Aide à la presse – Conférence de presse du 5 janvier 2022 au Centre des médias à Berne
Mesdames et Messieurs,
Le dernier numéro de L’Hebdo, dont j’étais la rédactrice en chef adjointe, est paru le 3 février 2017. Il y a cinq ans.
Le 13 février, nous votons sur un paquet d’aides à la presse.
La coïncidence des dates n’est pas un hasard.
À la mort du magazine romand, mais aussi avec l’émergence de la presse en ligne, nous sommes quelques uns à nous être engagés pour que la Confédération, les cantons, voire les villes, mettent sur pied des aides publiques à la presse.
Nous voulions éviter de « nouveaux morts », parce que la disparition d’une rédaction est toujours une tragédie pour les équipes, mais nos démarches n’étaient pas orientées seulement sur la sauvegarde des emplois.
La Suisse est le pays du fédéralisme et de la défense des minorités. Alors, plus que d’autres pays, la démocratie suisse a besoin d’une presse diversifiée pour refléter tous les points de vue, dans toutes ses langues, et entretenir le débat.
Je ne comprends pas l’opposition des référendaires. Dans un pays de démocratie directe, on vote souvent. Il faut une presse de proximité pour expliquer les enjeux pas seulement des votations fédérales, mais aussi dans les cantons et les communes. C’est cette presse de proximité qui fait ce travail. Si on ne fait rien, il est à craindre qu’à l’avenir aucun média ne se présente à la conférence de presse des autorités d’une petite commune lors d’une votation sur un plan de quartier. Comment se fera alors l’information des citoyens ?
Il n’y a pas que l’audiovisuel, la radio et la télévision, qui ont une mission de service public.
Toute la presse, quel que soit le support technique, a vocation à faire de ceux qui la regardent ou la lisent des citoyens. La presse dans son ensemble a une mission de service public.
Longtemps, la presse écrite a vécu de la manne publicitaire. Le travail journalistique, les coûts d’impression et de distribution, étaient couverts par les annonces. Le journal était un produit vendu deux fois : à ses lecteurs, et à ses annonceurs.
Le numérique a fait voler en éclats ce modèle économique depuis deux décennies.
Les journaux ont perdu la moitié de leurs recettes. Le redéploiement du travail journalistique sur le web n’a pas fait émerger, pour l’instant, un modèle de financement du journalisme.
Jusqu’ici le législateur s’est peu soucié des impacts de cette hémorragie financière en direction des GAFA. Or pour produire des enquêtes de qualité, pour rendre compte de la vie locale, sur le plan politique, économique, culturel ou sportif, pour expliquer les enjeux des votations, il faut des hommes et des femmes.
Le paquet d’aides à la presse a plusieurs cibles, il est limité dans le temps. Il permettra aux rédactions de souffler.
Face à la perte de recettes publicitaires, les rédactions auraient pu décider de doubler leurs tarifs d’abonnement. Mais il est à craindre que beaucoup de lecteurs n’auraient plus eu les moyens de payer (pour 24 heures, plus de 600 francs par mois, pour le Temps, plus de 1000 ! ). L’aide à la presse est aussi une aide aux lecteurs, elle garantit un accès à l’information pour tous et pas seulement pour une élite qui en a les moyens.
Certains opposants ne veulent pas de cette aide car elle va bénéficier aux grands groupes.
Dès que j’ai commencé, il y a cinq ans, à parler à des conseillers d’Etat pour les mobiliser en faveur de mesures de soutien à la presse, le reproche a fusé : « pas un centime pour ces grands groupes qui licencient sans vergogne alors qu’ils engrangent des millions de francs de bénéfices ».
Je peux comprendre cette remarque. Mais il ne faut pas confondre les éditeurs et les journalistes. Il ne faut pas oublier les journalistes qui, quels que soient la taille de leur rédaction, et le propriétaire du titre, ont besoin de bonnes conditions de travail.
On peut même espérer que s’ils reçoivent un peu d’argent public, les grands éditeurs renonceront à de nouveaux licenciements.
Surtout l’aide à la distribution postale – qui évite des coûts aux éditeurs – doit être vue comme une aide aux lecteurs, aux consommateurs. Ainsi, ils reçoivent leur journal tôt dans la journée, et voient l’intérêt de rester abonnés.
Le paquet sur lequel nous votons permettra aussi à de nouveaux médias d’émerger et de se développer online. C’est la moindre des choses quand on pense au fait que la pub est partie sur les grandes plateformes américaines, et que le législateur jusqu’ici a échoué à remettre un peu d’ordre et d’équité dans ce marché.
L’aide à la presse, c’est aussi une aide contre les fake news, distribuées à une échelle industrielle par les GAFA. Plus un média est proche de son public, moins il peut écrire n’importe quoi.
La Suisse est un pays qui aime le pouvoir de proximité. Et le pouvoir a besoin de contre-pouvoir, d’être challengé par la presse. Il faut financer cela, si on veut une démocratie vivante.
Un mot encore sur l’indépendance des rédactions. La peur d’une interférence des politiques dans les choix éditoriaux est mise en avant par les opposants. Dans l’ancien mode de financement, les rédactions en chef étaient à la merci des annonceurs. Mon expérience est qu’il est beaucoup plus facile de rejeter les pressions des politiques que celles des annonceurs. C’est surtout le courage de dire non lorsque une rédaction en chef reçoit un téléphone. Et cela, c’est une question d’éthique professionnelle et personnelle.
Pour conclure, j’aimerais vous parler du Caffè. Un hebdomadaire dominical tessinois, qui a disparu l’an dernier. Il avait à cœur de bâtir des ponts entre régions linguistiques avec des contributeurs réguliers alémaniques et tessinois. J’y ai tenu une chronique en italien depuis 2007.
Plus de 70 titres ont disparu depuis 2003. On en trouve la liste sur le site de la Confédération. Toutes les régions linguistiques ont été touchées. C’est un appauvrissement du débat qui n’est pas digne de la Suisse, et du soin qu’elle porte aux minorités. Dans notre pays, le marché n’a souvent pas la taille suffisante pour faire vivre une entreprise. C’est pour cela que la Suisse est devenue une puissance exportatrice. Mais l’information n’est pas une machine à outils, elle est un bien lié à un territoire, une culture.
Le 13 février, nous ne votons pas seulement sur la presse mais sur la manière dont nous voulons faire vivre le fédéralisme, chichement ou alors avec la conviction que chacune et chacun dans notre pays a le droit d’être correctement informé. La qualité de l’information est un enjeu démocratique de premier plan. Les ravages de la désinformation ont un coût bien supérieur à celui du paquet élaboré par le Conseil fédéral et les chambres. Suivez mon regard, du côté des Etats-Unis où tant de journaux papier ont disparu et où une part des électeurs s’est fiée aux manipulations des réseaux sociaux !
Je vous remercie de votre attention.