MIGRATONS: L’ombre de Schwarzenbach


James Schwarzenbach voulait limiter à 10 % de la population la part des immigrés. 50 ans après son initiative, la Suisse compte 25 % d’étrangers, et près d’un million de binationaux. Reste que sa petite musique xénophobe est bien présente dans les têtes: les étrangers sont toujours désignés comme boucs émissaires de nos difficultés. L’idée que notre pays souffre de la présence des étrangers, que nos paysages sont abimés par eux, reste prégnante. Elle revient comme un leitmotiv, portée par les nationalistes mais aussi par certains écologistes.

Il y a cinquante ans les Suisses votaient sur l’initiative de James Schwarzenbach qui proposait de limiter la population étrangère à 10%. Le résultat fit sensation: 46% de oui. Mais, en ce 7 juin 1970, les femmes ne votaient pas encore. Quand elles furent consultées lors de nouvelles tentatives de limiter la part des étrangers, le oui fondit à un tiers.

Sur le fond, Schwarzenbach a lamentablement échoué. Les faits, les besoins de notre économie, ont été plus forts que les discours xénophobes. Cinquante ans plus tard, notre pays compte 8,5 millions d’habitants, dont deux millions d’étrangers, mais aussi près d’un million de Suisses binationaux. La Confédération jouit d’une prospérité et d’une qualité de vie exceptionnelles.

Malgré ce KO démographique et économique, Schwarzenbach a durablement installé dans l’agenda politique le thème de la surpopulation étrangère. L’idée que notre pays souffre de la présence des étrangers, que nos paysages sont abimés par eux, reste prégnante. Elle revient comme un leitmotiv, portée par les nationalistes mais aussi par certains écologistes. Lorsque les immigrés ne sont pas dans le viseur, ce sont les requérants d’asile qui subissent ce climat d’hostilité latente et servent de boucs émissaires: nous ne sommes ainsi jamais responsables de nos problèmes, ce sont les méchants étrangers qui gâchent notre petit paradis.


Lire aussi: La vague verte emportera-t-elle les bilatérales?


Il y a eu un passage de témoin entre l’Action nationale de James Schwarzenbach et l’UDC de Christoph Blocher. Le premier a quitté le Conseil national en 1979, l’année où le second y est entré et a peu à peu construit son hégémonie politique.

C’est ainsi que nous voterons en septembre prochain sur une initiative de limitation de l’immigration, lancée par l’UDC, qui une fois encore, prétend endiguer les flux migratoires et redonner aux autochtones la maîtrise de leur territoire. A la différence de Schwarzenbach, l’UDC n’articule plus de chiffres, comme l’ancien président du PLR Philipp Müller avec l’initiative des 18% (2000) ou l’initiative Ecopop avec le solde migratoire (2014). L’UDC use son fond de commerce, flirte avec la xénophobie, pour abattre les accords bilatéraux avec l’Union européenne (et dont les dispositions sur la libre-circulation des personnes ont aboli il y a 20 ans l’inique statut du saisonnier).

Face à ce rouleau compresseur qui revient régulièrement agiter les mêmes fantasmes, le contre-récit d’une Suisse efficace machine à intégrer les étrangers peine à s’imposer. Pourtant les réussites économiques, culturelles, académiques et sportives dues à l’importance présence d’étrangers sont légion. Il y a aux Chambres fédérales, dans les exécutifs communaux et cantonaux des dizaines d’élus d’origine étrangère. Et même au Conseil fédéral avec Ignazio Cassis!

La Confédération devrait être plus fière d’elle-même et de sa capacité à construire une société multiculturelle harmonieuse, articulée autour de valeurs fortes, et d’une histoire séculaire mêlant trois grandes cultures européennes. La focalisation sur la surpopulation étrangère l’empêche de voir sa propre richesse, son savoir faire humain et humaniste. L’ombre tenace de Schwarzenbach l’empêche d’orienter le débat politique sur d’autres défis à relever, tels le vieillissement démographique, la révolution numérique ou notre destin dans la nouvelle géopolitique mondiale.

*Article paru en italien dans l’hebdomadaire Il Caffè, et sur le site Bon pour la tête le 8 juin 2020

Quand Guy Parmelin voudra bien nous parler de notre principal marché…

Nos conseillers fédéraux se sont concertés avec les ministres européens pour gérer la crise sanitaire et la réouverture des frontières. Mais sur les enjeux économiques, pas de coordination, alors que nous votons sur le maintien des accords bilatéraux avec l’UE en septembre prochain, et que Bruxelles attend depuis fin 2018 que la Suisse se détermine sur l’accord-cadre. Comme si l’évolution en cours du marché unique ne nous concernait pas. Mais que fait le ministre de l’économie?*

«L’Europe ne va pas passer un temps infini à renégocier les mêmes choses». Cet avertissement est celui de l’ambassadeur de France en Suisse. Frédéric Journes répondait aux questions de Darius Rochebin dans l’émission «Pardonnez-moi» sur l’accord-cadre, ce chapeau que l’Union européenne et la Suisse ont convenu de mettre sur les relations bilatérales, mais qui est resté suspendu en l’air depuis fin 2018.  

Genève, futur cul de sac?

Tout au long de l’entretien, diffusé le dimanche 30 mai sur la RTS, le diplomate a été empathique mais est sorti de la langue de bois. Sur la fermeture des frontières, que le confinement a permis d’expérimenter, et qui adviendrait si l’initiative de l’UDC dite «de limitation» était acceptée le 27 septembre prochain, il a noté que la France n’allait certainement pas remettre des centaines de douaniers à ses confins pour gérer les flux. Plus imagé, il a brandi le risque que des villes comme Genève, Bâle et Schaffhouse deviennent des culs de sac, tels Lubeck naguère aux portes de la RDA. L’UDC minimise ce risque, mais si nous décidions de nous couper des principes de la libre-circulation au cœur du fonctionnement du marché unique européen, nous deviendrions une périphérie, peu à peu délaissée parce que trop compliquée d’accès, non seulement pour les individus, mais aussi pour les marchandises.

Dedans ou dehors? Pour les Suisses, la marge de manœuvre face à l’UE se réduit. Le Brexit a prouvé que personne n’était obligé de rester, mais qu’il est difficile de se décoller du marché unique sans en perdre les avantages. Surtout, le plan de relance post Covid-19, actuellement en cours de négociation, démontre que l’UE compte s’aventurer sur de nouveaux terrains: l’Europe sociale, la transition énergétique et numérique, et un budget commun plus étoffé pour financer ces nouvelles ambitions. Consciente que les équilibres géopolitiques changent, l’UE envisage de revoir ses règles en matière de concurrence, qui se sont révélées particulièrement favorables aux concurrents non européens, afin de permettre l’émergence de nouveaux champions industriels.

Des taxes à la frontière

Autres changements coperniciens, la Commission pourra s’endetter, et elle songe également de prélever de nouvelles taxes à ses frontières. Voilà qui devrait réveiller l’attention des Suisses: de quel côté de cette nouvelle frontière serons nous? Thierry Breton, commissaire au marché intérieur, imagine une taxe carbone ou une taxe numérique. Cette nouvelle fiscalité toucherait les entreprises d’une certaine taille: environ 70’000 entreprises dont le chiffre d’affaires est supérieur à 750 millions d’euros.  

Dedans ou dehors?  Les sociétés suisses, qui ont créé des antennes dans les pays européens pour bénéficier en plein des avantages du marché unique, tout en gardant une fiscalité helvétique, devront dans tous les cas revoir leurs calculs.

Si le marché unique déploie son effet normatif dans de nouveaux domaines, la Suisse sera contrainte de s’y conformer pour rester compétitive. En cas de divergence de vue, elle aurait tout intérêt à pouvoir bénéficier des mécanismes prévus dans l’accord-cadre pour régler les conflits. Mais des avantages que nous procurerait cette nouvelle évolution des relations bilatérales, on en n’entend pas parler.

L’accord-cadre est vu comme une énième contrainte bruxelloise, alors que c’est au départ une idée suisse. Il n’est pas présenté comme un moyen de rester dans la course et d’éviter une marginalisation des secteurs économiques les plus prometteurs à l’avenir.

Il est tout de même curieux que nos conseillers fédéraux aient pris la peine de se coordonner avec les ministres européens pour gérer la pandémie ou la réouverture des frontières de l’espace Schengen, mais que les plans de relance annoncés par le couple franco-allemand et Bruxelles ne soient pas ouvertement commentés par Guy Parmelin comme des opportunités de fortifier nos liens avec nos principaux partenaires commerciaux. Un chef du Département de l’économie ne doit-il pas avant tout se préoccuper de la sûreté de nos débouchés commerciaux, et plus précisément du principal? M. Parmelin est-il trop occupé à supporter les foudres de son parti pour avoir dit qu’il ne soutenait pas l’initiative de limitation de la libre-circulation? 

Le confort de la zone grise, c’est fini!

Dedans ou dehors? En actant le divorce avec la Grande-Bretagne, l’UE, construction juridique, s’oblige à des clarifications qui ne souffriront pas la moindre ambiguïté. Nos accords bilatéraux nous ont installés dans une zone grise. Pas aussi bien intégrés au marché unique que les pays membres de l’espace économique européen, mais quasiment traités comme tels, eu égard à notre position géographique, et à nos liens historiques.

Il serait fâcheux que par un vote émotionnel irréfléchi sur la libre-circulation des personnes en septembre prochain, nous nous projetions de nous-mêmes dans le cercle des états tiers, pas interdits de pénétrer dans le marché unique, mais à des conditions beaucoup moins favorables que celles qui ont nourri notre prospérité depuis vingt ans.

Si l’UE décide de mieux protéger ses frontières, nous ne devons pas tarder à affirmer de quel côté nous voulons être. Pour éviter de mauvaises surprises, le conseil fédéral, sorti du droit d’urgence, devrait s’engager avec vigueur contre l’initiative de l’UDC, et commencer à marquer de l’intérêt pour la dynamique européenne qui émerge de la crise. Tout autant que la votation de septembre ou de l’accord-cadre, il en va de la pérennité de notre arrimage au grand marché du Vieux-Continent. 

Focalisation sur la Chine dépassée

Dans le grand jeu géopolitique actuel, la focalisation sur la Chine et les Etats-Unis, qui a été la nôtre ces dernières années, est devenue vaine, ringardisée par les impératifs de la crise climatique. La poursuite de cette alternative chimérique à nos attaches naturelles avec nos voisins nous conduira à de grandes déceptions. Dans les rapports de force brutaux que les deux puissances mondiales veulent imposer, notre souveraineté sera plus sûrement bafouée que dans nos liens renforcés avec une Union qui se fonde, elle, sur la primauté du droit. 

Pour paraphraser l’ambassadeur de France: L’Europe ne va pas indéfiniment attendre que nous nous décidions à agir dans notre propre intérêt. 

*Article paru le 3 juin 2020 sur le site Bon pour la tête

Penser hors du cadre

En Suisse, la croyance est profondément ancrée : la meilleure politique économique est de ne pas en avoir. Moins le gouvernement se mêle de la vie des entreprises, plus robuste sera notre prospérité. Toute intervention de l’Etat est mal vue dans un pays qui se targue d’être libéral. *

C’est dire si le COVID-19 a bousculé les certitudes. En quelques jours, le Conseil fédéral a décidé une batterie de mesures d’urgence pour faire face aux conséquences économiques du lockdown. En a-t-il fait assez ? Certainement pas puisque, malgré les dispositifs d’aide actionnés, la plus grave contraction du PIB ( – 6,7% ) depuis la crise pétrolière de 1973 est attendue.

La crise révèle les inégalités, et notre filet social qui devrait les réduire n’est pas du tout adapté. Berne n’a pas su venir au secours des indépendants. Notre filet social est formaté pour les salariés, qui possèdent des contrats de travail en bonne et due forme. Il est inopérant pour les femmes de ménage, les travailleurs précaires, les gens sans permis de séjour, les artistes, et pour tous les autoentrepreneurs qui n’ont de main d’œuvre qu’eux-mêmes.

Cette crise a empêché ces dizaines de milliers de gens de travailler et a eu pour conséquence une perte de gain totale, qu’il aurait fallu indemniser tout aussi totalement. Au lieu de cela, on a bricolé : on s’est ingénié à demander aux bailleurs d’être sympas, avec des succès aléatoires. On a proposé des prêts avantageux, mais qui seront comme une épée de Damoclés sur la tête des petits patrons. Si on avait décidé d’indemniser, par exemple, une coiffeuse à hauteur de son revenu habituel, elle aurait pu payer ses charges et les salaires de ses employés, et attendre la fin du confinement sereinement.

Pour les milieux culturels, sportifs et de l’événementiel, la perte de revenus va durer des mois. Avec la stratégie choisie, on va leur donner l’aumône et de facto leur faire payer une crise, sanitaire, dont ils ne sont en rien responsables.

Il faut se demander pourquoi notre gouvernement n’a pas été capable d’imaginer une protection totale pour pertes de gains. Le Conseil fédéral reste obsédé par la peur de s’endetter. Cette crainte de la dépense non couverte nous vaut régulièrement des excédents budgétaires. Mais cette politique vertueuse en comparaison internationale finit par se retourner contre nous.  

Désormais les emprunteurs paient pour acquérir les titres de la Confédération ! S’endetter dans ces circonstances permettrait de repousser les taux négatifs vers la hausse. Ce serait tout bénéfice pour nos caisses de pension et notre épargne. Le franc suisse perdrait un peu de sa force face aux autres monnaies, ce qui aiderait les exportateurs qui vont connaître des temps difficiles. Notre banque nationale n’aurait plus à gonfler son bilan pour maintenir un cours raisonnable du franc.

En s’endettant, le Conseil fédéral pourrait se donner les moyens d’aider tous les secteurs qui en ont besoin et favoriser un redémarrage rapide la croissance, par stimulation de la demande intérieure.

Les dimensions prises par la crise du COVID-19 étaient impensables. La crise économique est devant nous, violente. Courageux contre la pandémie, le Conseil fédéral va devoir penser hors du cadre du frein aux dépenses pour affronter la catastrophe sociale.

*Article paru en italien le 17 mai 2020 dans l’hebdomadaire Il Caffè

Le Conseil fédéral n’est pas un dû

Sauf revirement, resté secret, du PDC, Regula Rytz ne sera pas la première conseillère fédérale verte de l’histoire. Pour être élue, il lui faudrait 124 voix, et il est douteux qu’elle parvienne à les rallier, malgré le soutien de la gauche. Il y a bien un scénario farfelu qui court: Ignazio Cassis serait lâché par une partie des libéraux-radicaux sur ordre de sa collègue Karin Keller-Sutter: celle-ci se vengerait du fait qu’il ne l’a pas soutenue lors de la répartition des départements, préférant voter pour Parmelin à l’économie. La PLR serait ainsi sûre d’être intouchable pour les dix prochaines années, puisque seule rescapée du parti historique qui a fondé la Suisse. Quelques voix démocrates-chrétiennes viendraient s’ajouter à ce règlement de comptes et Regula Rytz ferait alors mentir les pronostics. *

Pourquoi, malgré leur formidable résultat, le Conseil fédéral se refuse-t-il aux Verts ? Ils l’ont trop appréhendé comme un dû. La Bernoise n’a pas su tisser les alliances avec les faiseurs de roi (ou de reine) du parlement. Elle a conduit sa candidature en pleine lumière, alors que les élections-surprise que la Coupole a connues ont toujours été préparées dans la plus grande discrétion.

Surtout, les Verts n’ont pas vraiment expliqué comment, après avoir cherché la légitimité dans la rue, ils allaient jouer le jeu des institutions. Ils ont revendiqué leur part du gâteau gouvernemental par automatisme, sans articuler un programme de coopération avec les autres principaux partis. Or la Suisse ne fonctionne pas comme cela : ce n’est pas parce que un parti a un élu au Conseil fédéral, que le groupe parlementaire vote en bloc les décisions prises au sein du collège, et que les électeurs suivent les mots d’ordre lors des votations.

 

Mais, le système laisse des portes ouvertes : les partis jouissent d’une grande liberté, ils n’ont pas d’obligation de loyauté, ils peuvent avoir une forte influence via les droits de référendum et d’initiative. Avec ou sans fauteuil gouvernemental, ces leviers restent à disposition des Verts pour accélérer des politiques plus favorables à la sauvegarde du climat. Le succès n’est jamais impossible pour qui sait transformer des slogans en propositions convaincantes.

Pour entrer au Conseil fédéral une prochaine fois, les Verts seraient bien inspirés de donner plus de visibilité au bilan de leurs élus dans les exécutifs cantonaux et communaux. La formule magique tire une part de sa substance du poids des partis dans les autres strates fédéralistes du pays.

Quant à Ignazio Cassis, lui aussi ferait bien d’afficher un meilleur bilan : l’italianità ne le sauvera pas deux fois. Le Tessinois ciblé par la gauche sort affaibli de ce processus de ré-élection. Le seul moyen de faire mentir tous ceux qui se sont dits déçus de son action consiste à sortir le dossier européen de l’impasse. Il doit gagner la votation de mai sur l’initiative de résiliation des bilatérales puis celle, inévitable, sur l’accord cadre.

Lors de la fête vaudoise en l’honneur de la présidente du Conseil national, Isabelle Moret, le Tessinois a été fait prisonnier par les Brigands du Jorat. Tradition facétieuse, mais image symbolique. Le libéral-radical doit rapidement montrer qu’il n’est pas une victime sauvée par le respect des quotas régionalo-linguistiques, mais qu’il possède l’envergure d’un homme d’Etat.

*Article paru dans Il Caffè le 8 décembre 2019: http://www.caffe.ch/section/il_commento/

Réélection du Conseil fédéral: Ignazio Cassis peut-il dormir tranquille ?

Les résultats des élections fédérales de 2019 sont les plus spectaculaires depuis l’introduction de la proportionnelle il y a un siècle : vagues verte et féminine, reflux des nationaux populistes. On ne peut donc pas exclure que ce mouvement des plaques tectoniques de la politique suisse crée des répliques lors de l’élection du Conseil fédéral le 11 décembre. Certes l’UDC a dû attendre longtemps pour obtenir son second siège au gouvernement. Mais l’argument « il faudra confirmer la tendance gagnante » ne vaut guère pour les Verts. L’UDC disposait de longue date d’un siège, donc d’un vecteur d’influence. La revendication des Verts est légitime.  Le scénario le plus prisé jusqu’ici, et qui concerne en première ligne le Tessin, c’est que le conseiller fédéral Ignazio Cassis ne serait pas réélu et qu’un-e Vert-e prendrait sa place.

Regardons en profondeur « fino in fondo  » ce scénario pour mieux voir ce qui est vraiment possible.

Lorsque un parti veut attaquer un siège au Conseil fédéral, l’ordre de ré-élection compte. C’est plus facile de s’en prendre au dernier élu. Arrivé en 2017, le chef du Département des affaires étrangères n’est pas le dernier. S’il n’était pas réélu par les Chambres fédérales, ses partisans pourraient tenter de l’opposer à Viola Amherd, arrivée l’an dernier en même temps que Karin Keller-Sutter – on voit mal les libéraux-radicaux s’en prendre à leur autre conseillère fédérale.

Cela signifie que pour être sûr de ne pas être le dindon de la farce, le parti démocrate-chrétien demandera des garanties sur la réélection de sa ministre. Avant de participer à une attaque contre le PLR, il voudra peut-être aussi l’assurance que, lors de la répartition des départements, Viola Amherd ne sera pas lésée – c’est-à-dire condamnée à rester contre son gré au Département de la défense.

Mais admettons que le PDC puisse poser ses conditions, cela voudrait dire que l’élu vert à la place de Ignazio Cassis se retrouverait soit à la tête des affaires étrangères, soit à la tête de l’armée. Pour influencer la politique climatique, il y a mieux comme département. En l’occurrence, le Département de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication, où règne depuis un an la socialiste Simonetta Sommaruga. On voit mal la socialiste et son parti s’effacer pour faire plaisir à un-e Vert-e.

Pour que le ou la nouvelle élue puisse traduire dans les choix du Conseil fédéral la vague verte, il faudrait lui attribuer alors le département de l’économie, de la formation et de la recherche. Donc déloger Guy Parmelin, qui n’y brille guère, mais qui est tout de même un élu UDC, le parti qui demeure le premier de Suisse. Au coup contre le PLR s’ajouterait alors une crise majeure avec l’UDC, du même genre revanchard et quérulent que le parti a pratiqué après la non réélection de Christoph Blocher en 2007.

Ce scénario explosif suppose une alliance d’airain entre les Verts, les socialistes, les Vert’libéraux et les démocrates-chrétiens. Or, les nouveaux équilibres qui ont émergé des urnes ne signifient pas automatiquement qu’une coalition peut s’installer et durer.

Sorti revigoré des urnes, malgré quelques revers, le PDC voudra jouer son rôle d’arbitre, et ne pas se laisser figer dans un camp. La non réélection d’un PLR ou le déclassement d’un UDC marquerait une rupture profonde, avec des effets systémiques aux niveaux cantonal et communal.

Bref, pour tenir, une coalition anti-Cassis devrait comporter un volet programmatique, des engagements fermes sur un certain nombre de décisions à prendre au cours de la législature. Cela signifierait, avant le 11 décembre, un très intense travail de tous les présidents de partis et des chefs de groupes concernés. Tout ce petit monde voudra-t-il se lier les mains pour quatre ans ? Ceci n’est pas impossible, mais serait très inhabituel. La politique suisse connaîtrait alors un saut quantique.

Ignazio Cassis peut-il dès lors dormir tranquille ? Il y a encore d’autres objections à sa non-réélection. Premièrement, si on part du principe que l’on doit désormais traduire en décembre les résultats des élections d’octobre et novembre, alors il faudra le faire à chaque fois : la stabilité du gouvernement, qui passe pour une vertu, en prendra un sacré coup. Les candidats à la fonction suprême pourraient se faire plus rares : comment prendre le risque de se faire jeter au bout de 1 ou 2 ans ? A terme, les élections au Conseil fédéral en cours de législature disparaîtraient peu à peu. De valse lente un peu répétitive, la politique suisse se transformerait en tango mélodramatique.

Secundo, si on veut vraiment tenir compte du poids électoral des partis, alors ce devrait être le siège de Karin Keller Suter qui devrait être visé. Le PLR est en effet plus fort dans les régions latines qu’en Suisse alémanique. Mais il semble impensable de déboulonner celle qui paraît la plus capable d’assumer un leadership dans l’actuel collège.

Terzio, le développement durable, au nom duquel on interromprait le mandat du Tessinois,  comprend le principe d’une société inclusive qui ne maltraite pas les minorités, au nom de la diversité culturelle. La question latine, si importante en 2017, ne peut pas être gommée. Certes, sous la Coupole fédérale, Ignazio Cassis déçoit : sa politique étrangère s’inscrit en rupture avec la tradition humanitaire de la Suisse, le reset de la politique européenne a fait long feu. Mais son éviction après deux ans enverrait aux Tessinois un message scandaleux : vous ne comptez pas vraiment, votre représentation au plus haut niveau relève de l’anecdote.

Qui voudra vraiment prendre ce risque ?

Ce texte est paru en italien dans Il Caffè le 17 novembre 2019:

http://www.caffe.ch/stories/politica/64343_la_rielezione_di_cassis_non__in_pericolo/

 

 

Être à la hauteur, nouveau défi écologiste

La plus grande progression en sièges pour un parti, les Verts, depuis l’introduction de la proportionnelle en 1919. Et la plus grande perte aussi, pour l’UDC. Les résultats des élections fédérales ont surpris plus d’un commentateur. En Suisse, en général, les gains électoraux se comptent sur les doigts des deux mains. Cette fois-ci, les Verts ont fait exploser le compteur : 17 sièges supplémentaires, c’est du jamais vu, et 9 de plus également pour les Vert’libéraux. Cela rebrasse les cartes.

Au parlement, les deux groupes écologistes de gauche et de droite vont créer un vrai débat sur les moyens à adopter pour enrayer le changement climatique et gérer la transition énergétique. La préoccupation environnementale ne pourra pas être étiquetée « de gauche ». C’est une des meilleures nouvelles qui soit pour qui veut trouver des solutions.

Le slogan choisi par operation libero « les élections du changement » se trouve ainsi admirablement incarné. Le mouvement totalise une dizaine d’élus qui incarnent cette Suisse progressiste, ouverte, humaniste qui veut aller de l’avant et en finir avec le blochérisme inquiet et déprimant.

Il faut regarder le taux de participation pour comprendre ce qui est arrivé ce 20 octobre : 46% des citoyens se sont exprimés, c’est moins qu’en 2015. Compte tenu de la poussée verte, cela signifie qu’il y a eu une démobilisation à droite, surtout parmi les électeurs UDC. Fatalisme devant la vague verte annoncée, ou désarroi voire dégagisme devant le peu de résultats concrets obtenus après le Rechtsrutsch de 2015 ? Indéniablement la vague verte s’incarne dans l’élection de jeunes femmes, alors que la défaite de l’UDC fait rentrer à la maison des hommes de plus de soixante ans.

L’UDC perd 12 sièges, c’est colossal, mais elle reste le premier parti de Suisse en suffrages. Le camp souverainiste est affaibli, comme en témoigne la non-réélection de deux figures de l’USAM, l’UDC fribourgeois Jean-François Rime, et le PLR zurichois Hans-Ulrich Bigler. Cela va laisser de l’air à économiesuisse et à AvenirSuisse pour faire émerger des idées moins conservatrices, plus en phase avec les besoins réels des entreprises.

Une question va occuper le devant de la scène jusqu’au 11 décembre : faut-il traduire la vague verte dans la composition du Conseil fédéral ? Sur le papier, une alliance compacte PS-PDC-Verts et Vert’libéraux devrait être en mesure de déloger un PLR. Mais se pose la question du casting : quel candidat contre quel élu ? Le siège de Cassis apparaît le plus menacé. Comme si la durabilité à la mode n’avait que faire de la pluralité linguistique…

Pour les écologistes, le succès s’accompagne désormais d’un surcroît de responsabilités. Ils doivent donner une traduction législative rapide à la colère et l’impatience de la rue. Sauront-ils se dégager d’un certain fondamentalisme et jouer le jeu des institutions, c’est-à-dire proposer, convaincre mais aussi transiger ? Sauront-ils expliquer leurs nécessaires compromis et se montrer loyaux ? L’enjeu est d’importance face à des jeunes prêts à la désobéissance civile, mais aussi, comme on le voit à l’étranger, à des confrontations plus violentes. Pour les vainqueurs du 20 octobre, l’enjeu le plus important n’est pas d’accéder au Conseil fédéral mais d’être à la hauteur des espoirs qu’ils ont soulevés.

Texte paru dans l’hebdomadaire dominical Il Caffè le 27 octobre 2019: http://www.caffe.ch/stories/le_analisi_di_tauxe/64119_timori_ambientalisti_non_solo_a_sinistra/

 

 

 

 

Elections fédérales: la grande bousculade

Il n’y a que 200 places au Conseil national, le nombre a été bloqué en 1962!  Mais la hausse du nombre de candidatures en 2019 est spectaculaire : 857 de plus qu’il y a quatre ans, au total 4645 personnes. Le nombre de listes enregistre un nouveau record : 511. *

Au mieux cette grande bousculade est le signe d’un regain d’intérêt pour la vie publique. Au pire, un truc électoraliste. Depuis 1975, le taux de participation aux élections fédérales n’a plus dépassé les 50%. On verra le soir du 20 octobre si la hausse des candidatures a débouché sur une meilleure mobilisation des électeurs.

Cet engouement est un signe de fébrilité : avec 101 voix le bloc UDC-PLR dominant au Conseil national a frustré les autres groupes pendant quatre ans. Les partis jettent toutes leurs forces dans la bataille pour augmenter ou conserver leur part du gâteau électoral. Ils auraient tort de se priver, le système suisse autorise les produits dopants: on peut voter deux fois pour la même personne, on peut créer des listes-cousines grâce aux apparentements et même aux sous-apparentements.

Ce n’est pas un hasard si le parti gouvernemental qui est le plus menacé, le PDC, est celui qui a déposé le plus de listes : 77.

L’analyse des résultats précédents est implacable : dans la plupart des cantons, il est difficile de gagner un siège supplémentaire. Alors, ajouter à la liste principale une liste de jeunes, de femmes, d’aînés, ou déclinant un thème tel l’innovation, c’est un moyen de maximiser les chances de faire bouger les lignes.

Les petits ruisseaux font les grandes rivières: avec cette stratégie, un parti gagne de précieux suffrages additionnels, d’autant que les Suisses aiment bien panacher leur bulletin, c’est-à-dire voter pour un parti tout en traçant des noms et en rajoutant d’autres de la concurrence.

Cette inflation de listes tient du marketing : en cette année féministe, si tu n’as pas de liste-femmes, cela dénote d’un manque de sensibilité qui va éloigner les électrices de ta couleur politique. La liste femmes ou jeunes est un produit d’appel, comme au supermarché. Il est rarissime que l’une ou l’un d’entre eux soit élu. Mais les suffrages ainsi engrangés boostent la performance de la liste principale.

Ces tours de piste électorale permettent de tester le potentiel d’un candidat au niveau local ou cantonal, de se former à l’art de faire campagne et d’attirer l’attention sur soi. Une sorte d’examen. Certains novices ressortiront de l’expérience motivés pour s’investir encore plus dans la vie de leur parti, et d’autres écoeurés par leur score final : trois mois de campagne pour quelques petites centaines de voix ?

Le soin mis à ne pas perdre le moindre petit suffrage contraste avec le vide programmatique sidéral. Certes, les partis s’allient entre eux, à droite, au centre et à gauche, pour que les voix qui ne leurs sont pas utiles bénéficient à des adversaires le moins éloignés possible de leurs positions idéologiques. Mais l’exercice ne va pas jusqu’à s’entendre sur un véritable programme pour la législature. En Suisse, on compte d’abord, et ensuite seulement on réfléchit à ce que l’on pourra réaliser ensemble. Paradoxalement, le débat d’idées, propre aux élections nationales, n’en sort, lui, pas grandi.

*article paru le 6 octobre 2019 en italien dans l’hebdomadaire il caffè:

http://www.caffe.ch/section/il_commento/

 

 

 

 

 

Coûts de la santé, LaMal et cie: un manque de bon sens

Pourquoi la politique ne trouve-t-elle pas des solutions pour contenir les coûts de la santé ? *

À cette vaste question, il y a une réponse peut-être trop simple : la politique ne prend pas le problème du bon côté.

D’abord, regardez hors de la Suisse, vous constaterez que ailleurs le débat sur les coûts de la santé est moins vif. La médecine n’y est pas moins chère, mais le système de financement est différent. En gros, c’est l’état qui paie et les particuliers ne participent que marginalement.

Ensuite, l’idée que l’on pourrait contenir, voire diminuer, les coûts de la santé est fausse. Notre espérance de vie ne cesse d’augmenter, et nous devons ces années de vie en plus aux soins toujours plus efficaces et sophistiqués qui domptent les effets des maladies ou des accidents.

Depuis l’introduction de l’assurance-maladie obligatoire, la Suisse joue un mauvais feuilleton chaque automne à l’annonce des nouveaux barèmes, elle désigne des boucs émissaires à l’envol des coûts. Selon les années, et les mesures prises antérieurement, sont rendus responsables de l’augmentation des primes les patients eux-mêmes qui consultent pour des bobos, les médecins qui facturent à leur avantage, l’industrie pharmaceutique qui financent ses recherches sur notre dos, les hôpitaux et les cliniques sur-équipés, les pharmaciens qui ne proposent pas des génériques, les soins ambulatoires, les patrons des caisses qui s’assurent des salaires somptueux, les lobbies et leurs relais au parlement,…

Rendre toute ce petit monde plus vertueux n’est pas inutile, mais le biais est ailleurs. En mettant en avant la responsabilité individuelle des assurés, la lamal les asphyxie inexorablement. Plus de 65% des coûts de santé sont supportés par les ménages. Et cette part ne cesse de croître. Ainsi, parce que les séjours à l’hôpital étaient considérés comme trop dispendieux, on favorise désormais les traitements ambulatoires. Mais le financement de ceux-ci est à charge de l’assurance-maladie obligatoire, donc de nos primes, alors que le budget des hôpitaux émarge aux cantons.

Pour éponger les plus de 80 milliards de francs que coûte notre système de santé – un des meilleurs du monde – il faudrait donc solliciter un peu plus les contribuables et un peu moins les assurés. La Confédération affichant régulièrement des excédents  budgétaires, l’option n’est pas incongrue. Surtout l’impôt est le moins injuste des outils de redistribution de la richesse.

Cette idée est testée en vrai par le canton de Vaud. Les primes y sont plafonnées à 10% du revenu disponibles. 34% des Vaudois reçoivent des subsides. Le parti socialiste suisse a lancé une initiative fédérale dans le même sens, la récolte de signature est en cours.

En attendant que le bon sens s’impose – c’est-à-dire accepter que la santé a un coût et qu’il s’agit d’une industrie profitable à tous, et accepter que les coûts de la santé vont continuer à augmenter et qu’il faut répartir la facture de façon moins inique et culpabilisante – notons que comme nous sommes en année électorale, les hausses des primes annoncées d’ici quelques jours devraient être modérées. Les assureurs font traditionnellement preuve de modération afin de ne pas provoquer l’ire des citoyens, qui pourraient se venger dans les urnes, en plébiscitant la gauche qui n’a cessé de combattre le principe de la prime par tête, indépendamment du revenu.

 

 

Climat : de la rue aux urnes

Qui entre pape au conclave en ressort cardinal. Le constat des vaticanistes vaut-il pour les sondages qui annoncent les Verts gagnants des prochaines élections fédérales ? En 2011, après la catastrophe nucléaire de Fukushima, les écologistes étaient donnés en tête des intentions de vote. A la fin, ils perdirent 5 de leurs 20 sièges au Conseil national.

Ce n’est pas parce que un thème est populaire qu’il détermine mécaniquement le résultat des urnes, même si cette croyance entretient le suspense. Aux tocades de l’opinion, le système suisse oppose deux puissants amortisseurs : le fédéralisme et la proportionnelle. 13 cercles électoraux (cantons ou demi-cantons) comptent moins de cinq sièges : difficile pour un parti comme les Verts ou les Vert-libéraux d’y conquérir un siège de plus. De grosses modifications dans la répartition des sièges peuvent se produire surtout dans les grands cantons.

Depuis 1975, la participation aux élections n’a plus dépassé les 50%. Plus d’un citoyen sur deux est indifférent aux convictions que vont défendre les parlementaires. Pour que les préoccupations environnementales aient un effet spectaculaire sous la Coupole fédérale dans la prochaine législature, il faudrait que les milliers de gens, et spécialement les jeunes, qui ont manifesté aillent voter en masse. La mobilisation doit passer de la rue au bulletin de vote.

Le climat change et il devient difficile de le nier tant les catastrophes naturelles se multiplient. Mais l’idée que les politiciens n’ont rien fait jusqu’ici pour « sauver la planète » est fausse. Dès les années 1970, les partis suisses ont inscrit dans leurs programmes des mesures de protection de l’environnement. Le premier élu vert dans un parlement national fut le Vaudois Daniel Brélaz en 1979 (il est d’ailleurs toujours candidat cette fois-ci). Au moment de son élection au Conseil fédéral en 1984, Elisabeth Kopp fut décrite comme une radicale à la fibre écologiste. En 1985, les chambres débattirent de la mort des forêts.

En matière environnementale, la Suisse a été pionnière, même si cela n’a pas suffi à faire du pays de Heidi la nation la plus vertueuse ou la plus exemplaire. L’envie de préserver nos paysages, nos montagnes, la qualité de l’air, de l’eau ou de la nourriture se heurte à une obsession nationale : ne pas désavantager l’économie, ne pas imposer aux entreprises des normes qui les défavoriseraient par rapport aux concurrents étrangers. Et comme, en plus, la Confédération peine depuis quelques années à agir dans le contexte européen ou multilatéral, les effets de nos législations internes restent limités sur le réchauffement planétaire global comme sur le permafrost de nos sommets.

Ainsi, les Verts et les Vert’libéraux n’ont pas le monopole des idées écologistes. Sans les socialistes et les démocrates-chrétiens, notre stratégie de transition énergétique 2050 n’existerait pas. Tous les partis, même l’UDC qui est celui des paysans nourriciers, ont des propositions valables. Il faudra juste qu’ils se montrent capables de les faire converger. Plus que le poids des partis comptera la détermination des élus, quelle que soit leur étiquette partisane, à agir pour sauver la planète.

Reste que un autre thème pourrait bousculer les pronostics d’ici fin octobre: les nuages noirs qui s’accumulent sur le plan économique. Les électeurs veulent bien passer au bio mais à condition que leur pouvoir d’achat soit garanti.

Article paru en italien le dimanche 8 septembre 2019 dans l’hebdomadaire tessinois Il Caffè: http://www.caffe.ch/publisher/epaper/section/

 

 

 

 

L’UDC, une chute relative

Premier parti de Suisse (si l’on tient compte des suffrages exprimés pour le Conseil national), l’UDC vient d’enregistrer plusieurs revers électoraux *. Est-ce à dire que le parti va céder sa couronne cet automne ? On ne prendra pas le pari. L’UDC surclasse ses concurrents avec 29,4% des suffrages exprimés en 2015. C’est 10 points de plus que le deuxième, le parti socialiste (18,8 %). Aussi spectaculaires soient-ils, les résultats des dernières élections cantonales ont été déterminés par un tiers de l’électorat. Lors des fédérales, la mobilisation des citoyens peut être plus forte. Lors des votations, où l’UDC gagne parfois de manière retentissante, le taux de participation est bien supérieur.

Ceci dit, il est indubitable que l’UDC connaît un coup de mou. Divers facteurs  expliquent son actuel manque de succès. Les Blochériens se sont imposés dans le débat politique en prétendant défendre la souveraineté. Or, dans la problématique qui inquiète l’opinion et mobilise les jeunes générations, les frontières sont vaines, absurdes. Le réchauffement climatique fait prendre conscience que le monde est interdépendant. Personne ne se sauvera tout seul, à l’abri de ses montagnes. Il faut agir de manière concertée, au niveau international. Dans ce contexte, la souveraineté nationale est pratiquement inopérante. L’UDC, avec ses focus nationaliste et anti-coopération internationale, est très mal armée pour aborder ce changement d’échelle.

Autre facteur déstabilisant, le peu d’influence des deux conseillers fédéraux du parti. L’UDC a mené une bataille sans merci depuis 1999 pour obtenir deux élus au gouvernement. Avec l’arrivée de Guy Parmelin en 2016, c’est désormais chose faite. Si le collège est plus marqué à droite, le Vaudois ne s’est pour l’instant pas imposé comme un cador du Palais. Il fait pâle figure, semblant toujours hésiter. Ueli Maurer, à la tête des finances, passe pour plus crédible, mais il prend souvent ses aises avec la collégialité, démontrant par là son peu d’influence. L’UDC elle-même vient de le désavouer en ne soutenant pas le projet de réforme de la fiscalité des entreprises, liée à l’AVS, sur lequel nous votons en mai.

Pour l’électeur UDC, l’image est dévastatrice : le parti a deux élus, et cela ne change pas grand chose. Au lieu d’assumer sa part du succès économique suisse, il ne cesse de se plaindre, signe que les problèmes soulevés ne sont pas résolus. L’UDC met en scène sa propre impuissance.

Dernière ombre au tableau pour les populistes, les enquêtes d’opinion montrent d’une part que les relations Suisse-UE constituent la deuxième préoccupation des électeurs, derrière l’assurance-maladie et avant le climat ; et d’autre part que l’accord-cadre, dont les désavantages ont bien plus été exposés que les avantages, bénéficie d’un soutien inattendu de 60%. Preuve que les Suisses veulent des solutions et pas un marécage tel celui du Brexit. Ce besoin de pragmatisme et de réalisme ne joue pas non plus en faveur du premier parti du pays.

* Chronique parue en italien dans Il Caffè le dimanche le 7 avril 2019

http://www.caffe.ch/stories/politica/62696_ludc_si_lecca_le_ferite_del_voto/