Ni droite ni gauche mais européen?

En Allemagne, la « Grosse Koalition » est à nouveau scellée. En Italie, le gouvernement de « larghe intese », qui mariait le PD à Forza Italia, aura duré, contre toutes attentes, une législature entière. En France, Macron a brouillé les clivages gauche/droite et fait campagne en Européen résolu.

D’où ma question: avec le temps, la dimension supranationale européenne obligeant à gouverner de manière plus technique qu’ idéologique ne favorise-t-elle pas des gouvernements au centre, mélanges de partis de droite et de gauche à la marge de manoeuvre de plus en plus restreinte?  Et celle-ci: le profil brouillé des partis historiques classiques se fait-il  vraiment au détriment des citoyens? Les partis extrémistes au discours simpliste progressent certes, mais perdent de leur superbe dès qu’ils se mettent à exercer une parcelle de pouvoir (voir le Mouvement 5 étoiles en Italie).

Le choix serait-il à l’avenir entre une gouvernance efficace de centre gauche ou de centre droite?  Un peu à la Suisse?

Je reformule encore: est-ce si grave que les clivages se brouillent quand le socle des valeurs européennes, humanistes et républicaines, est commun?

Une idée pour aider la presse écrite et les partis

La publicité politique disparaît des journaux. Le peu de budgets dont dispose la plupart des partis migre vers les réseaux sociaux. C’est un signe de l’époque: pourquoi les partis se comporteraient-ils autrement que les grands distributeurs? Reste que le recul manque pour savoir si ces stratégies de communication ciblée sont réellement plus efficaces.

J’attends avec impatience le moment où une docte étude viendra nous démontrer que la bonne vielle page de publicité que le lecteur trouvait dans son quotidien ou son magazine le touchait plus efficacement que les « fenêtres » qui jaillissent sur son écran. J’attends avec impatience le moment où une docte étude nous prouvera que la surprise en tournant les pages d’un quotidien ou d’un magazine retenait mieux son attention, suscitait plus son passage à l’acte d’achat que le bombardement intempestif de son regard errant sur son ordinateur.

La pub online est réputée vendre aux annonceurs des consommateurs bien identifiés selon les traces numériques qu’ils ont laissées ici ou là. Le hasard de la découverte, la surprise, ne sont plus que des fragments d’algorithmes.  L’individu n’est plus que la somme de ses choix précédents. Pour le supplément d’âme, circulez, il n’y a plus rien à voir.

Une critique commence à poindre: les utilisateurs de réseaux sociaux sont enfermés dans des bulles, en contact avec ceux qui pensent comme eux. Les curieux sont priés de ruser avec les paramètres pour rester confrontés à la contradiction, à la contrariété. Or, la démocratie vit de la confrontation des opinions; le vote permet l’arbitrage, la décision, et suppose que le citoyen a pris la peine de se forger une opinion éclairée.

En Suisse, malgré un calendrier de votations très soutenu, la politique souffre d’un déficit de financement. L’inflation du nombre d’initiatives n’a pas dopé les budgets des partis qui doivent « éclairer » le vote des citoyens, bien au contraire.

D’où ma suggestion: aider les partis à faire campagne, tout en aidant aussi la presse. L’idée m’en est venue lors d’un colloque à Genève sur l’avenir de la démocratie directe, alors que mon journal, L’Hebdo, venait juste d’être condamné à mort par ses éditeurs.

Une manière d’aider la presse écrite et d’instiller un peu plus d’égalité entre partis dans les moyens de faire campagne (pour une votation ou une élection) serait de doter les partis d’un budget publicitaire à dépenser impérativement dans les médias imprimés. Les formations politiques recevraient une sorte d’enveloppe forfaitaire pour la législature.

Les comptes des journaux s’en trouveraient bonifiés et le débat démocratique tout autant vivifié.

Avons nous assez pris conscience que nous sommes dans une époque où deux piliers de la démocratie sont dangereusement affaiblis: la presse et les partis politiques? Quoi que l’on pense de la qualité des uns et des autres, ne perdons pas de vue leur rôle essentiel dans la formation de l’opinion des citoyens !

Nouveaux présidents

A nouvelle législature, nouveaux dirigeants. Petra Gössi a été intronisée par les libéraux radicaux la semaine dernière, et hier Gerhard Pfister par le PDC, Albert Rösti par l’UDC. Du côté socialiste, Christian Levrat reste en place. Quant au parti bourgeois-démocratique, il a perdu son statut de parti gouvernemental.

Comment le nouveau quatuor va-t-il s’entendre ?

Les trois présidents de droite sont des novices. Ils se sont retrouvés propulsés sur le devant de la scène faute de mieux. Les candidats ne se bousculaient pas au portillon. Est-ce à dire qu’ils ne sont que des plans B ? Pas si sûr. L’aplomb avec lequel ils ont saisi leur chance d’être au haut de l’affiche montre un tempérament opportuniste, qui n’est pas forcément un défaut en politique :  savoir tirer avantage d’une situation imprévisible, s’engouffrer dans la brèche et triompher, ce n’est pas donné à tout le monde.

Comme personne ne les attendait dans le rôle de « prima donna » , ils auront à cœur de réussir,  ils se montreront constructifs. Le trio Gössi-Pfister-Rösti dispose en plus d’une solide majorité dans les deux chambres, donc d’une belle marge de manœuvre pour engranger des résultats.

Christian Levrat, lui, a perdu son sparring-partner préféré, Christophe Darbellay, avec lequel il avait réussi le coup politique le plus retentissant de l’histoire politique récente : l’éviction de Christoph Blocher du Conseil fédéral en décembre 2007. Forcément, cela avait créé des liens, dopé la complicité. Le conseiller aux Etats va donc se sentit très seul, d’autant plus que les trois autres présidents siègent tous dans l’autre chambre.

Il sera toutefois sauvé de la marginalisation par deux dossiers : la réforme des retraites, portée par Alain Berset. PDC et PLR savent que s’ils exagèrent, la gauche n’aura pas trop de peine à convoquer un referendum. L’avenir de notre prévoyance sociale exige réalisme et collaboration.

Pour ce qui concerne le sauvetage des accords bilatéraux, l’entente entre PLR, PDC et PS est encore plus cruciale pour renverser le trend isolationniste et économiquement suicidaire que l’UDC est parvenue à imposer le 9 février 2014.

Mais dans ce qui s’annonce comme le travail d’Hercule de cette législature, les chefs de groupe seront aussi à la manœuvre : le trio Filippo Lombardi (PDC), Ignazio Cassis (PLR) et Roger Nordmann (PS) apparaît à la fois plus rusé, plus expérimenté, et plus créatif dans la recherche de solutions.

Entre les présidents de partis et de groupes parlementaires, il y aura donc peut-être un rééquilibrage des forces et des influences.

Ce qui ne change pas en revanche, c’est la place congrue laissée aux femmes dans ces postes éminents. Petra Gössi, dont la fibre féministe est ténue, va devoir s’inventer un style, sans bénéficier d’un point de référence.

publié le 24 avril 2016 sur le site de L’Hebdo

Politique économique: un débat d’avant-garde

Faut-il débattre en urgence de la situation économique ? Dès l’ouverture de la session de printemps, Verts, PS et PDC ont fait part de leur préoccupation. Les données économiques sont inquiétantes. Depuis la fin du taux plancher pour le franc suisse en janvier 2014, ce sont 20 000 postes de travail qui ont été perdus, dont 7000 depuis le début de l’année. La tendance négative s’accélère. *

Le président d’économiesuisse, Heinz Karrer, s’attend à une vague de délocalisations vers l’Europe de l’Est, la Grande-Bretagne ou l’Inde.

Mais, le pire n’est jamais sûr. Le Secrétariat à l’économie a communiqué mercredi sur le taux de croissance. Au dernier trimestre, il est remonté et sur l’année, ce n’est pas la catastrophe annoncée : 0,9 % de croissance du PIB pour 2015, c’est appréciable, même si en 2014, on était à 1,9 %. Pour 2016, le SECO se montre optimiste en prévoyant 1,5 %.

Pourquoi un tableau si contrasté ? Il y a beaucoup d’incertitudes. Que nous le voulions ou non, nous dépendons du sort de l’euro. Si la monnaie unique va mieux, la pression sur le franc suisse se relâchera, ce qui sera tout bénéfice pour nos industries d’exportation et le tourisme. Si la zone euro enregistre de nouvelles turbulences, alors le franc, valeur refuge, s’envolera vers de nouveaux sommets.

Ce qui mine aussi la place économique suisse, c’est le manque de perspectives claires sur l’impact de la réforme de la fiscalité des entreprises, et sur la manière dont nous allons mettre en œuvre l’initiative contre l’immigration de masse, acceptée en février 2014. Pour les entreprises, il est crucial de savoir si elles continueront à bénéficier d’un accès sûr au marché européen (et à sa main d’oeuvre).

Certains experts soulignent toutefois que ce contexte difficile oblige les sociétés à se montrer innovantes et strictes sur leurs coûts, et que cela explique la résilience exceptionnelle de l’économie dans son ensemble. De l’adversité naît l’excellence.

Dans ces conditions à quoi pourrait servir un débat parlementaire ? En Suisse, on n’aime pas trop que le politique se mêle de la marche des affaires. On croit aux vertus du marché. De plus, le chef du Département de l’économie, Johann Schneider-Ammann est un libéral pur sucre que l’interventionnisme d’État révulse.

Cette semaine à Berne, il y a eu une manifestation des taxis déstabilisés par l’émergence d’Ueber. Si les parlementaires veulent tenir un débat utile, ils devraient se pencher sur les effets de la disruption numérique sur l’ensemble des secteurs économiques, et ses conséquences en matière de formation, de fiscalité, d’assurances sociales. Ce serait au moins un débat d’avant-garde.   

 

* Chronique parue en italien le 6 mars dans Il Caffè

Le triomphe des socialistes lausannois

Six candidats élus à la Municipalité au premier tour comme il y a cinq ans. Le triomphe de la gauche lausannoise est éclatant, un rien écoeurant, décourageant, pour ses adversaires. Il semble inattendu, mais il est terriblement logique.

Le bilan de la Municipalité sortante est bon, le travail qu’elle a effectué convient bien aux besoins de ses administrés. Surtout le parti socialiste règne en maître incontesté sur la capitale vaudoise. S’il présentait à lui seul quatre candidats, s’il briguait la majorité du Conseil municipal pour lui, sûr qu’il y parviendrait! Les alliés verts et popistes, aspirés dans son sillage, peuvent lui dire merci.

Le trio socialiste qui s’impose en tête est divinement composé: Florence Germond, la responsable des finances, maîtrise les chiffres avec brio, Oscar Tosato (qui remporte un quatrième mandat) est un homme de terrain qui pratique empathie et pragmatisme, Grégoire Junod n’a pas son pareil pour empoigner les problèmes et trouver des solutions originales, à la fois fidèle à ses valeurs, mais à l’écoute de tous les citoyens. Une femme, deux hommes, des profils et des compétences complémentaires. Deux Lausannois de souche, un naturalisé, dont la trajectoire est emblématique de la capacité d’intégration de la ville et du canton.

Il y a dans le succès socialiste quelques leçons à tirer pour les libéraux-radicaux lausannois: ce qui manque à la droite lausannoise, c’est une équipe profilée de candidats et de candidates qui puissent faire figure d’alternative. Le PLR a désormais cinq ans pour constituer une dream team.

* publié le 28 février 2016 sur le site de L’Hebdo

Classement des parlementaires: où sont les Romands?

La Sonntagszeitung a publié son habituel classement des parlementaires. Pas sûr que l’on adopterait les mêmes critères et que l’on parviendrait aux mêmes résultats de ce côté-ci de la Sarine. Mais c’est toujours intéressant de voir comment nos champions régionaux sont perçus. Même si ce type de hit-parade a le don d’horripiler nos élus nationaux… surtout quand ils ne squattent pas les premiers rangs.

1 à 25

Urs Schaller (PDC/FR), le Romand alémanique, comme titre le journal, arrive en tête. Il est aussi le premier Fribourgeois.

Christophe Darbellay (PDC/VS) est 4e (et premier Valaisan)

Viola Amherd (PDC/VS) 6e

Christian Levrat (PS/FR) 7e

Roger Nordmann (PS/VD) 13e (et premier Vaudois)

Jean-François Steiert (PS/FR) 25e

26 à 50

Carlo Sommaruga (PS/GE) 31e (et premier Genevois)

Stéphane Rossini (PS/VS) 38e

Robert Cramer (Verts/GE) 42e

Géraldine Savary (PS/VD) 44e

Isabelle Moret (PLR/VD) 46e

De 50 à 100

Dominique de Buman (PDC/FR) 53e

Christian Luscher (PLR/GE) 54e

Luc Recordon (Verts/VD) 58e

Jean-René Fournier (PDC/VS) 60e

Jean-Fraçois Rime (UDC/FR) 61e

Liliane Maury-Pasquier (PS/GE) 68e

Antonio Hodgers (Verts/GE) 70e

Didier Berberat (PS/NE) 73e (et premier Neuchâtelois)

Guy Parmelin (UDC/VD) 81e

Claude Hêche (PS/JU) 82e (et premier Jurassien)

Laurent Favre (PLR/NE) 83e

Adèle Thorens Goumaz (Verts/VD) 84e

Ueli Leuenberger (Verts/GE) 85e

Anne Seydoux-Christe (PDC/JU) 86e

Luc Barthassat (PDC/GE) 87e

Ada Marra (PS/VD) 89e

Oskar Freysinger (UDC/VS) 91e

Hugues Hiltpold (PLR/GE) 97e

De 101 à 200

Jacques-André Maire (PS/NE) 121e

Yves Nigegger (UDC/GE) 130e

Jacques Bourgeois (PLR/FR) 136e

Josiane Aubert (PS/VD) 139e

Christian Van Singer (Verts/VD) 140e

Cesla Amarelle (PS/VD) 148e

Jean-Christophe Schwaab (PS/VD) 153e

Raphaël Comte (PLR/NE) 162e

Jacques Neirynck (PDC/VD) 164e

Jean-René Germanier (PLR/VS) 167e

Jean-Paul Gschwind (PDC/JU) 173e

Pierre-François Veillon (UDC/VD) 177e

Isabelle Chevalley (Vert’lib/VD) 178e

René Imoberdorf (PDC/VS) 181e

Céline Amaudruz (UDC/GE) 183e

Yannick Buttet (PDC/VS) 184e

Manuel Tornare (PS/GE) 189e

Olivier Français (PLR/VD) 198e

Pierre-Alain Fridez (PS/JU) 199e

Au delà du 200e rang:

André Bugnon (UDC/VD) 204e

Mathias Reynard (PS/VS) 205e

Maria Bernasconi (PS/GE) 206e

Jean-Pierre Grin (UDC/VD) 207e

Fathi Derder (PLR/VD) 210e

Eric Voruz (PS/VD) 215e

Olivier Feller (PLR/VD) 217e

Christine Bulliard-Marbach (PDC/FR) 220e

Valérie Piller Carrard (PS/FR) 221e

Francine John-Calame (Verts/NE) 224e

Mauro Poggia (MCG/GE) 233e

Portrait du conseiller d’Etat idéal

Trois cantons romands vont renouveler leurs autorités. L’occasion de passer en revue les qualités qui font les meilleurs ministres. (cet article date de décembre 2012 *  mais reste valable pour les prochaines échéances cantonales de 2017).

En 2013, trois cantons romands renouvellent leurs autorités: Neuchâtel et le Valais au printemps, Genève cet automne. Au-delà des préférences partisanes, quel est le portrait type du conseiller d’Etat idéal? Comment identifier celle ou celui qui aura la détermination et le charisme d’un Pierre-Yves Maillard, la maîtrise des dossiers et le réseau bernois d’une Isabelle Chassot, la rigueur intellectuelle et l’aisance diplomatique d’un François Longchamp, l’anticipation visionnaire et le courage d’un Jean Studer? Comment savoir si les candidats sont dotés de l’instinct de tueur, ce mélange de cynisme froid et de pragmatisme, sans lequel un politicien ne survit guère à ce niveau-là de responsabilités? Comment éviter les mésaventures type Mark Muller ou Frédéric Hainard?

L’électeur peut commencer par considérer l’âge des prétendants capitaines. Dans la galaxie helvétique des fonctions politiques, le job de conseiller d’Etat est un des plus harassants. Un conseiller fédéral peut déléguer et se préserver, un ministre cantonal est toujours au front. L’heureux élu doit rendre des comptes à ses collègues, à son parti, au Parlement, à la presse, aux citoyens électeurs qu’il a maintes occasions de croiser, il doit dompter son administration, ménager la susceptibilité des communes, se concerter avec ses homologues d’autres cantons, et se pointer à Berne de temps à autre. Dans le genre hommeorchestre, le radical vaudois Pascal Broulis fait figure de modèle.

D’autant qu’un autre ministre romand nous avouait récemment consacrer la moitié de son temps à des séances intercantonales! Un agenda de fou, donc, une pression constante: il faut être dans la plus belle force de l’âge pour les endurer, jouir d’une très solide santé, et pouvoir s’appuyer sur un entourage privé aussi fidèle, serein que gentiment critique. Comptez donc avec une première élection entre 35 et 45 ans, et commencez à réfléchir si le candidat approche la soixantaine.

Faut-il avoir été député au Grand Conseil pour devenir un bon ministre? Rares sont ceux qui n’ont pas passé par le Parlement cantonal. L’étape procure au ministre en puissance la maîtrise des dossiers en cours et le réseau de contacts qui lui sera utile pour convaincre le législatif. Mais ce n’est pas une garantie de succès. Le Vert vaudois François Marthaler était considéré, avant son élection en 2003, comme un des meilleurs députés de sa génération. Il a moins convaincu dans ses habits de ministre. Son prédécesseur, Philippe Biéler, qui n’avait jamais été député, a en revanche laissé un souvenir lumineux.

Come-back. Revenir de Berne alors avec l’aura du politicien d’envergure nationale? Cela a bien marché pour Jean-François Roth (PDC/JU), Jean Studer (PS/NE) ou Jean-Michel Cina (PDC/VS). Mais Christophe Darbellay (PDC/VS) a jusqu’ici buté sur un mur érigé par son propre parti cantonal. Pour les libéraux-radicaux neuchâtelois Frédéric Hainard et Claude Nicati, qui n’étaient pas élus aux Chambres mais fonctionnaires, le come-back cantonal s’est avéré, après de brillantes élections en 2009, bien moins merveilleux qu’escompté. La connaissance des règles du jeu politique, l’observation du rapport de forces entre exécutif et législatif sont des préalables indispensables pour s’élever au rang de ministres efficaces et pas de sympathiques gestionnaires. Naïfs s’abstenir.

Dès lors, le plus chic dans un parcours de ministre, une garantie quasi absolue des succès à venir, demeure d’avoir déjà exercé le job au niveau communal. La socialiste Nuria Gorrite, syndique de Morges, est devenue ainsi au printemps dernier conseillère d’Etat sans coup férir. Le radical genevois Pierre Maudet, élu à la surprise générale en juin, avait opportunément fait ses classes en ville de Genève. Un mandat d’exécutif fournit non seulement l’expérience de conduite et de gestion nécessaire, mais permet de disposer d’un fief électoral fidèle, également lorsqu’il faudra gagner des votations populaires. Deux espoirs de la gauche neuchâteloise, le popiste Denis de la Reussille, maire du Locle, et le socialiste Jean-Nat Karakash, conseiller communal de Val-de-Travers, pourront faire valoir cette carte maîtresse.

En matière d’expérience professionnelle préalable, plus rares sont les ministres qui ont œuvré au sein de l’administration cantonale avant leur élection, mais ils se sont révélés excellents, très solides dans la maîtrise des dossiers: c’est le cas du radical genevois François Longchamp, qui avait été secrétaire général du Département de l’action sociale et de la santé, c’est le cas également de la socialiste vaudoise Anne-Catherine Lyon, qui avait été secrétaire générale du Département de la sécurité et de l’environnement. Jusqu’à sa malheureuse affaire de pierre turque, le libéralradical valaisan Christian Varone pouvait se targuer d’avoir une telle connaissance intime des rouages de l’Etat.

Arracher la victoire. L’époque où les partis étaient des machines à faire élire à peu près n’importe qui est révolue. Le poids électoral supposé ne suffit plus, comme l’a expérimenté la gauche genevoise avec la candidature de la socialiste Anne Emery-Torracinta. Il faut savoir aller «arracher la victoire avec les dents», selon le mot de Pierre Maudet, faire le maximum en termes d’engagement de terrain pour gagner, tel un médecin qui veut sauver une vie, afin de pouvoir se regarder en face – sans regrets – même en cas de défaite. Cette rage de vaincre, ce jusqu’au-boutisme militant quasi désespéré, a manqué aux ministres neuchâtelois qui n’ont pas su faire approuver le Transrun.

L’électeur ne doit pas se fourvoyer: si le CV du candidat compte, devenir un bon ministre est surtout une question de tempérament, dont on peut déjà prendre la mesure au moment de gagner l’investiture du parti. Le pire quand il s’agit de choisir des candidats au Conseil d’Etat, confirme un ministre romand, ce sont les prétendants qui pensent qu’ils ont droit à être investis, «parce qu’il ou elle a bien mérité du parti». Ceux-ci se révèlent par la suite rarement à la hauteur.

En revanche, le culot paie. Ainsi en 2006 la radicale vaudoise Jacqueline de Quattro a imposé sa candidature, soutenue par les femmes. Devant le congrès, elle a magistralement coiffé au poteau un député syndic auquel le poste avait été promis de longue date. Ce genre d’audace signale un caractère qui saura trancher et avancer, un ministre cantonal n’est-il pas voué à être une machine à décider?

De l’ambition clairement assumée, donc, mais le goût de la provocation est-il compatible avec un fauteuil de conseiller d’Etat? Bon pour déranger mais pour gouverner? Les candidatures des deux UDC Yvan Perrin à Neuchâtel et Oskar Freysinger en Valais ravivent le débat. La fonction a le don de dompter les plus fougueux. Voyez la rondeur acquise par le socialiste vaudois Pierre-Yves Maillard. S’il affirme ne rien avoir renié de ses convictions, le président du Conseil d’Etat vaudois est devenu un grand maître du compromis raisonnable. Depuis des mois, Yvan Perrin et Oskar Freysinger s’emploient d’ailleurs soigneusement à gommer leurs aspérités. Habileté tacticienne, sincérité de néoconverti?

Pour trancher, l’électeur est contraint de revenir à des considérations partisanes. Le parti du candidat veut-il marquer des points, doper sa représentation au Grand Conseil, ou participer loyalement aux institutions? Aura-t-il la masse critique pour accompagner son élu pas seulement lors des votes au législatif, mais aussi dans son cheminement de magistrat?

Pour imprimer une politique forte, un ministre doit savoir s’entourer, il doit pouvoir compter sur un appareil partisan critique mais constructif.

Dans le rôle de recruteur et d’accompagnateur, les partis ne se montrent hélas pas toujours à la hauteur. Tout heureux de mettre la main sur un champion, ils font parfois preuve d’une coupable légèreté dans l’examen minutieux des candidatures. Par enthousiasme, ils font taire les rumeurs sur un caractère ou des comportements potentiels facteurs de scandale. Quand ils ne ferment pas tout simplement les yeux sur un manquement à l’éthique. Pas facile pour la présidence d’un parti de regarder un candidat droit dans les yeux et de s’enquérir d’un penchant pour la bouteille, de mœurs donjuanesques, de libertés prises avec le fisc. La pudeur le dispute au respect de la sphère privée. Devant l’appât de la victoire, les scrupules disparaissent.

Sparring-partners. C’est pourquoi, une fois qu’il aura jugé les prétendants, l’électeur serait bien inspiré de se demander si ses favoris sauront trouver leurs marques, s’ils seront capables de s’entendre avec les autres élus.

Dans un collège de cinq ou sept membres, le meilleur, le plus doué des politiciens, n’est rien s’il n’a pas au moins un collègue – si possible de l’autre bord politique – pour lui tenir tête. La preuve par Neuchâtel où l’excellent Jean Studer s’est retrouvé bien seul. Pour que la plus excellente des personnalités brille et engrange des succès, il est vital qu’elle bénéficie de bons sparringpartners dans l’équipe gouvernementale.

QUI EST QUI?

NOUS AVONS SÉLECTIONNÉ UNE DOUZAINE DE POLITICIENS POUR LEURS ÉMINENTES QUALITÉS DE MINISTRE.

1 David Hiller (Verts/GE) pour la vision et la maîtrise des dossiers.

2 Pierre Maudet (PLR/GE), pour la ténacité et la défense des valeurs républicaines.

3 Christophe Darbellay (PDC /VS) pour la beauté de son talent politicien tout terrain.

4 Isabelle Chassot (PDC /FR) pour la maîtrise des dossiers et le réseau bernois.

5 Jean Studer (PS/NE) pour la vision et le courage.

6 Anne-Catherine Lyon (PS/VD) pour la ténacité et la maîtrise des dossiers.

7 Pierre-Yves Maillard (PS/VD), pour la vision, la verve, et l’engagement.

8 Jean-Michel Cina (PDC /VS) pour l’expérience bernoise.

9 François Longchamp (PLR/GE) pour l’aisance diplomatique et la rigueur intellectuelle

10 Nuria Gorrite (PS/VD) pour son souci de convaincre.

11 Pascal Broulis (PLR/VD) pour la maîtrise des dossiers et l’engagement.

12 Jacqueline de Quattro (PLR/VD) pour le courage et la capacité de bien s’entourer.

« DANS LE RÔLE DE RECRUTEUR ET D’ACCOMPAGNATEUR, LES PARTIS NE SE MONTRENT HÉLAS PAS TOUJOURS À LA HAUTEUR. »

* article paru dans L’Hebdo le 20 décembre 2012