Le « charme » de Doris Leuthard

Doris Leuthard a été élue présidente de la Confédération pour 2017. Ce rituel lui vaut de nombreux portraits et des louanges certainement méritées. La démocrate-chrétienne est un de nos meilleurs ministres actuellement  en poste.

Un détail m’agace ou peut-être que c’est mon féminisme qui s’agace: cette unanimité à souligner son « charme ». Je me demande si les mêmes l’année prochaine évoqueront le « charme » d’Alain Berset. On écrit rarement d’un politicien qu’il a du charme, on parle de son charisme, et on ne juge pas son action politique à cette aune-là. Quand il s’agit d’une femme par contre…

Pour sa deuxième année de présidence, on aurait peut-être pu lui épargner ce sexisme ordinaire.

 

Politique économique: un débat d’avant-garde

Faut-il débattre en urgence de la situation économique ? Dès l’ouverture de la session de printemps, Verts, PS et PDC ont fait part de leur préoccupation. Les données économiques sont inquiétantes. Depuis la fin du taux plancher pour le franc suisse en janvier 2014, ce sont 20 000 postes de travail qui ont été perdus, dont 7000 depuis le début de l’année. La tendance négative s’accélère. *

Le président d’économiesuisse, Heinz Karrer, s’attend à une vague de délocalisations vers l’Europe de l’Est, la Grande-Bretagne ou l’Inde.

Mais, le pire n’est jamais sûr. Le Secrétariat à l’économie a communiqué mercredi sur le taux de croissance. Au dernier trimestre, il est remonté et sur l’année, ce n’est pas la catastrophe annoncée : 0,9 % de croissance du PIB pour 2015, c’est appréciable, même si en 2014, on était à 1,9 %. Pour 2016, le SECO se montre optimiste en prévoyant 1,5 %.

Pourquoi un tableau si contrasté ? Il y a beaucoup d’incertitudes. Que nous le voulions ou non, nous dépendons du sort de l’euro. Si la monnaie unique va mieux, la pression sur le franc suisse se relâchera, ce qui sera tout bénéfice pour nos industries d’exportation et le tourisme. Si la zone euro enregistre de nouvelles turbulences, alors le franc, valeur refuge, s’envolera vers de nouveaux sommets.

Ce qui mine aussi la place économique suisse, c’est le manque de perspectives claires sur l’impact de la réforme de la fiscalité des entreprises, et sur la manière dont nous allons mettre en œuvre l’initiative contre l’immigration de masse, acceptée en février 2014. Pour les entreprises, il est crucial de savoir si elles continueront à bénéficier d’un accès sûr au marché européen (et à sa main d’oeuvre).

Certains experts soulignent toutefois que ce contexte difficile oblige les sociétés à se montrer innovantes et strictes sur leurs coûts, et que cela explique la résilience exceptionnelle de l’économie dans son ensemble. De l’adversité naît l’excellence.

Dans ces conditions à quoi pourrait servir un débat parlementaire ? En Suisse, on n’aime pas trop que le politique se mêle de la marche des affaires. On croit aux vertus du marché. De plus, le chef du Département de l’économie, Johann Schneider-Ammann est un libéral pur sucre que l’interventionnisme d’État révulse.

Cette semaine à Berne, il y a eu une manifestation des taxis déstabilisés par l’émergence d’Ueber. Si les parlementaires veulent tenir un débat utile, ils devraient se pencher sur les effets de la disruption numérique sur l’ensemble des secteurs économiques, et ses conséquences en matière de formation, de fiscalité, d’assurances sociales. Ce serait au moins un débat d’avant-garde.   

 

* Chronique parue en italien le 6 mars dans Il Caffè

Le vote de l’Assemblée fédérale comparé à la volonté populaire

L’Asssemblée fédérale a réélu dans l’ordre:

– 1. Didier Burkhalter

– 2. Doris Leuthard

– 3. Alain Berset

– 4. Johann Schneider-Ammann

– 5. Simonetta Sommaruga

– 6. Ueli Maurer

Notre sondage publié le 19 novembre donnait un classement un peu différent. Si le peuple avait pu voter, il aurait assuré la première place à Didier Burkhalter, la seconde à Alain Berset, la troisième à Doris Leuthard, la quatrième à Simonetta Sommaruga, la cinquième à Ueli Maurer. Et il n’aurait pas réélu Johann Schneider-Ammann.

http://www.hebdo.ch/hebdo/cadrages/detail/la-cote-d%E2%80%99amour-du-conseil-f%C3%A9d%C3%A9ral

Conseil fédéral: boule de cristal et tentation

Qui sera élu au Conseil fédéral ? Que voyons nous dans notre boule de cristal ? Si il est vrai que Christoph Blocher veut l’élection de Thomas Aeschi, alors, il faut rappeler que cet homme rate rarement ses coups.

Lors des deux premiers tours de l’élection, les députés UDC auront le droit d’exprimer leur préférence. Mais ensuite, fini de rire, ce sera du sérieux:  ils recevront la consigne de voter Aeschi. Au sein du plus grand groupe de l’Assemblée fédérale, même si certains n’ont pas aimé le résultat de mois de manœuvres internes pour désigner les candidats, la discipline de vote est de fer. Comment d’ailleurs ne pas obéir au principal bailleur de fonds du parti ? Le tribun d’Herrliberg ne laissera rien au hasard.

Chez les libéraux-radicaux, Norman Gobbi n’a pas la cote : trop étatiste pour ces gens épris de libéralisme. Guy Parmelin ne soulève pas l’enthousiasme.  Thomas Aeschi avec ses belles manières de consultant devrait y recueillir le plus de voix.

On ne sera alors plus très loin de la barre de la majorité : 124 voix – si tous les parlementaires sont présents.

Paradoxalement, c’est le parti socialiste qui va jouer les faiseurs de roi, et départager les trois candidats officiels.  La probabilité qu’il soutienne Norman Gobbi est faible – le Tessinois paie là les outrances populistes de la Lega. Le PS pourrait décider d’embêter l’UDC en votant pour le Vaudois Parmelin, cédant à cette triste manie de certains politiciens de porter au Conseil fédéral une personnalité plutôt fade pour ne pas avantager son parti d’origine.

Les stratèges de gauche, tentés par une vendetta contre Blocher, devraient réfléchir à deux fois. La dernière fois qu’ils ont redouté l’avènement d’un profil acéré au gouvernement, lors de la succession de Hans-Rudolf Merz en 2010, ils ont donné la victoire à Johann Schneider-Ammann au détriment de Karin Keller-Sutter, au prétexte que l’entrepreneur de Langenthal était épris de partenariat social. Ils ont même renié leur penchant féministe. Or le chef du Département de l’économie s’est révélé très décevant, particulièrement au chapitre de nouvelles mesures d’accompagnement à la libre-circulation des travailleurs réclamées à cor et à cri par la gauche et les syndicats.

Elire Parmelin juste pour barrer la route de Aeschi et contrarier Blocher serait un mauvais calcul. Tôt ou tard, et malgré toute la bonne volonté qu’il mettra à accomplir sa tâche, le Vaudois sera répudié par son parti, traité de demi conseiller fédéral comme ce fut le cas pour Samuel Schmid. L’UDC jouera les martyrs et réclamera un  troisième fauteuil au Conseil fédéral pour être vraiment « correctement représentée.»

Le système politique suisse est parvenu à un point où il peut, où il doit, oser la confrontation avec les idées blochériennes que Thomas Aeschi incarne sans fard et avec une sincérité désarmante. 

texte paru en italien dans Il Caffè de ce dimanche 6 décembre 

L’UDC s’auto-disqualifie

L’UDC veut un second siège au gouvernement. Depuis que Christoph Blocher a été détrôné du Conseil fédéral par Eveline Widmer-Schlumpf, le parti est obsédé par cette revendication.

Comment obtient-on une bonne représentation à l’exécutif ? Il faut d’abord obtenir lors des élections une part du gâteau qui justifie les prétentions. De ce côté-là, l’UDC a tout juste. Même si les sondages lui prédisent la stagnation ou l’effritement, elle devrait rester le premier parti de Suisse, avec plus ou moins 25 % des suffrages. Personne ne voit le PS ou le PLR capable de lui ravir ce rang. Si le PLR et le PDC fusionnaient, la nouvelle entité pourrait accomplir ce dépassement. Mais il n’en est hélas pas question.

Cependant, pour gouverner, le poids électoral ne suffit pas, il faut aussi un minimum d’entente et de loyauté avec les partenaires. Et c’est là que le bât blesse.

Notre pays a vécu avec la « formule magique » de 1959 à 1999 : les trois principaux partis recevaient 2 sièges au Conseil fédéral et le quatrième 1 seul. Toutefois, cette formule n’était pas que de la mathématique. Il y avait une vraie convergence de valeurs, d’objectifs et de méthode.

En 1999, l’UDC est devenue le premier parti du pays, mais sa revendication n’a pas été satisfaite. Au début de l’année, le PDC avait pris soin de faire remplacer les ministres Arnold Koller et Flavio Cotti par Joseph Deiss et Ruth Metzler. Le parlement, nouvellement élu, n’a pas osé virer l’un des deux. En 2003, l’UDC ayant encore progressé, les Chambres ont sacrifié Ruth Metzler et enfin donné donné sa chance à Christoph Blocher. Jamais le tribun entrepreneur n’est entré dans son costume de ministre. Il a multiplié les entorses à la collégialité.

Pourquoi reparler de cela ? L’UDC, qui veut venger l’affront de 2007 et asseoir son emprise sur le collège gouvernemental, n’a pas soutenu lors de la dernière session la réforme de l’armée que son propre ministre, Ueli Maurer défendait. A quoi cela sert-il d’avoir un conseiller fédéral si on ne le soutient pas ? Le gouvernement peut-il se permettre un second membre qui sabote son propre boulot et ne soutient jamais celui de ses collègues ?

Autre incohérence récente, l’UDC conteste la loi d’application d’une réforme du droit d’asile qu’elle a pourtant soutenue il y a deux ans lors du referendum lancé par la gauche.

Bien que se disant éprise des valeurs suisses, l’UDC a fait exploser le système de concordance. Si elle dispose d’une relative légitimité des urnes, elle ne joue pas le jeu gouvernemental. Elle se disqualifie elle-même.

Face au défis qui l’attendent dans la nouvelle législature, le pays aura besoin de cohésion et de clairvoyance. Des caractéristiques qui font cruellement défaut à l’UDC.

* Texte paru dans Il Caffè en italien http://www.caffe.ch/section/il_punto/ le 12 juillet 2015

Tessin: à quand un conseiller fédéral?

S’il ne tenait qu’à moi, il faudrait élire demain un conseiller fédéral tessinois *. Ce serait une manière pour l’Assemblée fédérale de prouver que le sort du Tessin et la composante italophone de la Suisse ne sont pas seulement des concepts pour discours du 1er août, mais une réalité sérieusement prise en compte.

Hélas, le tournus au gouvernement ne dépend pas des impératifs politiques les plus urgents (et, il y a urgence à raccrocher le canton à la Confédération) mais au bon vouloir des ministres de rester en place. Les départs forcés restent rares, ils sont motivés par le rapport de forces électoral, pas par des soucis de représentativité régionale.

Les deux Romands arrivés en 2009 et 2011 ne sont pas près de cèder la place avant 1 ou 2 législatures. De plus, les Tessinois peineront à s’emparer d’un fauteuil romand (Vaud éprouve la même frustration par rapport à sa représentation au Conseil fédéral!).

Côté alémanique, la doyenne de fonction Doris Leuthard pourrait avoir envie de se retirer après avoir exercé la présidence de la Confédération en 2017. C’est une fenêtre possible pour le Tessin, bastion PDC, mais le plus papable, Filippo Lombardi sera bien plus âgé que celle qui s’en ira. Pronostic de réussite ? Bas.

Si Eveline Widmer-Schlumpf décide de s’en aller ou n’est pas réélue, ce sera la foire d’empoigne entre les partis, et la revendication tessinoise risque d’être couverte par le vacarme. Le siège d’Ueli Maurer apparaît tout aussi imprenable par les Tessinois, à moins que l’UDC décide de sortir du Conseil fédéral – ce que personne n’envisage.

La place de Johann Schneider-Ammann au gouvernement paraît la moins assurée, mais s’il est éjecté, ce ne sera pas pour la donner à un PLR tessinois, mais plutôt à un UDC, dont le Tessin est peu pourvu. C’est fort regrettable car Laura Sadis a le pedigree parfait pour le job : expérience gouvernementale, et connaisance du parlement, multilinguisme. La conseillère d’État libérale-radicale est la meilleure carte que peut jouer le Tessin.

Reste le cas Simonetta Sommaruga, on ne la voit pas non plus tourner les talons de si tôt. Si dans ce temps lointain, l’envie de Tessin n’a toujours pas été satisfaite, Marina Carobbio pourrait avoir quelque chance. Il lui manque une expérience gouvernementale, mais c’est une personnalité solide et appréciée. Au sein du parti socialiste, la concurrence est toutefois toujours très vive.

Les Tessinois n’ont-ils donc qu’à pleurer leur siège perdu au sommet de l’Etat ? Deux pistes s’offrent à eux : préparer la relève, notamment en profilant de nouveaux candidats lors des élections de l’automne 2015 (dans l’actuelle députation, outre les noms déjà cités il n’y a que Ignazio Cassis qui pourrait se retrouver sur la liste des papables); lancer une initiative populaire pour que le Conseil fédéral passe à 9 membres, c’est-à-dire récolter 100 000 signatures valables. Le Parlement a trop tergiversé sur cette question. Il faut le bousculer. La revendication tessinoise est légitime, elle mérite un débat qui sorte du Palais fédéral et embrasse toute la Suisse. Le pays fonctionnera beaucoup mieux avec 9 conseillers fédéraux qu’avec 7, car il disposera de plus d’attention aux besoins de la population, et il se trouvera naturellement au moins un ministre pour ne pas oublier le Tessin pendant les campagnes de votation. Par cette initiative volontariste, le Tessin forcera le respect des autres Confédérés… et maximisera ses chances d’avoir un conseiller fédéral.

Texte rédigé à la demande du Caffè, paru le 21 décembre 2014

Conseil fédéral: l’impossible vœu de Toni Brunner

Dans une récente interview au quotidien Le Temps, Toni Brunner revendique deux sièges pour le Conseil fédéral si l’UDC demeure, après les élections fédérales de 2015, le premier parti de Suisse.

Le président de l’UDC se garde bien de dire qui pourrait être ce nouvel élu. Il n’indique pas clairement non plus qu’un second siège UDC devrait être confié à un Latin, et il omet de dire quel parti devrait lui cèder la place.

Il est normal qu’un président de parti revendique plus de pouvoir. Tous le font. Personne ne s’engage dans la bataille électorale pour rechercher moins d’influence. Mais il est assez piquant de lire ce vœu alors que l’UDC vient de perdre un siège au Conseil d’État neuchâtelois. C’est en effet le libéral-radical Laurent Favre qui a été élu dimanche dernier en remplacement d’Yvan Perrin, contraint de démissionner pour raison de santé. Le candidat de l’UDC n’a recueilli que 17 % des voix.

Le premier parti de Suisse a un gros problème de relève. Lorsqu’il s’agit de gagner des places dans les législatifs, il est très fort. Mais lorsqu’il s’agit de mettre en orbite des hommes et des femmes d’exécutif, il est particulièrement faible. Il ne dispose pas du personnel adéquat, c’est à dire de politiciennes et de politiciens expérimentés, aptes à gouverner avec les autres partis.

Ueli Maurer respecte mieux que Christoph Blocher la collégialité, mais il flirte souvent avec la limite. Il a la légitimité pour lui, mais pas l’efficacité.

La Suisse peut-elle se permettre d’avoir un deuxième Ueli Maurer au gouvernement, un deuxième monsieur sympathique, mais un peu borné, pas très créatif, ni crédible ?

Si la réponse est non, alors il faut faire le deuil une bonne fois pour toutes de la formule magique – proportionnelle – qui sert de référence à la composition du Conseil fédéral.

De fait, depuis 2007 et la scission entre l’UDC et le PBD, la formule magique n’existe plus. En réélisant Eveline Widmer-Schlumpf en 2011, le Parlement a confirmé son état de mort clinique. La proportionnelle, c’est la règle pour le Conseil national, mais le collège gouvernemental doit se construire sur un autre principe.

Il serait temps de passer à un gouvernement fondé sur une convergence programmatique. Une équipe de ministres qui partagent l’essentiel, c’est bien ainsi que fonctionnent les autres démocraties, qu’un parti soit majoritaire ou qu’une coalition additionne les forces idéologiquement les plus proches.

Quel sera le principal dossier de la prochaine législature ? Les relations avec l’Union européenne bousculées par le vote du 9 février dernier. Pour assurer la mise en œuvre de la norme constitutionnelle et rétablir un courant diplomatique normalisé avec Bruxelles, il faudra une équipe soudée. Il faudra donc élire le 9 décembre 2015 des conseillers fédéraux au moins acquis à la poursuite de la voie bilatérale.

Il n’y a pratiquement aucune chance que l’UDC de Toni Brunner soit en mesure de présenter un candidat latin affichant un tel engagement…

* Chronique parue dans le Caffè du 5 octobre

Conseil fédéral: qui reste, qui part

Ce n’est pas encore un thème à Berne, mais il ne devrait pas tarder à le devenir à l’approche des élections fédérales d’octobre 2015: qui restera, qui partira parmi les conseillers fédéraux?*

A priori, la réponse est simple: personne. La doyenne de fonction, Doris Leuthard, est en poste depuis 2006, elle comptabilise moins de 10 ans au gouvernement. En général, les conseillers fédéraux squattent justement un peu plus de 10 ans.

Mais, on sait depuis 2003 et l’ébranlement de la formule magique que la réélection des ministres, qui clôt, en décembre, le renouvellement des autorités fédérales, n’est plus une formalité.

Seule PDC au sein du collège, jeune quinquagénaire, Doris Leuthard, toujours très populaire, n’a aucune raison de tirer sa révérence. Elle peine pourtant à concrétiser la sortie du nucléaire et butte sur de fortes oppositions. L’Argovienne pourrait se lasser de tant d’âpreté. Du coup, son bilan paraîtrait singulièrement faible au vu des espérances soulevées par sa personnalité consensuelle et pragmatique.

Elue en 2007 dans des circonstances troublées, Eveline Widmer-Schlumpf a déjà creusé, elle, un sillon nettement plus profond. Après des années de louvoiement de ses prédécesseurs au Département des finances, elle a enterré le secret bancaire, et restera d’ores et déjà celle qui aura mis la place financière en conformité avec les standards d’un monde globalisé, devenu avide de recettes fiscales re-localisées. Le destin politique de celle qui a pris la place de Christoph Blocher n’est toutefois pas à l’abri d’un acte punitif tardif. Tout dépendra de l’équilibre des forces au sein de l’Assemblée fédérale. Une chose est sûre: l’UDC ne lui pardonnera jamais, et les autres partis qui l’ont utilisée en 2007 ne se sentent plus aussi liés à elle qu’en 2011.

Arrivé en 2008, Ueli Maurer peut craindre un peu pour sa réélection. Même en perte de vitesse, l’UDC aura au moins droit à 1 siège. Mais c’est la qualité de son travail qui inquiète. Le Parlement peut-il sérieusement confirmer un ministre aussi incompétent?

Sur le papier, les deux libéraux–radicaux et les deux socialistes ne devraient pas être inquiets. Mais un mauvais score du PLR pourrait fragiliser la position de Didier Burkhalter et de Johann Schneider-Ammann. S’il faut en sacrifier un au nom des nouveaux équilibres sortis des urnes, le Bernois qui n’a pas convaincu pourrait payer la facture. L’aura actuelle du Neuchâtelois ne le rend pas immune: un enlisement du dossier européen dont il a la charge pourrait lui être fatal.

Simonetta Sommaruga et Alain Berset sont trop jeunes et trop récents pour être faillibles. Mais si la gauche attaque des sièges bourgeois dans les tours précédents, ils pourraient subir un effet boomerang imprévisible.

* Chronique parue en italien dans Il Caffè http://caffe.ch/stories/il_punto/47219_chi_rimane_e_chi_lascia_la_poltrona_di_ministro/

9 février: les marges de manoeuvre du Conseil fédéral sont limitées

Après le choc du 9 février, le Parlement en session de printemps oscille entre nervosité, créativité et désarroi. Nervosité: les députés esquivent tout débat sur l’origine du fiasco sur un air «d’à quoi bon». Refaire l’histoire ne permettra pas de la changer, et il y a dans la politique suisse un tempo implacable qui oblige à se focaliser sur les prochains scrutins, agendés de toute éternité. Surtout, dégager des responsabilités aboutirait à un constat insupportable: c’est toute une classe politique qui a failli, de droite à gauche, incapable depuis vingt ans de contrer l’isolationnisme de l’UDC, s’y laissant piéger par paresse, par indécision (PDC), par absence de convictions propres (PLR), par opportunisme électoral (PS).

Les talents se révèlent dans les épreuves. Puisque le modèle qui nous a valu une décennie de croissance est anéanti et qu’il faut reconstruire, les idées fusent. C’est la créativité du désespoir. La génération qui a grandi avec le blochérisme voit d’un coup arriver le moment de gagner son émancipation. Avec un mélange d’effroi et de fébrilité. Le Conseil fédéral est en première ligne pour appliquer l’initiative de l’UDC «Contre l’immigration de masse» sans mettre en péril la poursuite et la rénovation des accords bilatéraux avec l’Union européenne. Une mission impossible pour laquelle il doit se dégager des marges de manœuvre. Traditionnellement, tout problème réputé insoluble a des chances de se dissoudre grâce au temps et/ou à l’argent.

Sur le papier, le gouvernement dispose de trois ans. De fait, il n’a qu’une année pour avancer ses solutions. La perspective des élections fédérales d’octobre 2015 risque de rendre toute option présentée trop près de l’échéance otage de réflexes électoralistes à court terme, alors qu’il s’agit justement de rebâtir à long terme.

Face à l’UE, nos diplomates étaient passés maîtres dans l’art d’obtenir des répits pour s’adapter en douceur. Pas sûr que l’UE soit encore disposée au pragmatisme. Mais si Bruxelles montre un peu de compréhension, après les élections européennes, la Suisse pourrait élaborer un modèle de contingentement compatible avec la libre circulation. De nouveaux permis de travail ne seraient délivrés qu’au bout de quelques mois, sur le modèle du «personnel stop» que les entreprises pratiquent parfois. Le grain de sable serait de nature administrative, personne ne serait discriminé puisque tous les immigrés potentiels devraient patienter un peu, mais la mesure entraînerait les employeurs à s’intéresser d’abord à la main-d’œuvre nationale directement disponible. L’économie céderait moins facilement que jusqu’ici à la facilité du recrutement sur le marché européen.

L’autre façon de dompter les effets ravageurs de la crise est de sortir son chéquier: payer pour réparer les dégâts, effacer les erreurs.

Ce vieux réflexe helvétique en cas de coup dur risque de se heurter à un obstacle qui n’existait pas naguère: le frein à l’endettement. Le Conseil fédéral ne pourra pas à loisir sortir des milliards de francs pour compenser un désavantage ici, s’acheter des bonnes grâces là-bas. Il peut réaffecter des crédits comme il envisage de le faire pour Erasmus +. Il ne pourra pas les multiplier sans se contraindre à couper dans d’autres pans de son budget, arbitrer entre les besoins des départements, ou retourner devant le peuple.

Cette étroitesse des moyens financiers aura un impact sur l’autre casse-tête trituré par le Conseil fédéral: la réforme de la fiscalité des entreprises et son impact sur les recettes des cantons. Les régimes privilégiés pour les holdings étrangères, déjà sous pression de l’UE avant le 9 février, sont condamnés depuis que les sociétés concernées n’ont plus la garantie de pouvoir faire venir le personnel adéquat. Les cantons doivent annoncer leurs envies en matière de taux d’imposition sans savoir à quelle hauteur la Confédération couvrira d’éventuelles pertes fiscales. Le Département des finances aura beau jeu de dire qu’ils ont mal calculé les conséquences de leur choix.

Dans cet exercice périlleux, le fédéralisme joue à la roulette russe: de riches cantons contributeurs à la péréquation risquent de se retrouver à terme dans des situations précaires; tout le processus d’irrigation des cantons à faible capacité contributive est mis en danger.

Jamais l’imbrication entre les enjeux intérieurs et extérieurs n’a été aussi étroite, alors que la classe politique suisse a une manière de fonctionner autarcique sans grande conscience de ses engagements européens. En cela, elle n’est pas un cas particulier: nombre de pays de l’UE feignent d’ignorer la portée de ce qu’ils ont contribué à décider à Bruxelles. Sauf qu’eux sont membres du club européen et disposent de marges de manœuvre bien plus larges pour surmonter les tensions entre volontés nationales et logiques fonctionnelles communautaires.

Article paru dans L’Hebdo le 13 mars 2014

Maurer à Bruxelles

S‘il faut renégocier avec l’Union européenne, alors envoyons Ueli Maurer à Bruxelles.

Evitons la décennie perdue post 6 décembre 1992.

L’UDC discréditera tout résultat de renégociation avec l’UE obtenu par Didier Burkhalter, donc il faut mettre l’UDC devant ses responsabilités.

C’est un peu simple de la part des élus UDC de dire que « la balle est dans le camp du Conseil fédéral. »

Dès sa prochaine séance, le Conseil fédéral doit confier le DFAE à Ueli Maurer par un vote du collège.

(sous réserve du vote ZH, pas disponible à 16h39)