Identité suisse et droit international: le faux choix de l’UDC

Chacune et chacun d’entre nous tient mordicus à son identité, et entend légitimement que celle-ci soit respectée.

L’addition de nos identités entraîne une grande diversité.

De la diversité des identités et des points de vue naît la contradiction.

Toute société libre se doit de trouver les moyens d’arbitrer ces contradictions.

On n’a pas trouvé mieux que le droit et la démocratie pour gérer les contradictions. Toute société libre se fonde donc sur le droit, par opposition aux régimes totalitaires qui pratiquent le droit du plus fort et broient les individus qui ne s’y soumettent pas.

Mais le droit que se donne un peuple n’est rien s’il n’est pas reconnu par les autres.

C’est pourquoi se sont établies au cours des siècles des règles de droit international. Non pas pour corseter les états, non pas pour nuire à leur « autodétermination » comme le prétend l’UDC, mais pour arbitrer avec équité la diversité des points de vue.

Avec l’initiative sur laquelle nous votons le 25 novembre prochain, l’UDC veut opposer le respect de notre identité suisse au droit international. Selon elle, nous ne pourrions pas jouir des deux: nous sommes sommés de choisir un camp, et ceux qui défendent le non sont taxés de mauvais patriotes.

Une fois de plus, le parti blochérien veut nous faire adopter une posture victimaire et paranoïaque: les autres pays, et les institutions européennes en particulier, conspireraient à notre perte.

J’espère que le 25 novembre le non à l’initiative dite « pour l’autodétermination » sera tonitruant. Ce texte est dangereux parce qu’il introduit dans notre constitution de la confusion et des automatismes. Alors que le respect de la parole donnée est une qualité mondialement reconnue aux Suisses, il veut ruiner cette fiabilité en proclamant que quand cela nous chante, au gré de majorités populaires fluctuantes, nous reviendrions sur les traités signés et la parole donnée.

La Suisse a élaboré depuis 1848 un art de vivre et de respecter la diversité de ses habitants de cultures, de langues et de religions différentes. Ne sabotons pas cet héritage précieux. Votons non.

 

 

 

Des papables à la hauteur de la reine Doris

Qui succédera à Doris Leuthard et à Johann Schneider-Ammann le 5 décembre prochain ? Le profil des deux démissionnaires de la semaine nous offrent d’utiles indications. *

Commençons par un point commun: les deux ont été des ministres de l’économie.  Elle d’abord, très concernée par le pouvoir d’achat des Suisses, thématisant l’ ilôt de cherté. Lui ensuite, plus porté sur les conditions-cadre favorables aux industries d’exportation. Il est resté très loin des préoccupations de la population en matière d’emploi, malgré le fiasco du 9 février 2014. On voit donc qu’une même fonction peut être très diversement habitée selon les choix de l’Assemblée fédérale.

Pour le reste, le jeu des différences entre l’Argovienne et le Bernois est saisissant. En 2006, elle fut élue comme une reine, sans contestation ni frustration, après une série d’élections sous tension à propos de la place à donner à l’UDC au gouvernement. En 2010, lui fut choisi au détriment de Karine Keller-Sutter, la gauche jouant la carte du grand patron aimable avec les syndicats. On a pu mesurer la bêtise de ce minable calcul l’été dernier. Le libéral-radical n’a su ni faire progresser ni moderniser le partenariat social, d’où la crise actuelle sur les mesures d’accompagnement.

Pourquoi ce comparatif ? Après l’expérience Blocher, celle Schneider-Ammann démontre définitivement que les grands patrons ne font pas de bons conseillers fédéraux.

Prototype de la politique politicienne, présidente de son parti au moment de son élection, la démocrate-chrétienne a au contraire été une excellente conseillère fédérale. Une vraie première de classe charismatique et populaire, comme Berne en a compté trop peu ces dernières décennies: compétente pour évaluer les chances d’un projet et forger des majorités au parlement ou devant le peuple

Les patrons devenus ministres commandent et s’étonnent de ne pas être obéi. Ils ont du mal à considérer les opposants politiques comme des partenaires potentiels pour établir un compromis. Leur habileté politique est faible même si leurs succès en affaires a été tonitruant.

Il faut espérer que l’assemblée fédérale retienne la leçon : politicien à ce niveau-là, c’est un métier. Il faut souhaiter que les 246 parlementaires corrigeront la faute de 2010 et feront de Karin Keller-Sutter une nouvelle reine. Elle seule parmi les papables PLR mentionnés a le potentiel d’une Doris Leuthard.

L’autre principe qu’il faudrait admettre pour donner à la Suisse un gouvernement dynamique, c’est qu’il ne faut pas redouter d’élire des personnalités fortes. Une addition de mous ne constitue pas un bon collège. On ne choisit pas seulement des chefs de département, il s’agit de porter au plus haut niveau des femmes et des hommes qui ont le sens impérieux de l’Etat. Il faut des tempéraments qui supportent la contradiction amenée par les autres conseillers fédéraux et sont prêts à trouver un chemin pour avancer. Ils faut des générales et des généraux à l’esprit indépendant, pas des petits soldats aux ordres de leurs partis.

Au sein du PDC, un homme possède ce profil. Il connaît bien la boutique et figure déjà sur les photos du Conseil fédéral. C’est le chancelier Walter Turnheer. Il serait directement opérationnel, et compte tenu des dossiers sur la table – relations bilatérales avec l’UE et initiatives de l’UDC – ce ne serait pas un luxe.

* Article paru en italien dans l’hebdomadaire dominical tessinois Il Caffè le 30 septembre 2018:    http://www.caffe.ch/section/il_commento/

« Savoir qu’il a été aimé est bien plus qu’un don, c’est une délivrance. » Notes de lecture

Quelques notes de lecture tirées de « Les Prix d’excellence », de Régis Wargnier. J’ai bien aimé, même si j’ai trouvé la fin un peu abrupte, après avoir fait s’entre-croiser tant de destins et de thèmes. J’espère qu’il en fera un film…

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« Les murs vont tomber, ceux qui séparent l’Est de l’Ouest. D’autres s’élèveront, au nom des dieux, entre citoyens d’un même pays. Mais les plus grands murs seront construits entre le Nord et le Sud, entre les possédants et les démunis. »

Cette évolution, presque brutale, des grands enjeux mondiaux, il l’attribua à ce qu’il avait dénommé « une haine aveuglante »: tout occupés à leur détestation et à s’espionner et s’affronter sans relâche dans tous les coins du globe, les deux grandes puissances avaient négligé les changements et les courants souterrains qui agitaient les peuples au sein de leurs alliances respectives. Quand ils en prirent conscience, c’était trop tard, les verrous avaient sauté de l’intérieur.  (PP. 82, 83).

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« Allez hop, on balance tout, on va recommencer ailleurs, mais ça ne marche pas comme ça, le malheur que tu laisses derrière toi, il court, il te rattrape… » (P. 235).

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Il y a des limites à la connaissance de l’autre, à la possibilité de l’intimité, et quelle que soit la proximité des corps. C’est aussi flagrant que l’instinct de vie, qu’on ne peut soumettre, il y a une réserve, une résistance à l’abandon, au don total. Une survie commandée par le sang, les viscères, l’esprit. (PP. 273, 274).

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L’éducation ne se contente pas de remplir les cerveaux (« mets-toi bien ça dans le crâne »), elle plonge dans les viscères, s’y insinue, s’y délecte, glisse dans les canaux du sang, et s’y colle pour la vie.

Elle est plus forte que l’intelligence, ou la compréhension, ou la réflexion, parce qu’elle est là avant, partout, derrière les yeux, au fond de la gorge, dans l’air des poumons. Pour ceux à qui elle ne convient pas, il faut l’extirper de soi, et c’est un combat sans merci, on peut s’y blesser, s’y perdre et puis sombrer. (pp. 369, 370).

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Chaque être est une ombre, un mystère, dont les fragments sont éparpillés, par l’oubli, par les secrets, par les mensonges, par les silences, par les chuchotements, par une main lâchée, par un regard perdu. Un jour, il faut les rassembler. (p. 413).

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Savoir qu’il a été aimé est bien plus qu’un don, c’est une délivrance. (p.417).

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Editions Grasset

 

 

Suisse-UE: des syndicats irresponsables

Trouver une solution favorable avec l’UE n’incombe pas aux seuls conseillers fédéraux. L’attitude des syndicats est incroyablement irresponsable. Qu’adviendra-t-il des salaires et du marché du travail en cas de dénonciation des accords bilatéraux ?

Paul Rechsteiner est parlementaire fédéral depuis 1986. Le syndicaliste saint-gallois, même s’il n’a jamais appartenu à la Commission des affaires étrangères, a suivi tous les débats de politique européenne, il connaît toutes les étapes de nos relations avec l’UE, qui nous ont amenés à la phase de négociation actuelle.

Son refus de discuter avec le chef du Département de l’Economie est particulièrement grotesque. Paul Rechsteiner sait qu’il faut renouveler la voie bilatérale par un accord institutionnel. Et, il appartient au parti socialiste, seul parti gouvernemental qui demande encore dans son programme l’adhésion à l’UE. Sa posture est incohérente !

Les syndicats oublient la portée pratique des mesures d’accompagnement. Elaborées à la fin des années 1990, au moment où la Suisse a réussi à se rabibocher avec l’UE grâce aux accords bilatéraux, celles-ci ont été introduites pour protéger le marché du travail tel qu’il était. Près de deux décennies plus tard, la révolution numérique a changé la donne. Là où il fallait huit jours pour organiser des contrôles, on pourrait s’y prendre autrement, en poursuivant le même but.

Surtout, le dumping salarial n’existe pas qu’en Suisse. Le Parlement européen a renforcé ce printemps les mesures de lutte contre la concurrence des travailleurs détachés. Les syndicats et le Conseil fédéral devraient informent plus en profondeur la population sur ce qui se passe au niveau européen.

Il faudrait aussi se souvenir que sans accord cadre renouvelant la voie bilatérale d’ici la fin de l’année, le maintien de l’équivalence boursière est compromis. Veut-on porter ce coup à notre place financière ?

La diabolisation de l’UE atteint chez nous des proportions hallucinantes. La question qui est devant nous est pourtant simple : au XXIième siècle voulons-nous vivre et prospérer selon les normes européennes, chinoises ou américaines ? En matière de droits humains et de climat, la réponse est évidente. En matière commerciale et économique, elle l’est tout autant. Les accords bilatéraux qui nous donnent accès au grand marché européen sont fondés sur une concurrence respectueuse de tous les partenaires. Un peu comme la paix du travail en Suisse, avant que droite et gauche ne se mettent à brader ce précieux outil. La paix du travail comme les accords bilatéraux permettent d’avancer ensemble, même quand on n’est pas d’accord sur tous les points.

On n’obtient aucune avancée en boudant ou en érigeant des lignes rouges infranchissables. Puisse les conseillers fédéraux et Paul Rechsteiner s’en souvenir avant qu’il ne soit trop tard. La Suisse perd son temps en s’inventant des psychodrames : Didier Burkhalter a démissionné faute de soutien du gouvernement ; le franc-parler d’Ignazio Cassis est devenu un bouc émissaire ; et maintenant c’est Johann Schneider-Ammann qui s’y prendrait mal. L’irresponsabilité devient collective.

Paru en italien dans l’hebdomadaire tessinois Il Caffè le 12 août 2018

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Après Marignan, les Suisses ont continué à se battre

HISTOIRE / Fête nationale

Après Marignan, les Suisses ont continué à se battre

Dans la connaissance de notre passé, le 1er août 1291 comme la bataille de Marignan en 1515 focalisent toute l’attention. Mais ce qu’il est advenu après, la Paix de Fribourg et ses conséquences, est tout aussi passionnant. Un gros pavé vient de paraître, qui éclaire plein de chapitres méconnus de l’Ancienne Confédération, et recadre quelques mythes.

Ça n’a pas manqué. Donnant une interview au Corriere della Sera (parue dans l’édition du 21 juillet), le conseiller fédéral Ignazio Cassis a invoqué la défaite de Marignan pour expliquer pourquoi la Suisse ne veut pas entrer dans l’Union européenne: les Confédérés meurtris qui revinrent du sanglant champ de bataille choisirent la neutralité, et respectèrent les préceptes de Nicolas de Flue – «occupez vous de vos affaires et ne vous mêlez pas de celles des autres.» Le Chef du Département des affaires étrangères voit dans ce lointain épisode la source de notre politique extérieure.

Le Tessinois reprend un mythe solidement ancré. Après Marignan en 1515, la neutralité aurait calfeutré les Suisses dans leurs frontières. Ce serait «circulez, il n’y a plus rien à voir», grosso modo jusqu’en 1848, date de fondation de l’Etat fédéral actuel. Pourtant, notre histoire est beaucoup plus riche et complexe que le raccourci 1291-1515-1848.

Un gros pavé de 685 pages, récemment sorti de presse, retrace ce qu’il advint dès 1516 et jusqu’à l’avènement de la République helvétique à la toute fin du 18e siècle. Il s’agit des Actes des colloques consacrés à Paris et à Fribourg à l’automne 2016 à la Paix perpétuelle entre la France et la Suisse. Edité par la Société d’histoire de la Suisse romande, le bouquin fera date dans l’historiographie. Réunissant une vingtaine d’articles des meilleurs spécialistes de la période, il peut se lire agréablement par petites doses*.

François Ier tend la main aux perdants

Alors, non, l’histoire suisse ne se fige pas après la retraite glorieuse de Marignan, peinte quelques siècles plus tard par Hodler. On peut même dire, selon la formule chère à Darius Rochebin, que les «événements se précipitent». On ne soulignera jamais assez l’étrangeté du comportement de François Ier. Le jeune roi a terrassé les hordes confédérées dont tout le continent craignait la fureur et la bestialité, rapportées par les chroniqueurs de l’époque. Mais le vainqueur va s’empresser de tendre la main aux vaincus, et leur offrir des conditions de paix «incroyablement avantageuses», quand bien même, souligne la Professeure Claire Gantet de l’Université de Fribourg, cet accord est scellé entre deux forces très inégales.

Le traité de Fribourg scellé entre François Ier et les seigneurs des «anciennes ligues des hautes Allemagnes». ©DR

François Ier promet aux Suisses de les défendre s’ils sont attaqués. Il leur reconnaît la possession de bailliages milanais, il leur rembourse une partie de leurs frais de guerre, il alloue des pensions à chaque canton, il octroie des privilèges commerciaux. Pourquoi? Le Roi de France veut s’attacher les services des mercenaires: la Confédération est un bassin de recrutement plus proche que l’Ecosse, l’Irlande ou la Bohême, autres régions fournissant des guerriers au plus offrant.

A noter que par commodité rétroactive, on parle de Suisses et de Confédérés, mais que le traité de paix mentionne les seigneurs des «anciennes ligues des hautes Allemagnes». Les territoires des cantons sont alors dans l’orbite du Saint-Empire romain-germanique. Ils vont peu à peu glisser dans la sphère d’influence française.

Les liens du sang et de l’argent

La paix perpétuelle, signée à Fribourg, va durer 276 ans, ce qui doit constituer un record. Elle sera renouvelée chaque fois qu’un nouveau Roi monte sur le trône. D’abord utilisés en première ligne des batailles, les régiments levés dans les cantons vont constituer la garde rapprochée de la famille royale, jusqu’à se faire massacrer aux Tuileries le 10 août 1792 pour la protéger de la fureur révolutionnaire. Les historiens estiment à un million le nombre de jeunes Suisses qui ont servi les Rois de France (lire aussi cet article sur la paix perpétuelle).

Ces «liens du sang» établissent entre les Confédérés et la Royauté une relation de créanciers-débiteurs: la Couronne, qui guerroie beaucoup, honore difficilement toutes ses dettes, les Suisses se montrent patients car ils veulent être payés et ne souhaitent pas rompre une alliance aussi lucrative dans la durée. Pour mieux gérer cette relation complexe et si particulière, dès 1522, une ambassade est établie à Soleure.

Le renouvellement de l’alliance entre Louis XIV et les cantons suisses, en 1663. Cette tapisserie monumentale est aujourd’hui visible à l’Ambassade de Suisse à Paris. ©DR

Alors comment la retraite de Marignan est-elle devenue ce totem du discours politique sur la neutralité suisse? L’historien Thomas Maissen l’étudie en détails dans un article fouillé dont nous reprenons ci-dessous les points principaux, et que le conseiller fédéral Ignazio Cassis serait bien inspiré de lire.

On ne le sait pas assez: «L’alliance avec la France fut l’unique traité de politique non seulement étrangère, mais aussi intérieure engageant l’ensemble des Confédérés. Par son argent et son influence, la France voulait s’assurer un réservoir de mercenaires; elle empêcha ainsi la Confédération de se dissocier, notamment le long de lignes confessionnelles.»

Ce constat est essentiel. Non, la Suisse ne s’est pas développée seulement de manière organique et autonome, mais sous pression ou en interaction avec les autres pays européens.

Le tournant des Traités de Westphalie en 1648

Sur le parchemin, le Roi de France veut se garantir l’exclusivité des soldats suisse. Dans la pratique, les cantons continuèrent à nouer des alliances militaires avec d’autres puissances étrangères. La sanglante Guerre de Trente ans fait office de révélateur: les Confédérés se rendent compte qu’ils ont eu des morts dans tous les camps, bien que la Confédération soit restée en tant que telle hors du conflit. «Cette expérience, note Thomas Maissen, était une condition préalable à l’adoption de la neutralité comme position officielle de la Confédération dans la société des Etats qui s’établit progressivement après les traités de Westphalie de 1648.»

L’origine de la neutralité commence à être discutée à la fin du XIXe siècle, documente Thomas Maissen, lorsqu’il s’agit de légitimer le nouvel État-nation, fondé en 1848, en le faisant remonter au Moyen-Âge. En 1885, l’historien Dändliker évoque le traité de Fribourg et parle de la neutralité de la Suisse «dans la mesure où l’on peut utiliser ce terme». Dans la foulée, Dieraurer, autre référence historiographique de l’époque, voit dans 1516 «la transition vers une position de neutralité» plus appropriée aux moyens des cantons que leurs ambitions de puissance.

Un scandale d’espionnage entre la Suisse et l’Allemagne bismarckienne accroît la nécessité de se référer à un principe ancien, et de remonter à la défaite de Marignan.

En 1904, un autre auteur estime que «c’est l’absence d’un pouvoir centralisé qui explique pourquoi les Suisses ont renoncé à une politique de puissance» plutôt que la défaite de Marignan.

Naissance d’un mythe utile

L’interprétation va durablement changer pendant la Première Guerre mondiale. En 1915, pour le 400e anniversaire de la bataille, alors que la Suisse est écartelée entre ses deux voisins belligérants, l’évocation de Marignan «unique origine et cause de notre neutralité» permet de légitimer la position officielle des autorités.

Dans les années qui précédent la deuxième guerre mondiale, le mythe s’installe d’autant plus fort que l’on ressort aussi la figure de Nicolas de Flue. A l’été 1940, le conseiller fédéral Marcel Pilet-Golaz les utilise dans le contexte de «défense spirituelle».

Quelques années plus tard, son successeur, Max Petitpierre, reconnaît lui que la neutralité date plutôt des traités de Westphalie que des bonnes paroles de l’ermite ou de défaite de 1515.

En 1965, un comité «pro Marignano» se constitue pour ériger un monument avec pour épigraphe «Ex claude salus» (De la défaite vient le salut). Le choix du latin suggère habilement une tradition ancienne. Un autre comité «pour la commémoration de la bataille de Marignan et de ses conséquences» s’attache à mieux documenter ce qui s’est passé. Conclusion d’un gros ouvrage de 600 pages d’Emil Usteri: «Ce qui est en général affirmé à l’école est faux. Les Confédérés n’ont pas cessé de se mêler des affaires étrangères après Marignan et sous le coup de la défaite: ils ont continué à le faire, simplement de façon moins officielle… Le revirement de la Suisse vers la véritable neutralité est l’œuvre des générations postérieures».

«Les défaites héroïques sont, au même titre que les grandes victoires, la matière masculine à partir de laquelle les nationalistes conservateurs de nombreux pays forgent la soi-disant spécificité de leur pays et tirent des leçons présentées comme intemporelles.»

Parmi les membres qui ont financé ce livre figure Christoph Blocher, qui pourtant martèle le contraire: «notre neutralité remonte à la bataille de Marignan, elle est bien plus vieille que l’Etat fédéral».

Dans la conclusion de sa passionnante communication, Thomas Maissen se demande pourquoi beaucoup d’opposants à l’intégration à l’Union européenne célèbrent une défaite militaire? Il note, en citant l’exemple du Serbe Slobodan Milosevic, que: «Les défaites héroïques sont, au même titre que les grandes victoires, la matière masculine à partir de laquelle les nationalistes conservateurs de nombreux pays forgent la soi-disant spécificité de leur pays et tirent des leçons présentées comme intemporelles.»

Ce faisant, poursuit Thomas Maissen, les nationalistes conservateurs «refoulent le fait que les Suisses ont surestimé leurs propres forces en 1515, entraînant la signature d’un traité de paix avec la France qui fit des Confédérés un fournisseur de mercenaires sous tutelle pendant trois siècles. De façon plus problématique encore, ils refoulent le fait que la neutralité de la Suisse, sa pérennité en règle générale pacifique et le système international des Etats se fondent sur le droit international. Ce dernier a pour sa part besoin d’institutions et d’instances qui le garantissent, et sur notre continent, c’est l’Union européenne qui les garantit.»

On mesure ainsi à quel point l’enjeu mémoriel autour de Marignan est au cœur de l’actualité politique, avec la votation de novembre prochain sur l’initiative de l’UDC dite «pour l’autodétermination». Une raison de plus pour mieux se renseigner sur les siècles de relations étroites entre la Suisse et la France à partir de la Paix de Fribourg.

Cet article doit aussi beaucoup aux discussions entre historiens lors d’une soirée de présentation de l’ouvrage, organisée à l’Ambassade de Suisse à Paris, le 6 juin 2018.


* Ouvrage collectif, «Après Marignan, la Paix perpétuelle entre la France et la Suisse», 1516-2016, Société d’Histoire de la Suisse romande, 685 pages.

Texte paru sur le site Bon pour la tête le 1er août 2018

Fijou, une solution contre le mépris des éditeurs zurichois

Vous reprendrez bien un nouveau jet de mépris? Après la mort de L’Hebdo, la mort du Matin. On ne dira jamais assez que ce mépris touche, comme par hasard, deux titres qui portaient un regard, des voix et une ambition romands.

Le mépris zurichois va aux lecteurs, à qui les « décideurs » se sont bien gardés de demander leur avis.

Le mépris va aux journalistes, qui depuis des décennies se sont engagés sans relâche pour faire vivre leur titre.

Le mépris rejaillit aussi désormais sur les politiques – et pas des moindres puisqu’il s’agit de deux gouvernements cantonaux, qui ont tenté une médiation, et qui sont traités par Tamedia comme des importuns, après avoir été utilisés pour mettre fin à la grève.

Les grands éditeurs zurichois n’ont que faire des Romands. Plutôt que d’essayer de s’entendre avec eux, nos politiques feraient mieux de considérer les solutions élaborées par les journalistes et leurs syndicats, et qui ont besoin de leur soutien pour démarrer. Fijou, le fonds de financement du journalisme, permettrait aux élus romands de reprendre l’initiative, de manière ambitieuse, plutôt que d’essayer de jouer les pompiers avec des groupes de presse qui ne veulent pas sauver leur maison en flammes.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore Fijou*, je publie ci-dessous une présentation de nos réflexions et propositions.

  • En dix ans, la presse écrite en Suisse a perdu la moitié de ses ressources (fontes des recettes publicitaires). Ce qui a provoqué restructurations, licenciements, fusions de rédactions et disparitions de titres.
  • Fijou – fonds de financement du journalisme – est issu des réflexions de professionnels des médias et de la culture et des syndicats (impressum- les journalistes fait partie de son comité). Tous partagent la conviction que le processus de concentration n’est pas terminé, que les recettes publicitaires vont continuer à migrer sur les réseaux sociaux, et qu’il faut imaginer, au moins à titre transitoire, de nouveaux modes de financement du travail des rédactions au service de la démocratie.
  • L’effondrement du business model de la presse écrite est planétaire, mais il entraîne des risques particuliers dans un pays fédéraliste comme la Suisse, doté d’outils de démocratie directe qui sollicitent plus fréquemment qu’ailleurs les citoyens.
  • L’objectif de Fijou est de proposer un système d’aides à la presse qui finance, pour partie, le journalisme de qualité, et encourage, développe l’intérêt du lectorat.
  • Parmi les idées qui surgissent pour « sauver la presse », Fijou est la seule proposition qui prévoit une structure intermédiaire de type fondation, entre bailleurs de fonds et récipiendaires, qui garantisse l’indépendance des rédactions. Ce point nous paraît essentiel. Il est louable que, ici et là, des autorités locales décident d’aider un titre en difficultés ou s’engagent à financer des annonces de manière régulière. Cela montre que la prise de conscience existe sur la fragilité du modèle économique des journaux. Mais à terme, il nous paraît que ces liens directs risquent de limiter l’indépendance des journalistes : comment critiquer la main qui vous nourrit ? Comment faire un travail d’enquête honnête remettant en cause des décisions prises par les autorités qui décident de ces subventions directes ?
  • Avec sa palette d’aides ciblées, Fijou apporte une solution systémique à la crise actuelle de la presse romande, laquelle, selon nous, est loin d’être terminée. Fijou permet aux Romands de reprendre le contrôle sur leurs journaux (alors que la nouvelle loi fédérale sur les médias électroniques en procédure de consultation a complétement zappé le sujet presse écrite). Fijou mutualise les soutiens financiers et irrigue le paysage médiatique à l’échelle romande. Fijou garantit l’indépendance des rédactions. Fijou offre la possibilité à des investisseurs mus par des préoccupations désintéressées d’agir sans être soupçonnés de vouloir influencer ou acheter la presse. Fijou ne soutient pas que le travail des rédactions, l’innovation et la formation, mais encourage aussi le lectorat, pilier de toute solution pérenne de financement.
  • Fijou veut renforcer les moyens à disposition des rédactions pour que celles-ci puissent produire un journalisme indépendant et de qualité, quel que soit le support de diffusion (print ou web).
  • Fijou n’est pas un dispositif- arrosoir, mais propose une panoplie d’outils qui peuvent être déployés de manière progressive, en fonction des financements disponibles.
  • La crise de la presse écrite suscite beaucoup d’émotions et de réflexions. Il est temps de passer à l’action.
  • Nombre de projets journalistiques végètent ou restent dans les tiroirs faute de financement. Qu’ils soient privés ou publics, les investisseurs redoutent de léser l’indépendance journalistique. D’expérience, les journalistes savent que leur indépendance tient à leur propre courage face aux pressions (d’où qu’elles viennent) et à des conditions de travail décentes. L’appauvrissement de l’offre journalistique, déplorée par maints lecteurs ces dernières années, doit beaucoup à la cruelle dépendance à l’égard des annonceurs. Fijou part du principe qu’à l’avenir il vaudra mieux compter sur les recettes générées par les lecteurs, les services à la communauté (éducation aux médias, conférences, débats,… ), et l’apport de mécènes – privés ou publics.
  • L’appauvrissement de l’offre journalistique obligera les administrations, les institutions ou les entreprises à augmenter leurs moyens de communication pour toucher/informer le public. Mieux vaudrait aider les journalistes à faire leur boulot !
  • La première mission de la presse est de challenger le pouvoir, tous les pouvoirs, qu’ils soient politiques, économiques, scientifiques, culturels,… Dans l’espace public, les journalistes doivent organiser le débat nécessaire à une bon fonctionnement de la démocratie. Ils pratiquent l’art de la contradiction respectueuse des faits avec honnêteté intellectuelle. C’est pourquoi Fijou promeut avant tout la Pacte de l’enquête.
  • La désaffection des lecteurs est souvent perçue comme un effet de la révolution numérique. Faux problème. Qu’elles produisent du digital ou de l’imprimé, les rédactions ont surtout besoin de moyens pour proposer des contenus de qualité. Fijou veut renverser la culture du tout gratuit qui a biberonné la génération des millennials (car les récents déboires de facebook prouvent bien que « quand c’est gratuit, c’est le consommateur qui est le produit »). C’est pourquoi Fijou propose via un système de cash back ou de chèques d’aider les jeunes lecteurs à s’abonner, et les anciens qui n’en ont plus/pas les moyens à le rester.
  • Pour monétiser leurs contenus sur le web, les nouvelles rédactions ont besoin de développer des solutions simples qui ne découragent pas ceux qui sont prêts à payer pour un journalisme de qualité. C’est pourquoi Fijou promeut des aides à la transition numérique et à l’innovation.
  • Dans le flux sans fin de nouvelles, il est vital que les rédactions puissent produire leur plus-value, illustrer leur ligne éditoriale, sur la base d’informations certifiées. C’est pourquoi Fijou propose de financer l’ATS et de mettre ses contenus à disposition de tous les médias agréés.
  • Soucieux d’exclusivité, les médias ont l’habitude de la concurrence qui favorise l’émulation. C’est pourquoi Fijou propose une régulation par les pairs avec la conviction que ceux-ci se montreront aussi exigeants que rigoureux.

* L’Association Fijou a été créée en novembre 2017, elle est co-présidée par Frédéric Gonseth, cinéaste et Chantal Tauxe, journaliste. Les autres membres du Comité sont : Michel Bührer, Dominique Diserens, Alain Maillard, Patrick Vallélian, Marc-Henri Jobin et Giuseppe Melillo.

https://savethemedia.ch/fra/fijou

 

 

 

 

 

 

 

 

La guerre aux journalistes

La guerre aux journalistes, qui s’est concrétisée par la vague – la mode – des fake news, est une guerre à la contradiction et à la diversité des opinions, qui sont le cœur de la démocratie, et qui sont le socle de nos libertés. C’est inquiétant, même si tous ceux qui utilisent les mots de « journaleux » et de « merdias » n’en sont probablement pas conscients.

Prétendre « notre droit est supérieur à celui des autres », c’est nier la force du droit.

A propos de l’initiative dite « pour l’autodétermination »: les souverainistes  de l’UDC veulent imposer « c’est MON droit ». Non, ce qui compte c’est de pouvoir s’appuyer sur LE droit. C’est vital pour un petit pays exportateur comme la Suisse lorsqu’il veut défendre ses intérêts à l’étranger. C’est vital pour les individus qui se sentent maltraités par un état. Le 25 novembre, il ne faudra pas se tromper, il faudra dire non à une initiative qui veut nous priver de droits, au nom d’une idéologie nationaliste nauséabonde. La vraie souveraineté passe par la participation aux décisions. Prétendre « notre droit est supérieur à celui des autres », c’est nier la force du droit.

Quand quelqu’un dit « Je ne m’occupe pas de politique »…

Le roman s’appelle « Presque une histoire d’amour », écrit par Paolo Di Paolo, un jeune prodige des lettres italiennes.

Je l’ai choisi à la bibliothèque pour son titre – bien sûr – joliment intrigant.

Outre le récit d’une relation amoureuse qui essaie de passer des balbutiements incertains à quelque chose de plus sérieux, outre une plume magnifique et un talent narratif qui réjouit, j’y ai lu quelques phrases à propos des ceux qui disent ne pas se préoccuper de politique que j’ai trouvées bougrement justes, et que j’aurais voulu formuler moi-même.  Je ne résiste pas au plaisir de les partager:

 » (…) quand j’entends quelqu’un dire « je ne m’occupe pas de politique », ça me fout en rogne. Une phrase de ce genre signifie ceci: le monde est ce qu’il est, qui suis-je donc pour le remettre en question? Voilà, cette façon de raisonner me fout en rogne. (…) Qu’est-ce qu’ils attendent des autres, ceux qui prétendent « ne pas s’occuper de politique »? Est-ce qu’ils ont le droit d’en attendre quelque chose? Est-ce que l’engagement politique ne devrait pas concerner tous les gens qui ne sont plus des enfants? »

* Paolo Di Paolo, Presque une histoire d’amour, Belfond. La citation est page 77.

Cassis, l’apparente maladresse

Les réputations fondent encore plus vite que le permafrost. Il y a quelques mois, toute la Suisse médiatico-politique s’est réjouie qu’Ignazio Cassis parle plus souvent et plus clairement que son prédécesseur aux Affaires étrangères, Didier Burkhalter. Patatras, depuis un mois, on lui reproche de trop s’exprimer. Sur la gestion des réfugiés palestiniens ou sur les mesures d’accompagnement. Comme il a aussi soutenu l’exportation d’armes vers des pays en guerre (avec au moins trois autres conseillers fédéraux) et aurait corrigé un rapport de l’administration sur le développement durable, les critiques pleuvent. Le Tessinois serait toujours en phase d’apprentissage, il n’aurait pas compris les impératifs d’une fonction à laquelle son parcours professionnel et parlementaire l’ont peu préparé.

Il ne faut en général pas grand chose pour que les diplomates trouvent qu’un conseiller fédéral gaffe. De Pierre Aubert à Ignazio Cassis, en passant par Micheline Calmy-Rey, le reproche d’amateurisme est l’apanage de la fonction. Pour les professionnels de la négociation qui mesurent prudemment chacun de leur mot public, un politique, quel qu’il soit et quoi qu’il dise, parle toujours trop.

La déclaration sur l’agence onusienne en charge des réfugiés palestiniens qui entretient le rêve irréaliste d’un retour en Palestine exprime le constat désespérant de tout visiteur de camps au Liban. Ces propos ont été recadrés par le Conseil fédéral. Ils pourraient compromettre la candidature suisse au Conseil de sécurité de l’ONU, prévue en 2022. C’est peut-être dans cette conséquence qu’il faut chercher la cause de la franchise du ministre. Cette torpille pourrait être un gage donné avant son élection à l’UDC, peu favorable à la participation de la Suisse aux instances internationales.

Pour ce qui concerne la politique européenne, elle relève du magasin de porcelaine : vous y déplacez maladroitement une petite tasse et tout menace de s’écrouler. Nous sommes dans la phase finale de la négociation technique de l’accord-cadre avec l’Union européenne, celle où les lignes doivent bouger, celle où les mandats de négociation doivent être interprétés de manière aussi extensible que le maillot d’un défenseur pendant le Mondial. L’obtention d’un résultat est à ce prix.

La sortie d’Ignazio Cassis sur la règle des 8 jours qui a déclenché l’ire de la gauche et des syndicats n’est pas une provocation. Le libéral-radical fait d’une pierre deux coups. Il signale à l’UE que la marge de manœuvre pour assouplir le dispositif est restreinte. Il avertit les Suisses que, à l’ère des applications numériques, les modalités d’annonce des travailleurs détachés peuvent être réalisées plus rapidement. La maladresse n’est qu’apparente. Si la gauche proteste aussi ardemment, c’est dans l’espoir de négocier des compensations à son ralliement futur. Il y a donc de part et d’autre beaucoup de théâtre et de tactique dans l’émoi actuel.

article paru dans l’hebdomadaire tessinois Il Caffè le 24 juin 2018

http://caffe.ch/stories/politica/60761_goffaggine_di_cassis_soltanto_apparente/