Succession Burkhalter: un point de situation

Dix jours après l’annonce surprise de Didier Burkhalter, le favori reste Ignazio Cassis, lobbyiste des assureurs-maladie, bien qu’il ne se soit pas encore déclaré officiellement.

Plus courageuse, Laura Sadis a fait part de son intérêt. Les autres « papables » réfléchissent.

Quelques éléments de réflexion. Un sondage du Caffé, dimanche dernier, indiquait que trois Suisses sur quatre souhaitent l’entrée d’une nouvelle femme au Conseil fédéral. Cette préoccupation devrait aussi être celle du PDC, et plus particulièrement de tous les élus démocrates-chrétiens alémaniques sous la Coupole. Si une libérale-radicale n’est pas élue cette année et que Doris Leuthard s’en va l’an prochain, le débat sur la présence d’une seule et dernière femme au gouvernement (Simonetta Sommaruga) risque de s’enflammer et d’obscurcir leurs propres chances d’être choisis. En conséquence, les démocrates-chrétiens devraient se rallier à une candidature Sadis.

Depuis la démission d’Elisabeth Kopp (voir post précédent), la liste est longue des femmes PLR officiellement candidates qui ont été black-boulées : Christiane Langenberger en 1998 lors de la succession Delamuraz, Christine Beerli en 2003 lors de la succession Villiger, Karin Keller-Sutter en 2010 lors de la succession Merz. Le parti socialiste avait préféré à cette dernière Johann Schneider-Ammann, au motif fort spéculatif que celui-ci, patron d’entreprise, serait plus enclin au dialogue social. Depuis, les camarades ont pu mesurer la clairvoyance de ce choix.

Si le Tessin veut gagner, il doit proposer une femme. Et il ne doit pas tergiverser trop longtemps, sinon les prétentions romandes vont s’engouffrer dans la brèche On ne peut pas revendiquer un siège en priorité et ne pas se montrer prêts sous prétexte que la campagne sera longue et éprouvante pour celle ou celui qui se déclarerait trop tôt. C’est la fonction de conseiller fédéral qui est éprouvante, comme en a abondamment témoigné Didier Burkhalter, alors si le ou la papable ne se sent pas la force de faire face à un été sous pression, il vaut mieux renoncer d’emblée !

Réfugiés, laissons les arriver en avion !

On ne les compte plus ces photos spectaculaires de rafiots ou canots pneumatiques débordant de migrants. On ne les compte plus ces reportages narrant le transbordement de ces improbables embarcations vers de solides bateaux de sauvetage.

Depuis l’effroyable naufrage au large de Lampedusa, qui fit 368 morts, il y a eu la saison 1 en 2014, la 2 en 2015, la 3 en 2016. Nous en sommes à la 4ième saison, bien que le scénario ne varie guère même si en 2014, c’est la mer Egée plutôt que le détroit de Sicile qui a servi de décor : de pauvres gens tentent de traverser un bout de Méditerranée pour se bâtir un avenir meilleur en Europe.

Cela vous choque que l’on parle de drames humains comme d’une série américaine ? Tant mieux, si cela vous choque encore. Ces images sur écran sont devenues tellement habituelles qu’on peut raisonnablement douter qu’elles aient encore de l’effet.

Rentrez vos mouchoirs. Il y a un moyen très simple pour éviter ce spectacle désolant : Laissons venir les migrants par avion. Ainsi, ils arriveront dans le pays de leur choix et le regroupement familial sera favorisé. Surtout, on cassera le business des passeurs dans le Sahara et en Méditerranée. Et l’on s’épargnera les millions d’euros dépensés dans des sauvetages périlleux, ou plutôt, on les utilisera plus intelligemment dans l’accueil des migrants à proximité des aéroports, puis dans leur orientation et leur intégration.

Ne me jetez pas à la figure que « nous n’avons pas vocation à accueillir toute la misère du monde ».  D’abord, cette citation de feu Michel Rocard est tronquée. L’ancien premier ministre ajoutait en 1989 que « La France devait en prendre sa part » . Ensuite, tous ceux que la volonté de Donald Trump de construire un mur à la frontière mexicaine indigne devraient se montrer conséquents. En matière de défense contre ceux que l’on considère comme des « envahisseurs », il y a deux solutions : les murs ou l’eau. Le Detroit de Sicile est une sorte de grande douve, un profond gouffre dans lequel, depuis le début de cette année, 1828 personnes au moins ce sont noyées (L’OIM, l’organisation internationale pour les migrations tient un décompte mis à jour quotidiennement  https://www.iom.int/fr ). Regardons la réalité en face, et tâchons de faire mieux.

Réfugiés syriens ou migrants de la misère, les requérants d’asile quels qu’ils soient, n’ont pas le droit de monter dans un avion sans document les autorisant à séjourner dans le pays de destination. Une directive européenne de 2001 rend responsables des coûts de rapatriement les compagnies qui se risqueraient à accepter à bord des passagers sans visa. La bureaucratie a bien fait les choses, les ambassades européennes – Suisse comprise – ont cessé de délivrer de tels papiers. Pour entrer en Europe quand on y vient pas pour affaire ou en touriste mais y chercher avenir et protection, il faut donc se présenter physiquement à l’une de ses frontières.

Ré-autoriser l’arrivée par avion, une mesure simple, sauverait des milliers de vie. Les prix des billets sont bien inférieurs à ceux pratiqués par les passeurs.

Plus sûr, le débarquement par avion mettrait fin à une autre absurdité bureaucratique. On sait que les Européens peinent à se répartir équitablement les migrants. Certains s’accrochent au « régime Dublin », donnant la responsabilité aux pays de premier accueil de statuer sur les demandes. Ainsi, l’Italie et la Grèce, de part leur position géographique, auraient plus vocation que d’autres nations à faire face, seules, à ces vagues humaines. C’est d’une lâcheté que l’on ne pensait plus revoir sur un continent qui s’est doté d’une charte pour éviter de tels regards détournés.

En avion, les migrants arriveraient là où ils le souhaitent, c’est-à-dire dans les pays où ils ont déjà des proches ou dont ils maîtrisent la langue. Cela ne supprimerait pas les calculs d’apothicaires pour savoir si le fardeau de l’asile est bien réparti, mais cela simplifierait un peu la prise en charge : il faudrait bien sûr continuer à enregistrer les migrants, puis leur délivrer des papiers, les orienter dans la recherche d’un emploi selon leurs capacités et selon les besoins, les former, et bien évidemment renvoyer certains d’entre eux pour des raisons sécuritaires évidentes.

Et après ? Arrivés légalement par voie aérienne,  les migrants pourront repartir de la même façon à leur guise ou au bout de trois ans, d’autant plus qu’on leur aura contraint à alimenter un fond d’épargne-retour. Leurs documents de séjour ne devraient leur être renouvelés que sous condition (avoir appris la langue, ne plus dépendre de l’aide sociale, pas de casier judiciaire,… ).

Grosso modo, notre droit d’asile date de la guerre froide. Il magnifie le dissident politique, il n’a pas vraiment été adapté pour gérer les flux des milliers de réfugiés fuyant la guerre et encore moins ceux des migrants fuyant la misère. Il est temps d’entreprendre une grande révision qui tienne compte des impératifs démographiques, de faire preuve de bon sens.  Cessons le mauvais feuilleton des morts en Méditerranée. Laissons les monter dans des avions !

 

 

Succession Burkhalter : le temps d’en finir avec l’affaire Kopp, toute l’affaire Kopp…

Il y a bien plus de parallèles entre la monarchie britannique et la Confédération que l’on croit. Non, je ne vous parle pas du Brexit. Mais de la succession de Didier Burkhalter. Chez nous, c’est comme à Buckingham: le roi est mort, vive le roi. A peine un conseiller fédéral annonce-t-il sa démission que hop, tip top, en quelques secondes, la machine à Tinguely politico-médiatique vous sort le nom de son successeur. Réglez sur le parti, réglez sur latin ou alémanique, réglez sur parlementaire estimé par ses pairs, et voilà Ignazio Cassis sacré Kronfavorit.

On dit toujours que la politique suisse, c’est compliqué, mais quand il s’agit de trouver un ministre, c’est tout simple, mécanique, comme une montre qui promet de vous donner l’heure exacte ad vitam aeternam.

Dans le jargon du Palais fédéral, on vous le dit déjà d’un air effaré par le fait que vous puissiez soulever la question : « c’est plié, ce sera Ignazio Cassis ». Chef du groupe parlementaire libéral-radical, ce médecin de 56 ans, polyglotte, a le cursus qu’il faut pour être élu au Conseil fédéral. Il est dans la place, et avant lui, beaucoup de présidents de parti et de chefs de groupe ont été propulsés au poste suprême.

En plus, il est Tessinois, et la Suisse italophone n’a plus eu de représentant dans le collège depuis le départ de Flavio Cotti en 1999. Une fois par génération, il ne serait pas exagéré de satisfaire cette revendication régionaliste. Les Chambres fédérales éprouveront le doux sentiment d’œuvrer pour la cohésion du pays – ce n’est pas vrai tous les jours de session.

Sauf que, on l’a dit, le siège appartient sans conteste aux libéraux-radicaux et aux latins, mais qu’il n’y a pas que Ignazio Cassis qui remplisse les critères. Beaucoup d’élus romands, région où le parti s’est révélé très en forme ces dernières années, peuvent prétendre à la succession Burkhalter.

Exemples. Avec Pierre Maudet, 39 ans, la Suisse s’offrirait son petit effet Macron à elle. Avec un François Longchamp, 54 ans, qui a déjà reçu à Genève tous les dirigeants de la planète, et qui va de toutes façons quitter le Conseil d’Etat à la fin de l’an prochain, elle disposerait d’un nouveau patron des affaires étrangères au carnet d’adresses richement doté.

Les Vaudoises Jacqueline de Quattro, 57 ans, et Isabelle Moret, 47, sont aussi papables. Car il serait temps que le PLR parvienne à enterrer l’affaire Kopp et à replacer une femme au Conseil fédéral, 28 ans après une démission aussi fracassante que humiliante. Il serait temps que le parti historique de la Suisse moderne assume les impératifs de la parité, comme toutes les autres formations gouvernementales. Le critère de genre permet d’affiner la recherche de la machine à onction suprême, et là, c’est le nom de Laura Sadis qui sort : 56 ans, ancienne conseillère nationale, mais aussi ancienne conseillère d’Etat (en charge des finances). L’expérience de l’exécutif, c’est un atout décisif par rapport à Ignazio Cassis.

D’autant que celui-ci nage en plein conflit d’intérêts, il est le président de Curafutura, faîtière d’assureurs-maladie. Et, comme la droite PLR-UDC, majoritaire au Conseil national, rêve de voir le Tessinois reprendre le Département fédéral de l’Intérieur, le clash est programmé.

Le conflit d’intérêts, c’est ce truc dont les Suisses ont adoré se gausser lorsqu’on parlait des costumes de François Fillon. Mais c’est un mélange des genres, des fils à la patte, qu’ils rechignent à considérer lorsqu’il s’agit de leurs propres élus de soi-disant milice. C’est surtout une bombe à retardement qui empêchera de gouverner sereinement et en toute indépendance. On l’a douloureusement mesuré avec Elisabeth Kopp, première femme élue au Conseil fédéral contrainte à la démission pour avoir violé le secret de fonction à cause des affaires de son mari …

Oui, en septembre, le PLR a une belle occasion d’enterrer définitivement l’affaire Kopp, en faisant enfin élire une femme au gouvernement, et en ne prenant pas le risque que ses liens d’intérêt ne minent d’emblée son efficacité.

Suisse-UE : une course d’obstacles sans fin

 

Dégel des négociations avec Bruxelles, référendum écarté sur la mise en œuvre du 9 février, l’embellie est réelle, mais d’autres scrutins difficiles à gagner s’annoncent. *

Notre politique européenne a ceci de particulier qu’à peine un obstacle est-il franchi, qu’une nouvelle herse se dresse à l’horizon. Ainsi en avril, la Présidente de la Confédération, Doris Leuthard, a-t-elle pu annoncer un dégel de toutes les négociations avec Bruxelles, au moment où se confirmait que le référendum sur la solution adoptée par le Parlement pour la mise en œuvre de l’initiative « Contre l’immigration de masse » avait heureusement échoué au stade de la récolte des signatures. Des perspectives de signature d’un accord-cadre institutionnel d’ici la fin de l’année et pas de vote en 2017 exigeant la double majorité, quel beau ciel dégagé !

Sauf que l’initiative RASA, qui devait nettoyer la Constitution de l’article 121a, s’est transformée en casse-tête pour le Conseil fédéral. Afin de prolonger le supplice ou de s’offrir du temps, le gouvernement lui a opposé deux possibilités de contre-projet qui ne satisfont personne. Le comité d’initiative est honteusement prié de se faire hara-kiri.

Ce renoncement soulagerait tous ceux qui redoutent une campagne à hauts risques (exigeant elle aussi une double majorité), mais le répit ne durera pas. Pointe déjà l’initiative de l’UDC dite « pour l’autodétermination » qui suggère de soumettre le droit international au droit suisse.  Votation attendue en 2018.

Celle-ci ne sera peut-être que le prélude à un scrutin proposant au Souverain de donner son aval à l’accord-cadre institutionnel potentiellement conclu d’ici fin 2017, et que l’UDC attend de pied ferme en l’ayant réduit d’avance au slogan de l’ingérence des « juges étrangers ».

La tête vous tourne face à cette valse d’échéances? Il n’est pas certain que l’UDC se résigne à abandonner son combat contre la libre-circulation des personnes. Elle a annoncé un texte d’initiative d’ici l’été. Son aboutissement devrait permettre à ce parti d’utiliser cette thématique pendant la campagne des élections fédérales de 2019, selon une technique maintes fois éprouvée.

Quel chemin toutes ces discussions à répétition pavent-elles ?

Pour l’UDC, c’est net, il s’agit de combattre par tous les moyens la perspective d’une adhésion à l’Union européenne. Mais dans le camp d’en face ? Depuis 2006, depuis que le Conseil fédéral a rétrogradé l’objectif de l’adhésion au rang de simple option, l’ambition est bien moins claire.

Officiellement, la majorité de la classe politique et les milieux économiques veulent la poursuite de la voie bilatérale. Cet attachement aussi pragmatique que fétichiste devrait aller de pair avec la volonté de confirmer celle-ci au plus vite, en mettant sous toit l’accord-cadre institutionnel réclamé par l’autre partie. Or là encore, certains partis regimbent, veulent jouer la montre (attendre le résultat des négociations du Brexit).

Ces tergiversations sont dangereuses. Alors que l’UE doit gérer la sortie de la Grande-Bretagne, la Suisse devrait se profiler comme un partenaire certes exigeant, mais fiable. Car dans le contexte géopolitique actuel, le choix de se rallier à l’UE n’est plus seulement s’il ne l’a jamais été, de participer à un grand marché, mais de défendre des valeurs humanistes de civilisation.

Les votations à venir vont porter toujours plus sur les principes. Il sera compliqué de les gagner sans une clarification sur la finalité de notre politique d’intégration. Vingt-cinq ans après le vote de 1992, la question de la meilleure option pour défendre notre souveraineté demeure au cœur du débat. L’UDC le sait. Les autres partis, les milieux économiques comme le Conseil fédéral font hélas tout pour l’esquiver.

  • Article paru dans le magazine europa.ch 1/2017

ici en version allemande:

http://www.europa.ch/wp-content/uploads/2017/06/europa_ch_1_2017_D_low-1.pdf

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un scénario pour l’après Burkhalter ?

Après huit petites années et deux départements, Didier Burkhalter quittera le Conseil fédéral fin octobre prochain.

Le Tessin attend un conseiller fédéral depuis 18 ans. Pour Ignazio Cassis, 56 ans, s’ouvre une voie royale. En 2010, lors de la succession Merz, le groupe PLR aux Chambres lui avait refusé l’investiture. On le voit mal récidiver: entre-temps Cassis est devenu le chef de ce groupe. Faut-il rappeler que un certain Pascal Couchepin avait lui aussi été chef de groupe avant d’être élu au Conseil fédéral?

Médecin, Cassis pourrait reprendre le DFI, où la majorité PLR-UDC peine à imposer ses vues. Alain Berset ferait un formidable ministre des affaires étrangères.

L’expérience Burkhalter a démontré qu’un conseiller fédéral de droite ne parvient pas mieux qu’un socialiste à donner les impulsions qu’il faut dans le dossier européen et à être suivi. Et des impulsions, une bonne intelligence des relations internationales et un pouvoir de conviction, c’est exactement ce qu’il faut à la Suisse dans le dossier européen.

Une idée pour aider la presse écrite et les partis

La publicité politique disparaît des journaux. Le peu de budgets dont dispose la plupart des partis migre vers les réseaux sociaux. C’est un signe de l’époque: pourquoi les partis se comporteraient-ils autrement que les grands distributeurs? Reste que le recul manque pour savoir si ces stratégies de communication ciblée sont réellement plus efficaces.

J’attends avec impatience le moment où une docte étude viendra nous démontrer que la bonne vielle page de publicité que le lecteur trouvait dans son quotidien ou son magazine le touchait plus efficacement que les « fenêtres » qui jaillissent sur son écran. J’attends avec impatience le moment où une docte étude nous prouvera que la surprise en tournant les pages d’un quotidien ou d’un magazine retenait mieux son attention, suscitait plus son passage à l’acte d’achat que le bombardement intempestif de son regard errant sur son ordinateur.

La pub online est réputée vendre aux annonceurs des consommateurs bien identifiés selon les traces numériques qu’ils ont laissées ici ou là. Le hasard de la découverte, la surprise, ne sont plus que des fragments d’algorithmes.  L’individu n’est plus que la somme de ses choix précédents. Pour le supplément d’âme, circulez, il n’y a plus rien à voir.

Une critique commence à poindre: les utilisateurs de réseaux sociaux sont enfermés dans des bulles, en contact avec ceux qui pensent comme eux. Les curieux sont priés de ruser avec les paramètres pour rester confrontés à la contradiction, à la contrariété. Or, la démocratie vit de la confrontation des opinions; le vote permet l’arbitrage, la décision, et suppose que le citoyen a pris la peine de se forger une opinion éclairée.

En Suisse, malgré un calendrier de votations très soutenu, la politique souffre d’un déficit de financement. L’inflation du nombre d’initiatives n’a pas dopé les budgets des partis qui doivent « éclairer » le vote des citoyens, bien au contraire.

D’où ma suggestion: aider les partis à faire campagne, tout en aidant aussi la presse. L’idée m’en est venue lors d’un colloque à Genève sur l’avenir de la démocratie directe, alors que mon journal, L’Hebdo, venait juste d’être condamné à mort par ses éditeurs.

Une manière d’aider la presse écrite et d’instiller un peu plus d’égalité entre partis dans les moyens de faire campagne (pour une votation ou une élection) serait de doter les partis d’un budget publicitaire à dépenser impérativement dans les médias imprimés. Les formations politiques recevraient une sorte d’enveloppe forfaitaire pour la législature.

Les comptes des journaux s’en trouveraient bonifiés et le débat démocratique tout autant vivifié.

Avons nous assez pris conscience que nous sommes dans une époque où deux piliers de la démocratie sont dangereusement affaiblis: la presse et les partis politiques? Quoi que l’on pense de la qualité des uns et des autres, ne perdons pas de vue leur rôle essentiel dans la formation de l’opinion des citoyens !

Les Vaudois aiment la cohérence dans la durée

Cela fait 15 ans que les Vaudois composent leur gouvernement selon l’équilibre 4/3, d’abord en faveur de la droite, puis à partir de 2011 en faveur de la gauche. C’est peut-être dans l’attachement à cette permanence qu’il faut chercher les raisons de la défaite de la droite au second tour de l’élection du Conseil d’Etat: en ayant l’air de vouloir passer à 5/2, en donnant l’impression de souhaiter un rapport de forces plus brutal (bien qu’appuyé sur sa majorité au Grand Conseil), la droite a eu les yeux plus gros que le ventre. Une victoire s’improvise rarement  à la dernière minute, elle se construit dans la durée.

Les Vaudois n’ont pas eu envie de corseter « leur » Pierre-Yves Maillard, champion du combat contre les primes d’assurance-maladie toujours plus chères, et qu’ils aiment presque autant que Pascal Broulis, meilleur élu du premier tour. Ils ont gardé un mauvais souvenir de la période d’avant 2002 où seuls deux élus de gauche siégeaient au Château.

Et ils sont manifestement attachés à la présence d’un ministre vert. C’est en 1994 que Philippe Biéler a conquis le siège, 23 ans donc, quasiment une génération. Dans le rôle d’appoint majoritaire, les Verts ont pris la place de l’UDC. Le parti blochérien échoue pour la troisième fois à reprendre le fauteuil occupé de 1998 à 2011 par feu Jean-Claude Mermoud. La fiction d’une section vaudoise plus agrarienne, surtout agitée en période électorale ne convainc plus les Vaudois. La radicalisation du parti suisse, ses discours de plus en plus extrémistes,  y sont certainement pour beaucoup. Après Fribourg, Neuchâtel et le Valais, l’UDC échoue a replacer l’un des siens dans un gouvernement romand.

Les libéraux-radicaux auraient-ils la main plus heureuse en osant partir à quatre candidats ou en s’alliant avec le PDC? Avant de couler dans le bronze la pérennité de l’alliance avec les Vert’libéraux et l’UDC, ils devraient se poser ces questions. Le fossé entre eux et l’UDC va continuer à s’accroître avec les initiatives annoncées contre le droit international et la libre-circulation. Les électeurs aiment la cohérence dans la durée, ils ne cessent pas d’être suisses quand ils votent vaudois.

Les démocrates-chrétiens, même faibles à l’échelle vaudoise, sont des alliés plus solides que les Vert’libéraux, qui vont se déchirer après la cavalcade opportuniste d’Isabelle Chevalley.

Quoi qu’il en soit, avant de parier sur l’un ou autre, le PLR doit surtout prendre l’initiative d’un travail programmatique. Le socle de l’alliance rose-verte est solidement construit, il s’ancre dans le succès lausannois depuis 1989.

A intervalles réguliers, et même si cela crée des tensions internes , et qu’il devient périlleux de gérer les égos et les carrières, socialistes et verts parviennent à mettre sur orbite de nouvelles personnalités, dont personne ne doute des capacités à gouverner. Le PLR a un peu plus de difficultés à installer  sur le devant de la scène de nouveaux talents. Il n’en manque pourtant pas, notamment féminins – mais ce parti peine encore et toujours à laisser les femmes y jouer le premier rôle.

Le signal est pourtant clair, presque aveuglant: comme en 2012, les Vaudoises et les Vaudois ont élu ce printemps une majorité de femmes au Conseil d’Etat.

En matière de casting, l’UDC n’arrive pas à profiler des personnalités. Même si la nature des élections est différente, il est frappant de constater que Jacques Nicolet qui avait 6795 voix de moins que Cesla Amarelle au Conseil national en octobre 2015 n’a pas réussi à remonter son handicap. Ce 21 mai, 6564 voix le sépare de la socialiste. Il est vrai qu’à  Berne, la socialiste s’est vite imposée comme une brillante parlementaire, efficace et constructive, alors que son collègue UDC est totalement resté dans l’ombre.

A noter: l’ « effet Parmelin » sur les sections romandes de l’UDC, et dans le propre canton du Conseiller fédéral, a été totalement inopérant.

Autre permanence de cette élection en deux actes, la majorité des membres du gouvernement vaudois reste d’origines étrangères: Pascal Broulis a un père grec, Cesla Amarelle, Nuria Gorrite et Béatrice Métraux sont naturalisées.  Cela montre l’extraordinaire capacité d’intégration du canton.

 

La droite vaudoise veut-elle vraiment gouverner à 5/2?

On peut comprendre que la droite vaudoise ait envie de redevenir majoritaire au Conseil d’Etat. Cela ne signifie pas que les trois élus PLR aient franchement souffert pendant la législature précédente de gauche : la dynamique gouvernementale est chose complexe, les décisions ne se réalisent pas toujours selon la logique partisane classique. Mais c’est quand même plus agréable lorsque, en cas de divergences profondes, on peut faire valoir la loi du nombre.

Si l’objectif – reprendre la majorité – ne saurait être contesté, la méthode – revendiquer soudain 5 sièges et pas 4 – a choqué. Elle a choqué car elle a cassé l’image de douce harmonie qui entourait les activités du Conseil d’Etat. Ceux qui croyaient sérieusement que les séances hebdomadaires du gouvernement étaient des réunions de bisounours en sont pour leurs frais. Interpellés pendant la campagne sur leur entente au sommet, Pierre-Yves Maillard et Pascal Broulis n’assumaient d’ailleurs pas crânement la posture, mais évoquaient plutôt une technique – le compromis dynamique – et une culture – le respect. On sentait chez eux comme un léger agacement de se voir ainsi soudés et indifférenciés. On comprend mieux maintenant pourquoi.

L’enjeu de la majorité n’est pas si bénin qu’on a voulu le dire ces derniers mois. La droite est non seulement majoritaire au Grand Conseil mais aussi dans le canton. Elle tient à imposer sa marque d’autant plus que sa relève paraît moins profilée et moins prête que celle du parti socialiste, toujours foisonnante. Ce second tour tumultueux est un énième remake du légendaire « on sait qui commande ici » cher au grand vieux parti radical. D’autant que depuis la victoire d’Olivier Français au Conseil des Etats en 2015, la droite sait qu’elle peut vaincre les tandems roses-verts.

Créer une grande alliance entre trois partis pour le deuxième tour est une manœuvre inédite. On peut y voir de l’ »opportunisme », comme ne manquent pas de le souligner les socialistes et les verts. Il faut toutefois admettre qu’en politique la différence entre l’audace et l’opportunisme est ténue, elle tient souvent au degré de réussite du coup que le camp d’en face ne parvient pas à contrer.

Collé à l’enjeu de la majorité, il y a celui de la présidence. On sait Pascal Broulis avide de récupérer une fonction qu’il adore. Durant la dernière législature, Pierre-Yves Maillard a privilégié la substance sur le symbole. L’envie broulissienne d’incarner à nouveau le canton – surtout pendant ce qui devrait être sa dernière législature – vaut bien quelques jours de tensions. Il sera grand temps de se réconcilier si d’aventure la manœuvre échoue.

Mais que se passera-t-il si elle réussit au-delà des espérances et porte au Conseil d’Etat aussi bien l’UDC Jacques Nicolet que la vert’libérale Isabelle Chevalley ? Qu’adviendra-t-il d’un gouvernement à 5/2 ? Il y a fort à parier que les « équilibres » subtilement cultivés depuis 2002 voleront en éclats. On voit mal Pierre-Yves Maillard et Nuria Gorrite jouer en mode mineur. La Chef du département de la santé et de l’action sociale a l’habitude d’obtenir ce qu’il veut (tout en sachant de montrer raisonnable). La Cheffe du département des infrastructures et des ressources humaines a traversé une législature de rêve en obtenant les moyens financiers qui ont longtemps fait défaut à ses prédécesseurs.

Mais pour la droite, avide de « commander », la fête du 5/2 pourrait être de courte durée. Il lui faudra assumer plus de responsabilités et de plus gros budgets. Depuis 2004, ce sont en effet les deux élus socialistes, Anne-Catherine Lyon et Pierre-Yves Maillard, qui ont porté les départements les plus lourds, les plus dispendieux et les plus exposés politiquement.

La droite devra reprendre l’école. Le bilan des quinze ans de règne d’Anne-Catherine Lyon a été tellement abusivement noirci que beaucoup feignent d’ignorer un point crucial : pour faire mieux que la socialiste, il faudra certainement dégager plus de moyens, donc dépenser plus. Ceux qui croient que les « maux » qu’ils pointent dans l’école vaudoise (et le système de formation) seront rapidement solubles dans une aimable « écoute » risquent quelques déconvenues. Voilà qui s’accommode mal d’une volonté de réduire les budgets, chère à une droite redevenue majoritaire, et soucieuse de consentir des baisses d’impôts pour les personnes physiques.

Un rapport de force à 5/2 serait désagréable pour la gauche mais il serait encore plus périlleux pour la droite, que celle-ci, faute d’accord entre les protagonistes avant le premier tour, n’a pas pu élaborer un programme commun solide. Ce serait un saut dans l’inconnu. Par comparaison, les effets de l’alliance rose-verte, incarnée par Cesla Amarelle et Béatrice Métraux, sont clairement présentés et plus rassurants. Il y a maints exemples documentés et réussis de gouvernance rose-verte. On ne sait pas trop ce que donnerait une fois au pouvoir l’alliance libérale-radicale, vert’libérale et UDC, mise sous pression par une gauche soudain sous-représentée.

Pour opérer leur choix, les électeurs doivent également se pencher sur les profils des candidats, leurs capacités à gouverner, donc à décider. Béatrice Métraux a fait ses preuves. Cesla Amarelle a manifestement une riche carrure de ministre. Jacques Nicolet est apparu dans la campagne maladroit et peu sûr de lui ( lire:  https://chantaltauxe.ch/jacques-nicolet-ne-fait-pas-conseiller-detat/ ). Isabelle Chevalley est réputée pour son aplomb, mais le fait que les mêmes n’aient pas réussi à s’entendre avant le premier tour augure mal de leur futur concorde.

Cinq ans, c’est très long quand on improvise…

 

 

 

 

 

 

 

 

ASIN et UDC: que d’hésitations!

Depuis le temps qu’ASIN et UDC évoquent une nouvelle initiative contre la libre-circulation des personnes, il est cocasse de voir qu’ils n’ont toujours pas tranché entre 3 variantes.

Cette valse hésitation n’est pas digne de leur inflexible « détermination » à agir dans ce qu’ils croient être l’intérêt des Suisses !

Cela conforte l’idée qu’il s’agit plus de gesticulations sur un thème perçu comme porteur au près de l’opinion pour occuper le terrain médiatique que de la recherche de vraies solutions!

Au surplus, ASIN et UDC prétendent à nouveau qu’en cas de vote favorable à leur proposition, « Il n’y aura qu’à aller négocier avec Bruxelles ». L’honnêteté intellectuelle voudrait que ces Messieurs reconnaissent que pour « négocier », il faut que l’autre partenaire soit d’accord. L’expérience du 9 février n’aurait-elle servi à rien?

Macron: un point de vue suisse

Vu de Suisse, le pari de Macron de gouverner au centre avec des majorités à construire à droite et à gauche à l’Assemblée ne paraît pas si fou que cela. Chez nous, cela fonctionne, ça oblige à la discussion, aux concessions réciproques, à une réflexion continue sur le bien commun, plutôt que la défense d’intérêts partisans, ou d’une partie du pays contre l’autre. Mais évidemment, cela oblige la classe politico-médiatique, biberonnée à l’alternance, à revoir tout ses logiciels, à reconsidérer tous ses préjugés, à abandonner toutes ses habitudes…

Je ne dis pas que cela va être facile. La France n’est pas la Suisse, mais il y a un gros potentiel d’efficacité dans le fait de vouloir surmonter les clivages gauche-droite et de chercher des majorités par projets.

L’exemple suisse montre que ce n’est pas toujours facile – ces dernières années l’art du consensus a été très contesté (notamment par l’UDC, et la volonté de certains d’imposer un « Rechtsruck » au Conseil national après les élections fédérales de 2015). Mais d’autres pays fonctionnent avec cette volonté pragmatique d’avancer: l’Allemagne (grande coalition), et l’Italie (chef de gouvernement PD, mais alliance persistante malgré les aléas récents avec l’ex-dauphin de Berlusconi, Alfano). De plus qui veut gouverner dans le cadre européen (dont la France est un pilier, ne l’oublions pas), a intérêt à dépasser les approches trop dogmatiques pour obtenir le soutien des autres pays membres, car les majorités politiques à 27 sont rarement alignées en même temps dans le même camp.

Vu de Suisse, le clivage repli/progrès, fermeture/ouverture qu’incarne le match Le Pen/Macron est bien connu aussi. Il scande notre vie politique depuis 25 ans.

Certains suggèrent que rien ne pourra réussir avant de passer à une VIème République. Je pense qu’avant de passer à une VI ème République, donc de s’embarquer dans une grande discussion institutionnelle, il faut résoudre quelques problèmes concrets des Français, comme le chômage de masse, la fiscalité,… Voyez Renzi qui a magistralement raté sa réforme institutionnelle, faute, notamment d’avoir redonné de l’espoir aux jeunes générations d’Italiens sans emploi, et qui ont assouvi leur frustration légitime en se sont vengeant dans les urnes (quels que soient les mérites de la réforme proposée).