L’UDC, une chute relative

Premier parti de Suisse (si l’on tient compte des suffrages exprimés pour le Conseil national), l’UDC vient d’enregistrer plusieurs revers électoraux *. Est-ce à dire que le parti va céder sa couronne cet automne ? On ne prendra pas le pari. L’UDC surclasse ses concurrents avec 29,4% des suffrages exprimés en 2015. C’est 10 points de plus que le deuxième, le parti socialiste (18,8 %). Aussi spectaculaires soient-ils, les résultats des dernières élections cantonales ont été déterminés par un tiers de l’électorat. Lors des fédérales, la mobilisation des citoyens peut être plus forte. Lors des votations, où l’UDC gagne parfois de manière retentissante, le taux de participation est bien supérieur.

Ceci dit, il est indubitable que l’UDC connaît un coup de mou. Divers facteurs  expliquent son actuel manque de succès. Les Blochériens se sont imposés dans le débat politique en prétendant défendre la souveraineté. Or, dans la problématique qui inquiète l’opinion et mobilise les jeunes générations, les frontières sont vaines, absurdes. Le réchauffement climatique fait prendre conscience que le monde est interdépendant. Personne ne se sauvera tout seul, à l’abri de ses montagnes. Il faut agir de manière concertée, au niveau international. Dans ce contexte, la souveraineté nationale est pratiquement inopérante. L’UDC, avec ses focus nationaliste et anti-coopération internationale, est très mal armée pour aborder ce changement d’échelle.

Autre facteur déstabilisant, le peu d’influence des deux conseillers fédéraux du parti. L’UDC a mené une bataille sans merci depuis 1999 pour obtenir deux élus au gouvernement. Avec l’arrivée de Guy Parmelin en 2016, c’est désormais chose faite. Si le collège est plus marqué à droite, le Vaudois ne s’est pour l’instant pas imposé comme un cador du Palais. Il fait pâle figure, semblant toujours hésiter. Ueli Maurer, à la tête des finances, passe pour plus crédible, mais il prend souvent ses aises avec la collégialité, démontrant par là son peu d’influence. L’UDC elle-même vient de le désavouer en ne soutenant pas le projet de réforme de la fiscalité des entreprises, liée à l’AVS, sur lequel nous votons en mai.

Pour l’électeur UDC, l’image est dévastatrice : le parti a deux élus, et cela ne change pas grand chose. Au lieu d’assumer sa part du succès économique suisse, il ne cesse de se plaindre, signe que les problèmes soulevés ne sont pas résolus. L’UDC met en scène sa propre impuissance.

Dernière ombre au tableau pour les populistes, les enquêtes d’opinion montrent d’une part que les relations Suisse-UE constituent la deuxième préoccupation des électeurs, derrière l’assurance-maladie et avant le climat ; et d’autre part que l’accord-cadre, dont les désavantages ont bien plus été exposés que les avantages, bénéficie d’un soutien inattendu de 60%. Preuve que les Suisses veulent des solutions et pas un marécage tel celui du Brexit. Ce besoin de pragmatisme et de réalisme ne joue pas non plus en faveur du premier parti du pays.

* Chronique parue en italien dans Il Caffè le dimanche le 7 avril 2019

http://www.caffe.ch/stories/politica/62696_ludc_si_lecca_le_ferite_del_voto/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Accord-cadre: 60% des Suisses le soutiennent

Les Suisses semblent plus clairvoyants et courageux que le Conseil fédéral et les partis sur le fameux accord cadre ? 60% de soutien (selon un sondage gfs)  à un texte complexe – dont les désavantages ont été plus débattus que les avantages – cela signifie que les Suisses veulent une solution et pas un marécage genre Brexit. Le sondage du jour va dans le même sens que les enquêtes d’opinion plaçant les relations Suisse-UE au deuxième rang des préoccupations des citoyens en cette année électorale. Avis aux partis: les Suisses veulent des solutions, pas des postures irréalistes.

Elections européennes: des Suisses toujours plus décalés

La compilation des sondages dans les 27 pays-membres annonce un parlement européen plus fragmenté, donc une volonté générale plus difficile à trouver. Il ne devrait toutefois pas y avoir une majorité d’eurosceptiques capable de bloquer la machine. Ce n’est pas surprenant: à l’échelle de l’Union, comme chez nous, le découpage électoral et le vote à la proportionnelle atténuent les effets des foucades de l’opinion.

Qu’est-ce qui pourrait changer pour la Suisse avec les élections européennes ?

En mai, alors que le Conseil fédéral devra décider si nous soutenons l’accord institutionnel, le sentiment d’être isolés ou de ramer en sens contraire va s’accroître. Tout le continent –ou presque – élit ses représentants, mais nous, si attachés au vote, boudons cet exercice démocratique géant. Nous faisons semblant de ne pas être concernés, même si la Suisse compte 1,6 million d’électeurs européens (des étrangers et des binationaux).

Les rapports de forces au Parlement européen ne changent pas ce qui se passe en amont. C’est la Commission qui est chargée de négocier avec Berne; les députés se prononcent eux à la fin du processus. Dans la classe politique suisse, on s’entête à croire que le salut, un coup de main, peut venir de Berlin, Paris ou Rome. Cette stratégie a fait choux blancs : malgré de bonnes paroles, les états-membres laissent la Commission gérer les modalités du partenariat avec les Helvètes.

A propos de la Commission justement : le choix du successeur de Juncker relève de la compétence du Parlement, mais les chefs d’Etat pourraient avoir envie de retrouver cette ancienne prérogative. Ce qui est certain, c’est que le nouveau président de la Commission a peu de chances d’être un aussi bon connaisseur de la Suisse que le Luxembourgeois. A Bruxelles, le nombre de ceux qui considèrent sincèrement la Suisse comme un pays ami à ménager se rétrécit, au profit de ceux qui la voient comme un « état tiers » parmi d’autres, ne nécessitant pas de traitement particulier. Le chaos du Brexit a soudé les Européens contre les dissidents.

L’accès au marché unique européen constitue le cœur de nos relations avec l’UE. Même si les populistes devaient progresser dans l’hémicycle de Strasbourg, il faut se souvenir qu’aucun d’entre eux ne remet en cause le principe du marché unique ou son fonctionnement.

Le résultat des élections européennes pourrait avoir un impact plus marqué sur les accords de Schengen et Dublin. En matière de contrôles des frontières extérieures et de politique d’asile, de nouveaux durcissements sont à prévoir. La Suisse devra s’aligner, y compris financièrement.

Le constat est un brin désagréable: les populistes aiment bien nous citer, invoquer nos droits de referendum ou d’initiative, mais ils ne nous font pas de cadeaux. Les ornières nationalistes annihilent vite leur lyrisme.
Reste à considérer un autre scénario : 2019 ne sera peut-être pas l’année du triomphe des populistes européens. Leur victoire annoncée mobilise les consciences humanistes. Le parlement de Strasbourg pourrait au final se peupler de députés mieux résolus à « changer l’Europe », pour qu’elle offre plus de pouvoir d’achat, de  protection sociale à ses citoyens, et qu’elle s’érige en rempart des libertés individuelles face au pouvoir intrusif des GAFA, aux manipulations russes ou à l’hégémonie chinoise. L’UE pourrait alors redevenir désirable aux yeux des Suisses si habitués à irrationnellement la détester.

Texte paru le 10 mars 2019 dans l’hebdomadaire tessinois Il Caffè:

http://caffe.ch/section/il_commento/

 

Suisse-UE: L’année du choix

Qu’est-ce qui va se passer en 2019 entre la Suisse et l’UE ? Tentons de lire l’avenir dans une boule de cristal brisée en mille morceaux.

Imaginons d’abord que le gouvernement britannique organise un nouveau vote sur le Brexit, et que, finalement, le Royaume-Uni décide de rester dans l’UE. L’onde de choc aura un impact sur les relations entre la Suisse et Bruxelles. Les 27, soulagés, pourraient se montrer magnanimes avec nous, et nous accorder quelques caprices supplémentaires. Ou alors, sûrs que leur intransigeance a payé, se montrer inflexibles et prendre toutes sortes de mesures de rétorsion.

Et nous, qu’allons nous décider au terme de la procédure de consultation en cours sur l’accord-cadre ? Explorons le scénario optimiste. A la suite des milieux économiques, une majorité de cantons préavise positivement le texte négocié par le Secrétaire d’Etat Roberto Balzaretti et ses prédécesseurs. Le Conseil fédéral décide alors de le soumettre au verdict du parlement, puis du peuple. L’accord passe de justesse dans les deux chambres. Le sens de la Realpolitik s’impose, notamment au PLR et au PDC. Dans la foulée, le monde académique et scientifique se mobilise. Les sondages donnent l’électorat de gauche divisé (des socialistes se souviennent que le programme du parti prône l’adhésion à l’UE). L’accord-cadre finit par être approuvé.

La probabilité que le peuple dise non est évidemment réelle. Difficile de gagner si l’UDC et le PS se liguent. A eux deux, ils représentent une moitié de l’électorat.

Le grand débat de cette année va donc être le coût du non. Si nous refusons l’accord-cadre, quel que soit l’enchaînement exact des décisions, l’UE nous le fera-t-elle payer un peu, beaucoup, ou énormément ?

L’éventail des mesures de rétorsion est vaste : l’équivalence boursière, les programmes de recherche, Erasmus. De manière plus insidieuse, en fonction des évolutions législatives internes à l’UE, les facilités qu’offrent actuellement les accords bilatéraux vont s’estomper. Une lente érosion dans l’accès au marché européen, de plus en plus de tracasseries aux frontières, qui auront pour conséquences que les entreprises développeront leurs activités dans l’UE plutôt qu’en Suisse, et que nos sous-traitants seront de moins en moins sollicités. Un exemple : si l’accord sur la suppression des barrières douanières n’est plus mis à jour, il pourrait en coûter entre 150 et 300 millions de francs par an à l’économie suisse.

En lançant une consultation dont il évaluera les résultats au printemps, le Conseil fédéral a cherché à gagner du temps. L’UE a rétorqué en demandant un « avis positif » sur l’accord-cadre avant fin juin. Sinon l’équivalence boursière tombera.

L’année électorale va électriser la discussion. L’économie qui tient à cet accord pourrait créer la surprise en négociant avec les syndicats de nouvelles mesures d’amélioration du pouvoir d’achat en échange de leur ralliement.

Après cinq ans de tergiversations, 2019 sera pour la Suisse l’année du choix européen… sachant qu’un non-choix aura un coût élevé, et que les bilatérales ont été un formidable plan B. Le plan B du plan B, pas sûr que cela existe (d’autant que l’UE exclut de renégocier quoi que ce soit avant longtemps). Tous ceux qui tiennent à conserver l’accès au lucratif marché unique, sans discrimination et sans devoir adhérer à l’UE, vont devoir faire preuve de créativité et de courage.

Texte publié en italien dans l’hebdomadaire Il Caffè: http://caffe.ch/section/il_commento/

L’accord-cadre: un si beau compromis

Depuis que le Conseil fédéral l’a envoyé en consultation, c’est à qui dira le plus de mal de l’accord-cadre négocié avec Bruxelles. En année électorale, comme d’habitude, nos élus répugnent à débattre des enjeux européens. C’est bien triste, parce que nos diplomates ont obtenu des concessions, qui ne seront certainement plus sur la table après le Brexit. En politique extérieure aussi, la Suisse a perdu sa légendaire aptitude à apprécier les compromis.

Le sens du compromis, il en a beaucoup été question lors de la récente désignation des deux nouvelles conseillères fédérales. La démocrate-chrétienne Amherd comme la libérale-radicale Keller-Sutter ont assuré vouloir le pratiquer ardemment. Les bilans de la législature écoulée, qui ouvrent l’année des élections fédérales, soulignent à quel point celui-ci a manqué à toutes sortes de réformes présentées pourtant comme urgentes.

Mais il n’y a pas qu’en politique intérieure que la Suisse a perdu le sens du compromis, célébré naguère comme une de ses forces. Dans l’évaluation de sa relation avec l’Union européenne, elle se complaît dans une attitude victimaire ni digne, ni raisonnable. Face à Bruxelles, nous avons aussi égaré notre aptitude aux marchandages constructifs où l’on perd un peu tout en gagnant globalement.

A l’origine, une idée suisse

Un accord-cadre pour coiffer et régler de la manière la plus harmonieuse possible nos denses relations avec les 27 a été à l’origine, il faut le rappeler, une idée suisse. L’UE a mis du temps à accepter de négocier un nouveau machin sur-mesure pour nous. Le résultat des négociations, dévoilé en décembre dernier, est un chef d’œuvre de compromis. En matière d’arbitrage des différends, Bruxelles a concédé à la Suisse une solution respectueuse de sa souveraineté autant que faire se peut. La Cour européenne de justice, qui arbitre les incohérences – ou les impuissances – du droit européen, dans le strict respect de la séparation des pouvoirs, n’a d’ailleurs pas encore donné son aval au compromis audacieux tricoté par les diplomates. Quant aux autres lignes rouges, définies dans le mandat de négociations du Conseil fédéral, elles ont été respectées, moyennant quelques aménagements techniques (la règle des huit jours passe à quatre). L’UE a également basté sur la reprise de directives (citoyenneté, régimes sociaux) dont Berne ne voulait pas. Nos diplomates ont même obtenu que dans le processus législatif interne aux 27, l’avis des Suisses puisse être mieux pris en compte.

«L’UE, tu l’aimes ou tu la quittes»

La probabilité d’obtenir un meilleur accord dans quelques années tend vers zéro. Le Brexit a rigidifié les marges de manœuvre dont ont longtemps bénéficié les Suisses. L’UE à l’avenir, ce sera «tu l’aimes ou tu la quittes, tu reprends le droit communautaire ou tu deviens un état tiers sans accès automatique au marché unique».

Depuis que le Conseil fédéral l’a envoyé en consultation, sans indiquer ce qu’il en pense lui-même, les politiciens suisses rivalisent pour dire tout le mal qu’ils pensent de cet accord-cadre négocié avec l’UE. Ils ont l’air de découvrir que, pour profiter du grand marché de l’Union, il faut en accepter les lois. Cela leur semble inconvenant et surréaliste, alors que nous pratiquons cette satellisation de plein gré depuis vingt ans, pour notre plus grand confort matériel et intellectuel. Le monde économique, lui, se montre plus circonspect: il sait à quel point il a besoin de garder un accès sûr aux marchés européens, et, dans la mesure où il se sent encore un brin patriote, il redoute d’avoir à administrer le déclin des entreprises rouges à croix blanche.

Curieuse noce à Thomas contre cette démarche diplomatique qui devait consolider la voie bilatérale, l’option la plus prisée des Suisses pour régler nos relations avec l’UE. Cet objectif est totalement oublié au profit de l’exégèse des points de détails. On fait semblant de croire qu’un autre résultat aurait été possible, et on feint de croire que le refus du paquet sera sans conséquences.

Pourquoi pareille cécité? Nous sommes entrés en année électorale, et comme d’habitude, les partis répugnent à parler d’Europe. Le sujet, paraît-il, rebute les électeurs. Curieux pays où une année électorale n’est pas jugée propice à débattre d’un des thèmes les plus chauds.

Les partis préfèrent évaluer leurs gains électoraux potentiels, même si le système condamne d’avance toute percée spectaculaire. Il y aura cette année, ici comme on a pu l’observer ailleurs, un peu de dégagisme: plus on personnalise la politique, plus le besoin de renouveler le casting s’impose. Mais cette envie de renouveau sera noyée dans la proportionnelle (pour le National) et dans les contextes cantonaux particuliers (pour les Etats).

Souverainisme de pacotille

Alors, comme toujours depuis trente ans, l’enjeu européen agit en révélateur de l’incapacité des partis politiques suisses à se projeter dans l’avenir, à appréhender la réalité de la construction européenne, et à l’analyser sereinement sous l’angle coûts-bénéfices. Dans le registre souverainiste de pacotille qui s’est imposé, nos élus bandent les muscles et ne voient pas que les Britanniques eux-mêmes ne sont pas parvenus à obtenir mieux que nous de l’UE.

Alors que le multilatéralisme est remis en cause par les plus grands de la planète, l’accord-cadre nous assure un accès sûr et privilégié à nos marchés traditionnels (ceux de nos voisins) pour longtemps, et à bas coûts politiques et économiques. Il maintient une situation d’exception, qui a rendu la Suisse très prospère depuis le début du millénaire: les marchandises que nous produisons passent les frontières européennes comme si nous en étions un état-membre, pas de discrimination sur nos produits, mais une concurrence à la loyale, qui permet à nombre de nos entreprises d’inscrire leur savoir-faire dans la chaîne de valeur européenne. Ce sésame, meilleur rempart contre les effets des crises protectionnistes à venir, s’appelle reconnaissance des normes. C’est technique, mais en cas de non adaptation des accords qui la régissent, les Suisses découvriront vite son impact sur leurs emplois.

Un non-choix est aussi un choix. Quand on reste figé alors que les autres avancent, on recule, on est marginalisé. Le droit européen évolue, l’accord-cadre nous promet que ses évolutions ne se retourneront pas contre nos intérêts. Au nom de la protection des salaires, la gauche et les syndicats défendent bel et ongle les mesures d’accompagnement et la fameuse règle des huit jours; ils démolissent l’accord-cadre qui en demande une certaine adaptation. Le sens du compromis, qui leur a naguère permis d’arracher au patronat et à la droite des avancées sociales, les a tragiquement quittés. Qu’en sera-t-il des salaires suisses quand les entreprises n’investiront plus de ce côté-ci des frontières helvétiques, ou que des sociétés européennes choisiront d’autres sous-traitants, pour s’éviter des tracas douaniers?

Une question de pouvoir d’achat

Les succès électoraux des mouvements populistes et la crise des gilets jaunes le démontrent, la question du pouvoir d’achat est devenue centrale pour les classes moyennes des pays occidentaux. Plutôt que de se cramponner à l’intangibilité des mesures d’accompagnement, les syndicats devraient proposer d’autres moyens pour protéger et développer le pouvoir d’achat des Suisses. Les hausses sans fin des primes d’assurance-maladie impactent bien plus qu’une règle des quatre-jours notre train de vie et nos fins de mois.

Pour le dire autrement: les salaires suisses, les plus élevés en moyenne du continent, sont plus menacés par l’incapacité du monde politique et des partenaires sociaux à penser leur évolution dans le contexte européen que par une règle contre le dumping appliquée aux travailleurs détachés.

Une année électorale devrait être propice à la créativité politique, au débat d’idées, à l’émergence de solutions innovantes. On adorerait se tromper en affirmant qu’il n’en sera rien. Au contact des réalités européennes, les partis suisses se rigidifient plutôt qu’ils ne stimulent leur réflexion. A moins d’un sursaut d’ardeur du Conseil fédéral, le joli compromis de l’accord-cadre sera coulé, avec notamment le fallacieux prétexte du mauvais timing. C’est ensuite qu’éclatera une sacrée tempête, que les élus d’octobre 2019 auront été incapables, à quelques rares exceptions près, de voir venir.

Texte paru sur le site Bon pour la tête: https://bonpourlatete.com/actuel/l-accord-cadre-un-si-beau-compromis

Elections au Conseil fédéral: des femmes pragmatiques

La possibilité d’élire des femmes au Conseil fédéral existe depuis 1971. Mercredi, à moins d’un gros coup de théâtre, qui constituerait un authentique scandale, une huitième et une neuvième conseillère fédérale vont être élues. Incroyable mais vrai, on peut encore compter sur nos deux mains le nombre de femmes parvenues au gouvernement. Ce 5 décembre aura un parfum d’histoire. Dieu que ce fut difficile d’en arriver là.

Le parcours de Karin Keller-Sutter symbolise le chemin parcouru. En 2010, le Parlement avait écarté son talent sans état d’âme, avec une sorte de réflexe pavlovien disqualifiant une candidate brillante pour lui préférer un homme du sérail, comme il l’avait déjà fait en 2003 avec Christine Beerli.

Ces douze derniers mois, la mobilisation des femmes a été massive, à la suite du mouvement #Metoo, de l’affaire Buttet, mais aussi du combat politique pour l’égalité salariale. Jamais depuis la grève féministe de 1991, on avait autant parlé de la place des femmes dans la politique suisse. A un an des élections fédérales, le parti qui ferait mine d’ignorer ce thème prendrait le risque de se disqualifier dans l’opinion.

Nous aurons donc trois femmes au Conseil fédéral. Ce rééquilibrage, légitime en termes de représentativité, changera-t-il quelque chose ? Assurément. Pas tellement sur le plan politique (deux politiciens de droite en remplaceront deux autres), mais plutôt dans la manière de gouverner. Les trois papables potentielles ont une forte expérience d’exécutif, à la tête d’un canton ou d’une ville. Les deux élues amèneront plus de pragmatisme, la culture du résultat, propres aux conseillers d’Etat et aux pouvoirs de proximité, que les cinq autres membres du collège n’ont guère.

En matière de compromis, le gouvernement a beaucoup perdu de son savoir-faire. C’est le parlement qui a trouvé une issue au problématique vote de février 2014 sur l’immigration de masse, et c’est encore le parlement qui tente actuellement de sauver deux réformes absolument nécessaires, celle de l’AVS et celle de la fiscalité des entreprises, en les liant un peu à la hussarde, mais avec le souci d’avancer.

Sur la table du Conseil fédéral trône un dossier crucial qui requière une colossale aptitude au pragmatisme, c’est celui des relations bilatérales avec l’Union européenne. Quels que soient les départements dont elles hériteront, les deux élues devront s’en occuper, car la responsabilité de notre politique extérieure est collégiale.

Résumons : faute de soutien de ses collègues, Didier Burkhalter a soudain abandonné ce casse-tête ; ensuite, une fois élu, Ignazio Cassis a prôné un reset. Maintenant, il faut dépasser les slogans, prendre la mesure des rapports de forces, affronter le poids des réalités, assumer les conséquences des décisions ou des non-décisions.

C’est là que l’origine cantonale du nouveau binôme entrera en ligne de compte. La Saint-Galloise Keller-Sutter amènera l’expérience d’une région alémanique proche de la frontière. L’Uranaise Z’Graggen celle de la la Suisse centrale, très réticente à l’intégration européenne. La Haut-Valaisanne Amherd celle d’un canton bilingue et touristique. Plutôt que des postures dogmatiques, le dossier européen a besoin d’analyses coûts-bénéfices. D’un gros bol de pragmatisme. Et de l’art retrouvé du compromis.

Texte paru en italien dans l’hebdomadaire Il Caffè: http://caffe.ch/section/il_commento/

 

 

Identité suisse et droit international: le faux choix de l’UDC

Chacune et chacun d’entre nous tient mordicus à son identité, et entend légitimement que celle-ci soit respectée.

L’addition de nos identités entraîne une grande diversité.

De la diversité des identités et des points de vue naît la contradiction.

Toute société libre se doit de trouver les moyens d’arbitrer ces contradictions.

On n’a pas trouvé mieux que le droit et la démocratie pour gérer les contradictions. Toute société libre se fonde donc sur le droit, par opposition aux régimes totalitaires qui pratiquent le droit du plus fort et broient les individus qui ne s’y soumettent pas.

Mais le droit que se donne un peuple n’est rien s’il n’est pas reconnu par les autres.

C’est pourquoi se sont établies au cours des siècles des règles de droit international. Non pas pour corseter les états, non pas pour nuire à leur « autodétermination » comme le prétend l’UDC, mais pour arbitrer avec équité la diversité des points de vue.

Avec l’initiative sur laquelle nous votons le 25 novembre prochain, l’UDC veut opposer le respect de notre identité suisse au droit international. Selon elle, nous ne pourrions pas jouir des deux: nous sommes sommés de choisir un camp, et ceux qui défendent le non sont taxés de mauvais patriotes.

Une fois de plus, le parti blochérien veut nous faire adopter une posture victimaire et paranoïaque: les autres pays, et les institutions européennes en particulier, conspireraient à notre perte.

J’espère que le 25 novembre le non à l’initiative dite « pour l’autodétermination » sera tonitruant. Ce texte est dangereux parce qu’il introduit dans notre constitution de la confusion et des automatismes. Alors que le respect de la parole donnée est une qualité mondialement reconnue aux Suisses, il veut ruiner cette fiabilité en proclamant que quand cela nous chante, au gré de majorités populaires fluctuantes, nous reviendrions sur les traités signés et la parole donnée.

La Suisse a élaboré depuis 1848 un art de vivre et de respecter la diversité de ses habitants de cultures, de langues et de religions différentes. Ne sabotons pas cet héritage précieux. Votons non.

 

 

 

Des papables à la hauteur de la reine Doris

Qui succédera à Doris Leuthard et à Johann Schneider-Ammann le 5 décembre prochain ? Le profil des deux démissionnaires de la semaine nous offrent d’utiles indications. *

Commençons par un point commun: les deux ont été des ministres de l’économie.  Elle d’abord, très concernée par le pouvoir d’achat des Suisses, thématisant l’ ilôt de cherté. Lui ensuite, plus porté sur les conditions-cadre favorables aux industries d’exportation. Il est resté très loin des préoccupations de la population en matière d’emploi, malgré le fiasco du 9 février 2014. On voit donc qu’une même fonction peut être très diversement habitée selon les choix de l’Assemblée fédérale.

Pour le reste, le jeu des différences entre l’Argovienne et le Bernois est saisissant. En 2006, elle fut élue comme une reine, sans contestation ni frustration, après une série d’élections sous tension à propos de la place à donner à l’UDC au gouvernement. En 2010, lui fut choisi au détriment de Karine Keller-Sutter, la gauche jouant la carte du grand patron aimable avec les syndicats. On a pu mesurer la bêtise de ce minable calcul l’été dernier. Le libéral-radical n’a su ni faire progresser ni moderniser le partenariat social, d’où la crise actuelle sur les mesures d’accompagnement.

Pourquoi ce comparatif ? Après l’expérience Blocher, celle Schneider-Ammann démontre définitivement que les grands patrons ne font pas de bons conseillers fédéraux.

Prototype de la politique politicienne, présidente de son parti au moment de son élection, la démocrate-chrétienne a au contraire été une excellente conseillère fédérale. Une vraie première de classe charismatique et populaire, comme Berne en a compté trop peu ces dernières décennies: compétente pour évaluer les chances d’un projet et forger des majorités au parlement ou devant le peuple

Les patrons devenus ministres commandent et s’étonnent de ne pas être obéi. Ils ont du mal à considérer les opposants politiques comme des partenaires potentiels pour établir un compromis. Leur habileté politique est faible même si leurs succès en affaires a été tonitruant.

Il faut espérer que l’assemblée fédérale retienne la leçon : politicien à ce niveau-là, c’est un métier. Il faut souhaiter que les 246 parlementaires corrigeront la faute de 2010 et feront de Karin Keller-Sutter une nouvelle reine. Elle seule parmi les papables PLR mentionnés a le potentiel d’une Doris Leuthard.

L’autre principe qu’il faudrait admettre pour donner à la Suisse un gouvernement dynamique, c’est qu’il ne faut pas redouter d’élire des personnalités fortes. Une addition de mous ne constitue pas un bon collège. On ne choisit pas seulement des chefs de département, il s’agit de porter au plus haut niveau des femmes et des hommes qui ont le sens impérieux de l’Etat. Il faut des tempéraments qui supportent la contradiction amenée par les autres conseillers fédéraux et sont prêts à trouver un chemin pour avancer. Ils faut des générales et des généraux à l’esprit indépendant, pas des petits soldats aux ordres de leurs partis.

Au sein du PDC, un homme possède ce profil. Il connaît bien la boutique et figure déjà sur les photos du Conseil fédéral. C’est le chancelier Walter Turnheer. Il serait directement opérationnel, et compte tenu des dossiers sur la table – relations bilatérales avec l’UE et initiatives de l’UDC – ce ne serait pas un luxe.

* Article paru en italien dans l’hebdomadaire dominical tessinois Il Caffè le 30 septembre 2018:    http://www.caffe.ch/section/il_commento/

Conseil fédéral: un très mauvais timing

Johann Schneider-Ammann prend le risque que la course à sa succession distraie l’opinion et l’énergie des partis de la campagne sur l’initiative dite d’autodétermination, sur laquelle nous votons dans deux mois.

Si l’on considère que la politique suisse est un long fleuve tranquille, alors Johann Schneider-Ammann démissionne au bon moment et il a un bilan formidable – puisque l’économie va bien.

On peut avoir un autre point de vue, moins lénifiant. Dans deux mois, le 25 novembre, nous votons sur une initiative dangereuse pour notre avenir et notre prospérité. En annonçant son départ aujourd’hui, le chef du Département de l’Economie montre qu’il n’a ni le sens de l’état ni celui du timing. Il aurait dû s’en aller beaucoup plus tôt, ou après ce scrutin crucial. Le feuilleton de la succession va parasiter la campagne contre l’initiative dite d’autodétermination. Si Doris Leuthard décide elle aussi de déserter maintenant, le tintamarre de la politique politicienne va occulter un débat sur la souveraineté et le droit international compliqué à mener car objectivement complexe.

Un remake du pataquès de février 2014 est en vue. Contre l’initiative sur l’immigration de masse, le Conseil fédéral avait déjà affiché une étrange mollesse. Ce sera joli d’être élu-e le 5 décembre si la Suisse a accepté 10 jours avant un texte constitutionnel qui va définitivement empoisonner nos relations avec l’Union européenne et décrédibiliser tous les accords signés avec le reste du monde, notamment les fameux accords de libre-échange, mis au crédit de JSA.

Le libéral-radical bernois fait également très peu de cas des négociations en cours sur l’accord-cadre avec l’UE, où il était censé appuyer son collègue Ignazio Cassis et convaincre les syndicats. Ce dossier a déjà beaucoup pâti de la «démission état d’âmes» de Didier Burkhalter. Il aurait fallu rassembler les énergies pour conclure avant la fin de l’année: techniquement les négociations sont pratiquement bouclées, leur aboutissement officiel requiert, de part et d’autre, de fortes volontés politiques.

A moins d’un miracle, on va donc assister dans les semaines à venir à une hyperpersonnalisation des enjeux, là où il aurait fallu un engagement sans faille et déterminé de tout le collège gouvernemental, et de tous les partis politiques (excepté celui qui a rédigé un texte aussi tordu).

Comme lors de la campagne pour combattre l’initiative de mise en œuvre en 2016, c’est la société civile qui va devoir redoubler d’énergie pour défendre les principes démocratiques de l’état de droit.

Cela en dit beaucoup sur l’état de notre classe politique, qui abdique trop facilement face aux dérives populistes. Une classe politique dont Johann Schneider-Ammann a été un représentant tragiquement typique, avec son style bon enfant, le regard toujours perdu au-delà du continent européen, incapable de se focaliser sur l’urgence du moment.

Article paru sur le site de Bon pour la tête, le 25 septembre 2018:

https://bonpourlatete.com/a-vif/un-tres-mauvais-timing

« Savoir qu’il a été aimé est bien plus qu’un don, c’est une délivrance. » Notes de lecture

Quelques notes de lecture tirées de « Les Prix d’excellence », de Régis Wargnier. J’ai bien aimé, même si j’ai trouvé la fin un peu abrupte, après avoir fait s’entre-croiser tant de destins et de thèmes. J’espère qu’il en fera un film…

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« Les murs vont tomber, ceux qui séparent l’Est de l’Ouest. D’autres s’élèveront, au nom des dieux, entre citoyens d’un même pays. Mais les plus grands murs seront construits entre le Nord et le Sud, entre les possédants et les démunis. »

Cette évolution, presque brutale, des grands enjeux mondiaux, il l’attribua à ce qu’il avait dénommé « une haine aveuglante »: tout occupés à leur détestation et à s’espionner et s’affronter sans relâche dans tous les coins du globe, les deux grandes puissances avaient négligé les changements et les courants souterrains qui agitaient les peuples au sein de leurs alliances respectives. Quand ils en prirent conscience, c’était trop tard, les verrous avaient sauté de l’intérieur.  (PP. 82, 83).

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« Allez hop, on balance tout, on va recommencer ailleurs, mais ça ne marche pas comme ça, le malheur que tu laisses derrière toi, il court, il te rattrape… » (P. 235).

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Il y a des limites à la connaissance de l’autre, à la possibilité de l’intimité, et quelle que soit la proximité des corps. C’est aussi flagrant que l’instinct de vie, qu’on ne peut soumettre, il y a une réserve, une résistance à l’abandon, au don total. Une survie commandée par le sang, les viscères, l’esprit. (PP. 273, 274).

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L’éducation ne se contente pas de remplir les cerveaux (« mets-toi bien ça dans le crâne »), elle plonge dans les viscères, s’y insinue, s’y délecte, glisse dans les canaux du sang, et s’y colle pour la vie.

Elle est plus forte que l’intelligence, ou la compréhension, ou la réflexion, parce qu’elle est là avant, partout, derrière les yeux, au fond de la gorge, dans l’air des poumons. Pour ceux à qui elle ne convient pas, il faut l’extirper de soi, et c’est un combat sans merci, on peut s’y blesser, s’y perdre et puis sombrer. (pp. 369, 370).

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Chaque être est une ombre, un mystère, dont les fragments sont éparpillés, par l’oubli, par les secrets, par les mensonges, par les silences, par les chuchotements, par une main lâchée, par un regard perdu. Un jour, il faut les rassembler. (p. 413).

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Savoir qu’il a été aimé est bien plus qu’un don, c’est une délivrance. (p.417).

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Editions Grasset