Elections fédérales: la grande bousculade

Il n’y a que 200 places au Conseil national, le nombre a été bloqué en 1962!  Mais la hausse du nombre de candidatures en 2019 est spectaculaire : 857 de plus qu’il y a quatre ans, au total 4645 personnes. Le nombre de listes enregistre un nouveau record : 511. *

Au mieux cette grande bousculade est le signe d’un regain d’intérêt pour la vie publique. Au pire, un truc électoraliste. Depuis 1975, le taux de participation aux élections fédérales n’a plus dépassé les 50%. On verra le soir du 20 octobre si la hausse des candidatures a débouché sur une meilleure mobilisation des électeurs.

Cet engouement est un signe de fébrilité : avec 101 voix le bloc UDC-PLR dominant au Conseil national a frustré les autres groupes pendant quatre ans. Les partis jettent toutes leurs forces dans la bataille pour augmenter ou conserver leur part du gâteau électoral. Ils auraient tort de se priver, le système suisse autorise les produits dopants: on peut voter deux fois pour la même personne, on peut créer des listes-cousines grâce aux apparentements et même aux sous-apparentements.

Ce n’est pas un hasard si le parti gouvernemental qui est le plus menacé, le PDC, est celui qui a déposé le plus de listes : 77.

L’analyse des résultats précédents est implacable : dans la plupart des cantons, il est difficile de gagner un siège supplémentaire. Alors, ajouter à la liste principale une liste de jeunes, de femmes, d’aînés, ou déclinant un thème tel l’innovation, c’est un moyen de maximiser les chances de faire bouger les lignes.

Les petits ruisseaux font les grandes rivières: avec cette stratégie, un parti gagne de précieux suffrages additionnels, d’autant que les Suisses aiment bien panacher leur bulletin, c’est-à-dire voter pour un parti tout en traçant des noms et en rajoutant d’autres de la concurrence.

Cette inflation de listes tient du marketing : en cette année féministe, si tu n’as pas de liste-femmes, cela dénote d’un manque de sensibilité qui va éloigner les électrices de ta couleur politique. La liste femmes ou jeunes est un produit d’appel, comme au supermarché. Il est rarissime que l’une ou l’un d’entre eux soit élu. Mais les suffrages ainsi engrangés boostent la performance de la liste principale.

Ces tours de piste électorale permettent de tester le potentiel d’un candidat au niveau local ou cantonal, de se former à l’art de faire campagne et d’attirer l’attention sur soi. Une sorte d’examen. Certains novices ressortiront de l’expérience motivés pour s’investir encore plus dans la vie de leur parti, et d’autres écoeurés par leur score final : trois mois de campagne pour quelques petites centaines de voix ?

Le soin mis à ne pas perdre le moindre petit suffrage contraste avec le vide programmatique sidéral. Certes, les partis s’allient entre eux, à droite, au centre et à gauche, pour que les voix qui ne leurs sont pas utiles bénéficient à des adversaires le moins éloignés possible de leurs positions idéologiques. Mais l’exercice ne va pas jusqu’à s’entendre sur un véritable programme pour la législature. En Suisse, on compte d’abord, et ensuite seulement on réfléchit à ce que l’on pourra réaliser ensemble. Paradoxalement, le débat d’idées, propre aux élections nationales, n’en sort, lui, pas grandi.

*article paru le 6 octobre 2019 en italien dans l’hebdomadaire il caffè:

http://www.caffe.ch/section/il_commento/

 

 

 

 

 

Coûts de la santé, LaMal et cie: un manque de bon sens

Pourquoi la politique ne trouve-t-elle pas des solutions pour contenir les coûts de la santé ? *

À cette vaste question, il y a une réponse peut-être trop simple : la politique ne prend pas le problème du bon côté.

D’abord, regardez hors de la Suisse, vous constaterez que ailleurs le débat sur les coûts de la santé est moins vif. La médecine n’y est pas moins chère, mais le système de financement est différent. En gros, c’est l’état qui paie et les particuliers ne participent que marginalement.

Ensuite, l’idée que l’on pourrait contenir, voire diminuer, les coûts de la santé est fausse. Notre espérance de vie ne cesse d’augmenter, et nous devons ces années de vie en plus aux soins toujours plus efficaces et sophistiqués qui domptent les effets des maladies ou des accidents.

Depuis l’introduction de l’assurance-maladie obligatoire, la Suisse joue un mauvais feuilleton chaque automne à l’annonce des nouveaux barèmes, elle désigne des boucs émissaires à l’envol des coûts. Selon les années, et les mesures prises antérieurement, sont rendus responsables de l’augmentation des primes les patients eux-mêmes qui consultent pour des bobos, les médecins qui facturent à leur avantage, l’industrie pharmaceutique qui financent ses recherches sur notre dos, les hôpitaux et les cliniques sur-équipés, les pharmaciens qui ne proposent pas des génériques, les soins ambulatoires, les patrons des caisses qui s’assurent des salaires somptueux, les lobbies et leurs relais au parlement,…

Rendre toute ce petit monde plus vertueux n’est pas inutile, mais le biais est ailleurs. En mettant en avant la responsabilité individuelle des assurés, la lamal les asphyxie inexorablement. Plus de 65% des coûts de santé sont supportés par les ménages. Et cette part ne cesse de croître. Ainsi, parce que les séjours à l’hôpital étaient considérés comme trop dispendieux, on favorise désormais les traitements ambulatoires. Mais le financement de ceux-ci est à charge de l’assurance-maladie obligatoire, donc de nos primes, alors que le budget des hôpitaux émarge aux cantons.

Pour éponger les plus de 80 milliards de francs que coûte notre système de santé – un des meilleurs du monde – il faudrait donc solliciter un peu plus les contribuables et un peu moins les assurés. La Confédération affichant régulièrement des excédents  budgétaires, l’option n’est pas incongrue. Surtout l’impôt est le moins injuste des outils de redistribution de la richesse.

Cette idée est testée en vrai par le canton de Vaud. Les primes y sont plafonnées à 10% du revenu disponibles. 34% des Vaudois reçoivent des subsides. Le parti socialiste suisse a lancé une initiative fédérale dans le même sens, la récolte de signature est en cours.

En attendant que le bon sens s’impose – c’est-à-dire accepter que la santé a un coût et qu’il s’agit d’une industrie profitable à tous, et accepter que les coûts de la santé vont continuer à augmenter et qu’il faut répartir la facture de façon moins inique et culpabilisante – notons que comme nous sommes en année électorale, les hausses des primes annoncées d’ici quelques jours devraient être modérées. Les assureurs font traditionnellement preuve de modération afin de ne pas provoquer l’ire des citoyens, qui pourraient se venger dans les urnes, en plébiscitant la gauche qui n’a cessé de combattre le principe de la prime par tête, indépendamment du revenu.

 

 

Climat : de la rue aux urnes

Qui entre pape au conclave en ressort cardinal. Le constat des vaticanistes vaut-il pour les sondages qui annoncent les Verts gagnants des prochaines élections fédérales ? En 2011, après la catastrophe nucléaire de Fukushima, les écologistes étaient donnés en tête des intentions de vote. A la fin, ils perdirent 5 de leurs 20 sièges au Conseil national.

Ce n’est pas parce que un thème est populaire qu’il détermine mécaniquement le résultat des urnes, même si cette croyance entretient le suspense. Aux tocades de l’opinion, le système suisse oppose deux puissants amortisseurs : le fédéralisme et la proportionnelle. 13 cercles électoraux (cantons ou demi-cantons) comptent moins de cinq sièges : difficile pour un parti comme les Verts ou les Vert-libéraux d’y conquérir un siège de plus. De grosses modifications dans la répartition des sièges peuvent se produire surtout dans les grands cantons.

Depuis 1975, la participation aux élections n’a plus dépassé les 50%. Plus d’un citoyen sur deux est indifférent aux convictions que vont défendre les parlementaires. Pour que les préoccupations environnementales aient un effet spectaculaire sous la Coupole fédérale dans la prochaine législature, il faudrait que les milliers de gens, et spécialement les jeunes, qui ont manifesté aillent voter en masse. La mobilisation doit passer de la rue au bulletin de vote.

Le climat change et il devient difficile de le nier tant les catastrophes naturelles se multiplient. Mais l’idée que les politiciens n’ont rien fait jusqu’ici pour « sauver la planète » est fausse. Dès les années 1970, les partis suisses ont inscrit dans leurs programmes des mesures de protection de l’environnement. Le premier élu vert dans un parlement national fut le Vaudois Daniel Brélaz en 1979 (il est d’ailleurs toujours candidat cette fois-ci). Au moment de son élection au Conseil fédéral en 1984, Elisabeth Kopp fut décrite comme une radicale à la fibre écologiste. En 1985, les chambres débattirent de la mort des forêts.

En matière environnementale, la Suisse a été pionnière, même si cela n’a pas suffi à faire du pays de Heidi la nation la plus vertueuse ou la plus exemplaire. L’envie de préserver nos paysages, nos montagnes, la qualité de l’air, de l’eau ou de la nourriture se heurte à une obsession nationale : ne pas désavantager l’économie, ne pas imposer aux entreprises des normes qui les défavoriseraient par rapport aux concurrents étrangers. Et comme, en plus, la Confédération peine depuis quelques années à agir dans le contexte européen ou multilatéral, les effets de nos législations internes restent limités sur le réchauffement planétaire global comme sur le permafrost de nos sommets.

Ainsi, les Verts et les Vert’libéraux n’ont pas le monopole des idées écologistes. Sans les socialistes et les démocrates-chrétiens, notre stratégie de transition énergétique 2050 n’existerait pas. Tous les partis, même l’UDC qui est celui des paysans nourriciers, ont des propositions valables. Il faudra juste qu’ils se montrent capables de les faire converger. Plus que le poids des partis comptera la détermination des élus, quelle que soit leur étiquette partisane, à agir pour sauver la planète.

Reste que un autre thème pourrait bousculer les pronostics d’ici fin octobre: les nuages noirs qui s’accumulent sur le plan économique. Les électeurs veulent bien passer au bio mais à condition que leur pouvoir d’achat soit garanti.

Article paru en italien le dimanche 8 septembre 2019 dans l’hebdomadaire tessinois Il Caffè: http://www.caffe.ch/publisher/epaper/section/

 

 

 

 

Les rendez-vous de la rentrée

Heureusement que nous sommes en année d’élections fédérales, sinon la rentrée aurait un goût de déjà vu ! On va comme chaque automne reparler des coûts de la santé. Ils augmentent. Logique, nous vivons plus vieux et la médecine est toujours plus sophistiquée. Ce progrès n’est hélas pas financé uniquement par l’impôt mais par des primes d’assurance-maladie individuelles. *

L’impact des primes sur notre pouvoir d’achat devient insupportable, mais la Berne fédérale se révèle incapable de proposer un système plus juste. Nous restons prisonniers d’une loi votée il y a 25 ans. Comparis a annoncé une hausse de 2 à 3% des primes. Alors cette année encore, on cherchera des coupables plutôt que des solutions.

Il est un autre dossier où nos élus préfèrent se déchirer plutôt qu’avancer, c’est celui de nos relations avec l’Union européenne. Se passera-t-il quelque chose avant le départ de Jean-Claude Juncker de la Commission fin octobre ? Le Conseil fédéral tentera-t-il quelque chose à Bruxelles ? C’est peu probable. C’est sur le front interne qu’il pourrait y avoir du mouvement : syndicats et patrons pourraient se mettre d’accord sur les modalités d’un soutien à l’accord-cadre.

A la mi-juillet, Pierre-Yves Maillard, le nouveau président de l’USS, a scellé un accord avec l’Union patronale sur le deuxième pilier. Cela augure de possibles percées dans le casse-tête de nos relations bilatérales avec l’UE. La Suisse va découvrir l’effet Maillard que les Vaudois connaissent bien. L’ancien conseiller d’Etat aime créer un rapport de forces dur pour faire céder ses adversaires et obtenir des résultats concrets.

S’il s’agit de préserver les salaires, les partenaires sociaux disposent en effet d’une marge de nanoeuvre. Il serait temps qu’ils l’exploitent. Le contexte du Brexit à la sauce Boris Johnson les rendra-t-ils plus lucides sur notre intérêt à engranger le fruit de cinq ans de négociations ?

Cet enjeu européen sera au cœur de la campagne des élections fédérales, même si les partis n’aiment pas l’évoquer en période électorale. Leur silence et leur grand embarras sur cette question cruciale sera bousculé par un nouveau venu sur la scène politique fédérale, Opération libero.

Le mouvement, né en 2014, ambitionne d’avoir 6 à 9 sièges au Conseil national afin d’y promouvoir une Suisse ouverte et progressiste. Il réunit des candidats de différents partis qui ont en commun l’ambition de sortir la Confédération des dogmes blochériens qui la paralysent et la fragilisent. Opération libero réussira-t-il à réconcilier la politique avec la sociologie réelle du pays ?  Réponse le 20 octobre.

Ce dimanche-là, c’est en tout cas une poussée verte qui est attendue. Les sondages la prédisent, mais c’est son ampleur qu’il faudra surveiller. Changer les équilibres aux Chambres fédérales est une tâche herculéenne : la proportionnelle et le découpage fédéraliste atténuent les effets concrets des fièvres de l’électorat. Mais au Conseil national, les majorités sont serrées, quatre ou cinq sièges de plus pour un parti peuvent donc avoir un impact. La gauche rêve d’y renverser la majorité UDC-PLR sortie des urnes en 2015 (et dont le bilan est maigre).

Suivra en décembre la réélection du Conseil fédéral. Tous les ministres se représenteront-ils ? Ueli Maurer, choisi en 2008,  et qui fêtera ses 69 ans le 1er décembre, a déjà vu  deux collègues élus après lui tirer leur révérence (Didier Burkhalter et Johann Schneider-Ammann). Dès la rentrée, les spéculations iront bon train sur le totocalcio fédéral, avec une variante : si les Verts dépassent le PDC faudra-t-il leur donner un siège au Conseil fédéral ? La perspective est explosive !

Un dernier point occupera les journalistes : l’aide à la presse. Nouvelle venue au Département de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication, Simonetta Sommaruga doit faire des propositions pour venir au secours d’un secteur en graves difficultés économiques, totalement chamboulé par le numérique. Osera-t-elle une aide directe aux journaux, utilisera-t-elle l’argent de la redevance perçu en trop, ou celui des concessions 5G ? Les rédactions sont à l’affût, les lecteurs devraient l’être aussi : il en va de leur droit de citoyens à disposer d’une information diversifiée et de qualité.

  • Texte paru en italien dans Il Caffè le 5 août 2019

La Suisse, bientôt état tiers pour l’Union européenne?

Si la Suisse ne signe pas l’accord-cadre avec l’Union européenne, est-ce la fin de la si profitable économiquement voie bilatérale?  Voyons la question d’abord sous l’angle technique avant de procéder à une appréciation plus politique.

Si la Suisse refuse l’accord-cadre institutionnel, qui traite de la manière dont gérer nos relations avec l’UE, les accords déjà signés restent en vigueur. Mais, à moins d’un revirement de Bruxelles, ils ne seront plus mis à jour. Or, la machine législative communautaire génère sans cesse des adaptations. On connaît le problème avec les mises à jour des logiciels: si on ne les accepte pas, tôt ou tard l’ordinateur bugge. C’est cette obsolescence programmée que redoutent nos industries d’exportation.

Un refus de l’accord-cadre n’entraînerait pas le déclenchement de la clause guillotine, celle qui lie les accords bilatéraux entre eux, et ferait capoter tout l’édifice. Ce scénario d’implosion nous est promis en cas d’acceptation l’an prochain de la nouvelle initiative de l’UDC dite de « limitation », qui prévoit la résiliation de l’accord sur la libre-circulation des personnes.

Techniquement donc, la Suisse pourrait continuer à vivre avec ses accords bilatéraux mais sans perspectives d’en conclure d’autres, un peu comme elle a réussi à vivre avec le franc fort. Ce serait un obstacle de plus à surmonter pour notre économie, des tracasseries et des coûts supplémentaires.

Politiquement toutefois, la mise à la poubelle de cinq ans de négociations avec l’UE sera difficile à faire avaler aux 27. Il sera ardu de les ramener avant longtemps à la table des négociations pour re-bricoler autre chose. Que l’on ne s’attende pas à obtenir un meilleur résultat que l’actuel!

A cause du Brexit, l’UE a reconceptualisé ses relations avec ses partenaires économiques. Elle offre le choix de l’Espace économique européen (accès privilégié au marché avec reprise du droit communautaire sans co-décision) ou le statut d’état tiers (accords de libre-échange commercial ou ponctuels dans d’autres domaines).

Dans cette nouvelle architecture institutionnelle, la voie bilatérale, concédée aux Suisses en 1999, n’existe plus. L’accord-cadre, du point de vue de l’UE, est une exception qui pouvait être prolongée eu égard à la densité des échanges avec la Confédération. Mais si la Suisse elle-même ne veut pas la rebooster, les 27 cesseront l’acharnement thérapeutique.

On ne l’a pas encore compris à Berne, un non à l’accord-cadre sera perçu par Bruxelles comme l’arrêt de mort clinique de la voie bilatérale, cette voie royale que le Conseil fédéral s’enorgueillissait tant d’avoir réussi à tracer, car substantiellement bien plus consistante que l’EEE.

Par honnêteté intellectuelle, on peut spéculer sur un retournement de doctrine de la Commission. Avec des si, une bienveillance extrême des 27 les amènerait à continuer à nous chouchouter, à céder à nos exigences, et peut-être aussi à celles des Britanniques….

Il n’est jamais interdit de rêver. C’est plus doux que de nous imaginer rejetés en état tiers, discriminés par notre propre faute.

Chronique paru dans l’hebdomadaire Il Caffè, le 7 juillet 2019

http://www.caffe.ch/section/il_commento/

Accord-cadre: il est grand temps

Vendredi 7 juin, la classe politique suisse poussait un ouf de soulagement: après des mois de tergiversations, le Conseil fédéral exprimait enfin un avis sur l’accord-cadre négocié avec l’Union européenne et présentait sa stratégie. Le contentement aura été de courte durée. Mardi 11 juin, le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, actionnait la douche froide. Là où les Suisses pensaient encore gagner du temps, il imposait un calendrier strict à l’exercice de « clarification ».

Pourquoi cette accélération ? La patience des Européens à notre égard s’est usée à force d’avoir été abusée. Cela fait cinq ans que les négociations ont commencé. Les diplomates ont rendu leur copie en novembre dernier. Six mois plus tard, le texte n’a toujours pas été paraphé. Objectivement, il y a de quoi être agacé. En plus, il y a un facteur personnel, Juncker veut signer cet accord avant de s’en aller en octobre prochain. Après lui, il y a un gros risque, gravement sous-estimé, que son successeur n’assume plus les grosses concessions qui nous ont été faites.

Pouvons-nous gagner cette guéguerre de calendrier ? On devrait le savoir assez vite vu que Juncker a fixé à mardi 18 juin une première échéance. A cette date, le collège des commissaires doit évaluer la qualité des relations entre la Confédération et l’UE. En termes de représailles, l’UE dispose d’une boîte à outils bien plus fournie que la nôtre. La fameuse équivalence boursière, mais aussi la suspension de nos nombreuses coopérations scientifiques, universitaires ou culturelles, des tracasseries administratives de toutes sortes pour nos industries d’exportation,… Nous sommes si imbriqués dans les politiques européennes qu’il y a mille façons de nous pénaliser, un peu, beaucoup, passionnément.

Mais ce regain de tensions entre Berne et Bruxelles n’est peut-être qu’un théâtre. Nouveau venu dans la comédie, le chancelier de la Confédération Walter Thurnherr a rencontré, avant les annonces du Conseil fédéral, Martin Selmayr, le secrétaire général de la Commission. Quelle est l’ampleur de ces contacts préalables ? De quoi les deux hommes ont-ils convenu ? D’une brouille de façade pour mieux donner le sentiment ensuite que la Suisse a obtenu des concessions ?

Quoi qu’il en soit, les petits calculs machiavéliques de Berne contrastent avec les récents votes pro UE du peuple et des cantons. Le 19 mai, 63% des Suisses ont accepté une nouvelle loi sur les armes eurocompatible. En novembre 2018, 66% ont balayé l’initiative dite « contre les juges étrangers », qui visait principalement l’influence du droit européen. Cette confiance dans l’ordre juridique du continent était un signal fort que nos élites n’ont pas su capter.

Lui aussi nouveau venu dans la comédie, Pierre-Yves Maillard, le président de l’Union syndicale suisse, n’a pas de mots assez durs pour « protéger les salaires » helvétiques des pressions européennes. Personne n’a envie de voir son salaire baisser. Mais il oublie qu’il y a plus grave : la perte d’emploi. Dans ce cas, les indemnités de chômage entraînent mécaniquement une baisse de revenu de 20 à 30%. Or un accès compromis au marché unique européen condamnerait à terme des milliers d’emplois.

La Suisse partage avec les 27 une communauté de destin qui devrait lui faire éviter de sombrer dans les outrances des impuissants Brexiters. Il est grand temps pour nous de nous décider.

* Chronique parue dans l’hebdomadaire Il Caffè du 16 juin 2019

http://www.caffe.ch/section/il_commento/

 

 

Elections européennes: souhaitons le statu quo

Si elle pouvait influencer les élections européennes de ce dimanche, que devrait se souhaiter la Suisse ?

Levons une illusion: un trop gros poids des populistes dans le futur hémicycle de Strasbourg n’aidera pas nos affaires. Les nationalistes n’aiment pas les privilèges concédés à d’autres pays que le leur, et la Suisse, comme l’a montré une récente étude de la Fondation Bertelsmann, profite du marché unique plus que certains états membres !

Nous avons tout intérêt à un statu quo voire à un glissement à gauche. Le parlement européen fonctionne grâce à une ample majorité de chrétiens sociaux et de sociaux démocrates. Même s’ils ne sont de loin pas d’accord sur tout, les groupes du PPE, des socialistes et des Verts partagent un même idéal de faire avancer l’Union. Nos partis suisses sont connectés à ces grandes familles politiques de droite et de gauche. Ces liens nous sont utiles, ils permettent d’être informés et de faire remonter des messages. Une victoire écrasante des populistes nous priverait de ces contacts ou les rendrait moins opérants.

Mais pourquoi nous souhaiter que le parlement vire à gauche – ce qu’aucun sondage ne laisse penser compte tenu de l’affaiblissement des partis socialistes français et italiens ? Parce que ce qui sera essentiel pour nous, c’est la personnalité du nouveau président de la commission européenne. On s’attend à ce que le successeur de Jean-Claude Juncker soit Manfred Weber, tête de liste pour le PPE. Or ce Bavarois ne nous aime pas du tout. Il considère les Suisses comme des pique-assiettes. Il ne parle qu’allemand et anglais et n’a pas d’expérience gouvernementale. En face, le «Spitzenkandidat» des sociaux-démocrates, le néerlandais Frans Timmermans parle sept langues et a été ministre des affaires étrangères. Il a une plus grande expérience internationale et pourrait avoir plus de compréhension pour la position singulière d’un petit pays. Comme vice-président de la Commission, il a été un proche de Juncker et se souviendra des égards que le Luxembourgeois avait pour nous.

Mais, il se dit que les chefs d’Etat et de gouvernement pourraient vouloir choisir eux-mêmes le président de la Commission. Emmanuel Macron estime que le système des Spitzenkandidat a déçu. Ceux qui croient que le président français pourra imposer son point de vue misent sur Michel Barnier. En charge du Brexit, Barnier a beaucoup impressionné les Européens. Ce Savoyard connaît bien la Suisse, mais après s’être montré intransigeant avec les Britanniques, il risque d’être agacé par un Conseil fédéral qui semble ne pas savoir s’il veut ou non de l’accord-cadre, patiemment négocié pour fluidifier les relations entre la Confédération et les 27.

Dans tous les cas, ce que nous devons nous souhaiter en ce dimanche de vote continental, c’est que les élus soient déterminés à préserver la qualité de vie des Européens, c’est-à-dire de donner un cours plus social, environnemental et démocratique à l’UE, et que, galvanisés par la perspective de tenir tête aux Américains, aux Russes et aux Chinois, ils se souviennent que les Suisses partagent avec eux une communauté de valeurs et de destin. Il serait injuste de nous traiter comme n’importe quel état-tiers alors que nous sommes la meilleure preuve historique que le mariage de minorités culturelles et linguistiques dans un plus grand ensemble peut fonctionner durablement.

La vague souverainiste ne sera peut-être pas celle que l’on croit

Les populistes sont annoncés vainqueurs le 26 mai prochain. Décortiquons cette prophétie autoréalisatrice. Les résultats promettent d’être un peu plus complexes.

La vague populiste emportera-t-elle le Parlement européen ? Ce serait une drôle de manière de fêter les 40 ans de son élection au suffrage universel. On devrait avoir la réponse à la grande interrogation de l’année d’ici deux petites semaines.

En attendant déconstruisons un peu ce grand fantasme. Tout d’abord « populiste » est un mot fourre-tout qui recouvre toutes sortes de partis différents dont le seul point commun et la critique envers Bruxelles. Et encore : l’Europe n’a pas l’exclusivité du populisme, la preuve par l’Américain Trump et le Brésilien Bolsonaro. Le populisme est surtout une méthode pour parvenir au pouvoir.

Même s’ils prisent les conférences de presse communes et les photos de famille, les populistes ont rarement les mêmes intérêts. Prenez la question des migrants, leur thème fétiche : l’Italien Salvini veut qu’ils s’installent ailleurs dans l’Union, son ami hongrois Orban ne veut pas en accueillir un seul. Quant au chancelier autrichien Kurz, il tire à boulets rouges sur la dette italienne, qui s’envole depuis que le Mouvement 5 étoiles et la Lega dirigent le gouvernement.

On peut donc parier que s’ils parvenaient nombreux dans les travées du Parlement, les populistes peineraient à réorienter concrètement la politique européenne. Leur pouvoir de nuisance risque d’imploser dans leurs divergences.

L’hémicycle de Strasbourg, justement. Au fil des traités, il a certes gagné en importance. Mais ce n’est pas lui qui a le plus de poids dans la machinerie communautaire, ni même la Commission toujours pointée du doigt comme trop dominatrice, c’est le Conseil européen, l’institution qui regroupe les chefs d’Etat et de gouvernement, qui détient le vrai pouvoir.

Depuis la crise financière de 2008, dans la foulée des multiples plans de sauvetage de l’euro, le Conseil européen s’est imposé comme l’organe dirigeant l’UE. On est là au cœur du problème : par analogie avec ce qui se passe dans les pays, on désigne la Commission comme l’exécutif et on lui prête la capacité à décider et à imposer d’un chef de gouvernement. Or, la Commission ne peut dicter sa loi aux 27 chefs d’Etat et de gouvernement qui composent le Conseil européen. Ecueil supplémentaire, sur tous les sujets chauds, le Conseil décide à l’unanimité, autant dire que la paralysie est inscrite dans les traités. Pour bouger, le Conseil devrait voter selon la règle de la majorité, mais cette réforme, maintes fois évoquée pour développer l’efficience de l’UE, reste dans les tiroirs.

Tel est le paradoxe des élections européennes de 2019 : le souverainisme devrait y triompher, alors qu’il paralyse déjà l’UE depuis une décennie. Depuis la crise financière, l’UE est parvenue à sauver ce qui existait (l’euro), mais n’a guère trouvé les moyens de développer ce qu’il faudrait (des politiques communes en matière sociale, budgétaire, fiscale, environnementale,…).

La victoire des populistes aux élections européennes tient autant de la prophétie autoréalisatrice que du réflexe pavlovien : il y a eu des vagues nationalistes dans les états, donc il y en aura une au niveau européen. Selon les sondages, le vote du 26 mai se caractérise par de fortes incertitudes :

  • Le taux de participation : il y a cinq ans, plus d’un électeur sur deux ne s’était pas exprimé. Les campagnes de mobilisation citoyenne, lancées par Bruxelles, auront-elles un effet ?
  • L’implosion des partis politiques traditionnels. Dans de grands pays comme l’Italie ou la France, pourvoyeurs de grosses députations, les citoyens, ont perdu leurs repères traditionnels, à gauche comme à droite. Pour qui vont-ils glisser un bulletin dans l’urne cette fois-ci ? En Italie, le parti en tête des intentions de vote est celui des « sans opinion », suivi par La Lega de Salvini. En France, la République en marche va-t-elle rééditer ses succès de 2017 ?
  • L’angoisse climatique. Quel sera l’impact des manifestations contre le réchauffement climatique, un enjeu qui oblige à imaginer des solutions supranationales ? Vont-elles amener aux urnes les jeunes générations ? Vont-elles profiter aux partis écologistes ?

Le contexte géopolitique est particulièrement troublé. Ce mois de mai 2019 est le premier vote des autres Européens depuis le Brexit. Les mésaventures des Britanniques depuis 2016 ont renforcé le sentiment d’appartenance à l’UE dans tous les pays membres. Les rodomontades russes et américaines, de même que l’affirmation de la toute puissance chinoise, ont-elles soudé plus encore les Européens ou ne fortifient-elles qu’un sentiment de déclin inéluctable qu’exploitent les populistes ? Les élections européennes seront-elles une addition de scrutins nationaux ou l’expression d’une volonté continentale ?

L’obsession souverainiste est peut-être la chose la mieux partagée par les anti et les pro-européens. La divergence ne porte que sur l’échelle d’exercice du pouvoir : à l’intérieur de frontières obsolètes ou par-dessus.

 

Article paru sur le site de Bon pour la tête le 14 mai 2019:

https://bonpourlatete.com/actuel/la-vague-souverainiste-lors-des-elections-europeennes-ne-sera-peut-etre-pas-celle-que-l-on-croit

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’UDC, une chute relative

Premier parti de Suisse (si l’on tient compte des suffrages exprimés pour le Conseil national), l’UDC vient d’enregistrer plusieurs revers électoraux *. Est-ce à dire que le parti va céder sa couronne cet automne ? On ne prendra pas le pari. L’UDC surclasse ses concurrents avec 29,4% des suffrages exprimés en 2015. C’est 10 points de plus que le deuxième, le parti socialiste (18,8 %). Aussi spectaculaires soient-ils, les résultats des dernières élections cantonales ont été déterminés par un tiers de l’électorat. Lors des fédérales, la mobilisation des citoyens peut être plus forte. Lors des votations, où l’UDC gagne parfois de manière retentissante, le taux de participation est bien supérieur.

Ceci dit, il est indubitable que l’UDC connaît un coup de mou. Divers facteurs  expliquent son actuel manque de succès. Les Blochériens se sont imposés dans le débat politique en prétendant défendre la souveraineté. Or, dans la problématique qui inquiète l’opinion et mobilise les jeunes générations, les frontières sont vaines, absurdes. Le réchauffement climatique fait prendre conscience que le monde est interdépendant. Personne ne se sauvera tout seul, à l’abri de ses montagnes. Il faut agir de manière concertée, au niveau international. Dans ce contexte, la souveraineté nationale est pratiquement inopérante. L’UDC, avec ses focus nationaliste et anti-coopération internationale, est très mal armée pour aborder ce changement d’échelle.

Autre facteur déstabilisant, le peu d’influence des deux conseillers fédéraux du parti. L’UDC a mené une bataille sans merci depuis 1999 pour obtenir deux élus au gouvernement. Avec l’arrivée de Guy Parmelin en 2016, c’est désormais chose faite. Si le collège est plus marqué à droite, le Vaudois ne s’est pour l’instant pas imposé comme un cador du Palais. Il fait pâle figure, semblant toujours hésiter. Ueli Maurer, à la tête des finances, passe pour plus crédible, mais il prend souvent ses aises avec la collégialité, démontrant par là son peu d’influence. L’UDC elle-même vient de le désavouer en ne soutenant pas le projet de réforme de la fiscalité des entreprises, liée à l’AVS, sur lequel nous votons en mai.

Pour l’électeur UDC, l’image est dévastatrice : le parti a deux élus, et cela ne change pas grand chose. Au lieu d’assumer sa part du succès économique suisse, il ne cesse de se plaindre, signe que les problèmes soulevés ne sont pas résolus. L’UDC met en scène sa propre impuissance.

Dernière ombre au tableau pour les populistes, les enquêtes d’opinion montrent d’une part que les relations Suisse-UE constituent la deuxième préoccupation des électeurs, derrière l’assurance-maladie et avant le climat ; et d’autre part que l’accord-cadre, dont les désavantages ont bien plus été exposés que les avantages, bénéficie d’un soutien inattendu de 60%. Preuve que les Suisses veulent des solutions et pas un marécage tel celui du Brexit. Ce besoin de pragmatisme et de réalisme ne joue pas non plus en faveur du premier parti du pays.

* Chronique parue en italien dans Il Caffè le dimanche le 7 avril 2019

http://www.caffe.ch/stories/politica/62696_ludc_si_lecca_le_ferite_del_voto/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Accord-cadre: 60% des Suisses le soutiennent

Les Suisses semblent plus clairvoyants et courageux que le Conseil fédéral et les partis sur le fameux accord cadre ? 60% de soutien (selon un sondage gfs)  à un texte complexe – dont les désavantages ont été plus débattus que les avantages – cela signifie que les Suisses veulent une solution et pas un marécage genre Brexit. Le sondage du jour va dans le même sens que les enquêtes d’opinion plaçant les relations Suisse-UE au deuxième rang des préoccupations des citoyens en cette année électorale. Avis aux partis: les Suisses veulent des solutions, pas des postures irréalistes.