Dans un monde normal, nous devrions devrait être en train de discuter d’une augmentation de la redevance radio-tv. En effet le besoin de disposer d’informations vérifiées et fiables ne cesse de croître, et les médias qui assurent des prestations de service public, utiles au débat démocratique et à la société suisse dans son ensemble, ne se limitent pas aux ayants-droit actuels, dont en première ligne la SSR.
Mais cette vaste réflexion sur le financement des médias, indépendamment de leur support technique, est renvoyée à plus tard. Car la discussion est focalisée sur une initiative rance, macérée dans des remugles idéologiques qui méprisent les problèmes et les besoins des rédactions helvétiques.
Malgré leur cuisante défaite de No Billag en 2018, 71% de non et pas un seul canton favorable à la suppression de la redevance, les opposants au service public ont récidivé, ils proposent de couper celle-ci en deux avec leur proposition « 200 francs, ça suffit ! »
Osons une comparaison avec les coûts de la santé: ceux-ci augmentent chaque année car nous sommes plus nombreux, nous vivons plus vieux et les traitements sont plus sophistiqués. Il ne viendrait à l’idée de personne de suggérer de fermer la moitié des hôpitaux, des pharmacies et des cabinets de médecin pour faire baisser la facture. La prime moyenne mensuelle pour l’assurance-maladie est autrement plus douloureuse pour le pouvoir d’achat des ménages que le montant actuel de la redevance radio-tv. L’ «économie» apportée par l’initiative serait de 27 centimes par jour et par foyer, même pas 10 francs par mois.
Spolié de la manne publicitaire par les plateformes digitales et par des antennes étrangères depuis une vingtaine d’années, le naguère riche paysage médiatique suisse s’est atrophié. La presse écrite a payé le plus lourd tribut (avec son cortège de licenciements et de disparition de titres). La presse radio-tv a mieux résisté grâce à la redevance, des sites d’information en ligne ont émergé avec succès, mais aucune rédaction ne roule sur l’or.
Or la nécessité de disposer à la fois d’informations fiables et de proximité ne cesse de croître pour contrer la désinformation véhiculée par les réseaux sociaux, mais aussi, à une échelle plus locale, renseigner les gens sur leur cadre de vie immédiat, qu’il s’agisse de l’offre culturelle, associative ou sportive comme des actions des pouvoirs publics et des entreprises.
Le phénomène a été observé tant aux Etats-Unis qu’en Italie: le vote populiste est corrélé à la disparition de la presse locale. Si la Suisse veut rester une démocratie vivante exemplaire, elle se doit de soigner la qualité de l’information délivrée aux citoyens qui votent et élisent. Cette tâche incombe à la presse privée et au service public.
Cette mission est contestée par les initiants et la droite populiste, qui déplorent une grande majorité de médias «gauchistes». Est-ce que l’on demande aux médecins ou aux avocats leur couleur politique? Non, on leur demande de faire leur job selon les règles de l’art et leur déontologie. Les journalistes ne font pas autre chose. Ils établissent les faits, enquêtent et contextualisent. Leur rôle est aussi de challenger et de critiquer TOUS les pouvoirs, en bons chiens de garde de la démocratie. En Suisse, le pouvoir est à droite, sauf localement. C’est donc normal que les partis de droite au pouvoir aient plus de comptes à rendre que les partis qui n’ont pas de responsabilités gouvernementales ou sont minoritaires. Cette fable des journalistes gauchistes est bien commode pour ceux qui n’acceptent pas que l’on remette en question leur discours et leurs résultats. Les journalistes ne sont ni de gauche ni de droite, ils sont dérangeants, car telle est leur mission en démocratie.
Les initiants prétendent également que la SSR pourrait faire mieux avec moins. Nombre de titres de presse écrite s’y sont essayés alors que la manne publicitaire fuyait leurs pages captée par les plateformes numériques. Si la nécessité d’opérer des choix et de fixer des priorités peut s’entendre, elle n’est pas extensible à l’infini. À un certain moment, il manque des journalistes, des moyens et de des compétences, pour faire le job et satisfaire les lecteurs, les auditeurs, les téléspectateurs, les internautes.
L’argument selon lequel une SSR aux moyens réduits laisserait s’épanouir des médias privés est pernicieux, tout spécialement pour les Romands. La disparition de titres comme L’Hebdo et Le Matin n’a pas rendu les concurrents survivants plus prospères. Les médias qui se sont créés n’ont pas retrouvé les marges bénéficiaires d’antan, certains ne survivent que grâce à de généreux mécènes.
Oui vraiment, la redevance radio-tv devrait irriguer d’autres médias qui assurent localement une mission de service public (couverture de l’actualité politique, sportive, culturelle et économique). Oui vraiment, on devrait être en train de parler d’une augmentation de la redevance plutôt que de sa réduction. Afin de ne pas précipiter la marche vers un désert informationnel propice aux manipulations des populistes et aux fake news, votons résolument non le 8 mars.