La droite vaudoise veut-elle vraiment gouverner à 5/2?

On peut comprendre que la droite vaudoise ait envie de redevenir majoritaire au Conseil d’Etat. Cela ne signifie pas que les trois élus PLR aient franchement souffert pendant la législature précédente de gauche : la dynamique gouvernementale est chose complexe, les décisions ne se réalisent pas toujours selon la logique partisane classique. Mais c’est quand même plus agréable lorsque, en cas de divergences profondes, on peut faire valoir la loi du nombre.

Si l’objectif – reprendre la majorité – ne saurait être contesté, la méthode – revendiquer soudain 5 sièges et pas 4 – a choqué. Elle a choqué car elle a cassé l’image de douce harmonie qui entourait les activités du Conseil d’Etat. Ceux qui croyaient sérieusement que les séances hebdomadaires du gouvernement étaient des réunions de bisounours en sont pour leurs frais. Interpellés pendant la campagne sur leur entente au sommet, Pierre-Yves Maillard et Pascal Broulis n’assumaient d’ailleurs pas crânement la posture, mais évoquaient plutôt une technique – le compromis dynamique – et une culture – le respect. On sentait chez eux comme un léger agacement de se voir ainsi soudés et indifférenciés. On comprend mieux maintenant pourquoi.

L’enjeu de la majorité n’est pas si bénin qu’on a voulu le dire ces derniers mois. La droite est non seulement majoritaire au Grand Conseil mais aussi dans le canton. Elle tient à imposer sa marque d’autant plus que sa relève paraît moins profilée et moins prête que celle du parti socialiste, toujours foisonnante. Ce second tour tumultueux est un énième remake du légendaire « on sait qui commande ici » cher au grand vieux parti radical. D’autant que depuis la victoire d’Olivier Français au Conseil des Etats en 2015, la droite sait qu’elle peut vaincre les tandems roses-verts.

Créer une grande alliance entre trois partis pour le deuxième tour est une manœuvre inédite. On peut y voir de l’ »opportunisme », comme ne manquent pas de le souligner les socialistes et les verts. Il faut toutefois admettre qu’en politique la différence entre l’audace et l’opportunisme est ténue, elle tient souvent au degré de réussite du coup que le camp d’en face ne parvient pas à contrer.

Collé à l’enjeu de la majorité, il y a celui de la présidence. On sait Pascal Broulis avide de récupérer une fonction qu’il adore. Durant la dernière législature, Pierre-Yves Maillard a privilégié la substance sur le symbole. L’envie broulissienne d’incarner à nouveau le canton – surtout pendant ce qui devrait être sa dernière législature – vaut bien quelques jours de tensions. Il sera grand temps de se réconcilier si d’aventure la manœuvre échoue.

Mais que se passera-t-il si elle réussit au-delà des espérances et porte au Conseil d’Etat aussi bien l’UDC Jacques Nicolet que la vert’libérale Isabelle Chevalley ? Qu’adviendra-t-il d’un gouvernement à 5/2 ? Il y a fort à parier que les « équilibres » subtilement cultivés depuis 2002 voleront en éclats. On voit mal Pierre-Yves Maillard et Nuria Gorrite jouer en mode mineur. La Chef du département de la santé et de l’action sociale a l’habitude d’obtenir ce qu’il veut (tout en sachant de montrer raisonnable). La Cheffe du département des infrastructures et des ressources humaines a traversé une législature de rêve en obtenant les moyens financiers qui ont longtemps fait défaut à ses prédécesseurs.

Mais pour la droite, avide de « commander », la fête du 5/2 pourrait être de courte durée. Il lui faudra assumer plus de responsabilités et de plus gros budgets. Depuis 2004, ce sont en effet les deux élus socialistes, Anne-Catherine Lyon et Pierre-Yves Maillard, qui ont porté les départements les plus lourds, les plus dispendieux et les plus exposés politiquement.

La droite devra reprendre l’école. Le bilan des quinze ans de règne d’Anne-Catherine Lyon a été tellement abusivement noirci que beaucoup feignent d’ignorer un point crucial : pour faire mieux que la socialiste, il faudra certainement dégager plus de moyens, donc dépenser plus. Ceux qui croient que les « maux » qu’ils pointent dans l’école vaudoise (et le système de formation) seront rapidement solubles dans une aimable « écoute » risquent quelques déconvenues. Voilà qui s’accommode mal d’une volonté de réduire les budgets, chère à une droite redevenue majoritaire, et soucieuse de consentir des baisses d’impôts pour les personnes physiques.

Un rapport de force à 5/2 serait désagréable pour la gauche mais il serait encore plus périlleux pour la droite, que celle-ci, faute d’accord entre les protagonistes avant le premier tour, n’a pas pu élaborer un programme commun solide. Ce serait un saut dans l’inconnu. Par comparaison, les effets de l’alliance rose-verte, incarnée par Cesla Amarelle et Béatrice Métraux, sont clairement présentés et plus rassurants. Il y a maints exemples documentés et réussis de gouvernance rose-verte. On ne sait pas trop ce que donnerait une fois au pouvoir l’alliance libérale-radicale, vert’libérale et UDC, mise sous pression par une gauche soudain sous-représentée.

Pour opérer leur choix, les électeurs doivent également se pencher sur les profils des candidats, leurs capacités à gouverner, donc à décider. Béatrice Métraux a fait ses preuves. Cesla Amarelle a manifestement une riche carrure de ministre. Jacques Nicolet est apparu dans la campagne maladroit et peu sûr de lui ( lire:  http://chantaltauxe.ch/jacques-nicolet-ne-fait-pas-conseiller-detat/ ). Isabelle Chevalley est réputée pour son aplomb, mais le fait que les mêmes n’aient pas réussi à s’entendre avant le premier tour augure mal de leur futur concorde.

Cinq ans, c’est très long quand on improvise…