Elections vaudoises: le statu quo?

Drôle de collision d’actualités électorales: d’un côté, on assiste médusé et inquiet à la présidentielle française la plus imprévisible – et la plus dangereuse – de l’histoire de la Vième République; de l’autre, on se désole d’une campagne pour les cantonales vaudoises apparemment trop lisse. Au Nord du Léman, l’enjeu ne serait que de connaître le score des uns et des autres, et de compléter l’équipe en place d’une unité dans la plus parfaite des continuités…  Un sondage a hier achevé de tuer le suspense (et peut-être de démobiliser ceux qui imaginaient utile d’aller exprimer des préférences ou satisfecit.) http://www.24heures.ch/vaud-regions/cesla-amarelle-partie-entrer-conseil-etat-vaudois/story/17629643

Je ne partage pas cette morosité désabusée. Pour plusieurs raisons:

  1. on ne peut pas exclure des surprises, une élection n’est jamais gagnée d’avance pour qui que ce soit, surtout si elle se déroule en deux tours. Certaines élections se jouent parfois à quelques centaines de voix. C’est faire injure aux petits candidats de donner à croire que leur engagement ne sert à rien, et que les préoccupations qui les animent et qu’ils portent dans les débats sont inaudibles. (Souvenons nous du Valais, où un inconnu, Frédéric Favre- radical certes – s’est frayé un chemin au Conseil d’Etat en quelques semaines).

2. majorité de gauche ou de droite au Conseil d’Etat, ce n’est pas un détail, même si la collaboration se veut « dynamique », je préfère « constructive », entre ses membres. La composition du Grand Conseil, l’équilibre des forces, le poids des petits partis, ce ne sont pas non plus des points de détails.  Le législatif n’est pas une chambre d’enregistrement, sa qualité tient aussi beaucoup aux individualités qu’il s’agit d’y élire – et pas seulement aux partis représentés. N’est-ce pas parmi eux que se trouveront celles et ceux qui brigueront un siège au gouvernement la prochaine fois?

3. majorité de femmes ou d’hommes au Conseil d’Etat, ce n’est pas non plus un détail. https://chantaltauxe.ch/conseil-detat-vaudois-une-majorite-de-femmes-cest-un-enjeu/

4. les journalistes aiment le bruit et la fureur des campagnes politiques – cela fait plus de grain à moudre – mais il n’est pas sûr que les citoyens éprouvent le même besoin de spectacle ou de petites phrases assassines. Face à une actualité mondiale devenue très incertaine, voire angoissante, ils apprécient la stabilité de leurs gouvernants. Voyez le Conseil d’Etat neuchâtelois – au bilan bien moins éclatant que son homologue vaudois – réélu in corpore, malgré les critiques. Il n’y a pas de placidité vaudoise, ni de fatale mollesse, il y a un gouvernement qui a dans l’ensemble très bien fait le job, et dont les succès et réalisations gomment comme par enchantement les revers ou sources d’agacement.

5. avec le retrait d’ Anne-Catherine Lyon, l’actuel collège perd sa doyenne de fonction, celle qui était déjà là, tout comme Pascal Broulis (élu le même jour mais moins bien), quand les autres sont arrivés.  La dynamique du gouvernement doit beaucoup à la socialiste, dont elle fut un rouage essentiel. Anne-Catherine Lyon formait avec Pascal Broulis un tandem moins médiatique mais pas moins efficace que celui que le ministre des finances constitue avec l’actuel président du Conseil d’Etat Pierre-Yves Maillard. Juriste de formation comme elle, elle a ensuite entretenu une relation complice avec Jacqueline de Quattro, puis avec les deux dernières figures féminines Béatrice Métraux et Nuria Gorrite. On a beaucoup dit d’Anne-Catherine Lyon qu’elle avait pacifié l’école vaudoise, elle a eu ce même effet consensuel sur le fonctionnement du collège (très conflictuel avant 2002). Quelle que soit la composition du nouveau collège, il devra se reconfigurer.

6. par commodité, on imagine que la ou le nouvel élu(e) reprendra le Département de la Formation et de la jeunesse, les débats ont donc beaucoup porté sur la suite à donner à la réforme de la loi sur l’enseignement obligatoire (LEO). Mais un conseiller d’Etat n’est pas qu’un chef de Département, c’est un septième du pouvoir. Ses succès, ses faiblesses ou ses erreurs rejaillissent sur les autres, surtout dans un gouvernement qui a multiplié la gestion croisée des gros dossiers, impliquant plusieurs départements. Le bien de l’école vaudoise est une responsabilité collective – les moyens que lui accorde ou pas le ministre des finances ont une influence, tout comme le statut du personnel, deux dossiers en mains respectivement de Pascal Broulis et de Nuria Gorrite.

7. à chaque nouveau venu, le gouvernement re-réfléchit à son organisation administrative: si les titulaires de département ne changent pas, les services parfois bougent au gré des envies personnelles, équilibres politiques ou compétences particulières. Ce genre de changement n’est pas anodin non plus.

8. on oublie qu’avant d’être cette mécanique parfaitement huilée, le gouvernement vaudois a connu une décennie de crise. La Constituante a servi de thérapie de groupe, et remis les institutions en place. Elle a notamment exigé un programme de législature qui dès l’aube de leurs travaux communs lie les sept élus entre eux. Elle les a aussi doté d’outils de prospective qui les oblige à anticiper les priorités sur le long terme. L’effet de ces outils sur les débats – et la campagne – me semble sous-estimé. La chose mériterait en tout cas une investigation plus fouillée.

9. enfin la responsabilité de la lisse campagne n’incombe pas seulement à ses protagonistes candidats mais aussi à ses animateurs. S’ils ne se disputent pas entre eux, au nom de la collégialité, qu’est-ce qui empêche les journalistes de les mettre sous pression collectivement, par exemple sur les enjeux numériques ou démographiques ou les priorités d’investissement?  Il y a dans ces trois domaines assurément matière à polémique.

10. enfin bis, un siège ayant été libéré, la discussion sur la relève ou la législature de trop s’est totalement éteinte. C’est dommage: la limitation que les socialistes s’impose fait-elle sens, d’autres partis devraient-ils se l’appliquer? n’est-elle pas au contraire un formidable gâchis de compétences? comment les plus anciens des ministres en place entendent-ils rester efficaces? ou encore, ne surestime-t-on pas le poids des ministres, quid de l’administration et des hauts fonctionnaires?

11. il est clair que si les actuels conseillers d’Etat vaudois sortant – ou au minimum deux ou trois d’entre eux – avaient un bilan totalement nul, la campagne serait plus animée. Des semaines de passion et de fièvre après cinq ans de souffrance ou d’énervement, en somme. Je préfère une campagne un peu lisse à un gouvernement inefficace, offrant le douloureux spectacle de son impuissance. Pas vous?

 

 

Jacques Nicolet « ne fait pas Conseiller d’Etat ».

« Un conseiller d’Etat, c’est une machine à décider », m’expliquait naguère un ancien ministre radical. J’ai repensé à cette phrase, qui dit l’aplomb nécessaire à l’activité gouvernementale, en prenant connaissance de la nième gaffe du candidat Jacques Nicolet.

Voilà que notre UDC vaudois a fâché les vétérinaires ( voir l’article de 24 heures: http://www.24heures.ch/vaud-regions/jacques-nicolet-provoque-colere-veterinaires-vaudois/story/10621038 ). Encore une fois, il dit avoir été « mal compris ». C’était déjà son excuse à propos de Marine Le Pen, lorsque la RTS lui avait demandé à qui allait ses préférences dans la campagne présidentielle française.

Cela commence à faire beaucoup.

Interpellé par Nasrat Latif de la Télé qui lui demandait « qui est Charles Maurras? », Jacques Nicolet avouait ne pas savoir. Le théoricien du « nationalisme intégral » est pourtant cité dans le document de référence de l’UDC-Vaud, dont Jacques Nicolet apparaît comme le premier signataire. Le prétendant au Conseil d’Etat paraphe-t-il des documents qu’il n’a pas lu?

M. Nicolet semble avoir un réel problème avec les programmes de son parti: la pratique de la préférence nationale y est dûment mentionnée. Selon l’UDC, il faut, chaque fois que cela est possible, limiter le recours à la main d’oeuvre étrangère (nous avons même voté sur cette idée en février 2014). En devenant conseiller national, en reprenant la présidence de la plus grande section romande, M. Nicolet aurait dû cesser d’avoir recours à un vétérinaire français. Les élus, surtout ceux qui briguent les plus hautes fonctions, ne doivent-ils pas se montrer exemplaires?

Et que dire de sa formule sur les « avortements de confort » ( voir http://www.24heures.ch/elections-cantonales-2017/nos-debats/jacques-nicolet-cesla-amarelle-croisent-fer/story/18507860?track  ) ? Notre conseiller national croit-il sérieusement qu’une femme, quels que soient ses motifs, avorte par « confort »?

Que de confusions, de maladresses et d’incohérences!  Un Chef de Département doit pouvoir se faire comprendre clairement de son administration, du Grand Conseil et, évidemment, des journalistes.

La clarté et l’assurance sont des qualités minimales que les électeurs sont en droit d’attendre de ceux qui prétendent les gouverner.

On se souvient de la phrase prémonitoire de Cecilia Sarkozy, à propos du mari qu’elle s’était décidée à abandonner: « Nicolas, il ne fait pas président ».

Jacques Nicolet décidément  « ne fait pas Conseiller d’Etat ».

 

Jusqu’où ira le désespoir à la française ?

La présidentielle française ressemble à un missile fou dont plus personne ne semble capable de reprendre le contrôle.  Est-ce que cela peut encore bien se terminer? Qu’est ce que serait une fin satisfaisante?

Macron élu, la Grande Nation s’offrirait un souffle de modernité. Mais les ennuis ne sont-ils pas programmés à l’Assemblée? Quelle majorité pour gouverner? Macron président peut-il pulvériser le clivage gauche droite une seconde fois lors des législatives?

Fillon élu, la France sacrifierait à la logique de l’alternance rituelle, mais le premier ministre devenu président réussira-t-il à se montrer crédible et serein après une campagne aussi boueuse et exaspérée?

Ce qui frappe, c’est que ce grand exercice démocratique est devenu l’expression d’une somme de frustrations et d’envies d’en découdre genre « du passé faisons table rase ». C’est inquiétant.

Il y a une an, les Français se désespéraient de devoir choisir entre Sarkozy, Hollande et Le Pen. Le renoncement de Hollande, les primaires et la marche décidée de Macron ont bien modifié ce casting déprimant. Mais, les Français ne semblent toujours pas soulagés d’avoir un choix somme toute assez élargi.

Prisonniers de leur colère (dont on se gardera de dire qu’elle n’est pas légitime tant la gauche que la droite ont depuis 30 ans failli à leurs engagements) les Français sauront-ils voter utile et efficace pour s’éviter la catastrophe que serait l’élection de Marine Le Pen? Ou voudront ils punir leur classe politique impuissante malgré les conséquences?

L’immunité ouvrière et la nuit du 4 août

La formidable sortie de Philippe Poutou à l’encontre de Marine Le Pen sur l’absence d' »immunité ouvrière » restera comme un temps fort de  cette délirante campagne présidentielle de 2017. Beaucoup se sont demandé si un grand débat avec onze candidats faisait sens. Rien que pour l' »immunité ouvrière », ça valait la peine.

En une formule cinglante était résumée la sourde colère populaire contre des élus qui abusent de leurs privilèges et ne se rendent même plus compte que cela choque la population.

En France, comme en Suisse d’ailleurs, on n’observe pas assez ce qui se passe en Italie. La révolte des Transalpins contre la « caste », c’est à dire les politiciens abusant de leurs privilèges de fonction, a commencé il y a une bonne décennie.

Exacerbé par l’ostentatoire spectacle berlusconien, le train de vie des élus italiens était réputé fastueux: voiture de fonction avec garde du corps, langouste la moins chère de Rome au restaurant du sénat, coiffeur à des prix défiants toute concurrence,… sans parler des indemnités les plus généreuses d’Europe. Tout cela fut dénoncé dans un livre justement intitulé « La Casta ».*

Depuis, la nécessité d’assainir des finances publiques calamiteuses a remis un peu d’ordre dans cette débauche de petits et grands avantages. Mais les privilèges de la « caste » ont durablement nourri les critiques anti-système et gonflé les résultats électoraux du Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo.

En France aussi, suite à quelques affaires, le train de vie des politiques a été revu à la baisse. Mais le sentiment qu’une petite caste parisienne vit dans une bulle, entre bling-bling et bobo, ne s’est pas éteint. Les costumes offerts à François Fillon ne sont, à cet égard, que la pointe de l’iceberg. Quelqu’un se souvient-il encore de tous les petits arrangements mis au point par la Chiraquie pour assurer son rang dans la monarchie républicaine?

C’est peut-être le moment de se demander à quoi sert l’immunité parlementaire? Historiquement, elle doit garantir une certaine liberté de parole et d’action à l’élu, pendant son mandat. Cette couverture doit-elle s’étendre à la manière de s’organiser et d’utiliser les deniers publics mis à disposition d’une fonction et pas d’une personne? Rien n’est moins sûr. Les parlementaires peuvent d’ailleurs lever cette immunité lorsqu’ils considèrent qu’un collègue en a abusé.

En matière de privilèges, Jean-François Kahn proposait en 2013 dans « Comment s’en sortir » une mesure de salubrité publique: de procéder périodiquement à une nuit du 4 août 1789, c’est-à-dire à l’abolition de tous les privilèges, avantages de fonction et autres niches fiscales qui ruinent l’égalité entre citoyens (quitte à en repromulguer ensuite quelques uns permettant réellement de combler les inégalités). Une manière de remettre les compteurs à zéro, un exercice de transparence obligeant à expliquer le pourquoi du comment, une sorte de révolution démocratique refondant à intervalles réguliers le pacte républicain qui unit ceux qui élisent à ceux qui les représentent.

Un dernier point toutefois, deux contre-points plutôt: la dénonciation des privilèges relève de la salubrité démocratique, mais, s’il faut montrer du doigt certains élus politiques, que dire du train de vie de certaines élites économiques! Attention au miroir déformant… La pipolisation extrême et la personnalisation du débat politique n’arrangent évidemment rien à l’affaire, et nuisent à la perception des enjeux.

 

  • Sergio Rizzo e Gian Antonio Stella, Rizzoli, 2007

Echecs de l’UDC: une question de savoir-faire

D’où viennent les échecs à répétition de l’UDC dans les récentes élections en Suisse romande? Le désarroi des principaux concernés fait peine à voir. Les victoires étaient collectives, désormais les défaites cherchent des bouc-émissaires: Freysinger en Valais, Perrin à Neuchâtel,…

Les échecs comme le désarroi tiennent, à mon sens, de la même explication: l’UDC sait tenir des discours, mais elle n’a pas le savoir-faire, le savoir-réaliser.

Avec sa posture anti-système, anti-élites, la mouvance blochérienne soulève des questions, mais elle se révèle incapable d’y répondre.

Manque à ce parti, en tout cas en Suisse romande, la culture gouvernementale, c’est-à-dire l’obsession du résultat concret qui impacte réellement sur la vie des gens. Quand ils sont propulsés dans un exécutif, les élus UDC sont mal entourés, mal conseillés. Le discours rigide, carré, qu’ils ont tenu pour se faire élire les prépare mal à la concertation et à l’exercice de la collégialité.

Et leur parti, prisonnier de sa constante surenchère verbale et de la nécessité de choquer le chaland pour exister, ne leur est d’aucun secours.

Libre-circulation des personnes: une question de responsabilité

Passionnant ce débat ouvert par le conseiller national libéral-radical Benoît Genecand sur la libre-circulation des personnes.

Le tollé suscité par sa sortie dit quelque chose de l’état du débat démocratique. On devrait pouvoir parler de tout, sans tabou. Manifestement, on en est loin.

Ce qui ne va pas, à mon sens, c’est d’aborder ce débat sans égard pour les partenaires européens qu’il implique.

Allez expliquer aux Polonais ou aux Hongrois qu’ils ne peuvent pas circuler librement en Europe… Ce n’est pas demain que l’UE acceptera de remettre en cause le principe cardinal de libre-circulation des personnes.

Fin de la discussion? Bien sûr que non. De notre côté suisse, il y aurait tant à faire, sans même se fâcher avec l’UE ou remettre en cause l’édifice des accords bilatéraux. En se souvenant que chez nous s’applique la libre-circulation des travailleurs, c’est-à-dire des gens qui reçoivent un permis de travail (et qui jouissent par ailleurs du droit au regroupement familial).

Dès le 10 février 2014, tous les employeurs du pays auraient pu donner des consignes à leurs services du personnel ou aux RH de privilégier les engagements de main d’oeuvre indigène (pas besoin d’une loi pour faire preuve de responsabilité sociale, non?). Dès le 10 février 2014, les faîtières de l’économie et/ou les cantons auraient pu recenser le nombre de permis de travail consommés par les différents secteurs et s’efforcer de réduire la dépendance à la main d’oeuvre étrangère.

Au lieu de cela, on a joué la montre, élaboré une loi d’application gesticulation qui ne permettra même pas de savoir, chiffres à l’appui, si la situation s’améliore.

Beaucoup d’hypocrisie donc, et si peu d’éthique de la responsabilité.

Conseil d’Etat vaudois: une majorité de femmes, c’est un enjeu!

Il est de bon ton de prétendre qu’il n’y a pas de grands enjeux autour de l’élection du Conseil d’Etat vaudois, que majorité de gauche ou de droite, avec six sortants qui partagent un excellent bilan, on ne verrait pas une immense différence… je ne suis pas sûre que l’on soit seulement dans les nuances de gris. Mais qu’importe, pour moi, il y a aussi un autre enjeu, tout aussi important: le maintien d’une majorité de femmes au gouvernement. Alors que dans bien des secteurs, le plafond de verre écrase les talents féminins, j’aimerais bien que Vaud, mon canton, pionnier pour les droits de la femme, poursuive cette fructueuse expérience de pouvoir majoritairement en mains de Conseillères d’Etat, cinq années de plus.

UE et Brexit: pour qui sonne le glas?

Neuf fois pour notifier à Bruxelles une décision souveraine du peuple britannique, c’est long, tout de même. Cela rappelle à quel point ce referendum a été un coup de bluff insensé de David Cameron.

Pour beaucoup, la lettre que Theresa May a fait parvenir aujourd’hui 29 mars à Donald Tusk montre que l’UE est « à bout de souffle » pour reprendre le titre du débat que propose ce soir l’émission Infrarouge de la RTS.

On n’aura pas le culot de dire que l’UE va bien, ce serait mettre des lunettes trop roses. Mais de là à penser que le Brexit sonne le glas, et qu’elle va s’effondrer…

Personne ne note qu’en neuf mois – c’est tout de même long neuf mois – plein de pays-membres, notoirement agacés par l’ingérence de Bruxelles, auraient pu s’engouffrer dans la brèche britannique, et décider de partir avec elle. Aucun ne l’a fait. Au contraire, c’est l’Ecosse, vieille nation européenne, qui menace de quitter le Royaume-Uni.

Au coeur de ces choix, des conceptions antagonistes de ce qu’est la souveraineté au XXIème siècle: le pouvoir partagé ou les attributs orgueilleux d’un pouvoir de façade.

Le nouveau leitmotiv de la géopolitique mondiale est que « rien ne se passe comme prévu ». Gageons tout de même qu’au terme de l’exercice de divorce dans deux ans les 27 restants seront moins ébranlés par le Brexit et ses conséquences que la Grande-Bretagne qui l’a, si maladroitement, enclenché.

L’UDC piégée par son goût de la provocation

L’éviction d’Oskar Freysinger au terme d’une législature repose la question de la participation des nationaux-populistes de l’UDC dans les exécutifs, depuis l’émergence de la mouvance blochérienne il y a vingt-cinq ans.

On l’avait déjà expérimenté avec Christoph Blocher lui-même, évincé du Conseil fédéral en 2007, les élus UDC les plus profilés peinent à se fondre dans le fonctionnement collégial. Leur amour de la provocation lasse dans une fonction dont on attend surtout des résultats.

Reste que, un siècle après son introduction, les Suisses s’avèrent très attachés à la représentation proportionnelle, qui permet à toutes les sensibilités de s’exprimer.

Avec 591 élus dans les législatifs cantonaux, l’UDC est le premier parti du pays. Il ne dispose pourtant que de 23, bientôt 22, conseillers d’Etat. Tous d’ailleurs ne connaissent pas le sort d’Oskar Freysinger au terme de la législature.

Le fossé entre son poids dans les législatifs et les exécutifs cantonaux tient en deux chiffres: l’UDC pèse 22% en moyenne des élus dans les Grands Conseils, mais seulement 14% de tous les conseillers d’Etat.

Le problème est surtout romand et il se focalise sur les personnalités emblématiques du parti que sont les vice-présidents: Claude-Alain Voiblet n’a jamais réussi à se faire élire au gouvernement vaudois. Yvan Perrin n’a pas tenu le choc au gouvernement neuchâtelois et s’est retiré au bout de quelques mois, victime de burn out. Oskar Freysinger, meilleur élu il y a quatre ans, affichait une énergie intacte pour poursuivre son mandat, et l’ambition de mener une révolution conservatrice. Cette surenchère lui a été fatale.

Il y beaucoup été dit que « Oskar Freysinger n’avait pas pris le costume de conseiller d’Etat ». Il y a quatre ans, son style provoquant, ses fréquentations douteuses dans les cercles de l’extrême-droite européenne, n’étaient pas inconnus des électeurs valaisans, qui se sont laissés séduire en toute connaissance de cause.

Pour l’UDC, le message est ambigu: avec ses provocations, elle séduit les électeurs et parvient même à faire passer l’écueil de la double-majorité à ses initiatives populaires. Doit-elle rentrer dans le rang, quitter ses postures anti-système? Le message des électeurs valaisans n’est pas simple à décrypter.

Entre les deux tours, on a senti Oskar Freysinger hésitant: devait-il lisser son profil ou jouer la carte de la rupture? Dans la campagne pour les élections cantonales vaudoises, Jacques Nicolet prend bien soin de ne pas faire de vague, et d’apparaître le plus consensuel possible.

Nos nationaux-populistes les plus rebelles sont condamnés à décevoir. Enfermés dans leur bulle, ils peinent à travailler avec qui ne partage pas leur vision inquiète et hargneuse du monde. Leur outrance réveille les citoyens moins politisés qui se mobilisent soudain, choqués par un spectacle qu’ils trouvent indigne.

Conclusion à discuter: le système suisse de concordance donne une chance à tous ceux qui se montrent assez forts pour gouverner. Il veut essayer avant de juger. Les appels à constituer un front républicain pour barrer la route du pouvoir aux élus UDC les plus extrémistes rencontrent peu d’écho dans un premier temps, notamment au près des autres partis de droite.

Toutefois, au terme de la législature, les élus sont jugés sur leur bilan et plus seulement sur leur discours.  Dans le cas valaisan, cet examen s’est révélé impitoyable. Pour un parti qui pratique l’exaltation de la volonté populaire comme d’autres le dogme de l’immaculée conception, la défaite n’en est que plus lourde.

 

 

 

 

Prévoyance 2020: au peuple de trancher

On ne dira pas que c’est la « mère de toutes les batailles ». Dans le champ politique suisse, l’expression est trop souvent utilisée. Mais, Prévoyance 2020 est un des dossiers-clé de la décennie. L’avenir des retraites se place régulièrement en tête des préoccupations des Suisses, qui ont le furieux sentiment que les promesses de lendemains radieux et sereins ne seront pas tenues.

Deux conseillers fédéraux radicaux, Pascal Couchepin et Didier Burkhalter, ont tenté de réformer notre système de retraites, sans succès. Le parlement a voulu ensuite placer au gouvernement et à la tête du Département de l’intérieur Alain Berset, un socialiste réputé habile, plus droite-compatible que d’autres prétendants au Conseil fédéral. Le Fribourgeois a élaboré une réforme équilibrée, et le reste du gouvernement, autant que l’on sache, l’a soutenu.

Depuis, les deux chambres se déchirent. Le nouvel équilibre des forces post-élections fédérales au Conseil national  a poussé la droite UDC et libérale-radicale à l’intransigeance. Depuis le flop de RIEIII, le mois dernier, on sait où mène ce genre d’entêtement.

Nous en sommes donc à la conférence de conciliation et au vote final. Une solution de compromis est sur la table. Un compromis est par nature imparfait, mais a le mérite de permettre d’aller de l’avant, d’engranger les aspects les moins contestés de la réforme. Si ce compromis n’est pas validé par les Chambres, alors il faudra recommencer la réforme à zéro.

Dans cet exercice, la gauche a concédé le relèvement de l’âge de la retraite à 65 ans pour les femmes – un sacré boa à avaler. La droite UDC-libérale-radicale devrait en prendre la mesure.

En fait, à ce stade, le parlement s’étant révélé incapable de s’entendre (autrement qu’en séance de conciliation), nos institutions suggèrent qu’il serait opportun de faire trancher le dilemme par le peuple.

La responsabilité sera ainsi mieux partagée en cas d’échec populaire. En cas de succès, rien n’empêchera le Conseil fédéral et les Chambres de remettre l’ouvrage sur le métier pour améliorer la durabilité, l’équilibre et le financement de notre système de retraite.

Si Prévoyance 2020 est engloutie corps et bien en vote final, alors vraiment, il faudra douter du sens des responsabilités dans la durée de ceux qui ont choisi Alain Berset.