Initiative de mise en oeuvre: une campagne si difficile

La campagne contre l’initiative « pour le renvoi effectif des criminels étrangers » est difficile. Les opposants au texte de mise en œuvre proposé par l’UDC passent dans les débats pour de gros naïfs irresponsables « qui défendent les criminels étrangers ».  

Alors, précisons : les gens qui commettent des délits continueront à être punis selon le droit en vigueur. L’initiative ne change rien à cela. Ce dont il est question, c’est de savoir ce que l’on fait d’eux une fois qu’ils ont purgé leur peine.

Un criminel étranger venu en Suisse pour commettre un forfait, et qui ne disposait donc pas d’un titre de séjour, est aujourd’hui déjà expulsé, après avoir été emprisonné. L’initiative ne change rien à cette règle.

Le texte de l’UDC veut créer un automatisme, il récuse le rôle du juge chargé d’examiner si on va expulser un étranger habitant légalement en Suisse une fois qu’il s’est acquitté de  sa peine, ou pas. La bataille des chiffres fait rage : 3900 étrangers seraient expulsés selon la loi d’application votée par le Parlement ou 10 000 selon l’initiative. Il est douteux de prétendre que dans 6100 cas, les juges se montreront trop tendres. Laissons les faire leur boulot en conscience !

L’attitude de l’UDC face aux juges suisses étonne. Ce parti qui estime qu’il faut récuser toute intervention des « juges étrangers » ne fait pas non plus confiance aux magistrats suisses pour examiner l’opportunité d’expulser un délinquant.

Ne pas se fier aux juges pour appliquer nos lois n’est pas anodin.

Ce qui distingue une dictature d’une démocratie, c’est justement le recours possible aux juges.

Là encore, la position de l’UDC apparaît paradoxale. Dans son dernier discours à l’Albisguetli, Christoph Blocher n’a pas hésité à prétendre que « la Suisse marche vers la dictature ».

Tous les exemples historiques montrent que l’on « marche vers la dictature » quand on s’en prend aux pouvoirs du parlement et à l’intervention des juges. Avec le pouvoir exécutif, ces deux piliers constituent dans nos démocraties un équilibre des pouvoirs, qui se contrôlent et se limitent mutuellement. Les abus commencent quand le parlement et les juges n’ont plus leur mot à dire, et que le couperet de la loi s’abat automatiquement sans la moindre possibilité de recours.

On redoute ces temps-ci beaucoup l’expansion du terrorisme. Les enquêtes menées sur le parcours de vie de ceux qui sèment la terreur montrent souvent que leur rage nihiliste s’est nourrie d’un sentiment d’injustice. Rendre la justice correctement et pas à la va vite est donc un impératif sécuritaire. Deux millions d’étrangers vivent chez nous, dont beaucoup sont nés en Suisse. Veut-on vraiment nourrir leur sentiment d’injustice, deux poids deux mesures, en les expulsant automatiquement vers leur pays d’origine biologique alors que leurs amis suisses, auteurs des même forfaits, seraient considérés comme ayant payés leurs detttes à la société après avoir été condamnés ? Sous cet angle, l’initiative de l’UDC est une vraie bombe à retardement pour notre sécurité.

* texte paru en italien dans Il Caffè

Ce que la Suisse doit à la migration

L’hiver dernier, j’ai été sollicitée pour donner une conférence sur la migration. J’en publie ci-dessous le contenu. Le titre pourrait en être « pour une autre histoire de la Suisse », ou « l’histoire de la Suisse est celle d’une immigration réussie ». J’ai finalement choisi « Ce que la Suisse doit à la migration », qui comprend notre passé d’émigrés et le présent des immigrés. 

Je publie ce texte pour le 1er août, ma manière à moi de célébrer la fête nationale et de plaider pour une idée qui m’est chère: il existe un musée des Suisses de l’étranger, qui retrace l’histoire des Suisses migrants, j’aimerais qu’on le prolonge avec l’histoire de ceux qui sont venus chez nous, les vagues successives d’immigrés qui nous ont enrichit aux XX et XXI ème siècles.

Nous, les Suisses, étions des émigrés, nous sommes devenus une terre d’immigration. C’est une histoire formidable dont nous devons être fiers. 

Le sujet de la migration est un thème délicat. Les attentats à Paris en début d’année nous ont montré à quel point et avec un haut degré d’horreur que la cohabitation entre les cultures ne va pas de soi.

Ces chocs culturels, sociaux, politiques et économiques, ces chocs majeurs qui ébranlent nos sociétés et nos démocraties, dans leurs fondements et dans leur fonctionnement, ont pour origine les phénomènes migratoires. La colonisation qui a marié par dessus la Méditerranée les destins des peuples français et maghrébins était aussi un phénomène migratoire.

C’est une des thèses, ou hypothèses que je souhaite développer devant vous : on ne peut se faire une juste idée des migrations actuelles sans plonger dans l’histoire.

Je ne vous parlerai pas de la France, mais bien de la Suisse, qui est une terre d’immigration qui s’ignore ou ne s’assume pas.

On a l’habitude de considérer l’histoire de la Suisse comme celle d’un petit noyau de cantons farouchement indépendants et qui, à la fin du XIII ème siècle, prennent leur distance par rapport au pouvoir impérial, celui du Saint-Empire romain-germanique. La suite ne serait d’ailleurs qu’une méfiance grandissante envers les puissances, très vite assortie de neutralité : ne vous mêlez pas de nos affaires, nous ne nous mêlons pas des vôtres.

Telle serait la singulière trajectoire de la Confédération de 1291 à nos jours.

Tout cela n’est pas entièrement faux, mais tout cela est loin d’être vrai.

D’abord les mythes du Pacte des trois Suisses en 1291 et de la neutralité sont des constructions du XIXème siècle, élaborées pour asseoir la légitimité de la Suisse moderne fondée en 1848, tant sur le plan interne, qu’externe.

Surtout, j’aimerais revenir sur ce qui se trame au Gothard, au cœur des Alpes dès le Moyen-Age, et vous en donner une autre lecture.

Entre l’Allemagne et l’Italie, entre le Nord et le Sud du Continent, le Gothard est au Moyen-Age un des meilleurs points de passages pour le commerce, surtout un des plus rapides, pratiquement en ligne droite. C’est d’ailleurs toujours le cas.

Les Confédérés qui décident de prendre leur distance par rapport au pouvoir impérial sont donc des personnes qui vivent de ce commerce, des taxes qu’ils prélèvent, des services qu’ils louent aux marchands. Leur volonté d’indépendance est peut-être moins politique qu’économique : gardez les richesses là où elles sont captées.

Notez que l’émancipation par rapport au pouvoir impérial n’est pas qu’une lubie de montagnards, dans la péninsule italienne, nombre de villes souhaitent elles aussi jouir de libertés communales, et s’affranchir de la férule de leurs seigneurs. Le mouvement des Suisses n’est pas si singulier que cela.

La Confédération naît donc sur un axe commercial, et va s’attacher à grandir dans cette logique : d’abord Lucerne à l’autre bout du lac, puis Zurich, autre pôle économique, puis les régions adjacentes, par cercles concentriques jusqu’à prendre en 1815 ses contours actuels.

La Suisse croît, de quoi vit-elle ? La Suisse est pauvre, malgré ses négociants et les embryons d’activités industrielles, elle vit des produits de son agriculture et exporte massivement sa main d’œuvre : dès Marignan 1515, les Suisses renoncent à faire la guerre, mais ils loueront leurs services de mercenaires.

Il faut relire l’histoire de nos cantons, mais aussi la littérature. Pour ceux qui ne possèdent ni terres, ni commerces, la seule issue c’est d’aller travailler ailleurs comme soldats, mais aussi comme domestiques. Dans le langage courant à Paris dès le XVII ème siècle, mais on le lit aussi chez Balzac, un Suisse est un portier, un gardien d’immeuble.

L’industrie notamment horlogère mais aussi textiles se développera avec l’arrivée des réfugiés huguenots après la Révocation de l’Edit de Nantes.

Cet épisode, comme d’autres, illustre la profonde imbrication de la Suisse dans l’histoire de France. La petite Confédération est une zone tampon entre le Royaume et l’empire des Habsbourg. L’ambassadeur de France au près des Confédérés règle les capitulations, les contingents de mercenaires, mais joue aussi les arbitres entre les cantons.

L’influence française est en Suisse au XVIII ème siècle comme en Europe considérable. Les idées révolutionnaires seront amenées chez nous par des soldats de retour au pays, même si d’autres troupes se feront massacrer aux Tuileries par loyauté envers Louis XVI.

Mais revenons à l’immigration. A l’évidence, la Suisse a été longtemps une terre d’émigrés. Au XIX ème siècle, beaucoup sont partis en Amérique du Nord, en Amérique du Sud. Pas de colonisation, mais un exode de nos campagnes.

Le mouvement s’inverse au tournant du XXème siècle. La Suisse fondée par les radicaux en 1848 devient libérale et prospère, elle s’équipe, procède à de grands travaux, notamment pour améliorer la traversée des Alpes, Gothard, Simplon,… de la main d’œuvre étrangère est requise.

A l’aube de la première guerre mondiale, la Suisse compte 15% d’étrangers. Ce qui est considérable pour l’époque. A noter qu’à cette époque, le travail de frontaliers est déjà courant dans la région de Genève.

Comme on le sait, la grande guerre marque une forte rupture dans l’histoire : finie la Belle époque, l’insouciance, le passage des frontières sans passeport.

La Suisse sort de la première guerre mondiale certes moins traumatisée que les pays qui ont connu des combats, mais elle ne comprend pas elle-même très bien comment elle a pu y échapper. Elle s’est divisée entre francophiles et germanophiles. S’est révélé un fossé entre Alémaniques et Romands, une ligne de partage émotionnelle dans la relation au monde et aux pays voisins qui va durablement influencer son destin.

Les Romands sont du côté des vainqueurs, les Alémaniques, qui avaient cru à la suprématie de Guilaume II, du côté des perdants. Grâce au président Wilson, et à l’action humanitaire de Gustave Ador avec le CICR, Genève est choisie pour accueillir le siège de la Société des Nations.

Protestantisme, empreinte des huguenots, création et développement du CICR et SDN constituent trois marqueurs de l’identité romande caractérisée par son ouverture au monde et aux étrangers.

C’est dans l’entre deux guerres, alors que l’on craint aussi les retombées de la Révolution bolchévique, qu’apparaît en Suisse alémanique un mot intraduisible : l’ Überfremdung, la surpopulation étrangère. On se dote d’une loi sur les étrangers restrictive.

L’immigration ne recommence à croître qu’à partir des années cinquante pour s’envoler et atteindre aujourd’hui 23,8%. Toutes les initiatives prises pour limiter la main d’œuvre étrangère ont échoué. La seule mesure qui fasse régresser la part des étrangers dans la population s’appelle crise économique. La croissance ou la récession, c’est le seul vrai régulateur de l’immigration. On n’accourt pas dans un pays pauvre.

Le sentiment que la Suisse est envahie prévaut depuis plus de 40 ans. On a calculé que dans les années 1960, 1 million d’Italiens sont venus.

Même si les initiatives Schwarzenbach pour stopper l’Überfremdung ont échoué, elles ont crée un climat d’hostilité aux immigrés qui a empêché la Suisse de réfléchir sereinement à sa politique de naturalisation.

J’aimerais que l’on procède en Suisse à une vaste analyse de l’ADN de la population, on verrait que la plupart des Suisses ont des origines françaises, allemandes, italiennes, et que les Helvètes qui n’auraient que des gênes des Waldstaetten sont une minorité.

En matière de naturalisation, nous vivons une absurdité totale : nous ne donnons pas la nationalité suisse à des enfants d’immigrés de la troisième génération, nés ici, dont donc les grand-parents ont immigré, par contre nous la reconnaissons à des descendants de compatriotes établis en France, en Amérique, trois quatre ou cinq générations après.

J’ai assisté au Congrès des Suisses de l’étranger à une discussion sur l’opportunité d’accepter comme langue d’échange l’anglais. Mesure refusée. De jeunes Suisso-Américains ont le passeport suisse, de jeunes Italiens, Espagnols, Portugais nés en Suisse, qui parlent parfois mal leur langue maternelle, ne connaissent leurs pays d’origine que pendant les vacances, n’ont pas le passeport rouge à croix blanche.

La Suisse qui s’effraie de son taux d’étrangers, officiellement élevé en comparaison internationale, se crée des étrangers, alimente un problème qu’elle pourrait facilement résoudre. 360 000 « étrangers » sont nés en Suisse.

Je suis récemment allée voir les chiffres. Un demi-million de nos «étrangers» résident chez nous depuis plus de quinze ans, alors que l’on s’est écharpé au Parlement pour savoir s’il fallait 10 ou 12 ans de résidence pour déposer une requête de naturalisation. Pas loin de 200 000 sont là depuis plus de trente ans.

Si l’on décidait de donner le droit du sol et un passeport rouge à des gens qui sont là depuis trois décennies, on couperait en deux le nombre d’étrangers. On reviendrait à 10 à 12% d’immigrés un taux socialement et culturellement plus supportable.

La Suisse au cœur de l’Europe est une nation de trois cultures, même quatre dit-on avec le romanche, elle peine à reconnaître qu’elle l’est aussi démographiquement.

Ce refus de se voir fruit de l’immigration, ce sentiment d’être envahie, nourrit également à mon sens sa méfiance envers la construction européenne, et ses difficultés à s’adapter à la nouvelle donne internationale, post chute du Mur de Berlin.

La Suisse se raconte des histoires à elle-même, celle d’un petit pays replié sur lui-même pour son bien, alors que toute sa richesse, hormis l’or bleu de ses barrages, vient de ses échanges avec les pays étrangers, et de ses exportations.

Notre économie, nos instituts académiques et de recherche sont de longue date dépendants des étrangers. Antonio Loprieno est un égyptologue italien à la tête de la Conférence des recteurs des universités suisses. La Britannique Sarah Springmann est rectrice de l’EPFZ.

Nous devrions d’autant plus être sereins par rapport à nos étrangers que l’intégration s’est plutôt bien faite chez nous : par le travail, les syndicats, les clubs sportifs, l’école… et les histoires d’amour. Seul 1 mariage sur 3 implique 2 Suisses, le second se fait entre 1 étranger et 1 Confédéré, le troisième entre deux étrangers.

Maintes analyses de votation l’ont démontré : plus il y a d’étrangers dans un canton, plus les citoyens de celui-ci votent en faveur des étrangers, de la libre-circulation des personnes, des accords avec l’Union européenne,…

Les votes anti-étrangers sont le fait de régions où il n’y a pas ou très peu. Ils ressortent donc du fantasme, de la peur identitaire.

La question de l’immigration en Suisse est aussi impactée par le débat sur les réfugiés. Là aussi, notre pays, jadis généreux dans son accueil, les huguenots au XVII ème siècle, les Républicains et les Révolutionnaires aux XIXème, les Hongrois, les Tchécoslovaques, les Vietnamiens au XXème, est devenu paranoïaque.

La problématique est européenne, régie par les accords de Dublin. Là aussi, l’aggiornamento ne s’est pas fait, là aussi, nous devrions faire confiance à notre expérience et à notre histoire. Il ne faut pas redouter d’accueillir des réfugiés qui à titre humanitaire méritent au moins une protection temporaire. Il ne faut plus à mon sens considérer le statut de réfugié comme un droit à vie. Même Soljenitsyne, prototype du réfugié politique, a fini par rentrer chez lui, dans son pays d’origine.

Il faut en revanche leur demander de travailler, de contribuer au bien être de la société qui les accueille, afin de financer les frais d’entretien, mais aussi économiser de l’argent leur permettant de rentrer chez eux lorsque la paix y sera rétablie.

Les Suisses qui se sentent assiégés, pris d’assaut par les étrangers, méconnaissent une réalité humaine, profonde : la plupart de ceux qui migrent ne le font pas de gaiété de cœur, c’est souvent la nécessité économique, l’ambition d’offrir à leur famille un meilleur avenir qui les poussent. Ils cultivent donc au fond d’eux-mêmes le rêve de pouvoir rentrer un jour chez eux.

Et nombreux sont ceux qui l’ont fait, ajoutant dans leurs parcours de vie au déchirement avec leurs propres parents, un nouveau déchirement avec leurs propres enfants. Le XXI ème siècle nous offre heureusement des moyens de communications, terrestres, aériens et virtuels, qui relativisent les épreuves de la séparation.

Seule devrait compter la volonté de vivre ensemble et de contribuer par son travail, sa créativité, son humanité, à la société dans laquelle nous avons choisi de vivre.

Il est regrettable est paradoxal que nous pensions que notre pays et le paradis sur terre et que nous ayons autant de peine à accepter que tant de gens aient envie de venir y vivre. Tant que le critère d’admission est le travail, il n’y a dans ces conditions pas à craindre d’être envahis. Ayons confiance dans notre histoire.

Texte paru le 24 juillet 2015

Charlie Hebdo: vive la liberté des insolents

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N’importe qui peut écrire n’importe quoi sur les réseaux sociaux, mais les journalistes et les dessinateurs devraient payer de leur vie leur insolence?

C’est la première réflexion qui m’est venue à l’esprit : dans quel monde vit-on ? La toile est submergée d’avis et d’analyses débiles, sans queue ni tête, et on voudrait supprimer des journalistes, des dessinateurs, qui font métier d’opinion ?

Pourquoi tant d’intolérance, de lâcheté, de stupidité ? Au nom de quoi des salauds décident d’attaquer une rédaction à la roquette ?

Ensuite, l’émotion m’envahit. Quelque chose du même ordre que le 11 septembre 2001. Choc, stupeur. Un collègue a ce mot un peu plus tard : « C’est notre 11 septembre des journalistes. »

Mais, je suis journaliste, alors j’essaie de mettre mes émotions en veilleuse, de prendre de la distance, de réagir en professionnelle de l’information.

C’est un attentat au coeur de Paris, un attentat contre la démocratie, un attentat au pays qui a inventé les droits de l’homme. C’est un attentat au coeur de l’Europe et de ce qui fait sa précieuse singularité : un espace de liberté sans précédent dans l’histoire.

L’Europe a mis des siècles à sortir de la censure et de l’arbitraire. La liberté d’opinion, la liberté de la presse sont des conquêtes fragiles.

Je suis choquée, indignée, mais rien n’ébranlera ma conviction : nos démocraties seront plus fortes que tous les intolérants et les fanatiques qui tentent de l’abattre. C’est prouvé scientifiquement, historiquement* : à la fin, les démocraties gagnent toujours. Parce qu’elles sont plus fortes. Parce ceux qui n’ont pas peur des critiques, des remises en question, fussent-elles cinglantes, décident mieux, s’appuyent sur plus de légitimité, forcent l’admiration et la loyauté des citoyens.

Sur twitter un correspondant anonyme réagit à ma réflexion : « n’écrivez pas n’importe quoi écrivez en disant vrai sans le politique »ment » correcte ». J’hésite à répondre comme toujours aux apostrophes anonymes. En fait, Messieurs les censeurs, je m’en fiche de savoir si je suis « politiquement correcte » ou pas. Ce que je veux, c’est être libre, et libre de mes opinions. La Vérité avec un grand V, c’est comme la Pureté avec un grand P, l’Absolu avec un grand A, je m’en méfie, je sens le danger. Je préfère l’honnêteté intellectuelle et la tolérance.

Cette liberté de s’en prendre aux puissants en riant, en caricaturant à outrance, en frappant trash comme le faisaient nos collègues assassinés de Charlie Hebdo avec un culot monstueux, je la revendique pour moi, pour tous, pour le monde entier.

Vive la liberté des insolents, hommage à Cabu, Charb, Wolinski et Tignous et à toutes les victimes de bourreaux imbéciles .

* Lisez Ian Kershaw: Choix fatidiques: Dix décisions qui ont changé le monde (1940-1941), qui compare les décisions de Churchill, Staline, Hitler, Mussolini,…  Le meilleur plaidoyer pour les contradicteurs

Retrouvez toutes les réactions et hommages de nos journalistes, blogueurs et caricaturistes

Ecopop: entre impatience et impuissance

Ils ne sont peut-être pas personnellement xénophobes, du moins c’est ce qu’ils prétendent, mais ils refusent de voir que la manière dont ils veulent dompter les flux migratoires est une mesure anti-étrangers.  Cela m’est apparu très clairement en regardant l’autre soir le débat d’Infrarouge: les initiants d’Ecopop veulent alerter l’opinion sur les effets de la démographie sur la viabilité de la planète, mais ils se fichent des conséquences concrètes de leur texte, et ne supportent pas d’y être confrontés par les opposants ou les experts.

Philippe Roch a ainsi tour à tour fustigé les professeurs d’université qui ont tort, les patrons qui ont tort et les élus politiques qui ne font rien.

Il ne semble même pas avoir remarqué que si des personnalités aussi différentes et éloignées idéologiquement que le PLR Christian Luscher et le Vert Robert Cramer sont unis dans cette campagne, c’est peut-être l’indice que c’est lui qui devrait remettre en question sa réflexion ou sa posture.

Pour quelqu’un qui justifie son investissement dans la campagne par la volonté d’ « ouvrir un débat », je trouve que l’ancien chef de l’office fédéral de l’environnement s’est montré peu respectueux de l’opinion de ses contradicteurs.   

Mais, je dois dire que moi qui fais métier d’observer les politiques, je commence à en avoir plus qu’assez d’entendre que les élus, le Parlement, le Conseil fédéral, « ne font rien ». Même si je dois confesser avoir certainement utilisé ce genre de jugement à l’emporte-pièce dans l’un ou l’autre de mes articles.

Je clarifie donc: les politiques, les élus, le Conseil fédéral, les parlementaires font parfois faux (c’est une question de point de vue), ils agissent parfois (souvent) très lentement, ils se montrent souvent peu sensibles à l’un ou l’autre aspect du dossier, mais sous-entendre qu’ils ne font rien du tout Punkt Schluss, rien de chez rien, qu’ils se tournent les pouces et ricanent de l’expression de la volonté populaire,  est un peu facile. Et inexact.

Dans le cas de la mise en oeuvre de l’initiative du 9 février « contre l’immigration de masse », le Conseil fédéral n’a pas encore trouvé de solution, mais on ne peut pas dire qu’il n’a rien fait: des propositions ont été élaborées, une consultation est en cours, les contacts avec Bruxelles ont été nombreux. Mais on ne met pas en oeuvre une norme constitutionnelle qui contredit d’autres votes populaires (sur les bilatérales) en claquant des doigts.

La politique, le Conseil fédéral en première ligne, ne peut pas changer le cadre (ou si vous péférez le contexte) La Suisse n’est pas une île, elle n’a ni la puissance, ni la taille des Etats-Unis, de la Russie ou de la Chine, tentés à différents moments de leur histoire par l’Alleingang (doctrine Monroe chez les Américains). Impossible d’agir sur la migration sans concertation avec les autres pays concernés. Impossible de négocier avec l’Union européenne si elle n’est pas d’accord d’entrer en matière. Ce qui apparaît de plus en plus clairement aussi, c’est que les Ecopopistes ou l’UDC souhaitent changer le cadre, tels des enfants égoïstes qui veulent gagner le jeu tout de suite et changent ses règles pour y parvenir et qui ne comprennent pas que les autres participants refusent ou s’énervent.

Cette attitude est d’autant plus dommageable que le cadre nous échappe à nous Suisses plus qu’à d’autres. Nous n’appartenons ni à l’Union européenne, ni au G20, deux clubs où se prennent des décisions cruciales pour le petit état enclavé dans un grand ensemble et la puissance économique moyenne que nous sommes.

J’observe sur les réseaux sociaux beaucoup de commentateurs se félicitant de pas en être, compte tenu des performances économiques ou politiques actuelles de l’UE ou du G20, qu’ils jugent, sans nuances, médiocres, voire méprisables. On reste « maître chez nous », disent-ils. Mais je crois que nous ne sommes maîtres de rien, et que nous subissons sans pouvoir actionner le moindre levier pour influencer le cours des choses dans un sens qui nous paraît souhaitable, opportun, raisonnable,…

Ecopop illustre cette manière de piaffer d’impatience et d’impuissance. 

Le suicide suisse

De plus en plus d’initiatives menacent les conditions cadres économiques à l’origine du modèle suisse de prospérité. Après l’acceptation de l’initiative «Contre l’immigration de masse» le 9 février, Ecopop ou le texte sur l’or de la BNS lui porteraient un coup fatal. Mais pourquoi notre envié système de démocratie semi-directe s’est-il transformé en torpille? Essai. 

La diatribe d’Eric Zemmour, Le suicide français, se vend très bien dans nos librairies. Si le French bashing est de longue date un sport national, on se gausse volontiers, de Romanshorn à Genève, de l’actuelle grande déprime de la Grande Nation, de cette spectaculaire impuissance des gouvernements, de gauche comme de droite, à mener les réformes nécessaires. Mais sommes-nous si sûrs d’être en meilleure posture?

Président de l’Association suisse des banquiers, Patrick Odier n’est pas un homme réputé pour ses outrances verbales. Il vient pourtant de lâcher dans une interview à la NZZ am Sonntag que l’acceptation d’Ecopop, le 30 novembre prochain, serait «un suicide».

Le texte voulant limiter la croissance démographique est incompatible avec les accords bilatéraux qui nous lient à l’Union européenne. Son acceptation anéantirait définitivement toute la stratégie du Conseil fédéral pour obtenir une mise en œuvre eurocompatible de l’initiative «Contre l’immigration de masse», acceptée de justesse en février dernier. Avec le texte sur l’or de la BNS ôtant toute marge de manœuvre pour mener une politique monétaire indépendante (lire en page 12), ce serait plus que la goutte d’eau qui fait déborder le vase, ou la balle dans le pied qui figure un méchant autogoal, ce serait un suicide suisse, le renoncement volontaire aux conditions-cadres qui ont nourri le modèle suisse et généré sa splendide prospérité.

Le danger est réel car tous ceux qui ont voté le texte de l’UDC en début d’année ont reçu peu de raisons de modifier leur vote au moment de se prononcer sur Ecopop. Seule une mobilisation plus importante de ceux qui ont enduré les effets négatifs du 9 février – les chercheurs, les étudiants et aussi pas mal de patrons qui commencent à délocaliser des postes au compte-goutte, sans que personne n’en sache rien – peut conjurer ce sort fatal.

Comment expliquer une telle dérive? La performance, relative, de l’économie suisse, par rapport à son environnement européen, a rendu nombre de Suisses arrogants et peu lucides. Notre endettement public est sous contrôle, mais l’endettement privé reste colossal. Nos succès sur les marchés extra-européens effacent chez beaucoup notre dépendance aux marchés européens. Pourtant, depuis que la croissance allemande marque le pas, notre baromètre conjoncturel pique mécaniquement du nez. Le 9 février a nimbé l’économie suisse d’un voile d’incertitudes ravageur pour le développement des affaires (lire ci-contre).

DOUCE INCITATION

A qui la faute? A nous tous. Notre système de démocratie semi-directe a changé de nature, sans que nous en prenions la mesure. Naguère, il était une incitation bonhomme au compromis. Utilisé à outrance par l’UDC comme engin de marketing électoral, il s’est mué en torpille d’un pays dont il avait vocation à servir la cohésion. Naguère, le droit d’initiative était un droit de proposition, une manière pour les minorités d’interpeller la classe politique sur un sujet négligé par elle: les initiants ne gagnaient pas, mais la machinerie législative se chargeait de leur donner un peu raison, via un contre-projet direct ou indirect. Défaits dans les urnes, les promoteurs d’initiatives pouvaient se targuer d’avoir envoyé un signal, donné un coup de semonce. Ce fut par exemple le cas du GSsA, le Groupe pour une Suisse sans armée, il y a vingt-cinq ans tout juste, dont le texte recueillit 35% de oui: l’armée ne fut pas abolie, mais ses budgets drastiquement amputés. Plus récemment, l’initiative pour un salaire minimum a échoué, mais son existence a dopé les négociations des partenaires sociaux: maints barèmes de conventions collectives ont été revus à la hausse.

Le droit d’initiative, c’était du soft power avant l’heure. Une manière douce d’influencer les processus de décision sans compter sur la brutalité du rapport de forces.

Mais le rapport de forces justement constitue l’outil privilégié par l’UDC pour imposer ses vues. Galvanisé par ses succès, le parti de Christoph Blocher n’est pas devenu le moteur du compromis, comme son rang de premier parti de Suisse lui en assignerait le rôle, il a multiplié les initiatives pour court-circuiter le travail du Parlement et du Conseil fédéral, où il s’estime sous-représenté.

MANQUE DE RÉACTIONS

Jusqu’au résultat du 9 février, mettant en porte-à-faux la volonté de contingenter la main-d’œuvre étrangère avec le soutien cinq fois réitéré aux accords bilatéraux, personne n’a vraiment agi contre cette évolution perverse.

Le Conseil fédéral a bien réfléchi à quelques ajustements sur les critères de validité des initiatives, mais n’a pas eu le courage de porter une réforme iconoclaste devant le peuple. La droite non UDC envie le joujou qui réussit si bien à son concurrent: PLR et PDC se sont ainsi mis à lancer leurs propres propositions «pour faire parler» d’eux. La gauche est embarrassée: elle aussi, au nom de son statut de minoritaire, a un peu abusé du droit d’initiative, malgré la présence du Parti socialiste au Conseil fédéral. La différence avec l’UDC, c’est que, si elle gagne quelques fois ses référendums (taux de conversion LPP en 2010), elle perd magistralement avec la plupart de ses initiatives (le vote de septembre contre la caisse publique est le dernier exemple).

Une manière de calmer le jeu aurait été d’introduire l’initiative législative, moins lourde que l’initiative populaire d’impact constitutionnel. Une loi épouse plus facilement les évolutions et les rectifications.

Le conseiller national Hugues Hiltpold (PLR/GE) le propose dans une initiative parlementaire qui devrait être examinée lors de la session de décembre. Il suggère également que les textes soient invalidés s’ils ne sont pas de rang constitutionnel. Une clarification aussi audacieuse que bienvenue car elle soulagerait notre charte fondamentale de toutes sortes de détails et de chiffres qui n’ont pas à y figurer. Cette solution affrontera toutefois le plénum sans le soutien d’une majorité de la Commission des institutions politiques. Il faut souhaiter qu’elle ne connaisse pas le même sort que l’initiative populaire générale introduite en 2003, sabordée en

2009 déjà, sans avoir jamais servi. N’exigeant qu’une majorité du peuple, l’initiative législative enrayerait la dérive des initiatives populaires d’application faisant suite à l’adoption de normes constitutionnelles inapplicables.

Horrifiée par la perspective d’une répétition du 9 février, l’économie s’aperçoit un peu tard qu’elle a eu tort de snober les enjeux non directement liés à la défense de ses intérêts, comme l’interdiction des minarets (approuvée en 2009) ou l’internement à vie des délinquants sexuels (approuvé en 2004). Autrefois, au bon vieux temps du Vorort et de la SDES (Société pour le développement de l’économie suisse), elle finançait, bonne fille, toutes les campagnes de votation et accordait aux partis quelques moyens pour s’engager de façon déterminée. Rebaptisée economiesuisse en 2000, découplée du terrain politique, elle a désinvesti au moment où Blocher injectait ses propres millions pour influencer les campagnes à son avantage. Disqualifiée aux yeux de l’opinion publique par ses très molles positions sur les hauts salaires et les bonus des managers, elle peine à convaincre.

QUEL FOSSÉ?

Paradoxe, les patrons, qui assurent les succès économiques du pays, ne sont pas entendus quand ils disent avoir besoin de la libre circulation des travailleurs pour recruter les meilleurs talents sur le marché de l’emploi européen. Les chercheurs et le monde académique, qui nourrissent l’innovation par l’excellence de leurs recherches, ne sont pas crus quand ils affirment la nécessité de rester connectés aux réseaux européens. L’existence d’un fossé entre les élites et le peuple, martelée par l’UDC, a suborné les esprits sans que la pertinence de ce cliché conspirationniste soit questionnée.

Si le couperet d’Ecopop ne tombe finalement pas, d’autres textes de la même poudre explosive sont annoncés, tel celui visant à instaurer la primauté du droit suisse sur le droit international.

La France voisine agonise par l’impéritie de ses gouvernants, et des voix s’élèvent pour demander que le peuple y soit mieux entendu. La Suisse, elle, s’inflige des blessures mortelles par excès de volonté populaire, mal orientée et mal cadrée. Ce suicide lent est la marque du déclin.

Essai paru dans L’Hebdo du  13 novembre 2014

Marre de l’Obama bashing

L’Obama-bashing me saoule (je sais, je ne suis pas la seule). Mais je poursuis une vendetta personnelle et constante contre la personnalisation du pouvoir, que je tiens à vous faire partager.

Donc, Obama n’est pas le Messie (notez que le Messie lui-même a mal fini, avant de ressusciter). Le beau Barack n’a pas résolu tous les problèmes du monde, en général, et ceux de l’Amérique, en particulier. Il est certes « l’homme le plus puissant du monde », comme dit la mythologie étasunienne, mais la leçon à retenir, c’est que même l’homme le plus puissant du monde ne peut rien sans une majorité au Congrès et au Sénat. Même l’homme le plus puissant du monde ne peut rien sans des parlementaires, des fonctionnaires, des militaires, des entrepreneurs, une société,… qui pensent comme lui, tirent à la même corde,…

On le savait dès 2008, mais je ne comprends pas pourquoi certains s’évertuent à faire comme si cela n’était pas évident.

C’est une des pires perversions de l’analyse politique ou historique que de croire qu’un homme tout seul peut tout.

Les pires tyrans ont eu besoin de complices, les meilleurs démocrates ont besoin d’alliés.

Et je ne vous parle pas de la conjoncture mondiale, ce truc impalpable qui échappe même aux prévisionnistes les plus aguerris. Pourtant que l’on gouverne quand elle va bien ou quand elle se plante change le bilan d’un chef d’Etat, quelles que soient ses qualités individuelles. Le contexte, mais oui, a son importance. Sommes-nous devenus fous – bêtes? – qu’il faille répéter de telles banalités!

Certes, un homme tout seul peut se dresser contre la fatalité, la résignation. Le plus bel exemple est Churchill en 1940 annonçant « nous ne nous rendrons jamais ». Mais justement le lion britannique dit « nous », le signe qu’une volonté non partagée n’est rien, aussi forte et admirable soit-elle.

La personnalisation du pouvoir exonère toutes sortes d’autres catégories de décideurs, passés ou présents, de leurs propres responsabilités. C’est si commode de penser, par exemple, que seuls François Hollande et ses ministres sont de gros nuls. Cela évite de se remettre en question. 

Mais revenons à Obama. Je ne sais pas s’il va perdre ou finalement gagner à l’arraché ces élections de mi-mandat. Ce que je sais, c’est qu’il a été un grand président, qu’il a incarné l’espoir de tout un peuple, qu’il a dans le moment de grâce absolue que représente son élection réconcilié fugacement l’Amérique avec le monde, et qu’il a remis en état de marche l’économie américaine, que son élection a soulevé l’espoir, inspiré les révolutions arabes (si un fils de musulman africain est devenu président des Etats-Unis, pourquoi ne pourrions-nous pas influencer notre propre destin?).

Lui Prix Nobel de la paix, il n’a pas fermé Guantanamo, il n’a pas terminé ni entrepris, ni gagné toutes les guerres plus ou moins justes que nous sommes lâchement soulagés de voir les Américains mener au nom des valeurs occidentales. Il n’a pas comblé les inégalités de revenus dans son pays et dans le reste de la planète. Il n’a pas terrassé le changement climatique en cours, non plus.

Il a été président des Etats-Unis, mais l’opprobre dont il est victime nous livre un utile viatique pour le XXIème siècle: seule l’action collective ébranle le monde, le leadership est une question de morale avant d’être une question de nombre. La toute puissance des chefs d’Etat est un mythe conspirationniste désuet. Il n’y a pas de vrai pouvoir qui dure sans adhésion des peuples.

Je trouve que ce n’est pas si mal, comme démonstration, c’est en tout cas bien plus subtil et encourageant que « le bien contre le mal » légué par George W. Bush.

Conseil fédéral: l’impossible vœu de Toni Brunner

Dans une récente interview au quotidien Le Temps, Toni Brunner revendique deux sièges pour le Conseil fédéral si l’UDC demeure, après les élections fédérales de 2015, le premier parti de Suisse.

Le président de l’UDC se garde bien de dire qui pourrait être ce nouvel élu. Il n’indique pas clairement non plus qu’un second siège UDC devrait être confié à un Latin, et il omet de dire quel parti devrait lui cèder la place.

Il est normal qu’un président de parti revendique plus de pouvoir. Tous le font. Personne ne s’engage dans la bataille électorale pour rechercher moins d’influence. Mais il est assez piquant de lire ce vœu alors que l’UDC vient de perdre un siège au Conseil d’État neuchâtelois. C’est en effet le libéral-radical Laurent Favre qui a été élu dimanche dernier en remplacement d’Yvan Perrin, contraint de démissionner pour raison de santé. Le candidat de l’UDC n’a recueilli que 17 % des voix.

Le premier parti de Suisse a un gros problème de relève. Lorsqu’il s’agit de gagner des places dans les législatifs, il est très fort. Mais lorsqu’il s’agit de mettre en orbite des hommes et des femmes d’exécutif, il est particulièrement faible. Il ne dispose pas du personnel adéquat, c’est à dire de politiciennes et de politiciens expérimentés, aptes à gouverner avec les autres partis.

Ueli Maurer respecte mieux que Christoph Blocher la collégialité, mais il flirte souvent avec la limite. Il a la légitimité pour lui, mais pas l’efficacité.

La Suisse peut-elle se permettre d’avoir un deuxième Ueli Maurer au gouvernement, un deuxième monsieur sympathique, mais un peu borné, pas très créatif, ni crédible ?

Si la réponse est non, alors il faut faire le deuil une bonne fois pour toutes de la formule magique – proportionnelle – qui sert de référence à la composition du Conseil fédéral.

De fait, depuis 2007 et la scission entre l’UDC et le PBD, la formule magique n’existe plus. En réélisant Eveline Widmer-Schlumpf en 2011, le Parlement a confirmé son état de mort clinique. La proportionnelle, c’est la règle pour le Conseil national, mais le collège gouvernemental doit se construire sur un autre principe.

Il serait temps de passer à un gouvernement fondé sur une convergence programmatique. Une équipe de ministres qui partagent l’essentiel, c’est bien ainsi que fonctionnent les autres démocraties, qu’un parti soit majoritaire ou qu’une coalition additionne les forces idéologiquement les plus proches.

Quel sera le principal dossier de la prochaine législature ? Les relations avec l’Union européenne bousculées par le vote du 9 février dernier. Pour assurer la mise en œuvre de la norme constitutionnelle et rétablir un courant diplomatique normalisé avec Bruxelles, il faudra une équipe soudée. Il faudra donc élire le 9 décembre 2015 des conseillers fédéraux au moins acquis à la poursuite de la voie bilatérale.

Il n’y a pratiquement aucune chance que l’UDC de Toni Brunner soit en mesure de présenter un candidat latin affichant un tel engagement…

* Chronique parue dans le Caffè du 5 octobre

Les proeuropéens sont patriotes

Un lecteur m’interpelle sur Facebook en réaction à un texte traitant des relations conflictuelles entre la Suisse et l’Union européenne: «J’aimerais, si possible, tant voir L’Hebdo défendre une fois au moins le pays dont il est issu.» Le 1er Août est une bonne date pour s’expliquer.

Il est évident pour moi que l’on peut être patriote et partisan de l’adhésion de la Suisse à l’UE et/ou soutenir toutes sortes de rapprochements avec les 28. En plaidant cette cause, ou en analysant l’actualité à travers ce prisme, j’ai la conviction de défendre la Suisse. Position devenue très minoritaire, certes, libre à chacun d’en avoir une différente, mais la démocratie d’opinion dans laquelle nous vivons, j’espère, la rend recevable.

C’est un procès indigne d’un vrai démocrate que de sous-entendre que ceux qui sont partisans d’un arrimage à l’UE auraient un attachement moindre à la Confédération et n’auraient pas à cœur de promouvoir ses intérêts. L’opprobre est aussi vieux que le débat européen, puisque lors de la campagne contre l’Espace économique européen en 1992 des conseillers fédéraux avaient été traités de «traîtres à la patrie». Le reproche se teinte via les réseaux sociaux de menaces: les proeuropéens et certains journalistes de L’Hebdo devraient être «fusillés dans le dos», «jetés dans une fosse et recouverts de chaux». Quelles sont au juste les valeurs «suisses» de ceux qui écrivent cela?

Christoph Blocher le martèle: notre gouvernement aurait peur de Bruxelles, ne saurait pas résister à ses diktats, il plierait l’échine sans combattre. En fait, c’est Blocher lui-même qui a peur de l’UE. Il redoute qu’à son contact la Suisse ne tienne pas le choc, perde son identité. L’ancien ministre manque de confiance dans notre pays, il ne croit pas que la Suisse puisse continuer à prospérer si elle joue loyalement avec les mêmes cartes que les autres, il ne croit pas qu’un petit Etat puisse avoir de l’influence dans un grand ensemble. Il ne croit qu’au pouvoir des plus forts, pas au génie et à la pugnacité des petits.

Défendre l’adhésion de la Suisse à l’UE, ce n’est pas abdiquer, la livrer pieds et poings liés, mais croire que, comme les 28 autres nations qui ont rallié la communauté depuis 1957, la nôtre saura s’imposer, tirer son épingle du jeu, rayonner.

Ma conviction en la matière repose sur une lecture de l’histoire suisse qui n’est pas celle de l’UDC. Que la Confédération soit née en 1291 ou en 1848 importe peu. De tout temps, les Suisses ont vécu de leurs échanges avec les Européens. Ils n’ont pas été «à contre-courant», comme le soutenait l’ancien conseiller fédéral Georges-André Chevallaz, mais imbriqués dans le destin continental.

Comment se serait développée l’ancienne Confédération sans le commerce transitant par le Gothard? Les Suisses ne se sont pas retirés des guerres européennes après Marignan, ils ont loué leurs services aux monarques les plus offrants. Avec le mercenariat, ils ont pratiqué l’émigration économique à un degré qui devrait nous rendre indulgents. La neutralité n’a jamais été une fin en soi mais un moyen de notre politique étrangère. Elle nous a préservés des combats, des massacres et des destructions, mais nous avons subi les ondes de choc des conflits mondiaux. Si, politiquement, la neutralité est peut-être parvenue à entretenir une certaine illusion, économiquement, elle n’a jamais existé. Notre neutralité relève d’un story-telling réussi, extraordinairement convaincant même, plutôt que d’une réelle autarcie vertueuse et impartiale.

Affirmer tout cela n’empêche pas d’éprouver une folle fierté à l’égard d’un petit Etat qui a su se montrer malin, rusé, opportuniste, mais aussi généreux, sachant tirer le meilleur parti de ceux qui convergeaient vers lui (réfugiés, inventeurs du tourisme, rebelles en tout genre…), un Etat institutionnellement créatif, organisant et vivant sa diversité avec une grande modernité et une audacieuse avance sur les peuples voisins.

Mise au point nécessaire, être proeuropéen ne signifie pas être eurobéat et congédier tout esprit critique. Outre les avantages que la Suisse en retirerait en termes économiques, politiques, culturels et scientifiques, j’aimerais que nous soyons membres de l’UE pour corriger, changer, faire évoluer la structure. L’UE est pleine de défauts, mais nous n’aurons prise sur aucun aussi longtemps que nous n’en serons pas membres. Je ne crois pas pour autant que la Commission soit un «monstre» et son administration une «hydre bureaucratique et dictatoriale». Evoluer en se concertant à 28 est compliqué, ardu, frustrant. Bruxelles sert de bouc émissaire aux Etats-nations impuissants ou pleutres.

Penser qu’avec son vote du 9 février la Suisse s’est fourrée dans une impasse au point de ne plus savoir comment en sortir relève dès lors d’un amour aussi inquiet que lucide.

  • Texte paru dans L’Hebdo le 31 juillet 2014

Les jeunes ne sont pas les seuls à bouder les urnes

Le chiffre a sonné comme une claque.  * Selon l’analyse Vox, publiée le 3 avril, seuls 17 % des jeunes Suisses auraient pris part au scrutin du 9 février. Dans la classe d’âge des moins de trente ans, donc même pas 1 sur 5. Nous aimons notre démocratie directe, nous la révérons comme une partie de notre identité, mais les nouvelles générations lui sont indifférentes. Quel désaveu.

L’histoire était pénible, la classe politique s’est beaucoup désolée. Mais à peine une semaine plus tard, dès le 10 avril, les chercheurs ont fait état de problèmes méthodologiques tendant à sous-estimer le taux de participation des jeunes.

Que des chercheurs affinent leurs résultats quelques mois après une première publication, rien que de très normal. Mais à quelques jours de distance, ce n’est pas sérieux.

Les problèmes de méthodologie sont connus. Naguère les sondages se fondaient sur des appels par téléphones fixes, quand les natels n’existaient pas, on pouvait donc trouver sans trop de peine les quotas représentatifs de jeunes, de vieux, de femmes, d’hommes, de citadins, de paysans, de gauche, de droite, d’apolitiques,…

Mais maintenant que les jeunes sont pendus à leur natel, dont les numéros ne sont référencés nulle part, les instituts ont beaucoup de difficultés à les identifier et à les interroger en nombre suffisants.

Les instituts cherchent des parades, mais la consultation par e-mail ou par facebook n’ira pas sans susciter de nouveaux problèmes méthodologiques….

Comment dès lors mesurer les classes d’âge où l’abstentionnisme fait le plus de ravage ? Présidente de la Commission des institutions politiques du Conseil national, Cesla Amarelle (PS/VD) suggère que les citoyens inscrivent sur le bulletin de vote leur âge.

Les commentaires générés par le manque d’engagement citoyens des jeunes et la légéreté des scientifiques masquent toutefois un problème réel, que la classe politique se refuse à aborder frontalement : l’abstentionnisme.

Peut-être que les vieux remplissent plus volontiers les urnes, mais le taux moyen de participation aux votations fédérales ne dépasse guère les 60 %. Comprenez que 4 Suisses sur 10 ne s’expriment pas. Les abstentionnistes n’ont pas tous moins de 30 ans. Il est urgent de redonner le goût du vote à toutes les couches de la population, de rendre obligatoire les cours d’instruction civique durant l’école obligatoire. Le dépouillement des résultats devrait être considéré comme un service obligatoire assuré par chacun, histoire de s’initier concrètement au système.

Maintenir une démocratie vivante, assurer la légitimité des décisions, n’est pas moins important que les mathématiques ou la maîtrise d’une autre langue nationale !

* Chronique parue en italien dans il caffè: http://www.caffe.ch/stories/il_punto/46681_i_giovani_non_sono_soli_a_disertare_le_votazioni/

Un plan B pour le Gripen?

C’est une curieuse habitude qui s’est invitée dans nos votations.* Nous sommes amenés à trancher des questions précises, mais quand celles-ci s’avèrent délicates, émotionnelles, pas «gagnées d’avance», la question fuse, exigeante: quel est le plan B?

Notre démocratie et nos institutions ne sont pas optionnelles, elles ne resposent pas sur des variantes, elles obligent à décider, et en cas de verdict négatif, mais de nécessité persistante de légiférer, de remettre l’ouvrage sur le métier. Ainsi fut-il fait pour l’assurance-maternité, inscrite dans la Constitution en 1945, mais dont la loi d’application n’a trouvé une majorité populaire qu’en 2004, après maints essais de concrétisation.

La votation du 18 mai sur l’achat de 22 avions de combat Gripen est l’épilogue d’une grande saga, comme seul le Département militaire sait les alimenter. On ne se souvient pas que notre armée ait pu acquérir des avions sans controverses publiques, la pire, celle des Mirages, ayant débouché sur la démission du conseiller fédéral Paul Chaudet en 1966.

Les 22 Gripen suèdois sont loin d’avoir séduit. Selon les sondages, le non recueille 62 %. Aux traditionnels pacifistes qui rêvent d’une Suisse sans armée s’ajoutent les sceptiques sur les priorités de la défense, ou ceux encore qui auraient préféré un autre appareil. Ueli Maurer, en charge du dossier, peine à convaincre.

C’est dans ce contexte difficile que sont venues semer la pagaille les déclarations du conseiller national Thomas Hurter (UDC/SH). Cet ancien pilote suggère ouvertement un plan B: acquérir les avions via le budget courant de l’armée.

La proposition énerve passablement et pas seulement dans son parti. Avouer que l’on n’est prêt à contourner la volonté populaire avant même que celle-ci ne se soit exprimée n’est pas très habile. C’est surtout peu démocrate, et venant d’un élu dont le parti sanctifie le respect de la volonté populaire, c’est problématique. La preuve d’une éthique politique à géométrie très très variable.

Une autre solution de rechange a souvent été évoquée: acheter des Rafale et se concilier ainsi les bonnes grâces de la France dans les contentieux fiscaux en cours.

Là aussi, les espoirs ont été douchés par Paris. La France de Manuel Valls et d’Arnaud de Montebourg ne transigera pas sur la morale fiscale pour quelques avions. Nous ne sommes plus dans l’ère des bonnes combines entre amis, plutôt celle des règlements de compte. Si les Suisses crashent les Gripen, ils devront en assumer les conséquences. Mais il est vrai que nous sous-traitons déjà une partie de notre police du ciel à nos voisins en dehors des heures de bureau…

*Chronique parue en italien dans le Caffè. http://www.caffe.ch/stories/il_punto/46609_ad_ogni_voto_popolare_serve_un_piano_b/