Le Conseil d’Etat vaudois vient de statuer sur deux symboles, avec un esprit de compromis, dont on pourrait sourire, mais qui est le reflet de sa manière de fonctionner depuis bientôt une décennie. Pour cette génération de politiciens, la voie consensuelle vaut toujours mieux
que le foutoir des années 90.
Le gouvernement a ainsi remanié le projet du nouveau Parlement, dont le gigantesque toit avait généré l’été dernier un référendum consterné. La seconde mouture se fond plus harmonieusement dans la skyline de la Cité. Elle n’est toujours pas décoiffante. A vrai dire, l’ancien Parlement ne l’était pas non plus, il jouissait juste de l’inestimable patine de l’histoire, tout en contraignant les députés à un confort plus que spartiate. On peut donc se résoudre à l’accepter. Pour un geste architectural fort, il aurait fallu que gouvernement, Parlement et administration quittent la Cité, s’installent pourquoi pas près de la gare (c’eût été pratique pour les députés venant de tout le canton). Dominée par le Château enfin rendu au peuple vaudois, la colline historique serait devenue un quartier des musées. Il appartiendra à une
autre génération d’avoir cette audace.
Plus encore qu’à l’apparence de la Cité lausannoise, les Vaudois sont attachés aux vignobles de Lavaux. Par deux fois déjà et avec une sympathie grandissante, ils ont approuvé des textes exigeant que l’on protège leur trésor: en 1977, à 57% de oui, en 2005, à 81%.
Comme la première, la troisième initiative «Sauver Lavaux» a été motivée par un projet de construction maladroit. Le texte a connu ensuite un parcours rocambolesque: déclarée anticonstitutionnelle par le Conseil d’Etat, validée par le Grand Conseil, objet d’un recours
au Tribunal fédéral gagné, elle a pâti des changements de chefs du département et de majorité, non sans que
s’élabore un contre-projet indirect déjà entré en vigueur.
Alors que les deux camps fourbissent leurs armes pour la bataille finale devant le peuple (la majesté du paysage ou la survie économique des hommes qui le modèlent), le gouvernement veut donner une chance à un contreprojet, une technique déjà éprouvée lors de débats tout aussi émotionnels que furent ceux sur la fumée passive et l’euthanasie active.
Le compromis pourrait se nouer sur la définition des équipements d’intérêt public pouvant déroger à l’interdiction de toute nouvelle construction, ou les exceptions à l’extension des zones à bâtir.
Emotion ou raison? Le dilemme déchire les démocraties. Il n’est jamais vain d’essayer de les concilier.
Auteur/autrice : 17CTMchantal..
65 ans pour les femmes, une question de génération
Alain Berset a gagné le droit d’aller de l’avant avec un âge de retraite égal pour les hommes et les femmes. Mais réussira-t-il à convaincre son propre parti? L’affaire n’est pas gagnée d’avance….. Mais il est peut-être temps de sortir de la guerre de tranchée. Il était parfaitement normal que nos grand-mères et nos mères bénéficient de l’AVS plus tôt que les hommes. La plupart ont accompli une double journée de travail à l’époque où les pampers n’existaient pas, où les lave-linge et les lave-vaisselle étaient un luxe inabordable. Pour ma génération, née dans les années soixante, la différence de traitement est déjà moins plaidable, si ce n’est que beaucoup de femmes ont souffert, souffrent encore d’inégalités salariales. Mais, pitié, pour la génération de nos filles, qui prendra sa retraite dans 40 ou 50 ans: comment justifier pareille inégalité de traitement avec les hommes?
Les jeunes femmes sont désormais tout aussi bien formées que les hommes, elles ont une espérance de vie légèrement supérieure. Pourquoi les enfermer dans une vision passéiste du couple? Pour ce qui concerne les inégalités salariales scandaleusement persistantes, Alain Berset pourrait donner un délai de 5 ans à économiesuisse et aux syndicats pour mener une politique volontariste de certification des entreprises. Passé ce délai, il serait légitimé à légiférer, il pourrait introduire des amendes pour les entreprises qui ne respectent pas l’article constitutionnel sur l’égalité entre hommes et femmes, voté, rappelons le, le 14 juin 1991! N’attendons pas une génération de plus pour l’appliquer!
Didier Burkhlater, ministre de l’impasse
En commentant sa démission devant les journalistes, Didier Burkhalter a dit qu’il respectait leur fonction critique. Cet article de L’Hebdo du 14 novembre 2012, co-signé avec Michel Guillaume, relevait quelques points faibles et beaucoup d’interrogation sur celui qui venait alors de reprendre en mains la politique étrangère. Je l’ai relu – avec un oeil critique. Sur la scène internationale, Didier Burkhalter a incarné la traditionnelle politique suisse de bons offices et de défense des droits humains. Mais dans le dossier européen, je trouve qu’il a déçu, même si le manque de soutien de ses collègues et le vote du 9 février 2014 ne lui ont pas facilité la conduite de ce dossier pourtant crucial. A l’insu de son plein gré ou pas, dans l’ambiance de déni général sur les enjeux européens qui caractérise la classe politico-économique suisse, Didier Burkhalter est resté le ministre de l’impasse européenne…
CHANTAL TAUXE ET MICHEL GUILLAUME
POLITIQUE EUROPEENNE. Bientôt un an que le radical est à la tête du Département fédéral des affaires étrangères. Alors que Berne attend une réponse de Bruxelles sur son offre de négociation, afin de poursuivre la voie bilatérale, «L’Hebdo» tire le premier bilan d’un conseiller fédéral prudent et discret à l’excès.
De l’Intérieur aux Affaires étrangères. Ce jour de décembre 2011, Didier Burkhalter est entré dans la salle du Conseil fédéral chef du Département de l’intérieur, et il en est ressorti, quelques instants plus tard, ministre des Affaires étrangères. Une victoire pour le radical neuchâtelois qui voulait ce ministère que d’aucuns voyaient réservé au nouvel élu, le socialiste Alain Berset, au goût prononcé et rare à Berne pour les enjeux internationaux. Mais ce jour-là, le collège jugea plus opportun de placer les ministres selon leur aptitude supposée à surmonter les blocages partisans dans les dossiers nécessitant de puissantes réformes: l’homme de droite se vit donc confier nos relations avec le monde, et l’homme de gauche l’avenir de nos assurances sociales.
L’exemple de Max Petitpierre. Sourire aux lèvres, Didier Burkhalter a-t-il alors pensé à son prestigieux prédécesseur, radical neuchâtelois comme lui, Max Petitpierre, un des meilleurs conseillers fédéraux du XXe siècle, dont la tâche fut justement de reconnecter la Suisse au monde au sortir de la Seconde Guerre mondiale? L’homme avait imposé une révolution copernicienne, en rétablissant les relations diplomatiques avec l’Union soviétique, honnie mais victorieuse et si puissante.
Difficile de savoir quelles sont les intentions du chef du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). Il est avare d’interviews. Alors que la Suisse va commémorer les 20 ans du non à l’Espace économique européen le 6 décembre 1992, il refuse de s’exprimer. Un silence un rien extravagant car il n’y a pas que le fantôme du «dimanche noir» à commenter. Bientôt un an après son arrivée à la tête du département, il conviendrait d’esquisser un premier bilan. En dix mois, il a rencontré une quinzaine de ses homologues européens, dont quatre fois l’Allemand Guido Westerwelle, deux fois le Français Laurent Fabius et l’Autrichien Michael Spindelegger, et une fois l’Italien Giulio Terzi. Surtout, alors que l’Union européenne doit répondre d’ici à quelques jours à l’offre de négociation formulée par le Conseil fédéral en juin, le besoin d’explication de la position suisse va grandissant. Le jeu diplomatique commande parfois de se montrer discret, mais la logique démocratique oblige, surtout en Suisse où le peuple a le dernier mot sur les grands enjeux de politique étrangère, à communiquer, à soigner la pédagogie longtemps à l’avance, bref à s’échiner à convaincre.
Dans une litote admirable, un haut fonctionnaire résume l’état de la question: «Le chef du DFAE mène une politique burkhaltérienne, donc peu spectaculaire.»
«S’il ne parle pas, c’est qu’il n’a rien à dire», tance, plus sarcastique, un parlementaire. C’est sûr, le mutisme du chef du DFAE traduit un immense embarras. La politique européenne de la Suisse est dans une impasse, et, comme chacun le sait, c’est un endroit périlleux pour manœuvrer.
Mais cet attentisme agace. «Je constate un entêtement du Conseil fédéral dans une stratégie des bilatérales qui fait que la Suisse se retrouve dans une voie sans issue, soupire Carlo Sommaruga (PS/GE), vice-président de la Commission de politique extérieure. Et le Conseil fédéral fait comme s’il ne s’en apercevait pas. Malgré la sympathie que José Manuel Barroso a envers la Suisse, ce n’est pas lui qui va aplanir les problèmes.»
Le vieux plan B de 1992. Sa collègue Christa Markwalder (PLR/BE) ajoute de la profondeur historique à sa préoccupation: «La voie bilatérale a fait office de plan B en 1992, à l’époque où l’UE n’avait que douze membres, dont trois étaient nos voisins. Entre-temps, elle a doublé de volume, et la dynamique a complètement changé.»
Dès lors, Carlo Sommaruga plaide pour plus de réalisme. Il faudrait oser se demander «comment la Suisse obtiendrait la meilleure souveraineté matérielle. Mais le Conseil fédéral manque de courage politique. Il est persuadé qu’il pourra sortir de l’impasse avec une solution ad hoc qui préserverait à la fois la souveraineté suisse et qui reprendrait l’acquis communautaire. Ce n’est pas possible. L’UE n’a aucun intérêt à trouver des solutions ad hoc.»
Début octobre, invité par la Fondation Jean Monnet pour l’Europe à Lausanne, l’ancien secrétaire d’Etat Franz Blankart n’a pas suggéré autre chose: il faut prendre acte, a-t-il dit en substance, du fait que l’UE ne veut plus avancer sur la voie bilatérale. Et penser à d’autres scénarios, comme un nouveau vote sur l’Espace économique européen, qui, outre la garantie de l’accès aux marchés, offre une solution institutionnelle durable.
Didier Burkhalter, qui s’est autoproclamé rénovateur de la voie bilatérale, est-il capable de reconnaître que celle-ci est agonisante, sinon morte? Peut-il en prendre acte? Un gouffre s’ouvrirait aussitôt sous les pieds du gouvernement. Serait-il capable d’innover en politique européenne? Les rares déclarations de Didier Burkhalter sur le sujet, tout comme son parcours jusqu’ici, nourrissent d’immenses doutes.
Un apparatchik. Le chef du DFAE n’a pas de formation ou un passé professionnel qui l’auraient sensibilisé à la question européenne. Il a suivi des études en sciences économiques à l’Université de Neuchâtel, où il a obtenu une licence «avec mention», un détail signalé dans sa biographie officielle qui a fait sourire dans certaines chancelleries. Il a ensuite effectué une carrière d’apparatchik, comme rédacteur économique à la Société pour le développement de l’économie suisse (la SDES, aujourd’hui fondue dans Economiesuisse), puis comme secrétaire de son parti, dans son canton et à Berne, et comme élu en Ville de Neuchâtel et aux Chambres fédérales.
Didier Burkhalter s’est fait connaître très tôt comme eurosceptique. Sous l’influence de sa femme, d’origine autrichienne? La rumeur est aussi tenace que difficilement vérifiable. Personne ne se souvient avoir entendu Friedrun Sabine Burkhalter émettre une position politique. Les enfants du couple sont doubles nationaux et détenteurs d’un passeport européen. Mais la présence de la femme du chef du DFAE, toute protocolaire qu’elle soit, fait jaser (elle ferait barrage aux contacts directs et informels entre le ministre et ses accompagnants) et suscite toutes sortes d’interprétations sur son réel pouvoir.
Ce qui est sûr, c’est que, comme parlementaire, le radical s’est plus profilé sur les questions de sécurité que de politique étrangère. Il appartient à une génération de politiciens de droite qui considèrent les enjeux européens comme revêches plutôt que stimulants. Son parti, le PLR, n’a plus produit la moindre réflexion originale, sortant du mantra des bilatérales, depuis des lustres.
L’envie manifestée par Didier Burkhalter de diriger le DFAE ne doit pas faire illusion. Il a choisi ce département pour continuer à promouvoir la diplomatie scientifique (jusqu’ici rattachée au DFI). Un bel enjeu, mais qui ne peut pas épuiser le rôle de la Suisse dans le concert des nations.
Donneur de leçons. «Un ministre des Affaires étrangères doit avoir un certain lustre», avance Carlo Sommaruga, citant les exemples de Joschka Fischer ou de Hillary Clinton, et incarner les valeurs du pays. Encore faut-il voir comment.
Dans ses rares déclarations publiques sur la question européenne, le radical s’est montré donneur de leçons, assénant par exemple aux ambassadeurs européens assistant, ce printemps, à l’Assemblée du Nomes, un cours sur la démocratie directe un rien véhément. A une semaine de distance, il a d’ailleurs livré aux pro-européens en grande partie le même discours qu’aux anti-européens de l’ASIN. Une manière de les mettre sur un pied d’égalité qui a suscité le malaise. En votation, les premiers ont en effet toujours soutenu la position du Conseil fédéral, alors que les isolationnistes l’ont combattue avec hargne.
Un œil neuf. Maladroit, Didier Burkhalter n’est certes pas le premier chef du DFAE sans grande expérience internationale. Mais par le passé les ministres étaient flanqués de grands secrétaires d’Etat ou d’ambassadeurs à la Weltanschauung forgée sur le terrain. Le radical a, lui, préféré se choisir un No deux qui n’a pas non plus une grande pratique de la scène internationale, même s’il est vrai qu’Yves Rossier a commencé sa longue carrière bernoise au DFAE, et travaillé de 1994 à 1998 pour Jean-Pascal Delamuraz, un Européen convaincu.
L’inexpérience d’Yves Rossier comme secrétaire d’Etat interpelle. Didier Burkhalter, l’élégant impassible, a voulu disposer «d’un chien de garde qui fait le sale boulot, bouscule les gens», critiquent certains. «Yves Rossier amène un œil neuf dans des discussions prisonnières de schémas de pensée ressassés», plaident les autres. Un troisième camp constate qu’il déploie plus d’énergie à «mettre au pas la DDC qu’à inventer une stratégie européenne efficace».
Le poids de l’héritage. L’état du DFAE au moment où le duo Burkhalter-Rossier l’a repris tempère toutefois le premier bilan que l’on peut tirer de l’activité des deux hommes.
Parmi les diplomates européens, le soulagement est manifeste d’avoir vu la socialiste Calmy-Rey tourner les talons. On sait gré à son successeur d’être «plus à l’écoute», «moins dogmatique». D’autant que le radical a décidé de privilégier les contacts avec les pays voisins.
«L’héritage de Micheline Calmy-Rey n’est pas facile à assumer, note Christa Markwalder. La conseillère fédérale n’a jamais aimé l’UE et ses représentants, dont elle pensait parfois qu’ils étaient des bureaucrates arrogants. Elle a voulu faire une politique étrangère de niche (Kosovo, bons offices entre la Turquie et l’Arménie ou la Géorgie et la Russie), et elle a délaissé la politique européenne.»
De l’ancien fief de la socialiste, mince est la probabilité qu’un avis contraire, osé ou téméraire, émerge et remonte jusqu’au chef. Les têtes indépendantes ou non alignées et frondeuses ont été coupées. Le secrétaire d’Etat Michael Ambühl, passé entre-temps aux Affaires financières sous la direction d’Eveline Widmer-Schlumpf, «a éradiqué toute pensée politique du département, réduisant le jeu diplomatique à de sèches formules mathématiques», comme le résume un ancien de la maison.
Qui alors pourrait pousser Didier Burkhalter à empoigner autrement le dossier européen? Il n’y a pas beaucoup de salut à attendre des autres conseillers fédéraux. Sur le papier, ils doivent collégialement conduire la politique extérieure. La plupart n’ont pas d’avis propre sur les défis européens dont ils subissent l’agenda vorace. Tous voyagent beaucoup, mais les temps ne sont pas mûrs pour qu’ils réfléchissent à la finalité de leurs allers et retours à Bruxelles et dans les capitales européennes.
Le gouvernement se conforte dans l’idée qu’il faut avancer sur la voie bilatérale – qu’il sait de plus en plus étroite – sans prononcer le mot tabou d’EEE, et sans même oser penser à celui, encore plus tabou, de l’adhésion à l’UE.
Ce printemps, les sept ont démontré à quel point ils envisagent d’abord la politique extérieure comme un fardeau intérieur: ils ont décidé d’activer la clause de sauvegarde dans l’accord sur la libre circulation des personnes contre les pays de l’Est européen, juste pour donner un signe apaisant à l’opinion publique. Selon trois sources concordantes, Didier Burkhalter n’était pas favorable à cette option, dont il s’est employé ensuite à minimiser les effets lors de moult voyages auprès de ses homologues européens. L’’anecdote souligne que le chef du DFAE ne donne pas le ton sur ses dossiers, que son avis a peu de poids vis-à-vis de ses collègues (seule Eveline Widmer-Schlumpf l’a soutenu).
L’impulsion initiale. Ce qui est très inquiétant. Comme le relève un familier du Palais, l’impulsion pour mener une nouvelle politique ne peut venir que du chef de département. La sortie du nucléaire n’aurait jamais été décidée si Doris Leuthard n’en avait pas été persuadée elle-même. Les corapports des autres ministres peuvent certes infléchir des décisions, geler un dossier pas mûr, mais jamais renverser de façon copernicienne une politique. Le tempérament de Didier Burkhalter ne le porte pas à l’audace. «On a vu au DFI que c’est quelqu’un qui prend peu de risques», rappelle Carlo Sommaruga.
Et c’est ainsi que, mal préparé à relever un défi difficile, mal entouré, et peu stimulé, Didier Burkhalter nous emmène cahin-caha dans un no man’s land entre participation et adhésion, où la souveraineté de la Suisse ne sera qu’une fiction.
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Les bottes secrètes de la diplomatie suisse
1 Diviser pour régner
Jouer les Etats membres contre la Commission, compter sur les voisins pour faire plier les autres Etats membres, la diplomatie suisse excelle depuis des décennies dans l’art de diviser l’UE pour imposer son point de vue.
A force, ces manœuvres machiavéliques sont devenues un grand sujet de courroux chez les fonctionnaires de la Commission. Les diplomates des pays concernés oscillent entre magnanimité et amusement: sacrés Suisses, ils essaient et osent encore, sans états d’âme, avec un aplomb qui force l’admiration!
Rouerie ou naïveté? Diviser pour régner, est-ce que cela marchera encore longtemps? Un ancien ambassadeur de la Confédération en doute, mais n’exclut pas qu’une fois encore les Etats membres se montrent plus gentils que l’implacable et dogmatique Commission, qui a rendu cet automne un préavis sévère sur la proposition suisse.
Soigner les voisins, dont il a beaucoup été dit qu’ils avaient été négligés par Micheline Calmy-Rey, Didier Burkhalter s’y est beaucoup employé depuis qu’il est entré en fonctions. Ceux-ci ont apprécié.
Mais la sympathie que nos voisins éprouvent pour nous ne les fera pas s’asseoir sur leurs engagements vis-à-vis de l’UE ou transiger sur les principes qui l’animent. La loyauté envers l’UE l’emportera de plus en plus sur la sympathie à l’égard d’un pays ami, mais non membre, prévient avec délicatesse un diplomate.
2 Le chéquier
Pour la Suisse, la crise financière que traverse l’UE a profondément changé la donne. Les pressions des états voisins pour un aggiornamento en matière de fiscalité des entreprises et de levée du secret bancaire pour les fraudeurs ont décuplé. Mais les caisses vides de l’UE la rendent un rien vénale ou vulnérable. Pour obtenir ce qu’elle souhaite, ou arranger les pots cassés – comme dans le cas de l’application de la clause de sauvegarde de l’accord sur la libre circulation des personnes – la Confédération peut jouer du chéquier. Ses finances saines lui permettent d’hononer sa signature. Les Polonais vexés de voir leurs ressortissants discriminés se sont montrés «compréhensifs», signale une source du DFAE, quand la Suisse a annoncé être prête à reverser une contribution de cohésion.
De même, la Suisse pourra payer sa part rubis sur l’ongle si les projets de recherche dans lesquels sont impliqués l’EPFL et l’EPFZ sont validés par l’UE l’an prochain. Pour sa participation à Euratom, la Suisse vient d’ailleurs d’accepter de rallonger sa contribution.
Chaque année, la Suisse verse à l’UE un petit milliard de francs à travers le fonds de cohésion et les programmes de recherche.
La diplomatie du chéquier a toutefois ses limites, elle renforce à Bruxelles l’image d’un pays mesquin, qui veut toujours exiger, et s’offrir, une solution spéciale.
UNE VIEILLE EUROPE SI DÉSIRABLE
Silvio Berlusconi: le destin d’un fanfaron
Comment un homme d’emblée si critiqué a-t-il pu se maintenir si longtemps au pouvoir? Portrait et bilan. 1).
Ce samedi 12 novembre en arrivant au palais du Quirinal, Silvio Berlusconi a-t-il songé à son ami Bettino Craxi? Comme lui, président du Conseil, le socialiste avait quitté le pouvoir sous les huées de la rue. C’était le 30 avril 1993. Et c’est peut-être ce soirlà que le patron de la Fininvest, celui que l’on appelait alors «Sua Emittenza» (une contraction de la marque de politesse et la reconnaissance de son pouvoir sur les télévisions) a commencé à comprendre qu’il lui faudrait entrer en politique, «descendre sur le terrain», comme il ne cessera de dire en abusant du registre footballistique. Car ce 30 avril, Silvio Berlusconi perdait avec la disgrâce de Craxi, vaincu par l’opération «Mains propres», son meilleur soutien, un premier ministre capable de faire des lois ad hoc pour favoriser l’expansion du réseau de télévisions privées de son ami.
Ou alors, ruminant son amertume devant les pancartes se réjouissant de sa démission, Silvio Berlusconi s’est-il souvenu d’Indro Montanelli, directeur du Giornale (que possède toujours le clan Berlusconi), qui lui refusa son soutien éditorial au moment où il se lança en politique, et lui prédit son échec final. Ce sympathisant fasciste tôt repenti, devenu une véritable autorité morale en Italie, l’avait prévenu: il était faux et vain de se prendre pour un «homme providentiel».
Et les Italiens qui se pressaient aux portes du Quirinal, à quoi pensaient-ils? Pourquoi étaient-ils si nombreux à attendre le communiqué officiel, sanctionnant un retrait annoncé plusieurs jours auparavant? S’ils n’avaient rien de mieux à faire un samedi soir, c’est que l’incrédulité est à la base de la saga berlusconienne. On n’a d’abord pas cru à son succès, et donc à la fin, on doute qu’il se retire vraiment, définitivement de la scène. D’où ce besoin de le voir pour y croire.
«Ventennio». Ces jours-ci, un mot opère son retour dans le vocabulaire politique italien: ventennio. On parle du ventennio berlusconien comme on évoque le ventennio fasciste, les vingt années depuis la prise de pouvoir de Benito Mussolini en 1922 jusqu’à sa chute en 1943. Pour être juste, Silvio Berlusconi n’a pas régné vingt ans, mais s’est retrouvé trois fois président du Conseil: 8 mois en 1994-1995, presque cinq ans de 2002 à 2005, et depuis 2008 à ce dernier samedi soir. Le parallèle avec le leader fasciste reste toutefois tentant: d’une part, parce que le papy play-boy devenu premier ministre, à trop solliciter la chirurgie esthétique, a fini par adopter un masque rappelant furieusement les traits du dictateur. Et, d’autre part, parce que The Economist, qui ne l’a jamais épargné, ironise encore dans sa dernière édition sur cet «homme qui a le plus dégradé l’image de l’Italie depuis Mussolini».
On peut certes ironiser comme l’hebdomadaire britannique, qui le traitait de «Burlesconi» dès 1993. Mais une constante du succès de Berlusconi a été d’être sous-estimé par ses alliés de droite autant que par les adversaires de gauche. Comment donc un homme si discrédité (Federico Fellini, mort quelques mois avant son avènement, avait dénoncé le danger d’avilissement que le télécrate faisait courir au pays dans les années 80 déjà), comment ce fanfaron qui ne renonce jamais à une blague graveleuse a-t-il pu durer si longtemps dans la patrie de Dante, de Léonard de Vinci et d’Umberto Eco?
Il est vrai que Silvio Berlusconi ne rêvait pas d’une carrière politique et qu’il n’y est entré que contraint par les événements, tardivement, à 57 ans. Privé de la protection de Craxi, son groupe Fininvest (composé d’immobilier, d’un réseau de télévisions, de supermarchés,…) était au plus mal à la fin de 1993. Les banques, qui s’étaient montrées si généreuses, devenaient soudain terriblement soupçonneuses et pingres. Dans son dernier numéro de l’année, L’Espresso se demandait si Fininvest passerait l’année 1994…
Le bon gouvernement. A peine un mois plus tard, Berlusconi diffuse sa plateforme électorale «à la recherche du bon gouvernement». Parallèlement, il exhume un discours anticommuniste que la gauche italienne, en pleine rénovation, croyait à tort relégué dans les poubelles de l’histoire depuis la chute du mur de Berlin. Bingo. Quatre mois après, il décroche son poste de premier ministre. Il le perdra très vite. Mais reviendra encore. Et encore.
Cette ascension plus que fulgurante et persistante ne se comprend pas si on a oublié ce que fut l’opération Mains propres, qui lamina la classe politique au pouvoir depuis la Seconde Guerre mondiale: d’abord le combat juste et démocratique des juges contre le financement illégal, mais prodigue, des partis, ensuite une déstabilisation profonde de tout le système politique. L’Italie avait vécu depuis 1945 au gré de coalitions fragiles et éphémères. Ce qui ne l’avait pas empêchée de réussir sa renaissance économique et de résister au terrorisme. Silvio Berlusconi fit basculer la péninsule dans un système bipartisan, dont le bilan économique s’avère désastreux. Les Italiens ont rêvé pendant des décennies, où les gouvernements tombaient comme des mouches, de stabilité… Mais la stabilité berlusconienne, l’ample majorité parlementaire dont il a disposé depuis 2008 dans les deux Chambres, a conduit le pays au naufrage et à l’humiliation.
«Una storia italiana». Car gagner une élection ne veut pas encore dire que l’on sait gouverner. Et si Berlusconi n’a guère su gouverner – roi de la procrastination il n’a pas réalisé la moitié des réformes et des libéralisations promises – il est parvenu comme personne à gagner des élections. Souvent par des moyens peu conventionnels. En 1994, il s’offre pour 22 milliards de lires (environ 20 millions de francs selon les estimations de l’époque) un parti politique sur mesure, qu’il baptise du slogan des tifosi «Forza Italia». Le football est chez lui une passion. Il jure de faire avec l’Italie comme il a fait avec l’AC Milan, dont il est le populaire et généreux président depuis 1986: l’amener à la victoire. Forza Italia est lancé sur le marché électoral telle une nouvelle lessive miraculeuse: études de marché, sondages d’opinion, kit promotionnel pour les vendeurs – contributeurs – futurs élus. Son impact sera d’autant plus fort qu’il est relayé par ses chaînes de télévision privées.
En 2001, quelques semaines avant les législatives, Berlusconi fait distribuer à 12 millions de familles italiennes une brochure de photos couleur mettant en scène sa propre légende: on le voit avec les grands de ce monde (Mitterrand, Thatcher, Eltsine, Clinton, Blair, Kohl, le dalaïlama) mais aussi avec sa famille ou poussant la chansonnette tel Frank Sinatra.
Ses méthodes de marketing suscitent l’indignation (le cinéaste Nanni Moretti désespère que les citoyens soient cons idérés comme un «public»), l’incrédulité, les sarcasmes. Fondateur de la Ligue du Nord, Umberto Bossi, son allié, pense d’abord utiliser Berlusconi comme un idiot utile: il amènerait l’argent alors que lui, Bossi, fournirait l’idéologie… Dix-sept ans après, on voit où cet opportunisme cynique a conduit la troisième économie de la zone euro.
Ses premiers millions. Pourtant les Italiens ont voulu croire que ce vendeur d’aspirateurs devenu première fortune du pays (7,8 milliards de dollars selon le classement de Forbes) les rendrait plus riches. La vérité commande toutefois de préciser la biographie. Berlusconi, né en 1936, a bien été vendeur d’aspirateurs, mais c’était un job d’étudiant. Le Cavaliere (un titre de «chevalier» de l’ordre du Travail qu’il partagea avec l’empereur de Fiat Gianni Agnelli) a fait une licence en droit. Il était d’ailleurs un bon élève, rapide, qui, plus jeune, monnayait son aide auprès de ses camarades, et remboursait en cas de mauvaise note…
Après ses études, il se lance dans l’immobilier et c’est là que sa success story comporte un premier blanc: comment a-t-il gagné les premiers millions de lires qui lui permirent de devenir un des promoteurs de Milano 2, un quartier résidentiel de la capitale lombarde? Personne n’a jamais réussi à le savoir. Recyclage d’argent de la mafia? Le soupçon court. Un capitaine de la brigade financière, qui poussa une fois l’enquête un peu plus loin, démissionna soudain à la grande surprise des juges d’instruction. Il deviendra quelques mois plus tard député de Forza Italia. L’anecdote révèle une clé du succès berlusconien: l’incroyable culot, le manque total de scrupules moraux du Cavaliere, capable d’acheter des soutiens pour stopper une procédure, neutraliser un adversaire, obtenir des votes.
Choquant? Pas vraiment dans l’Italie de la débrouille, de la combine et du passe-droit. Berlusconi a été régulièrement accusé d’avoir fraudé le fisc, mais rares sont les Italiens à ne pas pécher eux-mêmes en la matière. Le reproche l’a donc rendu plutôt sympathique aux yeux de l’opinion. De même la multitude de procès (24 ouverts à son encontre depuis son entrée en politique) mais aussi leur complexité ont lassé la population. Les juges ne sont d’ailleurs jamais parvenus à obtenir la moindre condamnation définitive. En sera-t-il autrement dans les affaires de mœurs dont l’ex-premier ministre doit désormais répondre? Berlusconi aurait pu être traité d’«inoxydable» si le qualificatif n’avait pas trop servi pour Giulio Andreotti, homme fort de la Démocratie chrétienne pendant près d’un demi-siècle. Comment donc est-il tombé? Sont-ce vraiment, ironiquement, les «marchés» qui ont coulé cet entrepreneur-politicien? La dette publique italienne est un problème ancien: le pays, amateur de dévaluations compétitives de la lire pour doper ses exportations, avait déjà frôlé la banqueroute en 1992. Après l’adoption de l’euro, l’Italie boosta sa croissance par la consommation intérieure à crédit. Mais l’endettement abyssal, qui en a fait un mouton noir de la zone euro, est surtout fonction d’une politique fiscale particulièrement défaillante: échappent au fisc non seulement les petites combines des particuliers, mais aussi des pans entiers de l’économie au noir, sans compter les sous-traitants liés à la mafia. Un gros manque à gagner pour les caisses de l’Etat. Et que Berlusconi, tant par électoralisme que par dogmatisme, ne s’est pas résolu à empoigner.
Le poignard de Veronica. Non, plus qu’une main invisible et impitoyable des marchés, c’est le fanfaron qui s’est piégé luimême, un peu comme Dominique Strauss-Kahn, incapable de dompter son addiction au sexe. Du coup, le coup de poignard fatal n’est venu ni de la gauche (plus souvent noyée dans ses divisions qu’apte à mener une contre-offensive) ni de ses tumultueux alliés Gianfranco Fini ou Umberto Bossi. Il est venu de sa femme, Veronica Lario, l’accusant en 2009, après trente ans de vie commune, de fréquenter des mineures.
De Noemi à Ruby, les révélations vont se succéder. Dans un premier temps, ces histoires de sexe mettent les machos de son côté et n’ulcèrent que les femmes. Puis la publication des écoutes téléphoniques diffuse l’image d’un premier ministre qui, en pleine tempête financière mondiale, passe plus de temps à organiser des partouzes poétiquement rebaptisées «bunga bunga», à commenter ses performances sexuelles, qu’à gouverner le pays. Grotesque. Ravageur.
Les petits entrepreneurs, ses fidèles électeurs, ceux qui le plus ont voulu croire à ses promesses, ceux qui ont le plus bénéficié de ses largesses fiscales, se retrouvent étranglés par la hausse des taux d’intérêt et les restrictions de crédit bancaire liées à la crise monétaire mondiale. Alors les farces du Cavaliere ne les font plus rire. Le grand patronat, symbolisé par la Confindustria et par le visage avenant de l’héritière d’une dynastie d’industriels, Emma Marcegaglia, multiplie les critiques, les mises en garde, les prières, puis exige sa démission.
L’Eglise, toujours influente dans la péninsule, a dû elle aussi se rendre à l’évidence. Après avoir longtemps fermé les yeux sur ses frasques, les évêques lâchent celui qui a redonné à Rome un air de cour des Borgia.
En cette année 2011, l’Italie a fêté les 150 ans de son unité. Le rappel de son histoire flamboyante, des valeurs passées et de ses pages sombres, a fait œuvre de miroir grossissant. L’Italie est donc prête à tourner la page berlusconienne, forte de cette devise du Risorgimento: «L’Italia farà da sè», que l’on peut traduire ainsi: l’Italie ira de l’avant elle-même. Quels que soient ceux qui croient la gouverner.
1). Article paru dans L’Hebdo le 17 novembre 2011
Le respect de la « Willensnation » se perd
La Suisse est une nation de volonté. Nous ne sommes pas unis par une seule langue, une seule religion ou une géographie
particulière, mais par l’envie et l’intérêt de vivre avec des Confédérés différents de nous-mêmes.
S’agglomérer tout en se respectant est une belle idée. D’autres que nous, les 27 membres de l’Union européenne, ont décidé de la pratiquer à l’échelle continentale. Les Suisses devraient être fiers de leur savoir-faire, de ce vivre ensemble sans tensions trop exacerbées. Mais, hélas, la déférence portée à ce trésor national se perd. Voyez les CFF, au service de la mobilité des habitants, et maintes fois soutenus par les citoyens-contribuables. Ils se sont crus autorisés à faire payer l’usage des gares par les partis politiques qui voudraient y faire campagne. Scandale. Protestations. Depuis, les CFF ont fait marche arrière. Ils n’exigeront qu’un montant forfaitaire. Mais ce mépris bureaucratique pour le jeu démocratique est inquiétant.
Autre signal d’alarme, il n’y a aucun officier romand parmi la dernière promotion de l’Académie militaire de l’Ecole polytechnique de Zurich. «L’armée suisse se transforme en armée suisse allemande», titre 24heures. Le principe selon lequel le soldat doit pouvoir faire son service dans sa langue est désormais remis en cause, prévient Denis Froidevaux, président de la Société suisse des officiers. La langue de commandement est l’allemand, le plurilinguisme coûte trop cher.
Une molle résignation s’installe. L’alémanisation outrancière du Département de la sécurité d’Ueli Maurer, maintes fois dénoncée dans nos colonnes, ne fait guère débat. Le conseiller fédéral, issu du parti qui se veut le protecteur de la «maison suisse», se fiche complètement de l’exclusion des Romands des sphères de décision. Combien de parlementaires romands le sanctionneront-ils pour ce dédain le 5 décembre prochain, lors de l’élection à la présidence de la Confédération?
Croire que le génie de la Suisse se réduit à Zurich et sa périphérie est une insulte à l’histoire nationale. Swiss vient de s’en apercevoir, plus de seize ans après la fâcheuse décision de Swissair de se retirer de l’aéroport de Cointrin. L’arrogance a été mauvaise conseillère. La Suisse romande a retiré de cet épisode douloureux (et de quelques autres déboires) une énergie à se reconstruire qui l’a vaccinée contre tout sentiment de supériorité. Le marché romand est redevenu terriblement attractif.
Consentir à des efforts, voire à quelques gaspillages, par respect des minorités, à long terme, l’attitude n’est pas seulement
noble, elle s’avère gagnante. Puissent les dirigeants de notre armée le comprendre avant qu’il ne soit trop tard.
Conseil d’Etat: le tournis neuchâtelois
Les Neuchâtelois repensent-ils parfois avec nostalgie à Pierre Dubois? Le socialiste est resté dix-sept ans conseiller d’Etat, de
1980 à 1997. A droite, le libéral Pierre Hirschy a pu afficher 13 ans au compteur. Tempi passati! Depuis une décennie, le ministre neuchâtelois qui tient deux législatures peut s’estimer fortuné. Le carrousel coupe-têtes a commencé en 1993 avec l’indépendant Michel von Wyss, quatre petites années avant d’être remercié par les électeurs.
A la législature suivante, le radical Maurice Jacot s’empêtre dans une affaire, il ne se représente pas en 1997. Dès sa deuxième
législature, la libérale Sylvie Perrinjaquet est priée par son propre camp d’aller se faire voir ailleurs, elle se dirige vers Berne, mais n’y sera pas réélue en 2011. Comme c’est une femme, personne ne s’indigne qu’on gaspille ainsi le personnel politique.
La machine à jeter continue à tourner: en 2009, c’est le Vert Fernand Cuche que les électeurs contraignent à une retraite anticipée.
Le radical Roland Debély déclare aussi forfait. Le parti libéralradical n’en a cure, il aligne trois caïds dont Frédéric Hainard. Le
shérif est vite contraint à la démission, Claude Nicati est mobbé par les siens avec une âpreté inouïe, Philippe Gnaegi apparaissant désormais comme un rescapé. On peut pour chaque épisode argumenter sur des difficultés personnelles de chacun. Il n’empêche que la responsabilité du PLR neuchâtelois, qui accumule les problèmes de casting, est engagée.
Le conseiller national Alain Ribaux est désormais candidat à la candidature pour les élections générales du printemps prochain.
On espère que le soutien de sa formation lui sera acquis de manière plus durable que pour ses prédécesseurs.
A gauche, la manoeuvre sera délicate. Les socialistes se réunissent ce samedi pour arrêter leur stratégie. Les candidats seront choisis en janvier. Le défi pour les roses est d’afficher une liste solide pour reconquérir la majorité au gouvernement. Deux candidats compliquent les calculs: le popiste et maire du Locle Denis de la Reussille et l’UDC Yvan Perrin. Le sentiment que la classe politique cantonale traditionnelle a gravement failli pourrait offrir au conseiller national de la Côte-aux-Fées les portes du château.
Deux remarques. Si personne ne l’érige en enjeu, le gouvernement 2013-2017 pourrait ne compter aucune femme. Enfin, si Neuchâtel est une vraie machine à produire des conseillers fédéraux, celle à fabriquer des ministres cantonaux est en revanche bien en panne sur la durée. La faute à des partis étourdis ou aux électeurs capricieux?
La nouvelle gaffe de Schneider-Ammann
Une journée noire pour la Suisse et la jeunesse de notre pays. Le 29 juin 2011 vient d’entrer dans la liste des décisions funestes. Ce mercredi-là, sous la présidence de Micheline Calmy-Rey, le Conseil fédéral, après moult tergiversations, procéda à une petite réforme des départements. Foin d’un Ministère de l’intelligence un temps évoqué, le gouvernement se contenta de jouer au Lego, distraitement. Il fut ainsi établi que le Secrétariat d’Etat à la formation, la recherche et l’innovation (SEFRI) serait coiffé dès le 1er janvier 2013 par le Département de l’économie. On commence à peine à mesurer l’ampleur des dégâts.
Marri de perdre un secteur qu’il choyait, Didier Burkhalter a fui le Département fédéral de l’intérieur pour les Affaires étrangères à la première occasion. Pire, depuis des mois, les gaffes à répétition de Johann Schneider-Ammann, futur ministre de tutelle du nouveau SEFRI, le révèlent inadéquat pour le rôle. Il y eut sa tentative de nommer un proche, désavouée, fait rarissime, par ses collègues.
Le radical bernois aurait pu se racheter en nommant une personnalité forte pour le seconder. Il a bricolé un arbitrage maison. Avec la même coupable légèreté, il a, dimanche dernier dans la NZZ, critiqué la propension trop élevée des jeunes, selon lui, à choisir la voie des études gymnasiales plutôt que la filière de l’apprentissage. Dans le meilleur des cas, il a voulu donner des gages aux fonctionnaires déstabilisés de l’Office fédéral de la formation professionnelle et de la technologie, un souci paternaliste gentillet, bien dans le genre de l’ex-entrepreneur, mais qui n’excuse pas de dire de grosses bêtises.
Le lien entre chômage et maturités académiques est dans nos contrées un mythe, aucune étude ne l’atteste, et encore moins l’expérience des bureaux de chômage. Tout au contraire: la Suisse manque cruellement de cerveaux. Elle est contrainte d’en importer. Notamment d’origine allemande, non sans créer le malaise que l’on sait en Suisse alémanique.
Parmi les conseillers d’Etat en charge de la formation, l’inquiétude le dispute désormais à la consternation. Le chef du DFE affiche une maîtrise très faible du dossier. Il ignore manifestement la subtilité du système et notamment le poids pris depuis une dizaine d’années par les maturités techniques délivrées par les hautes écoles spécialisées, inventées justement pour pallier le manque chronique d’universitaires.
Il est sain de questionner le niveau atteint par les détenteurs de maturité, on pourrait certes mieux les préparer aux cursus universitaires. De Johann Schneider-Ammann, on est en droit d’attendre mieux que des préjugés éculés. Les autres membres du collège feraient bien d’y veiller. La formation est un domaine trop crucial pour être pilotée par un ministre naïf et gaffeur.