Affaire Dittli : aux origines politiciennes d’un monumental petchi

Face à l’affaire Dittli et à la crise gouvernementale actuelle, une question étreint les Vaudoises et les Vaudois : comment en est-on arrivé là, comment ce canton qui a tout pour bien faire est-il retombé si bas, après le prodigieux essor qui fut le sien à partir des années 2000 ? Affaibli dans les années 1990 par des problèmes budgétaires et de gouvernance, Vaud s’était remis sur de bons rails grâce à la psychothérapie de groupe que fut la Constituante et à l’émergence de nouvelles générations d’élus. Tout cela a buggé à partir de 2022.

Sur la mauvaise application du bouclier fiscal entre 2009 et 2021 et les révélations de ce scandale, la justice, les parlementaires et nombre de journalistes oeuvrent à faire la lumière. L’éclairage ci-dessous revient sur quelques autres points plus « politiciens ».

La Centriste Valérie Dittli est une conseillère d’Etat par défaut. Elle a été élue parce qu’une majorité des électeurs ne voulait pas d’un UDC au gouvernement. Le constat peut paraître brutal, mais Le Centre n’a recueilli que 1,37% des suffrages pour le Grand Conseil et n’a décroché aucun mandat de député, alors qu’il en occupait 6 lors de la législature précédente, et que les Vert’libéraux, autre formation prétendant à une position entre la droite et la gauche, en ont eux obtenu 14. Si elle n’avait pas été promue au gouvernement, Mme Dittli n’aurait même pas rejoint le législatif cantonal.

Pour le «premier parti de Suisse», la situation dans le plus grand canton romand est frustrante. Depuis le décès en 2011 de Jean-Claude Mermoud (réélu au 1er tour lors des élection générales de 2007), l’UDC n’est plus parvenue à replacer l’un des siens au Château cantonal. En 2011, le député Pierre-Yves Rapaz échoue, lors de la complémentaire remportée par la Verte Béatrice Métraux (ce qui a pour effet de faire basculer la majorité du Conseil d’Etat à gauche). En 2012, c’est au tour du président de la section cantonale Claude-Alain Voiblet d’échouer lors des élections générales. En 2017, le conseiller national Jacques Nicolet échoue également. En 2019, le préfet Pascal Dessauges échoue à capter le siège laissé vacant par le socialiste Pierre-Yves Maillard. En 2022, le conseiller national Michaël Buffat échoue, distancé par plus de 7000 voix par Valérie Dittli. Cinq tentatives, cinq refus nets et clairs de la part du corps électoral.

La fable du parti agrarien qui n’aurait rien à voir idéologiquement avec l’UDC suisse ne convainc que les convaincus. Elle ne prend plus dans un canton, qui accorde régulièrement son soutien aux accords bilatéraux avec l’Union européenne, et rejette tout autant les initiatives populaires xénophobes lancées par les Blochériens. Avec un tiers de la population vaudoise d’origine étrangère, difficile pour ceux qui les côtoient, à titre amical, familial ou professionnel, d’épouser la thèse de l’UDC selon laquelle la cause de tous nos maux est à chercher dans la présence des immigrés.

Qu’en sera-t-il le 8 mars prochain lors de l’élection complémentaire pour le siège de Rebecca Ruiz ? Le député UDC Jean-François Thuillard réussira-t-il là où les cadors de son parti se sont cassé les dents ? Son élection réduirait le poids de la  gauche au gouvernement à deux conseillers d’Etat (du jamais vu depuis le début du siècle). Ce serait paradoxal alors que le départ de la socialiste est dû à des raisons de santé, et que de l’avis général elle n’a pas démérité dans ses fonctions. La majorité de droite en sortirait renforcée. Mais il faut se demander si ce renfort apaiserait vraiment la crise gouvernementale actuelle : à 4 contre 3, la majorité peut déjà agir à sa guise, d’autant qu’elle dispose aussi d’une majorité au Grand Conseil. Que ferait-elle de mieux à 5 contre 2 qu’elle n’aurait déjà pu entreprendre ?  L’élection de M. Thuillard rendrait un lâchage définitif de Valérie Dittli par le PLR plus facile, puisque la démission de celle-ci ne mettrait pas à risque la majorité de droite.

Cependant, la non élection du candidat socialiste Roger Nordmann crisperait les fronts, annihilerait toute chance de dialogue constructif pour résoudre la crise gouvernementale, et lancerait la campagne des élections générales de mars 2027 très tôt dans un climat d’extrêmes tensions. Pas sûr que les Vaudoises et les Vaudois, déjà excédés par l’affaire du bouclier fiscal mais aussi stupéfaits par la virulence des manifestations de novembre et décembre derniers, aient envie d’un an supplémentaire de petchi quotidien.

De fait, le vrai problème de l’UDC vaudoise le 8 mars prochain est moins que le PS dispose de 2 sièges au Conseil d’Etat, mais que le Centre lui ait piqué celui auquel elle estime avoir droit.

La visibilité n’est pas un gage de crédibilité et d’expérience. L’arrivée surprise au gouvernement vaudois de Valérie Dittli en 2022 a montré que l’on peut gagner une élection grâce à de sympathiques vidéos sur les réseaux sociaux, mais que ce savoir-faire marketing n’est pas un gage de compétence pour gouverner. Ils sont nombreux, chez nous et ailleurs, celles et ceux qui font des campagnes formidables, mais se révèlent très décevants par la suite.

Sauf que, en Suisse, le cadre collégial devrait prévenir le plantage monumental auquel nous avons assisté. Un élu néophyte, surtout à ce niveau de responsabilité, prend en général conseil de ses collègues et de son parti. Solidairement responsables de ce qui peut advenir, pour le meilleur ou pour le pire, les membres d’un exécutif sont légitimés à s’exprimer sur les choix d’un collègue, notamment en matière de recrutement des proches collaborateurs. Encore faut-il que les conseils ou les remarques soient entendus et pas considérés comme de l’ingérence. Pourquoi Valérie Dittli ne s’est-elle pas entourée pour son cercle rapproché de personnes plus expérimentées qu’elle, connaissant les rouages de l’administration vaudoise et les dossiers ?  Le collège a-t-il laissé faire ou tenté d’emblée de la recadrer ? Jusqu’ici rien n’a filtré sur les avis de ses pairs reçus ou pas, suivis ou pas. Une chose est sûre : depuis plus d’une année, le Conseil d’Etat est en permanence en mode « gestion de crise », ce qui est éreintant pour chacun de ses membres.

Il est normal qu’un parti, quel qu’il soit, essaie de se vendre de la manière la plus avenante aux électeurs. Mais le rôle d’un parti et d’une alliance de partis est aussi de s’assurer des compétences des postulants pour assumer, le cas échéant, la fonction visée. C’est une question de crédibilité, à court, moyen et long terme, pour la salubrité de nos institutions démocratiques. Une élection au gouvernement n’est pas un futile concours de beauté. Si la centriste ne figurait sur la liste de l’Alliance vaudoise que pour faire l’appoint, alors son élection surprise aurait dû amener ses colistiers à l’entourer d’un peu plus près, et ne pas lui confier un Département aussi crucial que celui des finances.

Devant l’amoncellement des reproches à son égard, contenus dans les rapports Studer, Paychère et de la délégation des commissions de surveillance, Valérie Dittli plaide le droit à l’erreur. Une posture victimaire qui fait injure à tous les jeunes élus qui, dans le même cas, ont rapidement trouvé leurs marques tels le Valaisan Mathias Reynard, la Neuchâteloise Crystel Graf, la Genevoise Delphine Bachmann ou naguère le Jurassien Pierre Kohler. Au surplus, une juriste de formation devrait savoir qu’en vertu de la séparation des pouvoirs il est fortement déconseillé à un membre d’exécutif de faire pression sur le législatif, comme les membres de la délégation des commissions de surveillance s’en sont plaint, lors de la récente publication de leur rapport. L’erreur est humaine, certes, mais la réitération après une année de révélations de dysfonctionnements divers et variés n’est plus acceptable.

En matière de tête de gondole électorale, l’ancien parti démocrate-chrétien a une expérience contrastée en terres vaudoises (et de tradition protestante), où les instances nationales ont longtemps cherché à prendre pied, même si le centre politique était solidement tenu par le parti radical. Troisième plus grand canton de Suisse du point de vue démographique, Vaud dispose d’une des plus fortes députations au Conseil national (actuellement 19 sièges). Pour un parti gouvernemental cherchant à maintenir son poids électoral face à l’UDC et au PLR, Vaud dispose d’un attrait certain. Lors des élections fédérales de 1995, le populaire animateur radio Jean-Charles Simon décroche ainsi un siège au Conseil national pour le compte du PDC, à la surprise générale. Il décide de ne pas se représenter en 1999.  Le parti réussit alors à mettre sur orbite le professeur Jacques Neirynck, qui ne sera pas réélu en 2003, mais fera son retour au Conseil national de 2007 à 2015. Claude Béglé lui succède pour une législature. Jacques Neirynck et Jean-Claude Béglé étaient des personnalités en vue avant leur élection, dotées d’une solide expérience professionnelle et de vie. Deux caractères indépendants et parfois un peu trop francs-tireurs pour un parti en mal d’unité et de lisibilité au plan fédéral. Un des hauts faits d’armes de Valérie Dittli, comme présidente de la section cantonale, est de les avoir écartés sans ménagements pour faire place à la relève.

Gérer les carrières, les ambitions et les égos est un casse-tête dans toutes les formations politiques, même lorsqu’elles se sont données des règles de limitation du nombre de mandats. Il faut faire émerger de nouvelles générations, tout en ne se privant pas de l’expérience et de la notoriété des élus en place plus âgés. Après avoir beaucoup misé sur des personnalités connues et expérimentées pour Berne et ainsi gagner en visibilité, le Centre vaudois a fait le choix de proposer pour le Conseil d’Etat une candidate ni connue ni expérimentée, n’ayant jamais siégé dans un législatif communal ou cantonal, et sans ancrage local fort non plus (au contraire de la plupart de ses vaillants élus et militants, actuels et passés). Un choix validé par le PLR et l’UDC dans le cadre de l’Alliance vaudoise, dans un souci avant tout électoraliste : ramasser les quelques milliers de voix des électeurs centristes pour dépasser l’efficace alliance rose-verte et renverser la majorité de gauche au Conseil d’Etat.

En politique, entre l’audace et la prétention, il n’y a qu’un fil qui sépare a posteriori le succès du monumental revers en forme de boomerang. Une victoire surprenante, aussi galvanisante soit-elle, ne devrait pas exclure une analyse lucide des conséquences et l’anticipation des dangers potentiels qu’elle comporte. Cet exercice a cruellement manqué à la majorité de droite du Conseil d’Etat, qui s’est quelque peu laissée aveugler par sa spectaculaire « remontada » de 2022. De la même manière que personne au Château ne semble avoir prévu que les révélations sur la mauvaise application du bouclier fiscal, au printemps 2025, risquaient d’avoir un impact considérable sur l’acceptabilité politique d’un budget d’austérité pour 2026.

L’affaire Dittli est une bombe à déflagrations multiples: qui a su quoi et quand s’agissant de la mauvaise application du bouclier fiscal, qui a agi dans le cadre de ses prérogatives ou les a outrepassées, qui s’est laissé influencé par d’anciennes loyautés ? Elle pose des problèmes d’équité fiscale, de finances publiques, de gouvernance, de collégialité, de confiance de la population dans ses institutions et dans l’administration. C’est beaucoup. Mais les responsabilités strictement politiques d’un tel désastre ne devraient pas être éludées.

Le Conseil fédéral n’est pas un dû

Sauf revirement, resté secret, du PDC, Regula Rytz ne sera pas la première conseillère fédérale verte de l’histoire. Pour être élue, il lui faudrait 124 voix, et il est douteux qu’elle parvienne à les rallier, malgré le soutien de la gauche. Il y a bien un scénario farfelu qui court: Ignazio Cassis serait lâché par une partie des libéraux-radicaux sur ordre de sa collègue Karin Keller-Sutter: celle-ci se vengerait du fait qu’il ne l’a pas soutenue lors de la répartition des départements, préférant voter pour Parmelin à l’économie. La PLR serait ainsi sûre d’être intouchable pour les dix prochaines années, puisque seule rescapée du parti historique qui a fondé la Suisse. Quelques voix démocrates-chrétiennes viendraient s’ajouter à ce règlement de comptes et Regula Rytz ferait alors mentir les pronostics. *

Pourquoi, malgré leur formidable résultat, le Conseil fédéral se refuse-t-il aux Verts ? Ils l’ont trop appréhendé comme un dû. La Bernoise n’a pas su tisser les alliances avec les faiseurs de roi (ou de reine) du parlement. Elle a conduit sa candidature en pleine lumière, alors que les élections-surprise que la Coupole a connues ont toujours été préparées dans la plus grande discrétion.

Surtout, les Verts n’ont pas vraiment expliqué comment, après avoir cherché la légitimité dans la rue, ils allaient jouer le jeu des institutions. Ils ont revendiqué leur part du gâteau gouvernemental par automatisme, sans articuler un programme de coopération avec les autres principaux partis. Or la Suisse ne fonctionne pas comme cela : ce n’est pas parce que un parti a un élu au Conseil fédéral, que le groupe parlementaire vote en bloc les décisions prises au sein du collège, et que les électeurs suivent les mots d’ordre lors des votations.

 

Mais, le système laisse des portes ouvertes : les partis jouissent d’une grande liberté, ils n’ont pas d’obligation de loyauté, ils peuvent avoir une forte influence via les droits de référendum et d’initiative. Avec ou sans fauteuil gouvernemental, ces leviers restent à disposition des Verts pour accélérer des politiques plus favorables à la sauvegarde du climat. Le succès n’est jamais impossible pour qui sait transformer des slogans en propositions convaincantes.

Pour entrer au Conseil fédéral une prochaine fois, les Verts seraient bien inspirés de donner plus de visibilité au bilan de leurs élus dans les exécutifs cantonaux et communaux. La formule magique tire une part de sa substance du poids des partis dans les autres strates fédéralistes du pays.

Quant à Ignazio Cassis, lui aussi ferait bien d’afficher un meilleur bilan : l’italianità ne le sauvera pas deux fois. Le Tessinois ciblé par la gauche sort affaibli de ce processus de ré-élection. Le seul moyen de faire mentir tous ceux qui se sont dits déçus de son action consiste à sortir le dossier européen de l’impasse. Il doit gagner la votation de mai sur l’initiative de résiliation des bilatérales puis celle, inévitable, sur l’accord cadre.

Lors de la fête vaudoise en l’honneur de la présidente du Conseil national, Isabelle Moret, le Tessinois a été fait prisonnier par les Brigands du Jorat. Tradition facétieuse, mais image symbolique. Le libéral-radical doit rapidement montrer qu’il n’est pas une victime sauvée par le respect des quotas régionalo-linguistiques, mais qu’il possède l’envergure d’un homme d’Etat.

*Article paru dans Il Caffè le 8 décembre 2019: http://www.caffe.ch/section/il_commento/

Réélection du Conseil fédéral: Ignazio Cassis peut-il dormir tranquille ?

Les résultats des élections fédérales de 2019 sont les plus spectaculaires depuis l’introduction de la proportionnelle il y a un siècle : vagues verte et féminine, reflux des nationaux populistes. On ne peut donc pas exclure que ce mouvement des plaques tectoniques de la politique suisse crée des répliques lors de l’élection du Conseil fédéral le 11 décembre. Certes l’UDC a dû attendre longtemps pour obtenir son second siège au gouvernement. Mais l’argument « il faudra confirmer la tendance gagnante » ne vaut guère pour les Verts. L’UDC disposait de longue date d’un siège, donc d’un vecteur d’influence. La revendication des Verts est légitime.  Le scénario le plus prisé jusqu’ici, et qui concerne en première ligne le Tessin, c’est que le conseiller fédéral Ignazio Cassis ne serait pas réélu et qu’un-e Vert-e prendrait sa place.

Regardons en profondeur « fino in fondo  » ce scénario pour mieux voir ce qui est vraiment possible.

Lorsque un parti veut attaquer un siège au Conseil fédéral, l’ordre de ré-élection compte. C’est plus facile de s’en prendre au dernier élu. Arrivé en 2017, le chef du Département des affaires étrangères n’est pas le dernier. S’il n’était pas réélu par les Chambres fédérales, ses partisans pourraient tenter de l’opposer à Viola Amherd, arrivée l’an dernier en même temps que Karin Keller-Sutter – on voit mal les libéraux-radicaux s’en prendre à leur autre conseillère fédérale.

Cela signifie que pour être sûr de ne pas être le dindon de la farce, le parti démocrate-chrétien demandera des garanties sur la réélection de sa ministre. Avant de participer à une attaque contre le PLR, il voudra peut-être aussi l’assurance que, lors de la répartition des départements, Viola Amherd ne sera pas lésée – c’est-à-dire condamnée à rester contre son gré au Département de la défense.

Mais admettons que le PDC puisse poser ses conditions, cela voudrait dire que l’élu vert à la place de Ignazio Cassis se retrouverait soit à la tête des affaires étrangères, soit à la tête de l’armée. Pour influencer la politique climatique, il y a mieux comme département. En l’occurrence, le Département de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication, où règne depuis un an la socialiste Simonetta Sommaruga. On voit mal la socialiste et son parti s’effacer pour faire plaisir à un-e Vert-e.

Pour que le ou la nouvelle élue puisse traduire dans les choix du Conseil fédéral la vague verte, il faudrait lui attribuer alors le département de l’économie, de la formation et de la recherche. Donc déloger Guy Parmelin, qui n’y brille guère, mais qui est tout de même un élu UDC, le parti qui demeure le premier de Suisse. Au coup contre le PLR s’ajouterait alors une crise majeure avec l’UDC, du même genre revanchard et quérulent que le parti a pratiqué après la non réélection de Christoph Blocher en 2007.

Ce scénario explosif suppose une alliance d’airain entre les Verts, les socialistes, les Vert’libéraux et les démocrates-chrétiens. Or, les nouveaux équilibres qui ont émergé des urnes ne signifient pas automatiquement qu’une coalition peut s’installer et durer.

Sorti revigoré des urnes, malgré quelques revers, le PDC voudra jouer son rôle d’arbitre, et ne pas se laisser figer dans un camp. La non réélection d’un PLR ou le déclassement d’un UDC marquerait une rupture profonde, avec des effets systémiques aux niveaux cantonal et communal.

Bref, pour tenir, une coalition anti-Cassis devrait comporter un volet programmatique, des engagements fermes sur un certain nombre de décisions à prendre au cours de la législature. Cela signifierait, avant le 11 décembre, un très intense travail de tous les présidents de partis et des chefs de groupes concernés. Tout ce petit monde voudra-t-il se lier les mains pour quatre ans ? Ceci n’est pas impossible, mais serait très inhabituel. La politique suisse connaîtrait alors un saut quantique.

Ignazio Cassis peut-il dès lors dormir tranquille ? Il y a encore d’autres objections à sa non-réélection. Premièrement, si on part du principe que l’on doit désormais traduire en décembre les résultats des élections d’octobre et novembre, alors il faudra le faire à chaque fois : la stabilité du gouvernement, qui passe pour une vertu, en prendra un sacré coup. Les candidats à la fonction suprême pourraient se faire plus rares : comment prendre le risque de se faire jeter au bout de 1 ou 2 ans ? A terme, les élections au Conseil fédéral en cours de législature disparaîtraient peu à peu. De valse lente un peu répétitive, la politique suisse se transformerait en tango mélodramatique.

Secundo, si on veut vraiment tenir compte du poids électoral des partis, alors ce devrait être le siège de Karin Keller Suter qui devrait être visé. Le PLR est en effet plus fort dans les régions latines qu’en Suisse alémanique. Mais il semble impensable de déboulonner celle qui paraît la plus capable d’assumer un leadership dans l’actuel collège.

Terzio, le développement durable, au nom duquel on interromprait le mandat du Tessinois,  comprend le principe d’une société inclusive qui ne maltraite pas les minorités, au nom de la diversité culturelle. La question latine, si importante en 2017, ne peut pas être gommée. Certes, sous la Coupole fédérale, Ignazio Cassis déçoit : sa politique étrangère s’inscrit en rupture avec la tradition humanitaire de la Suisse, le reset de la politique européenne a fait long feu. Mais son éviction après deux ans enverrait aux Tessinois un message scandaleux : vous ne comptez pas vraiment, votre représentation au plus haut niveau relève de l’anecdote.

Qui voudra vraiment prendre ce risque ?

Ce texte est paru en italien dans Il Caffè le 17 novembre 2019:

http://www.caffe.ch/stories/politica/64343_la_rielezione_di_cassis_non__in_pericolo/

 

 

Plutôt qu’un conseiller fédéral vert, un Secrétaire d’Etat

D‘ici au 11 décembre, on va avoir droit à un grand théâtre pour ou contre l’élection d’un Vert au gouvernement. Il y a d’autres pistes à explorer pour traduire l’urgence climatique dans les institutions. Chantal Tauxe propose deux pistes.

La Suisse est décidément un curieux pays. Le gagnant des élections fédérales n’est pas le parti qui totalise le plus de suffrages ou de sièges, mais celui qui en gagne le plus par rapport à son score d’il y a 4 ans… Les Verts et leurs cousins Vert’libéraux sont ainsi désignés gagnants, alors que l’UDC demeure le premier parti de Suisse avec près de 9 points d’avance sur  plus le second! En conséquence, jusqu’au 11 décembre, jour de réélection du Conseil fédéral, on va beaucoup parler de la probabilité de donner un fauteuil gouvernemental aux Verts.

Ce sera un beau théâtre, le casting est nouveau: cette fois-ci, il n’est pas question du genre de l’élu-e potentiel-le, ni de son appartenance régionale, mais de l’opportunité de rebrasser la formule dite «magique» qui détermine la composition du gouvernement.

Dans l’absolu, la revendication des Verts n’est pas illégitime: socialistes, libéraux-radicaux, verts et démocrates-chrétiens se tiennent dans un mouchoir de poche – un arc de 5,2 points – qui va doper une course à la visibilité contraire à l’esprit de gentille concordance que l’on prête à nos institutions. Si l’on s’en tient à la pure arithmétique, il est difficile de justifier autrement que par l’histoire et l’habitude que PS et PLR aient droit à deux sièges, le PDC à un, et les Verts à rien.

Mais un gouvernement n’est pas qu’une pure question arithmétique. Il devrait entrer dans la réflexion sur sa composition des considérations programmatiques. Surtout après une législature marquée par les blocages et une claire impuissance à trouver des solutions aux problèmes les plus urgents.

Il est à craindre que jusqu’au 11 décembre le théâtre «un vert ou pas, qui propulser, qui chasser?» retarde les discussions de fond: comme d’habitude sous la Coupole bernoise la personnalisation prendra le dessus sur les enjeux.

A la fin, le soufflé retombera, même si sur le papier, avant même le deuxième tour du Conseil des Etats le 10 novembre, verts, vert’libéraux, démocrates-chrétiens et socialistes, totalement soudés, disposent déjà d’une majorité théorique pour attaquer un siège PLR.

Dans ce contexte, il y a peut-être mieux à faire que d’alimenter le théâtre. Si on veut mieux intégrer la préoccupation climatique dans la manière de gouverner, d’autres pistes pourraient être explorées.

Par exemple, le Conseil fédéral pourrait nommer un Secrétaire d’Etat à la transition énergétique pour mettre le turbo (si on ose encore cette métaphore) dans les mesures à prendre pour parvenir à la neutralité carbone au plus vite. Une décision qui peut être prise rapidement. Un homme paraît tout désigné pour cela: Roger Nordmann, le conseiller national socialiste auteur d’un récent «Plan solaire et climat1» aussi précis que raisonnablement volontariste.  Ou alors une personnalité verte du même calibre.

Le Conseil fédéral pourrait aussi réfléchir à des moyens de mieux écouter et associer les jeunes – engagés dans les partis ou pas – qui ont manifesté pour le climat et vont continuer à le faire. Sur le modèle des parlements des jeunes, pourquoi ne pas organiser des sessions spéciales qui instaurant un dialogue entre le Conseil fédéral et cette génération d’activistes du climat?

Ce qu’appelle l’urgence climatique – chacun en conviendra – c’est une capacité d’innovation décuplée. Ce qui est vrai pour l’économie ou la politique devrait l’être aussi pour les institutions. Acter cette exigence passe par de nouvelles idées et beaucoup de créativité.

Article paru sur le site Bonpourlatête du 31 octobre 2019:   https://bonpourlatete.com/analyses/plutot-qu-un-conseiller-federal-vert-un-secretaire-d-etat

 


1Roger Nordmann, Le Plan solaire et climat, Comment passer de 2 à 50 GW photovoltaïque pour remplacer le nucléaire, électrifier la mobilité et assainir les bâtiments,  Editions Favre / Swissolar, 2019

Être à la hauteur, nouveau défi écologiste

La plus grande progression en sièges pour un parti, les Verts, depuis l’introduction de la proportionnelle en 1919. Et la plus grande perte aussi, pour l’UDC. Les résultats des élections fédérales ont surpris plus d’un commentateur. En Suisse, en général, les gains électoraux se comptent sur les doigts des deux mains. Cette fois-ci, les Verts ont fait exploser le compteur : 17 sièges supplémentaires, c’est du jamais vu, et 9 de plus également pour les Vert’libéraux. Cela rebrasse les cartes.

Au parlement, les deux groupes écologistes de gauche et de droite vont créer un vrai débat sur les moyens à adopter pour enrayer le changement climatique et gérer la transition énergétique. La préoccupation environnementale ne pourra pas être étiquetée « de gauche ». C’est une des meilleures nouvelles qui soit pour qui veut trouver des solutions.

Le slogan choisi par operation libero « les élections du changement » se trouve ainsi admirablement incarné. Le mouvement totalise une dizaine d’élus qui incarnent cette Suisse progressiste, ouverte, humaniste qui veut aller de l’avant et en finir avec le blochérisme inquiet et déprimant.

Il faut regarder le taux de participation pour comprendre ce qui est arrivé ce 20 octobre : 46% des citoyens se sont exprimés, c’est moins qu’en 2015. Compte tenu de la poussée verte, cela signifie qu’il y a eu une démobilisation à droite, surtout parmi les électeurs UDC. Fatalisme devant la vague verte annoncée, ou désarroi voire dégagisme devant le peu de résultats concrets obtenus après le Rechtsrutsch de 2015 ? Indéniablement la vague verte s’incarne dans l’élection de jeunes femmes, alors que la défaite de l’UDC fait rentrer à la maison des hommes de plus de soixante ans.

L’UDC perd 12 sièges, c’est colossal, mais elle reste le premier parti de Suisse en suffrages. Le camp souverainiste est affaibli, comme en témoigne la non-réélection de deux figures de l’USAM, l’UDC fribourgeois Jean-François Rime, et le PLR zurichois Hans-Ulrich Bigler. Cela va laisser de l’air à économiesuisse et à AvenirSuisse pour faire émerger des idées moins conservatrices, plus en phase avec les besoins réels des entreprises.

Une question va occuper le devant de la scène jusqu’au 11 décembre : faut-il traduire la vague verte dans la composition du Conseil fédéral ? Sur le papier, une alliance compacte PS-PDC-Verts et Vert’libéraux devrait être en mesure de déloger un PLR. Mais se pose la question du casting : quel candidat contre quel élu ? Le siège de Cassis apparaît le plus menacé. Comme si la durabilité à la mode n’avait que faire de la pluralité linguistique…

Pour les écologistes, le succès s’accompagne désormais d’un surcroît de responsabilités. Ils doivent donner une traduction législative rapide à la colère et l’impatience de la rue. Sauront-ils se dégager d’un certain fondamentalisme et jouer le jeu des institutions, c’est-à-dire proposer, convaincre mais aussi transiger ? Sauront-ils expliquer leurs nécessaires compromis et se montrer loyaux ? L’enjeu est d’importance face à des jeunes prêts à la désobéissance civile, mais aussi, comme on le voit à l’étranger, à des confrontations plus violentes. Pour les vainqueurs du 20 octobre, l’enjeu le plus important n’est pas d’accéder au Conseil fédéral mais d’être à la hauteur des espoirs qu’ils ont soulevés.

Texte paru dans l’hebdomadaire dominical Il Caffè le 27 octobre 2019: http://www.caffe.ch/stories/le_analisi_di_tauxe/64119_timori_ambientalisti_non_solo_a_sinistra/

 

 

 

 

Elections au Conseil fédéral: des femmes pragmatiques

La possibilité d’élire des femmes au Conseil fédéral existe depuis 1971. Mercredi, à moins d’un gros coup de théâtre, qui constituerait un authentique scandale, une huitième et une neuvième conseillère fédérale vont être élues. Incroyable mais vrai, on peut encore compter sur nos deux mains le nombre de femmes parvenues au gouvernement. Ce 5 décembre aura un parfum d’histoire. Dieu que ce fut difficile d’en arriver là.

Le parcours de Karin Keller-Sutter symbolise le chemin parcouru. En 2010, le Parlement avait écarté son talent sans état d’âme, avec une sorte de réflexe pavlovien disqualifiant une candidate brillante pour lui préférer un homme du sérail, comme il l’avait déjà fait en 2003 avec Christine Beerli.

Ces douze derniers mois, la mobilisation des femmes a été massive, à la suite du mouvement #Metoo, de l’affaire Buttet, mais aussi du combat politique pour l’égalité salariale. Jamais depuis la grève féministe de 1991, on avait autant parlé de la place des femmes dans la politique suisse. A un an des élections fédérales, le parti qui ferait mine d’ignorer ce thème prendrait le risque de se disqualifier dans l’opinion.

Nous aurons donc trois femmes au Conseil fédéral. Ce rééquilibrage, légitime en termes de représentativité, changera-t-il quelque chose ? Assurément. Pas tellement sur le plan politique (deux politiciens de droite en remplaceront deux autres), mais plutôt dans la manière de gouverner. Les trois papables potentielles ont une forte expérience d’exécutif, à la tête d’un canton ou d’une ville. Les deux élues amèneront plus de pragmatisme, la culture du résultat, propres aux conseillers d’Etat et aux pouvoirs de proximité, que les cinq autres membres du collège n’ont guère.

En matière de compromis, le gouvernement a beaucoup perdu de son savoir-faire. C’est le parlement qui a trouvé une issue au problématique vote de février 2014 sur l’immigration de masse, et c’est encore le parlement qui tente actuellement de sauver deux réformes absolument nécessaires, celle de l’AVS et celle de la fiscalité des entreprises, en les liant un peu à la hussarde, mais avec le souci d’avancer.

Sur la table du Conseil fédéral trône un dossier crucial qui requière une colossale aptitude au pragmatisme, c’est celui des relations bilatérales avec l’Union européenne. Quels que soient les départements dont elles hériteront, les deux élues devront s’en occuper, car la responsabilité de notre politique extérieure est collégiale.

Résumons : faute de soutien de ses collègues, Didier Burkhalter a soudain abandonné ce casse-tête ; ensuite, une fois élu, Ignazio Cassis a prôné un reset. Maintenant, il faut dépasser les slogans, prendre la mesure des rapports de forces, affronter le poids des réalités, assumer les conséquences des décisions ou des non-décisions.

C’est là que l’origine cantonale du nouveau binôme entrera en ligne de compte. La Saint-Galloise Keller-Sutter amènera l’expérience d’une région alémanique proche de la frontière. L’Uranaise Z’Graggen celle de la la Suisse centrale, très réticente à l’intégration européenne. La Haut-Valaisanne Amherd celle d’un canton bilingue et touristique. Plutôt que des postures dogmatiques, le dossier européen a besoin d’analyses coûts-bénéfices. D’un gros bol de pragmatisme. Et de l’art retrouvé du compromis.

Texte paru en italien dans l’hebdomadaire Il Caffè: http://caffe.ch/section/il_commento/

 

 

Des papables à la hauteur de la reine Doris

Qui succédera à Doris Leuthard et à Johann Schneider-Ammann le 5 décembre prochain ? Le profil des deux démissionnaires de la semaine nous offrent d’utiles indications. *

Commençons par un point commun: les deux ont été des ministres de l’économie.  Elle d’abord, très concernée par le pouvoir d’achat des Suisses, thématisant l’ ilôt de cherté. Lui ensuite, plus porté sur les conditions-cadre favorables aux industries d’exportation. Il est resté très loin des préoccupations de la population en matière d’emploi, malgré le fiasco du 9 février 2014. On voit donc qu’une même fonction peut être très diversement habitée selon les choix de l’Assemblée fédérale.

Pour le reste, le jeu des différences entre l’Argovienne et le Bernois est saisissant. En 2006, elle fut élue comme une reine, sans contestation ni frustration, après une série d’élections sous tension à propos de la place à donner à l’UDC au gouvernement. En 2010, lui fut choisi au détriment de Karine Keller-Sutter, la gauche jouant la carte du grand patron aimable avec les syndicats. On a pu mesurer la bêtise de ce minable calcul l’été dernier. Le libéral-radical n’a su ni faire progresser ni moderniser le partenariat social, d’où la crise actuelle sur les mesures d’accompagnement.

Pourquoi ce comparatif ? Après l’expérience Blocher, celle Schneider-Ammann démontre définitivement que les grands patrons ne font pas de bons conseillers fédéraux.

Prototype de la politique politicienne, présidente de son parti au moment de son élection, la démocrate-chrétienne a au contraire été une excellente conseillère fédérale. Une vraie première de classe charismatique et populaire, comme Berne en a compté trop peu ces dernières décennies: compétente pour évaluer les chances d’un projet et forger des majorités au parlement ou devant le peuple

Les patrons devenus ministres commandent et s’étonnent de ne pas être obéi. Ils ont du mal à considérer les opposants politiques comme des partenaires potentiels pour établir un compromis. Leur habileté politique est faible même si leurs succès en affaires a été tonitruant.

Il faut espérer que l’assemblée fédérale retienne la leçon : politicien à ce niveau-là, c’est un métier. Il faut souhaiter que les 246 parlementaires corrigeront la faute de 2010 et feront de Karin Keller-Sutter une nouvelle reine. Elle seule parmi les papables PLR mentionnés a le potentiel d’une Doris Leuthard.

L’autre principe qu’il faudrait admettre pour donner à la Suisse un gouvernement dynamique, c’est qu’il ne faut pas redouter d’élire des personnalités fortes. Une addition de mous ne constitue pas un bon collège. On ne choisit pas seulement des chefs de département, il s’agit de porter au plus haut niveau des femmes et des hommes qui ont le sens impérieux de l’Etat. Il faut des tempéraments qui supportent la contradiction amenée par les autres conseillers fédéraux et sont prêts à trouver un chemin pour avancer. Ils faut des générales et des généraux à l’esprit indépendant, pas des petits soldats aux ordres de leurs partis.

Au sein du PDC, un homme possède ce profil. Il connaît bien la boutique et figure déjà sur les photos du Conseil fédéral. C’est le chancelier Walter Turnheer. Il serait directement opérationnel, et compte tenu des dossiers sur la table – relations bilatérales avec l’UE et initiatives de l’UDC – ce ne serait pas un luxe.

* Article paru en italien dans l’hebdomadaire dominical tessinois Il Caffè le 30 septembre 2018:    http://www.caffe.ch/section/il_commento/

Femmes: on double la mise

Ravie que la représentation féminine au Conseil d’Etat genevois double, et ravie que se soit une élue PLR, Nathalie Fontanet !  Elle rejoint Jacqueline De Quattro dans le club des conseillères d’Etat de droite romandes où là encore elle double la représentation. On a donc actuellement en Suisse romande dix conseillères d’Etat, 7 issues du PS, deux PLR et une Verte. J’espère que c’est de bon augure pour Karin Keller-Sutter.

Pour ceux qui souhaitent une vision nationale, le tableau de l’OFS: https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/politique/elections/gouvernement-cantonaux.assetdetail.5186041.html

 

Pourquoi Maurer et Parmelin n’ont-ils pas revendiqué le fauteuil de Burkhalter? 

Depuis 25 ans, l’UDC nous explique de manière compulsive que le Conseil fédéral ne sait pas y faire avec les Européens. Après la visite de Jean-Claude Juncker, ce 23 novembre, la surenchère rhétorique est à son comble – certains élus du « premier parti de Suisse » n’hésitent pas à parler de « trahison », ce qui n’est pas un petit mot anodin.  D’où ma question: pourquoi aucun des deux  ministres UDC n’a-t-il revendiqué en septembre dernier le Département des affaires étrangères pour enfin prendre les choses en mains et obtenir un meilleur résultat ? Pourquoi Ueli Maurer et Guy Parmelin ont-il laissé Ignazio Cassis s’installer dans le fauteuil de Didier Burkhalter?

Si l’UDC croit sincèrement que la Suisse court un grand péril à cause de la  politique européenne menée par le gouvernement, alors elle devrait en assumer sa part. Est-ce que l’on imagine le PLR se plaindre de manière récurrente de la politique économique, par exemple, et ne jamais placer l’un des siens à la tête du Département de l’économie? Est-ce que l’on imagine le PS critiquer la politique sociale sans jamais proposer de diriger le Département de l’Intérieur? Absurde? C’est pourtant dans cette absurdité que patauge la politique suisse depuis un quart de siècle: un parti gagne régulièrement les élections en faisant campagne sur un thème dont il n’a jamais essayé d’assumer la gestion départementale.

Au surplus, quand on se présente comme le plus grand parti du pays, on a vocation à y exercer la plus forte influence : alors quoi de mieux que le dossier européen, multi-enjeux et transversal, pour imprimer réellement sa marque?

Notre politique européenne verse peu dans l’idéalisme (notre politique étrangère l’est un peu plus). C’est de la Realpolitik pure et dure, marquée par la défense âpre de nos intérêts économiques, en occultant soigneusement  toute dimension politique. Il serait bon que l’UDC s’y confronte en toute honnêteté intellectuelle, plutôt que de hurler à la « trahison ».

Politique fédérale: Un brillant réveil

Le ticket a trois est un premier signe de défiance à l’égard d’Ignazio Cassis. Grâce à sa campagne «sur le fond», Pierre Maudet est parvenu à sortir le groupe des Chambres fédérales de l’entre-soi auto-référentiel.

Bien sûr, fort de la revendication tessinoise de revenir au Conseil fédéral, Ignazio Cassis reste le favori. Le 20 septembre, beaucoup dépendra de l’attitude du PDC et de l’influence d’un autre Tessinois, Filippo Lombardi.

Cette élection est marquée par les intérêts personnels de plusieurs membres des Chambres fédérales qui rêvent de se voir élu au gouvernement selon que la question tessinoise ou celle du genre aura été réglée lors de la succession Burkhalter. Ambitions démesurées et petits calculs politiciens, très éloignés de l’enjeu: se doter de leaders capables de tenir un cap politique plutôt que de gérer les problèmes au jour le jour.

Dès lors, une interrogation: le PLR a-t-il encore l’ambition de redevenir le premier parti du pays, le premier parti à droite? Avec Ignazio Cassis, ce sera pour le PLR «business as usual». L’ancien médecin cantonal a donné trop de signes d’inféodation au lobby de l’assurance-maladie et à l’UDC pour incarner un nouveau souffle.

Avec Isabelle Moret, le parti se rendra sympathique auprès des femmes, mais la Vaudoise, si elle se révélera sans peine meilleure que Guy Parmelin, devra trouver ses marques avec plus de sérénité qu’elle n’en a démontré dans la campagne.

Maudet: l’homme d’Etat

Une évidence s’impose: Pierre Maudet surclasse ses concurrents issus du sérail. Avec lui, on sait déjà ce que l’on a: un homme d’Etat aux compétences reconnues. Le ministre genevois est en charge de la sécurité et de l’économie, les deux secteurs qui préoccupent le plus les gens, et où le PLR se doit de marquer sa différence avec l’UDC. Le capitaine Maudet sait à la fois faire preuve de fermeté et d’ouverture. Il incarne une figure libérale de responsabilité, il est de la lignée des radicaux qui ont marqué notre histoire.

Même sur la question frontalière ou celle du dumping salarial, si importantes pour le Tessin, il a plus d’épaisseur et de créativité politique que Ignazio Cassis.

Au Conseil fédéral, on ne peut plus se permettre de choisir les moins bons du ticket sous prétexte qu’ils ne feront pas d’ombre aux autres partis. Ce minable jeu de marketing politicien est indigne de la responsabilité qui incombe aux grands électeurs de l’Assemblée fédérale.

La logique du plus petit dénominateur commum qui s’est installée depuis quelques années au Palais fédéral plonge lentement la Suisse dans l’inefficacité et la pusillanimité. Choisir Pierre Maudet sonnerait l’heure d’un brillant réveil.