, d’épouser la thèse de l’UDC selon laquelle la cause de tous nos maux est à chercher dans la présence des immigrés.

Qu’en sera-t-il le 8 mars prochain lors de l’élection complémentaire pour le siège de Rebecca Ruiz ? Le député UDC Jean-François Thuillard réussira-t-il là où les cadors de son parti se sont cassé les dents ? Son élection réduirait le poids de la  gauche au gouvernement à deux conseillers d’Etat (du jamais vu depuis le début du siècle). Ce serait paradoxal alors que le départ de la socialiste est dû à des raisons de santé, et que de l’avis général elle n’a pas démérité dans ses fonctions. La majorité de droite en sortirait renforcée. Mais il faut se demander si ce renfort apaiserait vraiment la crise gouvernementale actuelle : à 4 contre 3, la majorité peut déjà agir à sa guise, d’autant qu’elle dispose aussi d’une majorité au Grand Conseil. Que ferait-elle de mieux à 5 contre 2 qu’elle n’aurait déjà pu entreprendre ?  L’élection de M. Thuillard rendrait un lâchage définitif de Valérie Dittli par le PLR plus facile, puisque la démission de celle-ci ne mettrait pas à risque la majorité de droite.

Cependant, la non élection du candidat socialiste Roger Nordmann crisperait les fronts, annihilerait toute chance de dialogue constructif pour résoudre la crise gouvernementale, et lancerait la campagne des élections générales de mars 2027 très tôt dans un climat d’extrêmes tensions. Pas sûr que les Vaudoises et les Vaudois, déjà excédés par l’affaire du bouclier fiscal mais aussi stupéfaits par la virulence des manifestations de novembre et décembre derniers, aient envie d’un an supplémentaire de petchi quotidien.

De fait, le vrai problème de l’UDC vaudoise le 8 mars prochain est moins que le PS dispose de 2 sièges au Conseil d’Etat, mais que le Centre lui ait piqué celui auquel elle estime avoir droit.

La visibilité n’est pas un gage de crédibilité et d’expérience. L’arrivée surprise au gouvernement vaudois de Valérie Dittli en 2022 a montré que l’on peut gagner une élection grâce à de sympathiques vidéos sur les réseaux sociaux, mais que ce savoir-faire marketing n’est pas un gage de compétence pour gouverner. Ils sont nombreux, chez nous et ailleurs, celles et ceux qui font des campagnes formidables, mais se révèlent très décevants par la suite.

Sauf que, en Suisse, le cadre collégial devrait prévenir le plantage monumental auquel nous avons assisté. Un élu néophyte, surtout à ce niveau de responsabilité, prend en général conseil de ses collègues et de son parti. Solidairement responsables de ce qui peut advenir, pour le meilleur ou pour le pire, les membres d’un exécutif sont légitimés à s’exprimer sur les choix d’un collègue, notamment en matière de recrutement des proches collaborateurs. Encore faut-il que les conseils ou les remarques soient entendus et pas considérés comme de l’ingérence. Pourquoi Valérie Dittli ne s’est-elle pas entourée pour son cercle rapproché de personnes plus expérimentées qu’elle, connaissant les rouages de l’administration vaudoise et les dossiers ?  Le collège a-t-il laissé faire ou tenté d’emblée de la recadrer ? Jusqu’ici rien n’a filtré sur les avis de ses pairs reçus ou pas, suivis ou pas. Une chose est sûre : depuis plus d’une année, le Conseil d’Etat est en permanence en mode « gestion de crise », ce qui est éreintant pour chacun de ses membres.

Il est normal qu’un parti, quel qu’il soit, essaie de se vendre de la manière la plus avenante aux électeurs. Mais le rôle d’un parti et d’une alliance de partis est aussi de s’assurer des compétences des postulants pour assumer, le cas échéant, la fonction visée. C’est une question de crédibilité, à court, moyen et long terme, pour la salubrité de nos institutions démocratiques. Une élection au gouvernement n’est pas un futile concours de beauté. Si la centriste ne figurait sur la liste de l’Alliance vaudoise que pour faire l’appoint, alors son élection surprise aurait dû amener ses colistiers à l’entourer d’un peu plus près, et ne pas lui confier un Département aussi crucial que celui des finances.

Devant l’amoncellement des reproches à son égard, contenus dans les rapports Studer, Paychère et de la délégation des commissions de surveillance, Valérie Dittli plaide le droit à l’erreur. Une posture victimaire qui fait injure à tous les jeunes élus qui, dans le même cas, ont rapidement trouvé leurs marques tels le Valaisan Mathias Reynard, la Neuchâteloise Crystel Graf, la Genevoise Delphine Bachmann ou naguère le Jurassien Pierre Kohler. Au surplus, une juriste de formation devrait savoir qu’en vertu de la séparation des pouvoirs il est fortement déconseillé à un membre d’exécutif de faire pression sur le législatif, comme les membres de la délégation des commissions de surveillance s’en sont plaint, lors de la récente publication de leur rapport. L’erreur est humaine, certes, mais la réitération après une année de révélations de dysfonctionnements divers et variés n’est plus acceptable.

En matière de tête de gondole électorale, l’ancien parti démocrate-chrétien a une expérience contrastée en terres vaudoises (et de tradition protestante), où les instances nationales ont longtemps cherché à prendre pied, même si le centre politique était solidement tenu par le parti radical. Troisième plus grand canton de Suisse du point de vue démographique, Vaud dispose d’une des plus fortes députations au Conseil national (actuellement 19 sièges). Pour un parti gouvernemental cherchant à maintenir son poids électoral face à l’UDC et au PLR, Vaud dispose d’un attrait certain. Lors des élections fédérales de 1995, le populaire animateur radio Jean-Charles Simon décroche ainsi un siège au Conseil national pour le compte du PDC, à la surprise générale. Il décide de ne pas se représenter en 1999.  Le parti réussit alors à mettre sur orbite le professeur Jacques Neirynck, qui ne sera pas réélu en 2003, mais fera son retour au Conseil national de 2007 à 2015. Claude Béglé lui succède pour une législature. Jacques Neirynck et Jean-Claude Béglé étaient des personnalités en vue avant leur élection, dotées d’une solide expérience professionnelle et de vie. Deux caractères indépendants et parfois un peu trop francs-tireurs pour un parti en mal d’unité et de lisibilité au plan fédéral. Un des hauts faits d’armes de Valérie Dittli, comme présidente de la section cantonale, est de les avoir écartés sans ménagements pour faire place à la relève.

Gérer les carrières, les ambitions et les égos est un casse-tête dans toutes les formations politiques, même lorsqu’elles se sont données des règles de limitation du nombre de mandats. Il faut faire émerger de nouvelles générations, tout en ne se privant pas de l’expérience et de la notoriété des élus en place plus âgés. Après avoir beaucoup misé sur des personnalités connues et expérimentées pour Berne et ainsi gagner en visibilité, le Centre vaudois a fait le choix de proposer pour le Conseil d’Etat une candidate ni connue ni expérimentée, n’ayant jamais siégé dans un législatif communal ou cantonal, et sans ancrage local fort non plus (au contraire de la plupart de ses vaillants élus et militants, actuels et passés). Un choix validé par le PLR et l’UDC dans le cadre de l’Alliance vaudoise, dans un souci avant tout électoraliste : ramasser les quelques milliers de voix des électeurs centristes pour dépasser l’efficace alliance rose-verte et renverser la majorité de gauche au Conseil d’Etat.

En politique, entre l’audace et la prétention, il n’y a qu’un fil qui sépare a posteriori le succès du monumental revers en forme de boomerang. Une victoire surprenante, aussi galvanisante soit-elle, ne devrait pas exclure une analyse lucide des conséquences et l’anticipation des dangers potentiels qu’elle comporte. Cet exercice a cruellement manqué à la majorité de droite du Conseil d’Etat, qui s’est quelque peu laissée aveugler par sa spectaculaire « remontada » de 2022. De la même manière que personne au Château ne semble avoir prévu que les révélations sur la mauvaise application du bouclier fiscal, au printemps 2025, risquaient d’avoir un impact considérable sur l’acceptabilité politique d’un budget d’austérité pour 2026.

L’affaire Dittli est une bombe à déflagrations multiples: qui a su quoi et quand s’agissant de la mauvaise application du bouclier fiscal, qui a agi dans le cadre de ses prérogatives ou les a outrepassées, qui s’est laissé influencé par d’anciennes loyautés ? Elle pose des problèmes d’équité fiscale, de finances publiques, de gouvernance, de collégialité, de confiance de la population dans ses institutions et dans l’administration. C’est beaucoup. Mais les responsabilités strictement politiques d’un tel désastre ne devraient pas être éludées.

La redevance radio-tv devrait être augmentée pas rognée

Dans un monde normal, nous devrions être en train de discuter d’une augmentation de la redevance radio-tv. En effet le besoin de disposer d’informations vérifiées et fiables ne cesse de croître, et les médias qui assurent des prestations de service public, utiles au débat démocratique et à la société suisse dans son ensemble, ne se limitent pas aux ayants-droit actuels, dont en première ligne la SSR.

Mais cette vaste réflexion sur le financement des médias, indépendamment de leur support technique, est renvoyée à plus tard. Car la discussion est focalisée sur une initiative rance, macérée dans des remugles idéologiques qui méprisent les problèmes et les besoins des rédactions helvétiques.

Malgré leur cuisante défaite de No Billag en 2018, 71% de non et pas un seul canton favorable à la suppression de la redevance, les opposants au service public ont récidivé, ils proposent de couper celle-ci en deux avec leur proposition « 200 francs, ça suffit ! »

Osons une comparaison avec les coûts de la santé: ceux-ci augmentent chaque année car nous sommes plus nombreux, nous vivons plus vieux et les traitements sont plus sophistiqués. Il ne viendrait à l’idée de personne de suggérer de fermer la moitié des hôpitaux, des pharmacies et des cabinets de médecin pour faire baisser la facture. La prime moyenne mensuelle pour l’assurance-maladie est autrement plus douloureuse pour le pouvoir d’achat des ménages que le montant actuel de la redevance radio-tv. L’ «économie» apportée par l’initiative serait de 27 centimes par jour et par foyer, même pas 10 francs par mois.

Spolié de la manne publicitaire par les plateformes digitales et par des antennes étrangères depuis une vingtaine d’années, le naguère riche paysage médiatique suisse s’est atrophié. La presse écrite a payé le plus lourd tribut (avec son cortège de licenciements et de disparition de titres). La presse radio-tv a mieux résisté grâce à la redevance, des sites d’information en ligne ont émergé avec succès, mais aucune rédaction ne roule sur l’or.

Or la nécessité de disposer à la fois d’informations fiables et de proximité ne cesse de croître pour contrer la désinformation véhiculée par les réseaux sociaux, mais aussi, à une échelle plus locale, renseigner les gens sur leur cadre de vie immédiat, qu’il s’agisse de l’offre culturelle, associative ou sportive comme des actions des pouvoirs publics et des entreprises.

Le phénomène a été observé tant aux Etats-Unis qu’en Italie: le vote populiste est corrélé à la disparition de la presse locale. Si la Suisse veut rester une démocratie vivante exemplaire, elle se doit de soigner la qualité de l’information délivrée aux citoyens qui votent et élisent. Cette tâche incombe à la presse privée et au service public.

Cette mission est contestée par les initiants et la droite populiste, qui déplorent une grande majorité de médias «gauchistes». Est-ce que l’on demande aux médecins ou aux avocats leur couleur politique? Non, on leur demande de faire leur job selon les règles de l’art et leur déontologie. Les journalistes ne font pas autre chose. Ils établissent les faits, enquêtent et contextualisent. Leur rôle est aussi de challenger et de critiquer TOUS les pouvoirs, en bons chiens de garde de la démocratie. En Suisse, le pouvoir est à droite, sauf localement. C’est donc normal que les partis de droite au pouvoir aient plus de comptes à rendre que les partis qui n’ont pas de responsabilités gouvernementales ou sont minoritaires. Cette fable des journalistes gauchistes est bien commode pour ceux qui n’acceptent pas que l’on remette en question leur discours et leurs résultats. Les journalistes ne sont ni de gauche ni de droite, ils sont dérangeants, car telle est leur mission en démocratie.

Les initiants prétendent également que la SSR pourrait faire mieux avec moins. Nombre de titres de presse écrite s’y sont essayés alors que la manne publicitaire fuyait leurs pages captée par les plateformes numériques. Si la nécessité d’opérer des choix et de fixer des priorités peut s’entendre, elle n’est pas extensible à l’infini. À un certain moment, il manque des journalistes, des moyens et de des compétences, pour faire le job et satisfaire les lecteurs, les auditeurs, les téléspectateurs, les internautes. 

L’argument selon lequel une SSR aux moyens réduits laisserait s’épanouir des médias privés est pernicieux, tout spécialement pour les Romands. La disparition de titres comme L’Hebdo et Le Matin n’a pas rendu les concurrents survivants plus prospères. Les médias qui se sont créés n’ont pas retrouvé les marges bénéficiaires d’antan, certains ne survivent que grâce à de généreux mécènes.

Oui vraiment, la redevance radio-tv devrait irriguer d’autres médias qui assurent localement une mission de service public (couverture de l’actualité politique, sportive, culturelle et économique). Oui vraiment, on devrait être en train de parler d’une augmentation de la redevance plutôt que de sa réduction. Afin de ne pas précipiter la marche vers un désert informationnel propice aux manipulations des populistes et aux fake news, votons résolument non le 8 mars.

Le bilan de la présence de deux UDC au Conseil fédéral qui ne sera pas tiré

Quel acide télescopage dans l’actualité fédérale : le 7 décembre, 30 ans et un jour après le non des Suisses à l’Espace économique européen (EEE), sera élu le successeur d’Ueli Maurer. Il est à craindre que dans les semaines à venir, le « débat » se concentre sur le profil des papables et qu’aucun bilan sérieux ne soit tiré de la présence de deux élus de l’UDC (Union démocratique du centre) au Conseil fédéral.

L’hégémonie du parti national populiste sur la politique suisse a pourtant commencé par cette courte victoire en politique étrangère, (50,3% des votants refusèrent de s’arrimer à l’EEE ce « dimanche noir » du 6 décembre 1992, selon la fameuse formule de Jean-Pascal Delamuraz au soir de la votation). De 1995 à 2015, les Blochériens ont quasi doublé leur représentation au Conseil national, et frôlé les 30% de suffrages. Dès 2003, ils ont obtenu un second siège dans le collège gouvernemental. De quatrième roue du char depuis la naissance de la formule magique en 1959, ils sont devenus l’attelage prépondérant (non sans quelques péripéties entre la non réélection de Christoph Blocher en 2007 et l’élection -justement – d’Ueli Maurer en 2008 et celle de Guy Parmelin en 2015).

Qui pourrait contester la légitimité de cette double représentation ? Même si l’UDC a perdu lors des élections fédérales de 2019 un peu de sa superbe, elle reste avec plus de 25% des voix au Conseil national le premier parti de Suisse. La formule gouvernementale helvétique – que l’on s’obstine à qualifier de « magique » même si elle ne produit plus d’étincelles – octroie 2 sièges aux trois partis arrivés en tête et 1 au quatrième.

La fin des compromis

Or cette répartition du pouvoir entre les quatre grands partis, qui permit à la Suisse dans les années 1960 de développer son état social et d’engranger tous les bénéfices des Trente Glorieuses, s’est peu à peu grippée sous l’emprise du parti blochérien. D’habile machine à réformer la Confédération dans le consensus et par des compromis gauche-droite « gagnant-gagnant », elle est devenue une toupie qui tourne obstinément sur elle-même sans jamais plus se poser la question de son efficacité, de ses résultats et de sa finalité.

L’UDC doit ses succès électoraux à son intransigeance. Dans sa vision de la politique, le compromis n’est pas un outil vertueux qui permet aux Suisses d’avancer ensemble malgré leur diversité, elle est une faiblesse coupable. L’UDC n’a cure du respect des minorités, essence de notre fédéralisme, elle veut imposer sa volonté, par le rapport de force. Elle n’aime pas les contre-pouvoirs, propres au régime démocratique qui est le nôtre. Exaltant le kitsch et le folklore, le parti blochérien se proclame plus suisse que les autres : cette prétention à incarner à lui tout seul le pays est pourtant on ne peut plus antisuisse. Tout notre édifice institutionnel basé sur la représentation proportionnelle et la collégialité appelle à la collaboration constructive entre élus. Plutôt que d’exercer son leadership par des propositions stimulantes pour les autres partis gouvernementaux, l’UDC a imposé le blocage au cœur du système politique. Figée sur une conception idyllique de notre histoire, de la neutralité et de l’indépendance, elle a gelé toute réflexion ouverte sur l’avenir.

Dès lors, tant en politique intérieure qu’extérieure, le Conseil fédéral a toutes les peines du monde à se projeter, à trouver des compromis et à convaincre la population. La Suisse ne parvient pas à se réformer, donc à s’adapter aux défis de l’époque, qu’il s’agisse de son système de santé, des retraites, de la fiscalité et bien sûr de sa politique européenne. On reblètse de justesse (comme la réforme de l’AVS acceptée du bout des lèvres le 25 septembre dernier) ou sous pression afin de se conformer à de nouvelles régulations internationales (telle la réforme de la fiscalité RFFA en 2019).

Le dossier européen embourbé

En matière de politique européenne, et malgré une dizaine de scrutins depuis l’approbation des accords bilatéraux en 2000 ayant entériné des coopérations plus poussées avec l’Union, le Conseil fédéral ne réussit plus à avancer. Il s’est progressivement embourbé, sous l’influence des ses deux ministres UDC, sans que jamais d’ailleurs le parti ne revendique l’honneur et la responsabilité d’aller négocier avec les Européens en qualité de chef du Département des Affaires étrangères. Tout au contraire, au cours de son mandat Ueli Maurer a préféré ostensiblement afficher son soutien au régime chinois plutôt que de rechercher le contact avec Bruxelles.

Le coup de grâce remonte au 26 mai 2021 : ce jour-là, le président de la Confédération UDC Guy Parmelin enterre l’accord-cadre, longuement négocié depuis 8 ans avec l’UE. Cet accord devait offrir une solution pérenne aux relations entre la Suisse et les 27, grâce à un mécanisme de règlement des éventuels différents. Il promettait d’ouvrir de nouveaux champs de coopération renforcée, comme par exemple en matière d’électricité. L’UE avait fait de nombreuses concessions à la Suisse, au cours des discussions. Mais prisonniers de la posture de détestation systématique de tout ce qui vient de Bruxelles dans laquelle les Blochériens ont enfermé une bonne partie de notre classe politique, les deux élus UDC n’ont écouté ni les experts ni les diplomates. Infliger un affront à l’UE leur a semblé plus crucial que de réfléchir aux conséquences à court, moyen et long terme de leur geste. Si gouverner c’est prévoir, ces deux gouvernants-là n’ont pas prévu grand-chose – ni leurs collègues qui n’ont pas eu le courage politique de s’opposer à cette issue malheureuse et inutilement vexante pour les partenaires européens.

Un état-tiers qui ne se l’avoue pas

Dans leur inlassable guérilla contre Bruxelles, les élus UDC ont oublié de dire une chose essentielle au peuple: l’entreprise de démolissage des accords bilatéraux qu’ils ont méthodiquement entreprise conduit la Suisse vers l’isolement et la marginalisation, et à être considérée comme un état tiers. Sans solution institutionnelle avec l’UE, les accords bilatéraux sont peu à peu vidés de leur substance. Les Européens continuent à légiférer (pas pour ennuyer les Helvètes mais parce que de nouveaux défis surgissent qu’ils ont collectivement décidé de résoudre ensemble), et le fossé entre les règles appliquées par les Suisses pour être partie prenante du marché unique et celles adoptées par les Européens s’accroît. Comme sur un ordinateur, l’absence de mise à jour finit pas créer d’insurmontables difficultés : les programmes ne tournent plus.

Ont déjà fait les frais de l’absence de clairvoyance des conseillers fédéraux UDC l’industrie des technologies médicales, les programmes de recherche de nos hautes écoles. Bientôt ce sera l’industrie des machines, mais aussi nos aéroports qui se retrouveront largués, marginalisés, plus en état de concourir sur le marché européen dans des conditions de concurrence équitable.

Pour les 27 qui ont tenu bon face à la déflagration du Brexit, la posture d’exceptionnalisme, la revendication helvétique d’être traitée comme un cas particulier, devient chaque jour plus incompréhensible, inaudible, et indéfendable.

Sous l’influence de l’UDC, notre Confédération est ainsi passée du statut de partenaire privilégié de l’UE à candidat état-tiers qui n’ose même pas se l’avouer. Or, qu’on l’aime ou pas, mais parce qu’elle rassemble tous nos voisins et la grande majorité des nations de notre continent, l’UE est un partenaire commercial et politique incontournable. Lorsque le principal parti du pays n’a d’autres discours que de prétendre qu’on peut le contourner sans risques et sans gros dommages pour notre prospérité et notre sécurité, il conviendrait tout de même de se demander, à la faveur d’une vacance fortuite, s’il a toujours sa place au Conseil fédéral.

Réflexion d’avenir ou arithmétique ? 

Face à la guerre en Ukraine et ses innombrables répercussions, ne conviendrait-il pas d’exiger des candidats à la fonction suprême qu’ils développent une vision claire et ambitieuse de la place de la Suisse en Europe ? En d’autres mots, plutôt que de se contenter d’arithmétique électorale, la gravité de l’époque ne commande-t-elle pas de placer au gouvernement des élus en fonction d’un programme partagé avec les autres partenaires de la coalition ?

Il est regrettable que cette élection partielle, même si les Verts envisagent d’y proposer une alternative, ne soit pas encore l’occasion d’une grande remise en question de notre formule gouvernementale. L’an prochain, peut-être, après les élections fédérales lors du renouvellement de l’entier du collège… Mais la Suisse peut-elle toujours se permettre d’attendre une prochaine échéance pour résoudre ses problèmes ?

*Article paru sur la plateforme de blogs du Temps

La voie bilatérale unilatérale

Depuis 30 ans, la Suisse est bousculée par une construction européenne toujours plus structurée. Alors que notre petit pays neutre devrait se réjouir que l’Union soit un facteur de paix et de prospérité partagées entre 27 états, il a développé une méfiance irrationnelle : cette chose qui a grandi à nos frontières, cette Union européenne, menacerait notre indépendance et notre souveraineté.

L’abandon de l’accord-cadre ce 26 mai est l’aboutissement de cette lente montée de la paranoïa. Il est une suite logique de l’hégémonie de l’UDC sur les autres partis gouvernementaux. Dans la conception de sa politique européenne, le Conseil fédéral a longtemps cherché à interpréter, voire à tordre, les diktats de l’UDC. L’élection de deux ministres au sein du collège, obtenue de haute lutte par les Blochériens, devait tôt ou tard se solder par une rupture avec Bruxelles. L’enterrement de l’accord institutionnel est aussi celui du système de concordance.

Du coup, le poids de la responsabilité de toutes les conséquences négatives qui vont émerger peu à peu, ne va plus reposer sur les épaules des partisans pragmatiques du compromis, mais sur celles des nationalistes populistes et des syndicalistes qui les ont appuyés. C’est un changement majeur.

Pour minimiser la portée de son choix, le Conseil fédéral revendique la négociation d’accords sectoriels au cas par cas et promet de reprendre unilatéralement du droit européen – sans la moindre garantie de réciprocité ! Cassis, Parmelin et Keller-Sutter inventent la voie bilatérale unilatérale. Berne va désormais mendier un peu d’attention de la Commission pour résoudre les problèmes. Pour un pays qui prétend à un respect de sa souveraineté supérieur à celle des autres, cela manque singulièrement de dignité.

Nous en sommes là : à espérer que les Européens seront gentils avec nous. Il est à craindre que ceux-ci ne nous traitent plus que comme un banal état tiers. En jetant sept ans de discussions à la poubelle, nous avons perdu à leurs yeux notre crédibilité et notre fiabilité.

Forte de son succès économique, l’UE avance peu à peu vers une plus grande intégration politique. La mutualisation des dettes pour financer les plans de relance constitue un coup d’accélérateur. Cette dimension politique de l’UE, la Suisse ne la comprend pas. Il est déroutant qu’un pays pétri de fédéralisme et du principe de subsidiarité s’imagine mieux défendre sa souveraineté en boudant les institutions supérieures où se prennent les décisions qui l’influencent quotidiennement. Est-ce que, depuis 1848, un seul canton a jamais envisagé de ne plus envoyer de représentants à Berne pour y faire valoir son point de vue et ses intérêts ? Nous devrions participer aux institutions européennes de plein droit. Notre histoire nous conduisait naturellement à devenir membre de l’UE Depuis 30 ans, nous faisons fausse route, et inventons des chemins de traverse. Gare à la chute.  Car, comme nous sommes, grâce à notre accès au marché unique, une des régions les plus prospères d’Europe, nous risquons de tomber de haut.

*Texte paru en italien dans Il Caffè le 29 mai 2021

Débat sur la souveraineté de la Suisse

Le 10 mars 2021, la Fondation Jean Monnet pour l’Europe a organisé un dialogue ayant pour titre « Quelle souveraineté suisse ? ». Kevin Grangier, président de l’UDC Vaud et membre du comité de l’ASIN, et Chantal Tauxe, vice-présidente du NOMES Suisse, ont ainsi pu débattre de leur vision de la souveraineté et des défis qui y sont liés.

Le lâchage des « Arts et métiers »

La crise sanitaire est dévastante. La crise économique le sera encore plus. Une chose étonne : le peu d’attention à ce que l’on nomme poétiquement les « arts et métiers », ces milliers de petites entreprises qui forment le marché intérieur.

Dans les plans de soutien public, les commerces et les services de proximité sont – avec la culture – les grands oubliés : trop petits pour être aidés, trop indépendants pour entrer dans le système des RHT (réduction des horaires de travail).

Ce manque de sensibilité est inquiétant de la part des deux conseillers fédéraux en charge des finances et de l’économie, Ueli Maurer et Guy Parmelin, les deux élus UDC du gouvernement, un parti qui considérait l’USAM (l’Union suisse des arts et métiers) comme sa chose. La défense des PME ne serait-elle qu’un slogan en période de votations ou d’élections ?

Ministre des finances, Ueli Maurer agit comme si les caisses fédérales étaient les siennes propres et pas les nôtres. Sur le marché des capitaux, les investisseurs paient pour acquérir des obligations de la Confédération. Dans ces circonstances exceptionnelles dues aux taux d’intérêt négatifs (qui rongent nos futures retraites, mais c’est un autre problème), il y aurait une certaine logique à s’endetter pour faire face à une situation exceptionnelle.

Ministre de l’économie, Guy Parmelin peine à mettre en oeuvre des solutions concrètes pour les petites et moyennes entreprises, alors que, depuis le mois de mars, on sait que leurs particularités n’entrent pas dans les schémas technocratiques de gestion du chômage partiel, appliqué aux crises conjoncturelles usuelles. Quant on voit l’énergie mise par Viola Amherd à trouver un rôle pour l’armée dans cette pandémie, on se plaît à rêver d’une autre répartition des départements lorsqu’elle fut élue au Conseil fédéral. La Valaisanne a l’inventivité et l’énergie dont son collègue vaudois paraît tristement dépourvu.

Ce lâchage des acteurs du marché intérieur par les deux conseillers fédéraux UDC survient au moment où, pandémie oblige, les industries d’exportation sont à la peine, elles qui d’habitude tirent la croissance vers le haut, et dont les performances irriguent le tissu économique local.

Le commerce et les services de proximité ne peuvent compter que sur le capital sympathie des consommateurs. Mais, ceux-ci calfeutrés chez eux par injonction gouvernementale, sommés de réduire leurs contacts au minimum, risquent de différer leurs dépenses, pour autant que leur pouvoir d’achat soit resté intact. Bref, en termes d’impulsions, les courbes risquent de rester désespérément plates.

Cette crise a un coût humain, social et économique épouvantable, dont nous n’avons pas encore pris la pleine mesure. Ceux qui répondent si mal à ses exigences de solidarité en paieront-ils aussi, un jour, le coût électoral ?

Quand les «bilatéralistes» font une crise de masochisme…

Ils ont gagné contre l’UDC, mais sont prêts à torpiller leur résultat, faute de comprendre l’enjeu de l’accord-cadre avec l’Union européenne, un rapprochement politique plus que juridique avec nos principaux partenaires. Analyse.*

Dans un monde politique normal, une votation gagnée à plus de 61% des voix devrait générer contentement et sérénité. Mais nous sommes en Suisse, et les bulletins n’ont pas encore été rangés que déjà on s’écharpe sur la prochaine échéance, l’accord-cadre appelé aussi accord institutionnel.

Pourtant, en infligeant un désaveu aussi ample à l’UDC, le front des opposants à l’initiative dite de limitation a accompli de l’excellent boulot. Chacun dans son coin, chacun à sa manière, mais avec une redoutable efficacité. Reine de la compétition, la conseillère fédérale Karin Keller-Sutter a fait preuve de méthode et d’engagement. Les lobbies économiques ont mobilisé les entrepreneurs, les syndicats ont parlé à leurs adhérents, les milieux académiques et scientifiques sont sortis de leur tour d’ivoire, Opération libero et le Nouveau Mouvement européen suisse ont mené des campagnes de conviction.

Vingt ans après le scrutin qui l’a intronisée, la voie des accords bilatéraux avec l’Union européenne est confirmée, alors qu’elle a été l’objet d’un pilonnage continu de la part des blochériens. Tout et son contraire ont été reproché à ce système pragmatique de gestion de nos relations avec les 27 membres de l’Union. Pas un petit problème helvétique en matière de transports, de criminalité, d’aménagement du territoire, de gestion de la main d’œuvre ou de financement des assurances sociales dont la responsabilité n’ait été attribuée aux « méchants Européens ».

Un message limpide

Le message délivré le 27 septembre par six citoyens sur dix est pourtant limpide comme de l’eau de roche: les accords bilatéraux avec l’UE valent bien plus que les éventuels inconvénients qu’ils génèrent. Certains espèrent que l’UDC se le tiendra pour dit, et ne récidivera pas avec une énième initiative visant à abattre l’édifice.

C’est bien mal connaître les Blochériens. Pour nos «nationalistes», l’instrument de l’initiative populaire est avant tout un outil marketing, à déployer quelques mois avant les élections fédérales, histoire de galvaniser les troupes. Que ce mésusage de la démocratie directe perturbe notre agenda diplomatique et comprime la réflexion des autres partis sur les objectifs et les moyens de notre politique étrangère, le premier parti de Suisse, nanti de deux conseillers fédéraux, s’en fiche éperdument. Il n’est pas là pour gouverner ou régler les problèmes, il est là pour affaiblir l’Etat afin que prospèrent sans cadre légal trop contraignant ou trop coûteux les affaires de la famille Blocher et de ses amis milliardaires.

Ces gens-là se sont battus comme des lions pour empêcher l’UDC de dynamiter le pont bilatéral, et maintenant ce sont eux qui vont poser leurs propres mines. 

Or donc, depuis dimanche soir, au lieu de savourer leur victoire, ceux que nous appellerons les «bilatéralistes» ( pour l’attachement indéfectible qu’ils vouent à la solution «accords bilatéraux» permettant de régler nos relations avec le premier bloc commercial de la planète), sombrent dans une crise de masochisme. Au lieu de considérer avec sérénité la prochaine étape, les présidents de partis et les partenaires sociaux rivalisent de mots graves et accablants pour enterrer la ratification de l’accord-cadre négocié pendant 5 ans et en attente de paraphe depuis décembre 2018. Ces gens-là se sont battus comme des lions pour empêcher l’UDC de dynamiter le pont bilatéral, et maintenant ce sont eux qui vont poser leurs propres mines.

Jalousie, arrogance et fatalisme

Comment en est-on arrivé à une telle absurdité? Depuis la fin des années 1990, la Suisse appréhende le dossier de ses relations avec une communauté européenne en constant développement par un mélange de jalousie, d’arrogance et de fatalisme.

La jalousie se manifeste dans l’obsession, qui détermine toute sa stratégie de politique économique extérieure, de ne pas être discriminée par rapport à ses principaux concurrents, de mieux en mieux organisés sur le plan économique. La Confédération ne veut pas être membre du club, mais elle veut pouvoir utiliser toutes ses commodités.

L’arrogance tient dans la conviction d’une bonne partie des Suisses qu’ils pourraient se passer sans trop de dommages de relations privilégiées avec les Européens. Le mythe d’une Suisse splendidement indépendante carbure à plein régime, générant les succès électoraux de l’UDC, au mépris de notre histoire réelle: de 1291 à nos jours, les Confédérés doivent leur prospérité aux échanges économiques, militaires et culturels avec leurs voisins.

Un fatalisme désabusé s’est installé dans maintes têtes: l’UE nous est indispensable, mais elle passe son temps à nous torturer avec ses exigences sans la moindre considération pour notre souveraineté nationale. Nombre de bilatéralistes aimeraient pouvoir appuyer sur le bouton pause, alors que l’UE ne cesse d’agrandir ses domaines d’activités.

Le bon élève muet

Notre culture politique étant également empreinte d’une solide dose de pragmatisme la doctrine de notre attitude face aux Européens fut ainsi résumée par Franz Blankart, alors Secrétaire d’Etat chargé de négocier l’accord sur l’Espace économique européen: «être en position d’adhérer pour ne pas avoir à le faire». Le masochisme du bon élève, en quelques sortes: être prêt à répondre, mais ne jamais prendre la parole pour donner son point de vue.

Un objectif, une option et puis plus rien du tout…

Justement, la discussion sur les avantages d’une adhésion à l’Union européenne a été liquidée par les partis politiques, dès les bilatérales lancées au tournant des années 2000. Les bénéfices d’une adhésion ne sont même plus analysés dans les rapports du Département fédéral des affaires étrangères, alors que l’Union a aimanté presque tous les pays de notre continent. L’adhésion fut pourtant «l’objectif» de notre politique d’intégration, puis reléguée sous l’influence de l’UDC au rang d’option, puis plus rien du tout. Même pas un souvenir dans la tête des conseillers fédéraux en place. Pour parler de la solution de l’adhésion de la Suisse à l’UE, nos ministres attendent d’être à la retraite. Tout comme la plupart des diplomates qui se sont occupés du dossier.

La surenchère étonnée 

À la lumière de ce non-dit, face à ce trou noir, l’accord-cadre, dotant les accords bilatéraux d’un mécanisme de règlement des différences d’interprétation du droit européen repris par la Suisse, devrait être considéré comme la solution miracle, épargnant aux partis politiques et au gouvernement toute réflexion sur une solution plus ambitieuse. Mais non. Le président du PDC, Gerhard Pfister, fait mine de découvrir que le Conseil fédéral injecte du droit européen dans les lois suisses chaque semaine, et que la Cour de justice de l’Union européenne étant in fine la garante de l’application du droit européen, la Suisse ne peut prétendre à l’interpréter pour elle-même.

A gauche, la surenchère étonnée est également surjouée. On fait mine de croire que la lutte contre le dumping salarial ne peut être réalisée que par Bruxelles, alors que partenaires sociaux, cantons et Confédération peuvent demain matin décider ensemble de mieux contrôler les chantiers et les conditions des travailleurs détachés. Et, de même, s’entendre moralement pour privilégier la main d’œuvre indigène, dans une sorte de paix du travail renouvelée.

Renversement de doctrine sur les aides d’Etat

Quant aux cantons qui redoutent des complications sur les aides d’Etat, il faut leur signaler que ce cadre a totalement sauté depuis la pandémie COVID-19. La Commission n’a cessé d’octroyer aux pays membres des dérogations afin qu’ils puissent venir en aide aux secteurs impactés par la crise. Ce renversement de doctrine (les aides d’état étant réputées fausser la concurrence) laisse augurer une belle marge de manœuvre dans de futures applications.

Un statut d’exception 

Dans ce concert alarmiste, les bilatéralistes masochistes se noient dans les détails juridiques et passent à côté de l’enjeu politique. Ils perdent de vue que l’accord-cadre représente pour la Suisse une solution sur-mesure qui n’existe que pour elle. La panoplie juridico-commerciale de l’UE prévoit pour les non-membres un partenariat rapproché au sein de l’Espace économique européen (refusé par nous en 1992), ou le statut d’état tiers, bien moins avantageux économiquement que nos accords bilatéraux. Renoncer à l’accord-cadre, c’est renoncer à ce statut d’exception. La probabilité que l’UE nous en concède un meilleur relève de l’utopie, surtout dans le contexte du Brexit.  

Dans la définition de sa politique européenne, le Conseil fédéral a toujours un peu peur de son ombre. Il a tendance à jouer la montre. Accueillant avec satisfaction le vote du 27 septembre, Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, a ainsi pris soin d’indiquer qu’elle était disponible pour des éclaircissements sur la portée de l’accord-cadre négocié, mais qu’elle s’attendait à ce que le Conseil fédéral entame sa ratification «rapidement».

Expliciter le contenu

Notre gouvernement devrait donc sans tarder présenter et expliciter le contenu de l’accord-cadre. On ose espérer qu’il a utilisé les derniers mois pour obtenir de Bruxelles les clarifications sur les points litigieux, tout en les gardant secrètes afin de ne pas perturber la campagne de votation du 27 septembre.

Les trois autres options qui s’offrent au Conseil fédéral ne sont guère réalistes. Laisser tomber l’accord-cadre est une option idiote. Cela reviendrait à enterrer la voie bilatérale alors qu’elle vient d’être sauvée par le peuple et les cantons. Laisser pourrir la mise à jour des accords actuels, bloquée par la non ratification de l’accord-cadre, ne serait pas très intelligent au moment où l’économie suisse a besoin des meilleures conditions possibles pour faire face aux conséquences de la pandémie. Demander à renégocier représente une option hautement improbable, maintes fois exclue par la Commission. Mais entre renégociation formelle et éclaircissements politiques, il y a peut-être une petite marge pour permettre à tous les interlocuteurs de sauver la face.

Comme souvent quand une crise semble insurmontable, il faut envisager une sortie par le haut, ambitieuse et courageuse. Simonetta Sommaruga, la présidente de la Confédération, doit aller à Bruxelles obtenir des clarifications sur la portée de l’accord-cadre, et sceller un deal politique.

Sur le front interne, Karin Keller-Sutter et Ignazio Cassis doivent aligner les partenaires sociaux et sceller une entente sur de nouvelles mesures d’accompagnement de cette étape additionnelle de notre politique d’intégration européenne.

Empoigner le débat sur la souveraineté 

Quant aux partis gouvernementaux et aux Verts, ils doivent empoigner une discussion sérieuse et scientifiquement documentée sur les avantages et les inconvénients en termes de souveraineté de la voie bilatérale, de l’accord-cadre et de l’adhésion à l’UE. Ils ne doivent plus laisser l’UDC confisquer le débat sur ce thème, mais oser l’affronter avec leurs propres valeurs. Ils doivent également réfléchir à ce que signifie réellement la souveraineté face aux défis climatiques, sanitaires et numériques actuels : se calfeutrer ou se concerter? Le souverainisme de pacotille ne mène à rien. 

Ce même 27 septembre, le peuple a accepté de justesse l’achat de nouveaux avions de combat. Ce vote beaucoup plus serré que prévu démontre un grand embarras des Suisses sur les notions d’indépendance, d’interdépendance, donc de souveraineté. L’époque, qui voit le duopole Chine-Etats-Unis prétendre régenter le monde, se prête à des nouvelles réflexions… qui devraient conduire les Suisses à considérer qu’ils se sentent tous comptes faits bien plus européens, de cœur et de destin, que ce que l’UDC leur a martelé ces deux dernières décennies. Il s’agit d’ailleurs moins désormais d’opérer un choix économique que politique.

*Article paru le 30 septembre 2020 sur le site Bon pour la tête

Et si c’était oui…

Dans son bureau bernois, Karin Keller-Sutter croit d’abord à une mauvaise blague de son staff. Puis le sang-froid de la conseillère fédérale saint-galloise l’emporte sur l’incrédulité : l’initiative de limitation lancée par l’UDC a obtenu une majorité populaire de justesse, mais l’aval de 14 cantons et 4 demi-cantons. L’analyse Vox montrera dans quelques mois que l’impact du COVID19 sur l’humeur des Suisses a été complétement sous-estimée dans les sondages. *

La Berne fédérale est en état de choc. Des dizaines de professeurs des deux écoles polytechniques annoncent qu’ils vont quitter la Suisse, par peur d’être déconnectés des réseaux de recherche européens. Cet exode des cerveaux gagnera également les hautes sphères managériales des grandes entreprises. Pour les migrants très qualifiés, la Confédération cesse d’être « the place to be ».

Après une houleuse séance de crise, le Conseil fédéral décide d’envoyer Simonetta Sommaruga négocier à Bruxelles. Mais avec quelles cartes ?

Le Conseil fédéral mise sur un atout maintes fois utilisés par le passé. Il sort son chéquier, annonçant une contribution extraordinaire de 2 milliards de francs de la Suisse au plan de relance européenne, décidé en juillet par les 27 (qui accueillent poliment, mais ne promettent rien en échange).  

La présidente de la Confédération essaie ensuite de faire admettre aux Européens que la Suisse est un cas particulier en termes d’immigration et que cela vaut dérogation à une stricte application du principe de libre-circulation. La Commission n’entre pas en matière sur ce raisonnement jésuitique et rappelle qu’en cas de résiliation de la LCP, la clause guillotine sera appliquée.

Pour montrer sa bonne volonté aux 27, le gouvernement paraphe alors l’accord cadre. L’UDC hurle à la trahison et exige la démission du collège.

Fin décembre sortent les premiers chiffres sur l’impact du oui: le PIB, qui avait d’abord montré des signes de reprise après la première vague du COVID19, a définitivement décroché.

Avec l’utopie du désespoir devant tant d’incertitudes, quelques voix dans les milieux économiques réclament que le Conseil fédéral réexamine le scénario de l’adhésion de la Suisse à l’Union européenne.

En janvier 2021, Guy Parmelin est obligé de consacrer son premier voyage présidentiel à une tentative de réconciliation avec Bruxelles. Ses sourires crispés face à une Ursula von der Leyen affable mais inflexible deviennent le symbole de l’enlisement diplomatico-commercial dans lequel la Suisse est tombée pour longtemps.

Ce qui précède n’est qu’un vilain cauchemar. Ce 27 septembre, Karin Keller-Sutter a triomphé avec plus de 60% de non à l’initiative de l’UDC. Le Conseil fédéral peut dès lors lancer une double offensive. Sur le plan interne, il réunit les partenaires sociaux, qui ont assuré la victoire, et leur propose d’élaborer de nouvelles mesures d’accompagnement. Celles-ci entreront en vigueur si les Suisses acceptent l’accord-cadre institutionnel. Sur le plan extérieur, fort de clarifications obtenues à Bruxelles, mais restées secrètes, le gouvernement paraphe le texte négocié avec l’UE, et qui va fluidifier la gestion quotidienne des accords bilatéraux. Impressionnés par l’ampleur du non, les 27 proposent aux Suisses de les associer à leur projet d’Europe de la santé. Ignazio Cassis reprend le lead du dossier européen tout en s’appuyant sur la méthode de concertation de KKS.

*Article paru dans l’hebdomadaire Il Caffè le 27 septembre 2020

Derrière le blabla habituel de l’UDC…

C’est un paradoxe des votations qui portent sur nos relations avec l’Union européenne, l’UDC nous propose de renverser la table, sans nous éclairer le moins du monde sur les conséquences de ce choix. Analyse de quelques uns de ses arguments…*

Le 27 septembre, l’UDC nous propose une énième initiative mariant deux de ses obsessions: limiter l’immigration et couper les ponts avec l’Union européenne. La votation est abordée comme un remake de sa victoire de 1992 contre l’Espace économique européen. On nous dit que «l’UDC est seule contre tous», dans le genre Calimero aux côtés duquel il faudrait se ranger. Peut-être convient-il de revoir un peu le vocabulaire et l’analyse. Après tout, l’unanimité des prises de position contre le texte de l’UDC de la part notamment des milieux économiques, syndicaux, académiques, de la recherche, ou encore des cantons, signale, par delà toute considération politique, la vacuité  et l’irréalisme de la proposition. 


Lire aussiUn président et quelques points d’interrogation


En général, lorsqu’une initiative est soumise au jugement du peuple suisse, il appartient aux initiants de prouver que leur idée tient la route, et qu’il vaut la peine de tout renverser. Or, chaque fois que nous votons sur une problématique européenne, ce sont les partisans des accords bilatéraux qui sont acculés à défendre la situation actuelle, alors que les auteurs de l’initiative sont traités comme de doux contestataires, dont les agissements seraient sans conséquences.

Par exemple, l’UDC ne nous dit pas comment elle entend que le gouvernement agisse diplomatiquement avec nos partenaires européens. Bien que disposant de deux élus au Conseil fédéral, elle s’est bien gardée de revendiquer la direction du Département fédéral des affaires étrangères, lors des récentes rocades. Pourtant, en cas de oui le 27 septembre, ne vaudrait-il pas mieux que Guy Parmelin ou Ueli Maurer aillent «renégocier» avec l’Union européenne, puisque leur parti pense que ce serait tellement simple et facile?

L’UDC ne nous indique pas non plus quel solde migratoire serait acceptable pour elle, ni quel taux de croissance supérieur ou taux de chômage inférieur aux actuels nous pourrions espérer en cas de oui.

Croissance en berne

Dans leur argumentaire, les partisans de l’initiative dite «de limitation» minimisent les conséquences de la résiliation des accords bilatéraux, liés par la clause guillotine. Ils avancent que «la catastrophe prévue n’a pas eu lieu» après le fameux non à l’EEE de 1992. Ce faisant, ils omettent de préciser que:

1. les années qui suivirent la croissance suisse fut en berne, et qu’elle est repartie à la hausse grâce à l’entrée en vigueur des accords bilatéraux;

2. les autres pays de taille similaire à la nôtre englobés dans l’EEE (par exemple l’Autriche) ont connu une croissance supérieure;

3. l’écart de croissance entre eux et nous ne s’est jamais comblé.

Ils font comme si le Conseil fédéral n’avait pas agi et signé, après des négociations difficiles, deux paquets d’accords bilatéraux avec l’Union européenne, qui nous ont permis grosso modo d’obtenir les mêmes avantages que ceux promis par l’EEE.

Accord de libre-échange insuffisant

Visant la suppression de la libre-circulation des personnes (LCP) avec l’UE, les partisans du texte de l’UDC vont jusqu’à prétendre que la Suisse peut se passer des autres accords bilatéraux, dont la valeur pour les entreprises serait surestimée. Là encore, leur trou de mémoire est béant. La Suisse a vécu dans les années 1990 sans accords bilatéraux avec l’UE, sous le toit du seul accord de libre-échange signé en 1972 avec les Communautés européennes (et que l’UDC cite aussi beaucoup). Mais la situation a été jugée insatisfaisante par les milieux économiques, car depuis 1972, les flux économiques se sont beaucoup modifiés. Les accords bilatéraux ont été voulus par la Suisse et négociés pour nous mettre sur un pied d’égalité avec nos concurrents européens. Ils sont le plan B, imaginé après le refus de l’EEE. 

S’infliger une double peine?

Les partisans de l’initiative ne prennent pas non plus en compte les chaînes de valeur qui se sont créées au sein du marché européen, c’est-à-dire la part et le rôle des sous-traitants. Une automobile allemande comprend des pièces usinées en Italie, en Suisse,… et dans cette chaîne, il est crucial que les produits puissent passer les frontières sans obstacles. Sinon, l’entreprise en bout de chaîne se choisira d’autres sous-traitants. L’industrie suisse d’exportation subit déjà le poids du franc fort, pas sûr qu’il soit malin de lui infliger une «double peine» en faisant sauter l’accord sur la reconnaissance mutuelle des produits et en lui infligeant des complications et de la paperasserie supplémentaire.

Un des gros problèmes des partisans du texte de l’UDC est que la Suisse jouit en comparaison internationale d’une prospérité inouïe (en tout cas jusqu’à la pandémie du COVID19). Pourquoi changer les paramètres d’une économie qui gagne, placée dans le peloton des nations les plus innovantes?

Les initiants nous racontent donc que cette prospérité n’est pas partagée par tous, que la libre-circulation des personnes ne bénéficie pas aux catégories les plus précaires de la population. Il est vrai que la croissance du PIB par habitant n’est pas au mieux de sa forme depuis 2007, mais cela est dû aux effets de la crise financière de 2008 pas à la LCP ou à l’UE.

Surtout, si l’UDC veut se focaliser sur le pouvoir d’achat des plus faibles, beaucoup d’autres leviers existent, plus efficaces, que le bouleversement des conditions-cadre qui nous lient à nos principaux partenaires commerciaux. On pourrait agir sur les primes d’assurance-maladie, la politique salariale, la fiscalité,…  Autant de domaines où le premier parti de Suisse se distingue par son refus de toute mesure sociale.

La neutralité économique? Du vent

Pour convaincre, nos isolationnistes essayent également d’élargir la focale et de nous abstraire d’un continent dont nous sommes le centre géographique: la Suisse devrait, selon eux, privilégier le multilatéralisme et viser la neutralité économique. Ils font semblant d’ignorer que le système multilatéral est en panne, grippé par un Donald Trump qu’ils trouvent par ailleurs formidable. Il convient de leur rappeler que même quand le système multilatéral fonctionnait bien, dans les années qui ont suivi la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1994, la Suisse a éprouvé le besoin d’avoir des accords bilatéraux privilégiés avec l’UE.

Quant à la neutralité économique, ça n’existe pas, ça n’a jamais existé, même pendant les guerres (chaudes ou froides) où la Suisse la proclamait haut et fort. Au surplus, cette posture fait fi de toute préoccupation éthique (ce qui compterait, c’est de commercer et pour le reste, on fermerait les yeux), une posture qui ne cadre guère avec notre rôle traditionnel de garant du droit humanitaire.

Dans le déboulonnage de l’UE, certains partisans de l’initiative de l’UDC enjoignent la Confédération de prendre ses distances avec une Union sous la coupe du couple franco-allemand. D’abord, il ne faut pas confondre pouvoir d’impulsion du couple franco-allemand avec domination. Les décisions sur le récent plan de relance européen montrent que parmi les 27, chaque pays compte et possède une sorte de droit de veto. Une UE où seuls les Allemands et les Français dirigeraient ne connaîtrait pas les débats et les tensions actuelles. Ces tensions démontrent a contrario que, malgré toutes les critiques, l’UE est un ensemble démocratique où l’on débat des solutions et où on fait des compromis. Enfin, toute notre histoire a été influencée par celle de nos deux plus puissants voisins. Imaginer réduire leur influence sur notre destin national est aussi irréaliste que présomptueux.

Fausse histoire

Derrière ces arguments qui tournent en boucle, il n’y a aucune alternative crédible.

L’UDC isolée nous ressasse toujours la même fausse histoire, celle d’un pays envahi et menacé, alors que notre paix sociale, notre stabilité politique et notre prospérité sont enviées. 

Elle se veut le parti de l’économie, mais l’économie combat de toutes ses forces son initiative.

Elle prétend défendre les travailleurs, mais elle ne vote jamais pour de meilleurs contrôles des abus.

Elle prétend défendre les chômeurs, mais elle fait tout pour réduire l’aide sociale.

Elle prétend vouloir protéger notre patrimoine naturel, mais elle réfute toute politique contre les effets du réchauffement climatique.

Elle prétend que l’on pourra renégocier sans soucis, alors que la puissante Grande-Bretagne avec des revendications du même ordre n’a encore rien obtenu d’avantageux.

Elle diabolise l’UE, alors qu’il s’agit de notre meilleur rempart contre l’arbitraire des Chinois ou des Américains. 

Elle adopte une posture de pseudo défense de notre indépendance, alors que son inspirateur Christoph Blocher vise avant tout un affaiblissement de l’Etat, quel qu’il soit, pour mener ses affaires à sa guise, et engranger un maximum de profits.

Avec son initiative dite de limitation, l’UDC ne nous offre aucune perspective autre que celle fumeuse des Brexiteurs, qui promettaient de «reprendre le contrôle» et qui depuis quatre ans n’ont repris le contrôle de rien du tout et n’ont su semer qu’une déconcertante incertitude. Désormais, plus de 57% des Britanniques indiquent vouloir rester dans l’Union européenne…

*Article paru le 10 septembre 2020 sur le site Bon pour la tête

UDC: Un président et quelques points d’interrogation

L’arrivée de Marco Chiesa changera-t-elle quelque chose dans la politique suisse? Le Tessinois, qui devrait être désigné à la présidence de l’UDC le 22 août prochain, va très vite connaître son baptême du feu, avec la votation du 27 septembre sur la libre-circulation des personnes. Avec la crise climatique et le COVID19, le camp souverainiste ne peut plus se contenter de ses slogans habituels. Analyse.*

Pour les Latins, il n’est pas anodin que Marco Chiesa entre dans le club des présidents de partis gouvernementaux. Petra Gössi et Gerhard Pfister n’ont pas une grande sensibilité pour les minorités linguistiques. Il est inédit que l’UDC confie les rênes à un non-alémanique. Le parti veut-il prouver son assise aux quatre coins du territoire, comme lorsqu’il a projeté Guy Parmelin au Conseil fédéral? Ou avoue-t-il une terrible faiblesse: l’absence de relève dans ses fiefs d’origine?

Âgé de 18 ans en 1992, Marco Chiesa voit en Christoph Blocher un héros pour le combat qu’il a mené contre l’Espace économique européen. Président de l’UDC, sera-t-il une marionnette des Blocher père et fille, ou saura-t-il s’émanciper?

Souverainiste, le conseiller aux Etats tessinois connaîtra son baptême du feu le 27 septembre avec la votation sur l’initiative de résiliation de la libre-circulation des personnes. Si l’UDC gagne, sa présidence sera lancée en fanfare, et c’est lui qui devra donner le ton face aux autres partis, tous dans le camp des perdants. Le parti aura au passage cassé l’aura de Karin Keller-Sutter la brillante pragmatique.

Si l’UDC perd, Chiesa devra éviter de passer pour un gestionnaire du déclin et vite rebondir sur la prochaine échéance: l’accord-cadre avec l’Union européenne. Sur cet enjeu crucial, la discussion se fera en italien. Pour une fois, les Tessinois ne se sentiront pas exclus du débat. De la part de l’UDC, ce n’est pas mal joué de mettre Chiesa dans les pattes du duo Cassis-Balzaretti. Mais sera-t-il capable de tenir le choc?

Face aux libéraux-radicaux raisonnablement ralliés aux bilatérales par obsession de ne pas évoquer l’adhésion à l’UE, le défi sera pour lui de tenir une position crédible économiquement. Nos accords bilatéraux avec l’UE constituent le plan B de l’EEE rejeté en 1992. Sur les alternatives à ce plan B, l’UDC n’a produit aucun argumentaire sérieux, elle se contente de slogans incantatoires, qui tournent en boucle.

Le besoin de protection a muté

Le parti blochérien a construit son hégémonie sur le rejet de l’Europe et des étrangers, prétendant en protéger les Suisses. Or, le besoin de protection vient de muter. La crise du COVID19 s’accompagne du retour en grâce de l’Etat et des services publics. Avec son idéologie anti-étatiste et anti-fiscale, l’UDC est prise en porte-à-faux. Le PLR peut, lui, se réclamer de sa tradition historique étatiste. Il a déjà, mieux que l’UDC, amorcé le tournant écologique.

Les questions d’aujourd’hui pas celles d’hier

Afin de prouver qu’il n’est pas à la présidence de l’UDC par défaut, Chiesa devra répondre aux questions d’aujourd’hui pas à celles d’hier: comment maintenir notre haut niveau de vie en sabotant les facilités d’accès au grand marché européen? comment financer la transition énergétique? comment exister commercialement sans devenir un vassal des Chinois ou des Américains? comment protéger nos libertés dans le nouveau monde numérique? Sur ces enjeux, les autres partis, à droite comme à gauche, sont clairement positionnés et alimentent des débats préalables aux compromis, là où l’UDC peine à assumer une culture de responsabilité gouvernementale.

Marco Chiesa veut-il singer son héros ou projeter l’UDC dans l’après-Blocher? La politique suisse, paralysée depuis trop longtemps par l’inertie et le poids des souverainistes, aspire à un leadership à droite plus consistant et plus inspiré que celui de ses prédécesseurs.


Cet article est paru en italien le dimanche 9 août dans l’hebdomadaire tessinois Il Caffè, et le 12 août 2020 sur le site Bon pour la tête