Les indépendantistes dans la maison européenne

Plus d’autonomie en Lombardie et Vénétie? Le score est soviétique, la participation très suisse…. plus d’autonomie par rapport à un État central assez inefficace, on peut comprendre. Mais les enjeux financiers ne sont pas très loin: le Nord ne veut plus payer pour le Sud. J’observe que toutes les régions aux envies autonomistes ou indépendantistes veulent rester dans la maison UE. Se posera donc la question de la solidarité entre les régions européennes. Ma suggestion : transformer le Comité des régions en vraie seconde chambre, et inventer un système de péréquation européenne plus claire et compréhensible.

Régions et solidarités européennes

Plus d’autonomie en Lombardie et Vénétie? Le score est soviétique, la participation très suisse…. plus d’autonomie par rapport à un État central assez inefficace, on peut comprendre. Mais les enjeux financiers ne sont pas très loin: le Nord ne veut plus payer pour le Sud.

J’observe que toutes les régions aux envies autonomistes ou indépendantistes veulent rester dans la maison UE. Se posera donc la question de la solidarité entre les régions européennes. Ma suggestion : transformer le Comité des régions en vraie seconde chambre, et inventer un système de péréquation européenne plus claire et compréhensible.

Renzi – Macron: des similitudes ?

Je me souviens très bien de la première fois où j’ai vu le mot « rottamazione ». Je lisais Repubblica sur la plage en Toscane. J’ai tout de suite été prise d’un doute: mais que voulait vraiment ce Renzi, nouveau maire de Florence, quand il disait vouloir « mettre à la casse » les vieux dirigeants du PD (le parti démocrate italien)? Je trouvais cela à la fois culotté et irrespectueux.

Je suis la politique italienne depuis une trentaine d’années. Ses hauts et ses bas, surtout hélas ses bas. J’ai détesté le « ventennio » de Berlusconi, j’ai apprécié le sursaut incarné par Prodi, qui a qualifié l’Italie pour l’entrée dans la zone euro. Je suis restée souvent excédée par les gesticulations du gouvernement central, mais aussi impressionnée par la résilience des Italiens, leur capacité à aller de l’avant à l’échelle locale ou régionale malgré l’impuissance de leur classe politique nationale.

Surtout, j’aime la politique et je respecte par principe les politiciens  (jusqu’à ce que, parfois, ils me déçoivent grandement). Je trouve que notre époque est d’une tendresse naïve avec les responsables économiques tout en ayant la dent très dure avec les responsables politiques élus. Je trouve que dans le jugement que l’on porte sur les uns et les autres, c’est  deux poids, deux mesures. Outrageusement trop louangeur avec les premiers, trop méprisant avec les seconds.

Donc, même si je n’étais pas ébahie par le bilan de d’Alema et de quelques autres caciques du PD, je trouvais moche que Matteo Renzi prétende les mettre tous à la poubelle. Je n’aime pas le jeunisme (cette manie de croire que passé un certain âge – lequel ? – on n’apprend plus ou ne comprend plus).  Je trouvais la revendication de Renzi stupidement jeuniste.

Par la suite, j’ai lu un livre de Renzi où il précisait le fond de sa pensée, le besoin de renouvellement, l’échec dans la durée d’une classe politique mettant plus d’énergie à entretenir ses privilèges qu’à s’occuper du bien commun. J’ai noté son envie de surmonter le clivage gauche-droite si stérilisant, ses clins d’oeil aux entrepreneurs et à la nouvelle économie. J’ai adhéré à l’idée que l’on doit juger les politiques pas seulement sur leurs idées, leurs intentions, mais aussi, surtout, sur  leurs résultats. Or, en matière de résultats, le bilan de la génération pré-Renzi n’est pas génial.

Une chose me frappe depuis l’élection présidentielle française: Emmanuel Macron n’a jamais dit aussi explicitement que Matteo Renzi qu’il allait mettre au rancart les élus d’avant. Prudence langagière ou tactique, le résultat en France est encore plus impressionnant qu’en Italie: la République en Marche a conquis la majorité à l’Assemblée nationale, alors que le PD gouverne la Péninsule depuis quatre ans grâce à une fragile coalition. Socialistes, Républicains, squatteurs quasi cooptés d’une alternance à l’autre depuis 30 ans, tous ou presque ont dû subitement rentrer à la maison.

C’est peu dire que le laboratoire politique italien n’est pas suffisamment pris en compte par les analystes politiques des autres démocraties. Mussolini a précédé Hitler. Le Berlusconisme annonçait le Trumpisme (réussite immobilière spéculative, télévisions paillettes indigentes, machisme crasse et fascination pour Poutine,…).

Et puis, avant que toute l’Europe ne s’entiche de Macron, il y avait eu en 2014 un moment Renzi. Le Wonder Boy, qui aime mélanger Dante et twitter, avait cartonné à 41% lors des élections au parlement européen. Même Angela Merkel avait été impressionnée. On vit ensuite Manuel Valls parader avec Matteo Renzi en chemise blanche, le rêve d’une nouvelle gauche en bandoulière.

On connaît la suite: Renzi a réussi à réformer le code du travail mais s’est pris les pieds dans sa réforme institutionnelle, dont l’enjeu fut trop personnalisé sur son ego (« si ça ne passe pas, je démissionne »). Et donc, il démissionna, laissant l’Italie une fois encore dans la crise, toujours moins gouvernable et plus désespérée.

Désormais, tentant un come back, Renzi a recyclé le slogan de Marcon: en marche est devenu « In cammino ».  Il a délaissé « l’Italia riparte » (l’Italie redémarre) et  » la volta buona » (cette fois-ci, c’est la bonne).

Dans sa manière d’être président, Emmanuel Macron choisit des postures à l’évidence opposées à celles de François Hollande, dont il a observé aux premières loges les erreurs et les difficultés. On espère pour lui, pour la France et pour l’Europe, qu’il a aussi médité sur la trajectoire, explosée en vol par sa propre faute, de Matteo Renzi.

Réfugiés, laissons les arriver en avion !

On ne les compte plus ces photos spectaculaires de rafiots ou canots pneumatiques débordant de migrants. On ne les compte plus ces reportages narrant le transbordement de ces improbables embarcations vers de solides bateaux de sauvetage.

Depuis l’effroyable naufrage au large de Lampedusa, qui fit 368 morts, il y a eu la saison 1 en 2014, la 2 en 2015, la 3 en 2016. Nous en sommes à la 4ième saison, bien que le scénario ne varie guère même si en 2014, c’est la mer Egée plutôt que le détroit de Sicile qui a servi de décor : de pauvres gens tentent de traverser un bout de Méditerranée pour se bâtir un avenir meilleur en Europe.

Cela vous choque que l’on parle de drames humains comme d’une série américaine ? Tant mieux, si cela vous choque encore. Ces images sur écran sont devenues tellement habituelles qu’on peut raisonnablement douter qu’elles aient encore de l’effet.

Rentrez vos mouchoirs. Il y a un moyen très simple pour éviter ce spectacle désolant : Laissons venir les migrants par avion. Ainsi, ils arriveront dans le pays de leur choix et le regroupement familial sera favorisé. Surtout, on cassera le business des passeurs dans le Sahara et en Méditerranée. Et l’on s’épargnera les millions d’euros dépensés dans des sauvetages périlleux, ou plutôt, on les utilisera plus intelligemment dans l’accueil des migrants à proximité des aéroports, puis dans leur orientation et leur intégration.

Ne me jetez pas à la figure que « nous n’avons pas vocation à accueillir toute la misère du monde ».  D’abord, cette citation de feu Michel Rocard est tronquée. L’ancien premier ministre ajoutait en 1989 que « La France devait en prendre sa part » . Ensuite, tous ceux que la volonté de Donald Trump de construire un mur à la frontière mexicaine indigne devraient se montrer conséquents. En matière de défense contre ceux que l’on considère comme des « envahisseurs », il y a deux solutions : les murs ou l’eau. Le Detroit de Sicile est une sorte de grande douve, un profond gouffre dans lequel, depuis le début de cette année, 1828 personnes au moins ce sont noyées (L’OIM, l’organisation internationale pour les migrations tient un décompte mis à jour quotidiennement  https://www.iom.int/fr ). Regardons la réalité en face, et tâchons de faire mieux.

Réfugiés syriens ou migrants de la misère, les requérants d’asile quels qu’ils soient, n’ont pas le droit de monter dans un avion sans document les autorisant à séjourner dans le pays de destination. Une directive européenne de 2001 rend responsables des coûts de rapatriement les compagnies qui se risqueraient à accepter à bord des passagers sans visa. La bureaucratie a bien fait les choses, les ambassades européennes – Suisse comprise – ont cessé de délivrer de tels papiers. Pour entrer en Europe quand on y vient pas pour affaire ou en touriste mais y chercher avenir et protection, il faut donc se présenter physiquement à l’une de ses frontières.

Ré-autoriser l’arrivée par avion, une mesure simple, sauverait des milliers de vie. Les prix des billets sont bien inférieurs à ceux pratiqués par les passeurs.

Plus sûr, le débarquement par avion mettrait fin à une autre absurdité bureaucratique. On sait que les Européens peinent à se répartir équitablement les migrants. Certains s’accrochent au « régime Dublin », donnant la responsabilité aux pays de premier accueil de statuer sur les demandes. Ainsi, l’Italie et la Grèce, de part leur position géographique, auraient plus vocation que d’autres nations à faire face, seules, à ces vagues humaines. C’est d’une lâcheté que l’on ne pensait plus revoir sur un continent qui s’est doté d’une charte pour éviter de tels regards détournés.

En avion, les migrants arriveraient là où ils le souhaitent, c’est-à-dire dans les pays où ils ont déjà des proches ou dont ils maîtrisent la langue. Cela ne supprimerait pas les calculs d’apothicaires pour savoir si le fardeau de l’asile est bien réparti, mais cela simplifierait un peu la prise en charge : il faudrait bien sûr continuer à enregistrer les migrants, puis leur délivrer des papiers, les orienter dans la recherche d’un emploi selon leurs capacités et selon les besoins, les former, et bien évidemment renvoyer certains d’entre eux pour des raisons sécuritaires évidentes.

Et après ? Arrivés légalement par voie aérienne,  les migrants pourront repartir de la même façon à leur guise ou au bout de trois ans, d’autant plus qu’on leur aura contraint à alimenter un fond d’épargne-retour. Leurs documents de séjour ne devraient leur être renouvelés que sous condition (avoir appris la langue, ne plus dépendre de l’aide sociale, pas de casier judiciaire,… ).

Grosso modo, notre droit d’asile date de la guerre froide. Il magnifie le dissident politique, il n’a pas vraiment été adapté pour gérer les flux des milliers de réfugiés fuyant la guerre et encore moins ceux des migrants fuyant la misère. Il est temps d’entreprendre une grande révision qui tienne compte des impératifs démographiques, de faire preuve de bon sens.  Cessons le mauvais feuilleton des morts en Méditerranée. Laissons les monter dans des avions !

 

 

Suisse-UE : une course d’obstacles sans fin

 

Dégel des négociations avec Bruxelles, référendum écarté sur la mise en œuvre du 9 février, l’embellie est réelle, mais d’autres scrutins difficiles à gagner s’annoncent. *

Notre politique européenne a ceci de particulier qu’à peine un obstacle est-il franchi, qu’une nouvelle herse se dresse à l’horizon. Ainsi en avril, la Présidente de la Confédération, Doris Leuthard, a-t-elle pu annoncer un dégel de toutes les négociations avec Bruxelles, au moment où se confirmait que le référendum sur la solution adoptée par le Parlement pour la mise en œuvre de l’initiative « Contre l’immigration de masse » avait heureusement échoué au stade de la récolte des signatures. Des perspectives de signature d’un accord-cadre institutionnel d’ici la fin de l’année et pas de vote en 2017 exigeant la double majorité, quel beau ciel dégagé !

Sauf que l’initiative RASA, qui devait nettoyer la Constitution de l’article 121a, s’est transformée en casse-tête pour le Conseil fédéral. Afin de prolonger le supplice ou de s’offrir du temps, le gouvernement lui a opposé deux possibilités de contre-projet qui ne satisfont personne. Le comité d’initiative est honteusement prié de se faire hara-kiri.

Ce renoncement soulagerait tous ceux qui redoutent une campagne à hauts risques (exigeant elle aussi une double majorité), mais le répit ne durera pas. Pointe déjà l’initiative de l’UDC dite « pour l’autodétermination » qui suggère de soumettre le droit international au droit suisse.  Votation attendue en 2018.

Celle-ci ne sera peut-être que le prélude à un scrutin proposant au Souverain de donner son aval à l’accord-cadre institutionnel potentiellement conclu d’ici fin 2017, et que l’UDC attend de pied ferme en l’ayant réduit d’avance au slogan de l’ingérence des « juges étrangers ».

La tête vous tourne face à cette valse d’échéances? Il n’est pas certain que l’UDC se résigne à abandonner son combat contre la libre-circulation des personnes. Elle a annoncé un texte d’initiative d’ici l’été. Son aboutissement devrait permettre à ce parti d’utiliser cette thématique pendant la campagne des élections fédérales de 2019, selon une technique maintes fois éprouvée.

Quel chemin toutes ces discussions à répétition pavent-elles ?

Pour l’UDC, c’est net, il s’agit de combattre par tous les moyens la perspective d’une adhésion à l’Union européenne. Mais dans le camp d’en face ? Depuis 2006, depuis que le Conseil fédéral a rétrogradé l’objectif de l’adhésion au rang de simple option, l’ambition est bien moins claire.

Officiellement, la majorité de la classe politique et les milieux économiques veulent la poursuite de la voie bilatérale. Cet attachement aussi pragmatique que fétichiste devrait aller de pair avec la volonté de confirmer celle-ci au plus vite, en mettant sous toit l’accord-cadre institutionnel réclamé par l’autre partie. Or là encore, certains partis regimbent, veulent jouer la montre (attendre le résultat des négociations du Brexit).

Ces tergiversations sont dangereuses. Alors que l’UE doit gérer la sortie de la Grande-Bretagne, la Suisse devrait se profiler comme un partenaire certes exigeant, mais fiable. Car dans le contexte géopolitique actuel, le choix de se rallier à l’UE n’est plus seulement s’il ne l’a jamais été, de participer à un grand marché, mais de défendre des valeurs humanistes de civilisation.

Les votations à venir vont porter toujours plus sur les principes. Il sera compliqué de les gagner sans une clarification sur la finalité de notre politique d’intégration. Vingt-cinq ans après le vote de 1992, la question de la meilleure option pour défendre notre souveraineté demeure au cœur du débat. L’UDC le sait. Les autres partis, les milieux économiques comme le Conseil fédéral font hélas tout pour l’esquiver.

  • Article paru dans le magazine europa.ch 1/2017

ici en version allemande:

http://www.europa.ch/wp-content/uploads/2017/06/europa_ch_1_2017_D_low-1.pdf

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UE et Brexit: pour qui sonne le glas?

Neuf fois pour notifier à Bruxelles une décision souveraine du peuple britannique, c’est long, tout de même. Cela rappelle à quel point ce referendum a été un coup de bluff insensé de David Cameron.

Pour beaucoup, la lettre que Theresa May a fait parvenir aujourd’hui 29 mars à Donald Tusk montre que l’UE est « à bout de souffle » pour reprendre le titre du débat que propose ce soir l’émission Infrarouge de la RTS.

On n’aura pas le culot de dire que l’UE va bien, ce serait mettre des lunettes trop roses. Mais de là à penser que le Brexit sonne le glas, et qu’elle va s’effondrer…

Personne ne note qu’en neuf mois – c’est tout de même long neuf mois – plein de pays-membres, notoirement agacés par l’ingérence de Bruxelles, auraient pu s’engouffrer dans la brèche britannique, et décider de partir avec elle. Aucun ne l’a fait. Au contraire, c’est l’Ecosse, vieille nation européenne, qui menace de quitter le Royaume-Uni.

Au coeur de ces choix, des conceptions antagonistes de ce qu’est la souveraineté au XXIème siècle: le pouvoir partagé ou les attributs orgueilleux d’un pouvoir de façade.

Le nouveau leitmotiv de la géopolitique mondiale est que « rien ne se passe comme prévu ». Gageons tout de même qu’au terme de l’exercice de divorce dans deux ans les 27 restants seront moins ébranlés par le Brexit et ses conséquences que la Grande-Bretagne qui l’a, si maladroitement, enclenché.

Brexit: l’Ecosse indépendante et l’Irlande réunifiée?

C’est fou comme l’appartenance à l’Union européenne impacte sur les vieilles frontières intérieures nationales. Une puissance d’aimant, alors que l’on ne cesse de croire l’implosion de l’UE comme imminente.

Aujourd’hui 13 mars, alors que la notification formelle du Brexit se fait attendre, la première ministre d’Ecosse, Nicola Sturgeon, annonce la tenue d’un nouveau référendum d’indépendance. Objectif: se maintenir dans l’Union européenne, et bye bye United Kingdom

La semaine dernière, Gerry Adams, du Sinn Fein, estimait que le Brexit rendait une réunification de toute l’Irlande possible.

A l’échelle de l’histoire, ces possibilités de démantèlement de la Grande-Bretagne sont vertigineuses. Il faut remonter à la dynastie des Tudor, aux guerres entre protestants et catholiques pour en saisir les racines.

Qu’on se le dise: ne plus être européen de passeport effraie beaucoup de Britanniques, et surtout les Ecossais et les Nord-Irlandais. Négociateur du Brexit, Guy Verhofstadt promet de faire tout son possible pour maintenir ce droit acquis – mais la réciprocité (les droits des Européens en Grande-Bretagne) devra être aussi garantie. Territoires, zones économiques, et citoyens pourront-ils divorcer à la carte ? Le Brexit, cette idée si simple que les modalités concrètes n’en ont pas été débattues, sera un casse-tête juridique sans précédent.

En Suisse aussi, le débat de 1992 sur le ralliement à l’Espace économique européen avait révélé un profond fossé (le fameux Roestigraben) entre les parties alémaniques et francophones (le Tessin ayant voté comme la Suisse alémanique et pas comme les Latins). Avant que l’envie de concorde nationale, et le chemin de la prospérité retrouvée grâce à la signature des accords bilatéraux, annulent tout  sentiment sécessionniste  et toute volonté de divorce pour longtemps.

 

Une Europe à plusieurs vitesses: comment la faire fonctionner?

L’idée d’une Europe à plusieurs vitesses gagne du terrain. Les cinq scénarios, présentés la semaine dernière par le président de la Commission Jean-Claude Juncker dans son libre blanc, démontrent que la solution aux crises actuelles requière autant de subtilité que de courage.

Pour que cette solution de bon sens ne reste pas une incantation, il faut essayer d’imaginer comment elle pourrait fonctionner.

J’avais développé quelques réflexions dans ce sens en novembre 2015 lors d’un dialogue européen organisé à la Fondation Jean Monnet*.

 Il me semble que nous avons l’opportunité de corriger sur ce qui a tant posé problème aux Suisses au moment de la création de l’Espace économique européen (EEE) en 1992: la satellisation, la nécessité de reprendre le droit du marché unique sans co-décision.

Ce que je propose, c’est la refondation d’un Espace économique européen avec co-décision. La Suisse y trouverait son compte, la Grande-Bretagne aussi, et l’Union dans son ensemble qui ne passerait plus pour un carcan d’obligation, mais un facteur de ralliement. Son cercle le plus réussi – le marché unique – engloberait de facto tous les états du continent.

Les institutions européennes plutôt que de se forcer à une unité de façade doivent se montrer évolutives : pourquoi le parlement, les conseils européens et même la commission ne pourraient elles pas siéger « à géométrie variable » avec des représentants de tous les pays concernés lorsqu’il s’agit du grand marché, puis en cercles plus restreints pour la zone euro, et encore dans une autre composition lorsqu’il s’agit de Schengen-Dublin?

On pourrait imaginer que les représentants de tous les pays puissent assister aux débats, mais que seuls votent ceux qui se sont engagés à faire politique commune dans un secteur spécifique.

L’EEE, tel qu’il a été négocié entre 1989 et 1992, a divisé l’Europe en deux voire trois catégories de pays: les pays de l’UE, des satellites (les membres de l’AELE sauf la Suisse), et la Suisse, ralliée au marché unique via des accords bilatéraux. Cet échafaudage est complexe et frustrant. Il ne convient pas aux Britanniques qui ont voté le Brexit.

Vingt-cinq ans plus tard, alors que l’Europe est prise en étau par le trumpisme et le poutinisme, il est temps de rénover la maison. En faisant de l’EEE avec co-décision pour tous le socle de base, les Européens affirmeraient leur leadership en matière de libre-échange.

Ils pourraient ensuite ouvrir un débat sur une dose de régulation de la libre-circulation des personnes: réaffirmer le principe mais l’appliquer avec un peu plus de souplesse, comme le demandent les Suisses et désormais aussi les Britanniques.

Gérer les flux de migrants sera un des plus grands défis du siècle.  L’urgence sécuritaire, comme le chômage de masse dans certains pays,  obligent à plus de réalisme et moins de dogme.

Une construction européenne à géométrie variable serait plus respectueuse des volontés politiques, un gage d’efficacité ciblée propre à enlever une bonne partie de leurs arguments aux nationaux souverainistes.

 

* l’entier de mon intervention http://chantaltauxe.ch/et-maintenant-quelles-reformes-en-europe/

et en vidéo https://www.youtube.com/watch?v=29buvB1fBVI

Vous reprendrez bien une petite couche de RIE3…

Passionnant le déluge de commentaires qui suit le scrutin de ce dimanche 12 février. J’en ajoute encore quelques uns:

  • dans RIE3, on n’a pas assez souligné à mon sens à quel point la gauche et l’UDC ont joué à contre-emploi.
  • Traditionnellement, la gauche est favorable à l’abolition des statuts fiscaux privilégiés pour les entreprises ou les personnes physiques. Elle souhaite aussi  la mise en conformité avec les standards internationaux de probité fiscale. Le PS reste par ailleurs le moins anti-européen des partis gouvernementaux. Attaquer en referendum une réforme qui mettait fin à des pratiques jugées déloyales par l’Union européenne et l’OCDE n’allait pas de soi.  Les socialistes vont devoir donc prestement démontrer leur bonne foi dans cette affaire (ils voulaient juste un paquet plus équilibré).
  • en soutenant RIE3, l’UDC n’était pas très crédible non plus. D’habitude, elle n’est pas tendre avec les entreprises qui abusent, selon elle, du recours à la main d’oeuvre étrangère. Et les multinationales pratiquent l’embauche de talents extérieurs sans beaucoup d’états d’âme, au nom de la compétitivité. D’habitude, l’UDC est championne pour exiger que la Suisse ne cède pas aux pressions internationales. Avec RIE3, elle demandait au peuple se se soumettre aux pressions de l’UE et de l’OCDE, sans la moindre-contrepartie consolatrice. Si les critiques de Eveline Widmer-Schlumpf ont indéniablement eu un impact sur le non, il faut souligner qu’ une partie de l’électorat UDC n’a pas suivi la posture incohérente de ses dirigeants.
  • les sondages annonçaient un résultat serré, on peut donc voir dans l’ampleur du rejet de RIE3 par six votants sur dix non une grosse trace de l’exaspération des classes moyennes face au discours sacrificiel des milieux économiques, déjà vue le 9 février 2014.
  • le calendrier est serré pour mettre sous toit une RIE3bis, politiquement viable, avant 2019. La bonne nouvelle de ce dimanche, c’est qu’il suffit d’appliquer la méthode Leuthard pour réussir. Le succès de FORTA à 62% a été éclipsé par les deux autres objets de votation. Mais il faut saluer la manière habile dont Doris Leuthard a fait preuve dans la durée: des sous pour le rail (FAIF en 2014, approuvé lui aussi à 62%), puis des sous pour la route cette fois-ci, un arrosage régional bien dosé. Bref, une manière de pratiquer l’art du compromis helvétique que la démocrate-chrétienne pourrait utilement apprendre à son collègue Ueli Maurer: je consulte, je satisfais un peu tout le monde, dans un cadre raisonnable et maîtrisé, avec des chiffres et des projections sérieux à l’appui.
  • Notons encore l’attitude de la gauche qui gagne: une joie mêlée d’incrédulité. Il est vrai qu’elle n’a guère l’habitude de gagner les dimanches de votation, et qu’elle est une abonnée aux grandes baffes dans le genre « essayé, pas pu, mais il est vrai que la droite est très largement majoritaire en Suisse ».
  • A l’inverse, la droite ne sait pas vraiment perdre. Son autoflagellation depuis dimanche fait peine à voir. Avec RIE3, la droite s’est piégée elle même  comme un gosse pris les mains dans le pot de confiture. Les socialistes ont vu une chance pour eux dans ses maladresses de ré-équilibrer le rapport des forces au parlement. On verra assez vite, dans la réforme des retraites, si ils sont désormais pris au sérieux.
  • La splendide et symbolique victoire d’Ada Marra sur les naturalisations facilitées restera dans les annales. De l’abnégation, de la persévérance, la preuve délicieuse qu’en une génération, les enfants d’immigrés, devenus suisses, savent vous tricoter un beau compromis helvétique, gauche et droite raisonnables réconciliées, dont tout le monde (ou presque) est fier. Avec en prime, comme de la chantilly, une double majorité du peuple et des cantons incontestable!
  • Il y a quelques articles dans notre constitution qui portent le nom de leurs promoteurs: Weber, Minder. A ma connaissance, c’est la première fois qu’une disposition constitutionnelle tient au combat obstiné et longtemps solitaire d’une femme. Merci, Ada Marra, c’était une jolie manière de fêter le 46 ième anniversaire du droit de vote des femmes!

Trois ans pour rien

Trois ans après le vote du 9 février 2014 sur l’initiative « contre l’immigration de masse », la Suisse apparaît recroquevillée dans une impasse, en ayant verrouillé elle-même toute issue de secours.

Les outils de pilotage pour savoir où et comment les immigrés prennent – ou prendraient – la place des travailleurs indigènes font toujours défaut. Impossible de se convaincre que l’on maîtrise un tant soit peu les flux migratoires qu’une majorité a souhaité dompter. Le solde migratoire a reculé en 2016 pour la troisième année consécutive, mais c’est comme si personne n’avait rien remarqué, comme si le fait de passer de 80 000 à 60 000 n’était qu’une pure abstraction statistique.

Trois ans après leur courte victoire, les vainqueurs restent toujours aussi frustrés et mécontents. Et toujours aussi incapables de trouver la voie d’un compromis avec les autres forces politiques. Leur impuissance témoigne de la fausseté de leur promesse pendant la campagne: contingenter l’immigration tout en maintenant les autres accords bilatéraux avec l’UE. La vérité est que l’UDC a menti au peuple, mais qu’une certaine culture démocratique molle peine à lui reprocher cet authentique scandale. Pourtant, en démocratie, la victoire donne aux vainqueurs quelques responsabilités et obligations.

La détestation de l’UE est à son comble, elle est devenue le plus petit dénominateur commun entre tous les partis. Certes l’UE n’affiche guère de grandes percées qui la rende follement aimable, elle endure les revers comme le Brexit – ou l’impossibilité de coordonner sa politique d’asile – avec un stoïcisme qui frise le masochisme. Elle reste pourtant notre meilleure option de partenaire diplomatico-commercial. Pour des raisons géographiques, historiques et éthiques. La bonne entente avec l’UE vaut mieux pour un petit pays comme le nôtre que la logique des rapports de force chère à Trump et à Poutine, ou l’illusion de la franche camaraderie chinoise.

Il faudra expliquer un jour comme la Confédération, jadis si pragmatique, s’est retrouvée dans cette impasse, où elle attend que tombe la guillotine des prochaines initiatives de l’UDC, sans même tenter une manoeuvre d’esquive. Une soumission de moutons, le reniement de ses propres valeurs,  un abyssal manque de courage, l’absence de clairvoyance, le mépris de son histoire