Maccarthysme fiscal

Dans les discours, les Etats-Unis étaient traditionnellement présentés comme une République-sœur, nous avons en commun le bicaméralisme, le pouvoir des Etats, la conviction d’être un «peuple élu» et le sentiment qu’en matière de démocratie nous sommes un phare mondial.*

Dans la vraie vie, chacun sait qu’une sœur ou un frère n’est pas forcément tendre, et que elle ou il peut se montrer impitoyable. C’est assurément ce que l’on doit penser après l’amende de 2,5 milliards de francs que la justice américaine a infligée à Credit Suisse. Comme dit l’adage, ses amis on les choisit, sa famille, on la subit.

La situation a quelque chose de comique ou de grotesque, choisissez votre adjectif. Une banque suisse dirigée par un Américain, Brady Dougan, se voit pénalisée pour avoir trop bien traiter ses clients américains. Le fisc de la plus grande puissance mondiale a échoué à taxer ses administrés, fermant les yeux sur leurs combines, ou faisant comme si leurs activités économiques se développaient sur la planète Mars, comme si tous ses entrepreneurs et ses sociétés à succès ne produisaient pas de bénéfices, mais le pouvoir judiciaire, lui, s’est donné les moyens de les traquer.

Conséquence de cette chasse aux sorcières, de ce maccarthysme fiscal du XXIème siècle, les banquiers suisses sont contraints de réinventer leur modèle d’affaires. Gérer l’argent blanc plus blanc que blanc, le patrimoine des gentlemen issus des pays respectant les standards de l’OCDE, de manière conservatrice, éthique et durable. Ou s’intéresser aux fortunes de riches brasseurs d’affaires issus de pays d’Afrique et d’Asie, dans les quels l’Etat de droit, le respect de la probité fiscale, et les politiques publiques de redistribution, restent des notions très abstraites. Les plus-value risquent de ne pas être les mêmes.

L’enjeu n’est pas que moral pour la place financière suisse, malmenée par les pressions internationales.  Les banques génèrent plus de 100000 emplois, et représentent à elle seules 6,3% du PIB.

A Berne, gouvernement et parlement n’en peuvent plus de devoir réparer les bêtises de quelques banquiers indélicats. La sanction contre le Credit Suisse n’est pas la dernière infligée à un établissement bancaire helvétique. L’indignation, l’exaspération ne sont pas près de s’éteindre. L’histoire est d’autant plus pénible que la Suisse est un Etat libéral qui n’aime pas se mêler des activités des acteurs économiques, et s’en est longtemps portée très bien.

* Chronique parue en italien dans le Caffè, le 25 mai dernier 

50 millions de déplacés: que fait la Suisse?

La Suisse avait promis en septembre dernier d’accueillir un contingent de 500 réfugiés syriens. En deux arrivages, 54 personnes ont été accueillies.

Malaise.

Nausée même, quand on prend connaissance des chiffres publiés ce 14 mai par le Haut Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR) à Genève et le Conseil norvégien pour les réfugiés:

Le nombre de déplacés dans le monde a atteint un record l’an dernier. Plus de 33 millions de personnes sont déplacées dans leur pays, soit 4,5 millions de plus que l’année précédente.

Cinq pays, la Syrie, la Colombie, le Nigeria, la République démocratique du Congo et le Soudan concentrent le 63% des 33,3 millions de personnes déplacées.

– Un nombre « choquant » de plus de 40% des nouveaux déplacés l’ont été en Syrie, ont précisé le Haut Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR) et le CNR.

–  En Syrie, 9500 personnes ont été déplacées en moyenne chaque jour par le conflit l’an dernier. Une famille quitte son foyer à cause des violences toutes les 60 secondes.

– Le nombre de réfugiés (déplacés dans des pays tiers) a également augmenté, soit 16 millions de réfugiés enregistrés l’an dernier, et au total un record de 49,3 millions de personnes déplacées par les conflits à l’intérieur et à l’extérieur de leur pays, contre 45,2 millions l’an dernier.

– L’an dernier, 8,2 millions de personnes supplémentaires ont été déplacées. Outre en Syrie, qui compte 6,5 millions de déplacés internes, la situation s’est aggravée récemment en République centrafricaine (près d’un million) et au Soudan du Sud (un million également).

–  En moyenne, les déplacés vivent dans des conditions précaires pendant 17 ans, selon le rapport portant sur 58 pays.

Je ne sais pas ce qu’attend le Conseil fédéral, et Simonetta Sommaruga en particulier, pour honorer sa promesse et la décupler. 

Démocratie directe: Joachim Gauck a osé

Joachim Gauck a osé. Lors de sa visite officielle ce 1er avril, le président allemand a osé dire que la démocratie directe a parfois des « désavantages », et qu’elle peut représenter un « grand danger » dans des thèmes complexes sur lesquels il est difficile pour les citoyens de saisir toutes les implications.

Je redoute que cette franchise inquiète surchauffe nos réseaux sociaux, et excite plus que de raisons nos esprits nationalistes, qui révèrent tant « notre démocratie » qu’ils en oublient que la dimension critique en est toujours un salutaire pilier.

J’espère que notre fougue à nous sentir « attaqués » par nos voisins (comme si nous étions en guerre) sera pour une fois domptée.

Après tout, l’Allemagne est un de nos plus sûrs alliés en Europe pour nous aider à faire face aux conséquences du vote de repli du 9 février.

9 février: les marges de manoeuvre du Conseil fédéral sont limitées

Après le choc du 9 février, le Parlement en session de printemps oscille entre nervosité, créativité et désarroi. Nervosité: les députés esquivent tout débat sur l’origine du fiasco sur un air «d’à quoi bon». Refaire l’histoire ne permettra pas de la changer, et il y a dans la politique suisse un tempo implacable qui oblige à se focaliser sur les prochains scrutins, agendés de toute éternité. Surtout, dégager des responsabilités aboutirait à un constat insupportable: c’est toute une classe politique qui a failli, de droite à gauche, incapable depuis vingt ans de contrer l’isolationnisme de l’UDC, s’y laissant piéger par paresse, par indécision (PDC), par absence de convictions propres (PLR), par opportunisme électoral (PS).

Les talents se révèlent dans les épreuves. Puisque le modèle qui nous a valu une décennie de croissance est anéanti et qu’il faut reconstruire, les idées fusent. C’est la créativité du désespoir. La génération qui a grandi avec le blochérisme voit d’un coup arriver le moment de gagner son émancipation. Avec un mélange d’effroi et de fébrilité. Le Conseil fédéral est en première ligne pour appliquer l’initiative de l’UDC «Contre l’immigration de masse» sans mettre en péril la poursuite et la rénovation des accords bilatéraux avec l’Union européenne. Une mission impossible pour laquelle il doit se dégager des marges de manœuvre. Traditionnellement, tout problème réputé insoluble a des chances de se dissoudre grâce au temps et/ou à l’argent.

Sur le papier, le gouvernement dispose de trois ans. De fait, il n’a qu’une année pour avancer ses solutions. La perspective des élections fédérales d’octobre 2015 risque de rendre toute option présentée trop près de l’échéance otage de réflexes électoralistes à court terme, alors qu’il s’agit justement de rebâtir à long terme.

Face à l’UE, nos diplomates étaient passés maîtres dans l’art d’obtenir des répits pour s’adapter en douceur. Pas sûr que l’UE soit encore disposée au pragmatisme. Mais si Bruxelles montre un peu de compréhension, après les élections européennes, la Suisse pourrait élaborer un modèle de contingentement compatible avec la libre circulation. De nouveaux permis de travail ne seraient délivrés qu’au bout de quelques mois, sur le modèle du «personnel stop» que les entreprises pratiquent parfois. Le grain de sable serait de nature administrative, personne ne serait discriminé puisque tous les immigrés potentiels devraient patienter un peu, mais la mesure entraînerait les employeurs à s’intéresser d’abord à la main-d’œuvre nationale directement disponible. L’économie céderait moins facilement que jusqu’ici à la facilité du recrutement sur le marché européen.

L’autre façon de dompter les effets ravageurs de la crise est de sortir son chéquier: payer pour réparer les dégâts, effacer les erreurs.

Ce vieux réflexe helvétique en cas de coup dur risque de se heurter à un obstacle qui n’existait pas naguère: le frein à l’endettement. Le Conseil fédéral ne pourra pas à loisir sortir des milliards de francs pour compenser un désavantage ici, s’acheter des bonnes grâces là-bas. Il peut réaffecter des crédits comme il envisage de le faire pour Erasmus +. Il ne pourra pas les multiplier sans se contraindre à couper dans d’autres pans de son budget, arbitrer entre les besoins des départements, ou retourner devant le peuple.

Cette étroitesse des moyens financiers aura un impact sur l’autre casse-tête trituré par le Conseil fédéral: la réforme de la fiscalité des entreprises et son impact sur les recettes des cantons. Les régimes privilégiés pour les holdings étrangères, déjà sous pression de l’UE avant le 9 février, sont condamnés depuis que les sociétés concernées n’ont plus la garantie de pouvoir faire venir le personnel adéquat. Les cantons doivent annoncer leurs envies en matière de taux d’imposition sans savoir à quelle hauteur la Confédération couvrira d’éventuelles pertes fiscales. Le Département des finances aura beau jeu de dire qu’ils ont mal calculé les conséquences de leur choix.

Dans cet exercice périlleux, le fédéralisme joue à la roulette russe: de riches cantons contributeurs à la péréquation risquent de se retrouver à terme dans des situations précaires; tout le processus d’irrigation des cantons à faible capacité contributive est mis en danger.

Jamais l’imbrication entre les enjeux intérieurs et extérieurs n’a été aussi étroite, alors que la classe politique suisse a une manière de fonctionner autarcique sans grande conscience de ses engagements européens. En cela, elle n’est pas un cas particulier: nombre de pays de l’UE feignent d’ignorer la portée de ce qu’ils ont contribué à décider à Bruxelles. Sauf qu’eux sont membres du club européen et disposent de marges de manœuvre bien plus larges pour surmonter les tensions entre volontés nationales et logiques fonctionnelles communautaires.

Article paru dans L’Hebdo le 13 mars 2014

Qui a le droit de se dire « suisse »?

On a légiféré longuement et finement pour savoir quels produits avaient le droit de se revendiquer « suisse ».

En lisant l’excellente enquête de François Pilet dans le Matin Dimanche, je me demande ce qui fait qu’une banque a le droit non seulement de se revendiquer « suisse » mais aussi d’utiliser le mot « suisse » dans son appelation. Ce privilège, cette marque de qualité, n’imposent-ils pas quelques devoirs?

Donc UBS et Credit Suisse utlisent des stratagèmes comptables pour ne pas payer d’impôts.

Peut on se revendiquer « suisse » quand on préfère payer des bonus plutôt que des impôts?

Je trouve que le Conseil fédéral et l’administration fédérale qui ont dû négocier toutes sortes d’accords pour réparer les mauvais comportements des institutions bancaires devraient facturer leurs heures au tarif des consultants. Puisque une fois les bénéfices revenus, on n’a toujours pas revu les impôts rentrer dans les caisses publiques, ce serait la moindre des choses.

J’ai une question subsidiaire: elle a servi à quoi l’initiative Minder dans la prise de conscience des excès commis si deux ans près son acceptation, des banques suisses payent des bonus à quelques uns plutôt que des impôts au bénéfice de tous?

Je remercie les horlogers et les industriels suisses qui illustrent la qualité du swiss made et paient leurs impôts là où ils créent leurs richesses.

Où est passé le Général Dufour?

Waouh! Le président du Conseil National Ruedi Lustenberger (PDC/LU) a appelé les Suisses à se réconcilier après le vote du 9 février. Et il a évoqué rien moins que la guerre du Sonderbund.

J’aime bien les références historiques, mais « la guerre du Sonderbund », quand même, il n’exagère pas un peu, M. Lustenberger?

L’appel à la cohésion nationale, c’est un must des votes post-traumatiques: « Aimez-vous les uns les autres et la Suisse ira mieux. »

Je crains toutefois que cette fois-ci, ce ne soit un peu plus compliqué. Il ne faut pas nier le trauma, mais l’affronter si on veut résoudre la terrible équation de nos relations avec l’Union européenne. Les Suisses ne sont pas d’accord entre eux sur un objet majeur concernant leur avenir, leur vision du monde, leur manière de fabriquer de la prospérité.

« Il faut se réconcilier », dit M. Lustenberger, mais se réconcilier pour quoi faire exactement ensemble?

Tant qu’à évoquer notre glorieux XIX ème siècle, je me pose une question: où est passé le Général Dufour?

C’est vrai, où sont passés les grandes personnalités qui traitaient le destin de la Suisse comme une affaire personnelle de la plus haute importance? Notre époque manque cruellement de visionnaires engagés dans la gestion des problèmes concrets.

Nous disposons de diviseurs (Blocher et les siens), de gestionnaires réparateurs dévoués (le Conseil fédéral, M. Lustenberger et plein de parlementaires), mais je ne vois personne qui rassemble, qui dirige (au sens d’indiquer une direction) et qui inspire. 

1914-1918: La matrice de la Suisse du XXe siècle

 
Comme les belligérants, les Suisses imaginaient que la guerre serait courte. Mal préparés, ils vont improviser et faire des choix qui nous conditionnent encore un siècle plus tard. *
La fin d’un monde où l’on circulait dans toute l’Europe sans passeport, la vraie fin du XIXe siècle, le début du XXe, le choc inéluctable entre puissances impérialistes. C’est ainsi qu’est généralement perçue la Grande Guerre, une conflagration d’une ampleur inimaginable, 19 millions de morts (10 millions de militaires, 9 millions de civils) et 21 millions de blessés.
Les derniers travaux des historiens qui paraissent à l’occasion du centenaire du déclenchement des hostilités s’attachent à montrer à quel point l’enchaînement fatal des événements, de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, le 28 juin 1914, à la violation de la neutre Belgique par les Allemands, le 5 août, échappa aux gouvernements. Durant le long mois de juillet, les chancelleries s’agitent pour éviter la guerre – les Anglais s’y emploient jusqu’au bout. Les trois empereurs cousins (le tsar Nicolas II, le Kaiser Guillaume II et le roi d’Angleterre, empereur des Indes George V) s’activent sans parvenir à s’entendre. Il y a beaucoup de bluff, pas mal de paranoïa dont les états-majors qui veulent en découdre finissent par tirer le meilleur des partis.
Prospérité de la Belle Epoque
Quand la guerre éclate, on croit cependant qu’elle sera courte. Elle sera épouvantablement longue, avec un front stagnant, et l’on s’apercevra assez vite que, malgré de précédentes crises diplomatiques, malgré les rodomontades militaristes des uns et des autres, personne ne s’y était suffisamment préparé.
Ce qui est vrai pour les belligérants l’est également pour la Suisse. L’éclatement des hostilités clôt pour la Confédération un demi-siècle d’essor économique sans précédent. Depuis 1848, la prospérité des Suisses s’est considérablement améliorée. A la veille du conflit, le produit national brut par habitant est un des plus élevés d’Europe, au même niveau que celui du Royaume-Uni, nourri par son immense empire colonial. Les radicaux qui ont insufflé cet élan libéral et modernisateur ont réussi leur pari. La petite Helvétie, qui compte alors 3,7 millions d’habitants, appartient aux nations gagnantes de la première mondialisation économique, dopée par les révolutions technologiques du XIXe siècle.
La Belle Epoque ne l’est toutefois pas pour tous. Les familles d’ouvriers peinent à joindre les deux bouts. Signe de ce malaise social, le nombre important de grèves, 130 en moyenne par an, entre 1900 et 1914. Les revendications? Des augmentations de salaire et la diminution du temps de travail à dix heures par jour.
En août 1914, 220 000 hommes sont mobilisés pour défendre les frontières. Le sentiment prévaut également chez nous que cette guerre sera brève (la guerre de 1870 entre la Prusse et la France n’avait duré que six mois) et vite gagnée par les Allemands, dont la puissance impressionne.
Mais comment échappe-t-on à la guerre quand on est neutre? Certaines élites doutent même que cela soit possible, ou souhaitable (lire l’article de Hans-Ulrich Jost, notamment sur la stupéfiante résignation du Conseil fédéral à ce propos, consignée dans un arrêté secret). Mise à l’épreuve, la Suisse va improviser, faire face à des problèmes qu’elle n’avait pas expérimentés jusqu’alors. Elle va ainsi inventer des doctrines et comportements qui définiront son destin pour le siècle à venir.
En cela, notre pays épargné par les combats s’inscrit dans une tendance globale. La période 1914-1918 passe pour avoir été la matrice du XXe siècle, donnant naissance à la révolution bolchevique, au fascisme et au nazisme qui conditionnèrent les décennies suivantes. Mutatis mutandis, l’image vaut donc pour la Confédération, dont la santé économique et la cohésion nationale sont bouleversées par les conséquences de la guerre.
Le défi sacré entre tous consiste à ne pas se laisser entraîner dans la tourmente, c’est-à-dire à faire respecter la neutralité. Si l’on voit à peu près à quoi peut ressembler la neutralité politique (pas de déclaration intempestive en faveur d’un camp) ou la neutralité militaire (pas d’engagement en faveur d’un belligérant), il est moins aisé de pratiquer la neutralité économique pour un petit pays déjà fort dépendant de l’extérieur pour son approvisionnement.
La Suisse a besoin de blé étranger, elle dépend du charbon allemand. Manger et se chauffer nécessitent des accommodements, et une organisation ad hoc. Dès 1915, lorsque l’on se rend compte que le conflit va durer, sont créés la Société suisse de surveillance économique et l’Office fiduciaire suisse pour le contrôle du trafic des marchandises. Il s’agit de centraliser les demandes d’importations, se procurer les marchandises et veiller à ce que cellesci ne soient pas réexportées vers un belligérant.
L’indépendance de ces structures, qui traitent chacune avec un camp, ne fait guère illusion. La SSS est brocardée en «Société de la souveraineté suspendue».
Secret des affaires
C’est ainsi, notent les historiens, que le secret des affaires est érigé peu à peu au rang de secret d’Etat – un voile qu’il ne quittera pas une fois la paix revenue. La discrétion doit masquer les entorses aux nobles principes d’impartialité que commande la neutralité et éviter les protestations furieuses des belligérants (qui ne manquent pourtant pas). Ces efforts n’empêchent pas les problèmes d’approvisionnement, notamment dans les villes, qui exaspèrent la population.
Sur le front politique, le Conseil fédéral adopte également le profil bas, entre opportunisme et petites lâchetés. Il choisit et fait élire par l’Assemblée fédérale le général Ulrich Wille. Outre ses compétences militaires, on calcule que ce proche du Kaiser (il a épousé une von Bismarck) inspirera confiance aux Allemands qui renonceront ainsi à violer la neutralité suisse pour mieux prendre les troupes françaises à revers.
Du coup, le gouvernement, qui ne compte qu’un seul ministre romand, s’abstient de protester contre la violation de la neutralité belge. Cette germanophilie déclenche l’ire de la presse romande. Un fossé se révèle. Le fameux Röstigraben, que l’on ne nomme pas encore ainsi, est né dans une nation qui depuis la fin de l’épopée napoléonienne, un siècle plus tôt, avait mis beaucoup d’énergie à s’unir autour d’idéaux et de buts communs. La convention du Gothard, et quelques autres dossiers fédéraux, avaient déjà montré de fortes divergences entre Alémaniques et Romands. Mais chacun pressent que la différence de sensibilités aux événements internationaux en temps de guerre est d’une gravité particulière.
Les appels à la raison et à l’entente, comme celui que lance l’écrivain Carl Spitteler, futur Prix Nobel, lors d’une conférence intitulée «Notre point de vue suisse», n’apaisent que provisoirement les esprits. Plusieurs affaires vont se succéder avec des cortèges d’accusations réciproques de germanophilie ou de francophilie.
Il y a d’abord l’affaire des colonels qui transmettent des informations confidentielles aux Allemands et aux Autrichiens. Elle éclate début 1916. Cette confirmation de la germanophilie du haut commandement génère un tollé populaire, en Suisse romande surtout, où le rédacteur en chef de La Gazette de Lausanne, Edouard Secretan, qui est aussi conseiller national, hurle à la trahison.
Nouvelle passe d’armes avec l’exploit d’un jeune Lausannois qui décroche un drapeau allemand hissé sur le consulat, en l’honneur de l’anniversaire du Kaiser. Les autorités sont contraintes de présenter des excuses à Guillaume II. Camille Decoppet, chef du Département militaire et président de la Confédération en cette tumultueuse année 1916, découvre quelques mois plus tard que l’état-major et le général ne lui ont pas communiqué toutes les informations concernant les débordements liés à «l’affaire», comme on la nomme alors par analogie avec l’affaire Dreyfus qui avait enflammé la France quelques années plus tôt. Il présente sa démission à ses collègues, qui la refusent en menaçant de démissionner tous. Le gouvernement a frôlé l’implosion. Il devra affronter de pires crises encore.
Les risques de la médiation
Face à la boucherie ambiante, le neutre se sent le devoir de s’entremettre pour restaurer a paix, démarche louable mais pleine de risques. En juin 1917, le «ministre» de Suisse à Washington (comme on appelle alors les ambassadeurs) est rappelé après avoir entrepris une démarche intempestive de médiation en faveur de l’Allemagne qui mécontente les Alliés.
Plus dramatique encore, le conseiller fédéral Arthur Hoffmann, chef du Département politique, tente lui aussi de négocier une paix séparée entre la Russie et l’Allemagne. Il a omis d’en informer ses collègues. Cette fois, le scandale est trop important. Il doit démissionner, le 18 juin 1917. Pour restaurer le crédit international de la Suisse, l’Assemblée fédérale élit huit jours plus tard le président du CICR, Gustave Ador.
Panique
Dans l’historiographie, le fossé moral, révélé par la Grande Guerre, le dispute en importance à l’éclosion violente du malaise social. La Suisse termine le conflit par une grève générale qui la déstabilise totalement, du jamais vu. Paradoxe, alors que le 11 novembre 1918 les belligérants fêtent dans l’allégresse l’armistice, notre pays tremble et prend peur. La Suisse connaît une tension maximale, panique, s’énerve comme en témoigne la convocation urgente des Chambres fédérales.
Si les milieux économiques ont profité de la guerre pour faire des affaires, les classes populaires ont enduré des conditions de vie difficiles. Les soldats ont dû supporter le drill «à la prussienne» et accomplir des travaux d’utilité publique. Les indemnités pour perte de gain n’existent pas, la solde est dérisoire.
L’exaspération des ouvriers et des employés n’a cessé de s’amplifier. Ce sont les employés de banque qui se mettent d’abord en grève à Zurich les 30 septembre et 1er octobre 1918. La tension monte, des troupes sont envoyées à Zurich par le général Wille pour maintenir l’ordre, d’autant que le Parti socialiste a appelé à fêter le premier anniversaire de la révolution russe.
Formé de socialistes et de syndicalistes, le comité d’Olten, initialement entré dans un processus de négociation avec le Conseil fédéral pour arracher des améliorations sociales, appelle à la grève générale le 10 novembre pour le surlendemain. 250 000 travailleurs suivent ce mot d’ordre, surtout dans les villes industrielles comme Zurich, peu en Suisse romande, plus agricole; ce sont d’ailleurs des troupes romandes que l’on a envoyées à Zurich.
La grève cessera le 15. Mais la grande peur de la révolution va marquer durablement les esprits, nourrir un anticommunisme virulent qui ne s’estompera qu’avec la chute du mur de Berlin en 1989.
Robert Grimm, un des leaders du mouvement, est condamné à six mois de prison ferme, alors que les colonels qui avaient renseigné les Allemands et les Autrichiens n’avaient écopé que de vingt jours d’arrêt de rigueur.
Mais le bilan de la grève générale – la seule que la Suisse a jamais connue – n’est pas négatif. Si l’AVS (Assurance vieillesse et survivants) a dû attendre 1948 pour entrer en vigueur, et le droit de vote des femmes en 1971, le climat tendu qui a précédé l’arrêt du travail a favorisé une réforme majeure, refusée deux fois auparavant par le peuple: l’introduction de l’élection à la proportionnelle est enfin acceptée le 13 octobre 1918. Aux élections de 1919, le Parti socialiste passe de 19 à 41 sièges, les radicaux de 106 à 60 sur 189, et perdent ainsi la prépondérance écrasante dont ils jouissaient depuis 1848. Plus jamais un parti n’a atteint la majorité absolue. La Suisse ne le sait pas encore, mais elle commence ainsi ses premiers pas vers un gouvernement de coalition qui intègre de manière durable les partis de droite comme de gauche (les socialistes feront leur entrée au Conseil fédéral en 1943, la formule magique incorporant tous les grands partis sera scellée en 1959). Une scission du parti radical apparaît, le parti des paysans, artisans et bourgeois, qui deviendra l’UDC. Elle annonce une fragmentation du pouvoir à droite, dans une optique clientéliste qui se révélera un siècle plus tard de plus en plus exigeante et moins encline au compromis.
La société des Nations
Dernier marqueur fort dont la période 1914-1918 imprègne le destin national, la redéfinition des rapports que le pays entretient avec les autres sur l’échiquier international. La Confédération s’essaie à la neutralité différentielle. Instruits par l’expérience et quelques déboires, les Suisses s’engagent avec enthousiasme dans la création de la Société des Nations; celle-ci ne doit-elle pas prévenir tout retour des atrocités?
Le 16 mai 1920, 56% des votants se rallient au projet, les Romands sont plus enthousiastes (93% de oui chez les Vaudois), mais le Tessin et six cantons alémaniques suivent également. Genève y gagne une utilité mondiale, la ville a bénéficié de la bienveillance des Américains, logée en un territoire neutre, resté inviolé, mais francophone, donc du côté des vainqueurs.
L’expérience non concluante de participation à la SDN va nourrir jusqu’à nos jours la méfiance du pays face aux nouvelles organisations internationales qui émergeront dans le second après-guerre, et installer une mentalité de repli.
Beaucoup de choix de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale sont en gestation dans la première. L’opportunisme économique sans états d’âme s’installe. Les fractures entre confédérés qui ne rêvent pas d’un même avenir dans le concert des nations ont été si traumatisantes que tout sera entrepris pour les éviter (on se choisira un général romand, Guisan qui, contrairement à Wille qui ne savait pas le français, sera en mesure de s’adresser à tous), mais elles se raviveront. L’intégration de forces politiques aux idées divergentes deviendra le fil conducteur de la politique suisse. Oui, la Grande Guerre à laquelle ils n’ont pas participé directement a conditionné pour un siècle au moins les choix des Suisses.
Légendes photos:
NOVEMBRE 1918
Pendant la grève générale qui déstabilise le pays, alors que les belligérants fêtent l’armistice, l’armée est appelée en renfort pour protéger le Palais fédéral où les Chambres ont été convoquées en urgence.
SURVEILLANCE À LA FRONTIÈRE EN AJOIE
Les états-majors allemand et français ont élaboré des plans qui passent par la Suisse. Leur frontière étant bornée par trois Etats neutres (Belgique, Luxembourg et Suisse), il était quasi fatal que l’un serve à contourner les ouvrages de défense installés entre les deux belligérants.
FRATERNISATION
Soldats suisses et français se saluent.
ARMÉE
220 000 hommes mobilisés en août 1914, c’est intenable sur la durée pour l’agriculture et l’industrie. Dès lors, les chiffres des engagés varient selon le degré de la menace militaire. Ils seront affectés à des tâches et travaux divers d’intérêt général comme la construction de routes ou l’établissement de lignes téléphoniques.
BERNE
Les troupes mobilisées défilent dans la capitale fédérale.
ARTHUR HOFFMANN
Le conseiller fédéral doit démissionner après avoir tenté de négocier une paix séparée entre l’Allemagne et la Russie, au grand dam des Alliés, parce qu’elle permet aux Allemands de concentrer toutes leurs forces contre la France au lieu de devoir couvrir deux fronts.
HUMEUR
Les illustrateurs s’en donnent à cœur joie pour exalter les vertus des soldats, mais aussi dénoncer la germanophilie des chefs. L’idée que l’armée suisse défend le flanc sud-ouest des Allemands est très répandue.

Servir la Suisse

On votera en septembre sur l’abrogation de l’obligation de servir. Un beau débat en perspective. Personnellement, j’aime beaucoup l’obligation de servir, j’aime l’idée que notre état nous doit protection et assistance, mais que nous lui devons aussi respect, loyauté et participation.

Pour défendre l’obligation de servir, il sera abondamment dit que c’est un pilier de la société suisse, le décalque du système de milice. Cela a été peut-être vrai par le passé, mais cet argument souffre d’un gros défaut : la moitié de la population – les femmes comme moi – est exclue. Et transformer nos maternités et le temps que nous consacrons à l’éducation des enfants en équivalent de l’obligation de servir est une autre idée fallacieuse : il est loin le temps où il fallait produire de la chair à canon.

L’obligation de servir réduite à l’armée est très trompeuse. Si l’on prend en considération 100 jeunes de 20 ans vivant en Suisse, il y a 40% de femmes, 19% d’étrangers, 9% d’inaptes au service, 9% qui choisissent le service civil, 7% qui vont à la protection civile, et donc plus que 16% de recrues. Dans ces très maigres 16%, il faudrait encore savoir combien terminent leur école, et aussi quelle est la part des jeunes naturalisés.

L’obligation de servir est donc déjà morte, bien que la Constitution la stipule. Il faut donc réfléchir à une autre forme d’engagement pour le pays. Il y a tant à faire: des aides aux anciens ou aux populations fragilisées, des travaux d’utilité publique en faveur de l’environnement… Le service à la communauté pourrait se dérouler dans une autre région linguistique pour amener tous les jeunes, hommes et femmes, à pratiquer les autres langues nationales concrètement. Un investissement exceptionnel dans la cohésion nationale.

Un politicien, très prometteur, le jeune conseiller d’Etat genevois Pierre Maudet, porte cette proposition depuis plusieurs années, mais il n’a pas été écouté. Jusqu’ici tous les débats bernois sur le sujet ont buté sur le mythe de l’obligation de servir l’armée seulement. L’instauration du service civil a certes ouvert le jeu, mais sans étendre la réflexion aux besoins de l’ensemble de la société, et bien sûr, sans englober les jeunes femmes.

Les sondages donnent le Groupement pour une Suisse sans armée, qui a lancé l’initiative, perdant. A quand un vrai lobby pour une Suisse au bien de laquelle tous les jeunes de 20 ans apportent leur contribution?

*texte paru en italien dans Il Caffé du 21 juillet